Politique Internationale - La Revue n°115 - PRINTEMPS - 2007

sommaire du n° 115
LE VRAI BILAN DE VLADIMIR POUTINE
Article de Jacques SAPIR
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Vladimir Poutine est arrivé au Kremlin de manière inattendue. Propulsé au poste de premier ministre par la deuxième guerre de Tchétchénie en août 1999, nommé président par intérim suite à la démission de Boris Eltsine à la fin de cette même année, il fut facilement élu en 2000 et réélu en 2004.Le bilan que l'on peut aujourd'hui dresser de son action est nécessairement incomplet puisque son second mandat ne prendra fin qu'en mars 2008. Et même si la Constitution lui interdit de se représenter cette année-là, il pourrait bien, pendant encore des années, continuer d'imprimer sa marque sur la vie politique russe d'une façon ou d'une autre. Mais pour être incomplet, ce bilan n'en existe pas moins.
La presse occidentale - en particulier en France, où l'homme fort de Moscou semble être devenu l'« homme que vous aimeriez haïr » pour de nombreux journalistes - le réduit à son passé d'officier du renseignement, à son rôle dans la deuxième guerre de Tchétchénie, à l'emprisonnement de Mikhaïl Khodorkovski et, enfin, à l'assassinat de la journaliste Anna Politkovskaïa. Mais un tel résumé néglige de nombreux éléments : Vladimir Poutine a quitté le KGB avant la fin de l'URSS pour entamer une carrière d'administrateur à Saint-Pétersbourg, au côté du très démocrate maire de la ville, Anatoli Sobtchak ; la deuxième guerre de Tchétchénie ne fut que la continuation de la première (1994-1996), dont Poutine ne peut en aucun cas porter la responsabilité (1) ; bien des oligarques auraient été mis en prison dans tout pays civilisé ; quant à l'élimination d'Anna Politkovskaïa, elle a sans doute plus à voir avec les rivalités au sein de l'administration pro-russe en Tchétchénie qu'avec Poutine lui-même, qui avait tout à perdre et rien à gagner à la disparition de la journaliste. Soit dit en passant, les assassinats de journalistes furent bien plus fréquents du temps de Boris Eltsine, spécialement entre 1994 et 1997. Ainsi, rien que pour l'année 1995, on estime que quarante-sept journalistes furent assassinés, dont un tiers dans des circonstances liées à la guerre en Tchétchénie.
Quoi qu'il en soit, une chose est sûre : les Russes eux-mêmes ont une tout autre vision de leur président. Sa popularité - il est crédité dans les enquêtes d'opinion sérieuses de plus de 65 % d'opinions favorables - ne provient pas d'une couche sociale particulière, même si c'est parmi les jeunes que son image est la meilleure. Aux yeux de ses concitoyens, Vladimir Poutine a réalisé un sans-faute. Pour eux, il est l'homme de la reconstruction de l'État, du retour de la croissance et de l'émancipation du pays de la tutelle américaine. De ce point de vue - et bien plus que Boris Eltsine, dont le nom reste associé aux pires désordres économiques et politiques des années 1990 -, Poutine fait figure de père de la Russie moderne.
Ici aussi, les raccourcis ne manquent pas. La reconstruction de l'État fut, en réalité, entamée par Evgueni Primakov, premier ministre de septembre 1998 à mai 1999 (2) ; et l'actuel président est loin d'en avoir fini avec la corruption et les pratiques claniques des administrations tant fédérales que locales. Pour ce qui concerne la croissance, elle avait redémarré avant l'arrivée au pouvoir de Poutine ; et ce dernier fut bien aidé, à partir de l'été 2002, par la hausse des prix des matières premières. Enfin, ce fut encore Primakov qui, le premier, sonna le réveil de Moscou sur la scène internationale.
Il y a cependant plus de vérité dans ces raccourcis que dans ceux en vigueur en Occident. Si Vladimir Poutine ne saurait être tenu pour seul artisan des succès actuels de la Russie, il est indéniable que sa politique ne les a pas compromis et qu'elle a joué un rôle actif dans le développement du pays. Confronté à une situation internationale de plus en plus délicate, le locataire du Kremlin a eu le mérite de prendre les décisions qui s'imposaient pour éviter à la Russie de se transformer en un État rentier.
Vladimir Poutine et la reconstruction économique de la Russie
Pour mesurer la contribution du président au rétablissement de son pays, il faut se replacer dans le contexte de son arrivée au pouvoir à l'été 1999.
La Russie a connu, à la suite de la traumatisante crise financière de 1998 (3), trois années consécutives de forte croissance qui se sont traduites, sur cette période, par une hausse globale du PIB de 20,3 %. Cette hausse, particulièrement sensible en matière de production industrielle, permet de parler d'un véritable « réveil » de l'industrie manufacturière russe.
Le mouvement s'est enclenché relativement tôt, dès la fin 1998. Par la suite, il s'est progressivement étendu à l'ensemble de l'industrie, provoquant une reprise vigoureuse de l'investissement dès la mi-1999. Ce redressement est antérieur à la hausse des prix mondiaux du gaz et du pétrole, qui ne devient significative qu'à partir de l'été 2002. L'effet de la hausse des prix des hydrocarbures s'est d'ailleurs fait sentir avant tout sur les recettes fiscales. En effet, la fiscalité russe taxe les exportations de matières premières. Ces rentrées ont permis au gouvernement de retrouver l'équilibre budgétaire, puis de constituer des excédents grâce auxquels la Russie a pu se désendetter.
Les causes immédiates du rebond économique
Le rebond économique qui a suivi la crise financière s'explique par quatre facteurs principaux.
- Il faut, tout d'abord, tenir compte de la réussite de la dévaluation d'août 1998. La décision de laisser flotter le rouble fut prise le 17 août 1998. Elle servit de base à une politique délibérée de dévaluation due à Evgueni Primakov, qui a permis aux entreprises russes de renouer avec la compétitivité qu'elles avaient perdue entre 1994 et 1997 (à cause de la politique du « rouble fort » conduite à cette époque dans le but de lutter contre l'inflation). L'effet positif de la dévaluation s'est amoindri à partir de 2002, quand le rouble a commencé à se réévaluer.
- La baisse des prix relatifs des monopoles naturels (transport et énergie), obtenue grâce au blocage de leurs prix nominaux (4) durant la poussée inflationniste consécutive à la crise financière, a également contribué à un retour aux bénéfices pour de nombreuses entreprises. C'est donc à juste titre que, dans leurs relations avec l'Union européenne, les autorités russes ont refusé de revenir sur la pratique de prix intérieurs plus faibles que les prix mondiaux. Les responsables de l'UE et, en particulier, Pascal Lamy, qui était à l'époque commissaire au Commerce, soutenaient que les prix mondiaux étaient les prix économiquement « justes » et que toute variation par rapport à ces prix constituait une entorse à la concurrence. Sans même parler du fait que cet argument nie la souveraineté économique de la Fédération de Russie sur son propre territoire, l'affirmation de la « justesse » des prix mondiaux est absurde théoriquement et relève plus de l'idéologie que de la théorie économique.
- La productivité apparente du travail s'est mise à croître dès que le taux d'utilisation des capacités de production a augmenté. Le coût salarial réel a ainsi diminué de 1999 à 2001, tandis que les revenus réels de la population augmentaient à partir de fin 1999.
- Enfin, la disparition des opportunités de spéculation financière - suite à l'effondrement du marché spéculatif des titres publics - et l'efficacité croissante du système de contrôle des mouvements de capitaux mis en place par la Banque centrale ont empêché les profits réalisés de se dissiper dans la spéculation.
Faut-il oublier les hydrocarbures ?
L'impact des exportations sur la croissance apparaît, au mieux, tardif. Nous l'avons dit : les prix des hydrocarbures ne se sont envolés qu'à l'été 2002. Ce n'est donc qu'à partir de l'hiver 2002-2003 que le gaz et le pétrole ont joué un rôle important dans la croissance.
La croissance constatée entre 1999 et 2001 s'explique par la contraction des importations en 1999 (5), par la hausse de la consommation des ménages mais, aussi, par l'investissement, surtout en 2000 et 2001 (voir le tableau 1, en annexe). Durant ces trois années, l'impact des exportations apparaît comme très modéré.
Il ne faudrait pas en conclure que les exportations de matières premières n'ont pas joué un rôle positif avant 2002. Compte tenu d'une fiscalité qui prélève largement sur les exportations, elles ont permis de stabiliser les finances publiques, puis de développer les moyens d'action du budget.
En ce sens, Vladimir Poutine a hérité d'une base assainie, en grande partie grâce aux efforts d'Evgueni Primakov. Reste que s'il n'a pas créé les conditions du renouveau économique de la Russie, il a su l'accompagner et utiliser la manne des hydrocarbures pour redynamiser l'économie.
La croissance, principal objectif de Vladimir Poutine ?
Dès son élection à la présidence, en mars 2000, Vladimir Poutine met l'accent sur la nécessité d'une forte croissance pour la Russie. Il annonce rapidement la couleur : il souhaite doubler le PIB entre 2000 et 2010. Un objectif ambitieux, mais parfaitement justifié quand on considère l'importance de la crise que la Russie a traversée entre 1990 et 1998 du fait de la transition.
Durant cette première phase de la transition, marquée par la prédominance des politiques libérales et par l'influence du FMI et des conseillers américains, la Russie a, en effet, perdu près de 40 % de son PIB par rapport à 1990. La forte croissance connue depuis 1998 a seulement ramené le pays à son niveau de 1990 (6). L'évolution du PIB par habitant (voir tableau 2), un peu meilleure que celle du PIB global, s'explique par la baisse de la population entre 1990 et 2006.
La croissance des dernières années est loin d'avoir effacé les conséquences de la dépression de la décennie précédente. On peut considérer que, sans la transition, l'économie de la Russie aurait continué à croître sur la base des faibles taux des années 1985-1989. Si l'on admet une croissance moyenne de 1,5 % par an, l'écart entre la croissance réelle et cette croissance virtuelle reste important : près de 30 % du PIB de 2006. Et l'accumulation des écarts de croissance sur l'ensemble de la période est tout aussi impressionnante (tableau 3).
La comparaison entre, d'une part, la trajectoire économique de la Russie entre 1990 et 2006 et, de l'autre, une trajectoire qui n'aurait pas été affectée par la crise que l'on a connue entre 1990 et aujourd'hui est particulièrement éloquente : elle fait apparaître qu'il manque à la Russie l'équivalent de quatre à six années de PIB. Une autre manière d'appréhender la réalité de la dépression que la Russie traversa dans les années 1990 consiste à constater que ce « manque à gagner » en matière de PIB aura représenté, en 2006, l'équivalent de 25 à 38 mois de salaire moyen pour l'ensemble de la population.
Cet impressionnant appauvrissement cumulatif permet de comprendre l'ampleur des frustrations accumulées pendant les années 1990. Il justifie certainement la politique volontariste de Vladimir Poutine en matière de croissance. Ce n'est pourtant pas le seul ni même le principal motif de l'action du président russe.
Vladimir Poutine et la reconstruction de l'État
Lors de sa première élection, au printemps 2000, Vladimir Poutine avait clairement formulé son but : il s'agissait de « reconstruire l'État ». Il est vrai que, dans ce domaine, le bilan laissé par Boris Eltsine était, à bien des égards, encore plus catastrophique qu'en matière économique...
En 1998, la Russie semblait au bord du chaos. Le système oligarchique - encouragé en particulier par les artisans des privatisations, au premier rang desquels Anatoli Tchoubaïs (7) - avait presque entièrement fait passer la puissance publique sous le contrôle des intérêts privés. Les oligarques, qui avaient bâti des fortunes gigantesques à la faveur de la dérégulation sauvage de 1992 et des privatisations truquées de 1994 à 1997 (8), n'hésitaient pas à côtoyer le crime organisé. Entre 1995 et 1998, leurs batailles autour du contrôle des grandes sociétés d'aluminium firent des dizaines de morts (9). Rappelons également l'assassinat, en 1998, du maire de Neftyugansk, ville où étaient situées les principales installations du groupe pétrolier Yukos. L'édile avait eu l'audace - pour l'époque - de porter plainte contre Yukos et son président Mikhaïl Khodorkovski pour défaut de paiement des impôts locaux sur plusieurs années...
Les oligarques n'étaient rien d'autre que les amis de Tchoubaïs et d'autres conseillers de Boris Eltsine. Le pouvoir leur avait permis de mettre la main sur les fleurons de l'industrie ex-soviétique à des prix dérisoires : du vingtième au cinquantième de leur valeur réelle. Non contents de ces acquisitions, ils vidèrent le budget en ne payant pas les impôts... puis s'enrichirent encore plus en prêtant de l'argent à l'État ! Ce dernier, incapable de les rembourser, dut alors céder, en échange de ses dettes, de nouvelles entreprises lors de l'opération « prêts contre actions » organisée par Tchoubaïs avec l'appui des conseillers américains du HIID (Harvard Institute for International Development) en 1996-1997. En même temps qu'ils agrandissaient leur empire industriel, ces oligarques mettaient la main sur la presse, étranglant la liberté que les journalistes avaient gagnée entre 1986 et 1993. Certains d'entre eux obtinrent même des positions gouvernementales, comme Vladimir Potanine (premier vice-premier ministre chargé de l'économie en 1996) ou Boris Berezovski, qui fut un temps le secrétaire du Conseil de sécurité nationale.
Mais le système oligarchique n'était pas le seul problème auquel la Russie était confrontée en cette fin des années 1990.
Le risque de désintégration et la recentralisation du pouvoir
Profitant des défauts de la Constitution de 1993 et de la déliquescence des administrations fédérales, les autorités régionales s'autonomisaient rapidement... à un tel point que certaines d'entre elles envisageaient ouvertement d'émettre leur propre monnaie et de ne plus faire remonter les impôts. La nature des relations entre le centre et les régions n'était que faiblement déterminée par la Constitution et variait en fonction des cas. Au lieu d'une norme générale, ces relations étaient définies par des traités bilatéraux censés régir la dévolution des pouvoirs. Les procédures de vérification et de contestation des décisions n'existaient pas ou fonctionnaient mal. Enfin, une collusion à grande échelle régnait entre les dirigeants locaux et les puissances financières et industrielles. Cas typique : le litige qui opposa de 1996 à 1999 une société italienne, la Pressindustria, au Combinat pétrochimique de la ville de Tobolsk (une filiale de Gazprom, mais devenue largement autonome). L'application d'une décision de la Cour d'arbitrage internationale favorable à Pressindustria et que la Cour d'arbitrage fédérale russe avait validée fut bloquée par une décision locale (10). De même, on a souvent vu des autorités régionales mettre la police à la disposition des actionnaires minoritaires d'une société afin d'assurer à ces derniers le contrôle de l'entreprise (cas de la GOK Vanadij de Katchkanar, où la police locale établit des barrages pour empêcher les actionnaires majoritaires d'assister à une réunion importante). Bref, en 1998, la Russie n'était pas plus un État de droit que ne l'avait été l'URSS.
Vladimir Poutine s'en est à juste titre alarmé. D'où l'importance qu'il a donnée, dès son élection en 2000, au rétablissement d'un espace unifié de droit sur l'ensemble du territoire. C'est dans ce but qu'il a nommé sept « super-gouverneurs » chargés de contrôler l'action des dirigeants locaux, et ordonné une importante recentralisation des compétences économiques et fiscales.
Répétons-le : le risque d'éclatement du pays était réel. La « verticale du pouvoir » réclamée par le président fut pourtant perçue en Occident comme une preuve de l'autoritarisme de Vladimir Poutine et de sa méfiance envers les procédures démocratiques. Or, même si l'on peut considérer aujourd'hui que la recentralisation a peut-être été excessive et que les autorités locales ne disposent plus des moyens financiers nécessaires à leur action, il est incontestable qu'il fallait mettre un terme à un processus qui menait tout droit à la désintégration de la Russie. Pourquoi devrait-on s'offusquer de cette reprise en main ? L'arbitraire des tribunaux régionaux ou des autorités locales n'est en rien une caractéristique de la démocratie, que l'on sache. Et les systèmes fédéraux modernes, aux États-Unis comme en Allemagne, prévoient bien la supériorité de la loi fédérale sur les décisions locales.
L'état des lieux, en 2007, est loin d'être pleinement satisfaisant - tant du point de vue de l'équilibre entre les pouvoirs locaux et le pouvoir fédéral que de celui du respect des règles démocratiques. Mais il faut porter au crédit de Vladimir Poutine que son action résolue a fait disparaître le risque de désintégration du pays. La réalité actuelle est, à cet égard, bien moins inquiétante que celle des années 1996-1998.
Même si, d'une région à l'autre, les situations socio-économiques varient énormément, la structure politique et administrative a donc été rationalisée entre 1998 et 2006 (11).
La dimension socio-économique de la reconstruction de l'État
À son arrivée au pouvoir, en mars 2000, Vladimir Poutine eut à gérer un autre problème de premier plan : les privatisations des années 1994-1998 avaient provoqué une profonde crise de légitimité de l'État russe. Aujourd'hui encore, la majorité de la société continue de considérer ces privatisations comme un « pillage » à grande échelle. Ce sentiment est tout sauf infondé : en 2003-2004, la Cour des comptes russe a établi un rapport qui a mis en évidence le caractère très souvent illégal des procédures.
Au-delà de la dimension légale, les malversations qui ont accompagné les privatisations ont eu des conséquences politiques importantes. En 1991, une large majorité des Soviétiques souhaitait des privatisations. Dès 1995, l'opinion s'était retournée. Si la population russe accepte aujourd'hui ce que l'on appelle les « petites » privatisations, soit celles des logements et du petit commerce, si elle éprouve une certaine sympathie pour les entrepreneurs qui cherchent à créer leur entreprise, elle considère toujours que les grandes entreprises du secteur des matières premières et de l'industrie lui ont été « volées ». Il est vrai que les conditions de ce que l'on appelle les « grandes » privatisations ont été scandaleuses d'un point de vue juridique. De plus, ces privatisations ont eu lieu au moment où le niveau de vie de la population s'effondrait et où se bâtissaient des fortunes immenses grâce à la collusion de quelques oligarques avec un pouvoir politique qui, dès 1993, foulait aux pieds les règles de la démocratie. Cette collusion de l'État avec les oligarques a largement contribué à rendre illégitimes le système politique et le système socio-économique sur lequel il s'appuyait.
La crise de légitimité des institutions de la Russie post-soviétique s'est ajoutée aux frustrations économiques et sociales accumulées entre 1990 et 1998. L'enrichissement rapide que les groupes industriels spécialisés dans les matières premières ont connu à partir de 2002 grâce à la hausse spectaculaire des prix mondiaux de l'énergie ne pouvait qu'accroître ces frustrations. Vladimir Poutine se trouvait donc confronté à un double défi. Ses efforts visant à consolider les institutions pouvaient à tout moment être réduits à néant par l'exaspération que suscitait, auprès de ses concitoyens, l'illégitimité des bases économiques et sociales de la Russie nouvelle. La forte croissance dont il s'était fait l'avocat dès 2000 ne pouvait suffire. À partir de 2003-2004, la nécessité d'une politique destinée à renforcer la présence de l'État et à mieux distribuer les richesses est devenue de plus en plus évidente - non seulement pour des raisons économiques et sociales mais, aussi, pour des raisons politiques.
Il faut donc porter au crédit de Vladimir Poutine d'avoir compris que ces deux grandes questions - celle des institutions politiques et celle du développement économique - ne pouvaient être disjointes. Si le développement économique avait besoin de la stabilité politique et de la reconstruction de la « verticale du pouvoir », la pérennité de cette stabilité politique, elle, ne serait assurée que par la sortie du modèle néo-libéral, frappé d'illégitimité aux yeux d'une écrasante majorité de la population russe.
Le tournant de la politique économique russe, sensible depuis l'hiver 2003-2004, doit donc être interprété comme une réponse aux contradictions héritées du modèle de développement de la période Eltsine.
De la constitution d'une stratégie industrielle à l'émergence d'un nouveau modèle de développement ?
Les raisons internes d'un tournant interventionniste en matière de politique économique sont évidentes. Elles ne doivent cependant pas masquer la présence de raisons liées à la situation internationale.
Impact de la situation internationale
En 2000, les responsables russes considéraient que les conflits avec les États-Unis pourraient être maîtrisés à travers la mise en avant d'intérêts communs, en particulier dans le domaine de la lutte contre le terrorisme islamique. Cette perception a changé au cours de l'hiver 2002-2003. Il est alors devenu clair que la politique américaine en Irak allait suivre son cours unilatéraliste. Le soutien de Washington à des processus que les autorités russes ont perçus comme autant d'opérations de déstabilisation (la « révolution orange » en Ukraine, les événements de Géorgie et d'Asie centrale) a constitué une étape supplémentaire de ce raisonnement.
Moscou considère désormais la politique américaine comme une menace : Vladimir Poutine l'a clairement exprimé lors de son intervention au Forum international sur la sécurité qui s'est tenu à Munich le 10 février 2007. « Nous sommes témoins d'un mépris de plus en plus grand des principes fondamentaux du droit international. Bien plus, presque tout le système de droit des États-Unis a débordé de ses frontières nationales dans tous les domaines - dans l'économie, la politique et dans la sphère humanitaire - et est imposé à d'autres États. » Ce même jour, Vladimir Poutine s'est également fendu d'une condamnation de ce qu'il appelle le « modèle unipolaire », visant, là aussi, directement les États-Unis : « J'estime que le modèle unipolaire n'est pas seulement inadmissible pour le monde contemporain, mais qu'il est même tout à fait impossible. Non seulement parce que, dans les conditions d'un leader unique, le monde contemporain (je tiens à le souligner : contemporain) manquera de ressources militaro-politiques et économiques. Mais, et c'est encore plus important, parce que ce modèle est inefficace, car il ne peut en aucun cas reposer sur une base morale et éthique de la civilisation contemporaine » (12).
Cette analyse a incité les autorités russes à donner la priorité à la modernisation de l'économie et, spécialement, aux technologies de pointe. L'objectif, ici, est double. Il s'agit, d'une part, de permettre aux industries de défense de redevenir compétitives face aux productions des États-Unis afin de réduire l'avance prise par les forces armées américaines dans de nombreux secteurs et de maintenir le potentiel d'exportation de l'industrie militaire russe. D'autre part, il s'agit d'éviter que la Russie se transforme en une économie rentière. En développant une industrie compétitive dans des domaines technologiquement avancés, le pays espère conquérir une place de choix dans la nouvelle division internationale du travail et disposer d'un instrument d'influence sur la scène mondiale.
La forte expansion du secteur rentier de l'économie russe à partir de 2002, combinée avec la dégradation du contexte international (sensible depuis l'automne 2002) a donc modifié les termes du choix qui s'offrait à la Russie en matière de stratégie économique. L'option « libérale pragmatique » symbolisée par MM. Koudrine et Gref (13), qui semble avoir eu l'aval du président entre 2000 et 2002, n'a pas su répondre aux nouvelles contraintes.
La reconstruction d'une industrie manufacturière centrée sur les technologies de pointe doit alors se manifester à la fois dans le domaine des armements et dans celui de certaines branches qui constituent, elles aussi, des enjeux stratégiques - comme l'aérospatial, le nucléaire civil, les télécommunications et la construction navale (en particulier pour les navires spécialisés dans l'exploitation du plateau continental).
Il s'agit d'un projet global qui implique que les considérables revenus issus de la rente des matières premières (qui dégage aujourd'hui un excédent mensuel de la balance commerciale de 15 milliards de dollars) soient contrôlés pour pouvoir être réinvestis dans l'industrie.
Le problème, c'est que, à cause de la désorganisation du système bancaire et de la grande fragilité des marchés financiers russes, l'épargne réalisée dans le secteur rentier n'atteint pas les secteurs nécessitant des investissements. Il n'y avait qu'une seule solution : instrumentaliser les grandes entreprises publiques disposant d'importantes ressources financières. C'est ainsi que Gazprom (gaz), Rosneft (pétrole), Transneft (transport des hydrocarbures) et RosOboronExport (exportation d'armes) se sont vu confier par le Kremlin un rôle essentiel : investir dans l'industrie et la développer.
Tentative de compromis entre interventionnistes et libéraux pragmatiques
En octobre 2005, un compromis semblait avoir été passé entre, d'une part, les « interventionnistes » regroupés autour de Victor Khristenko (ministre de l'Industrie et de l'Énergie) et appuyés par le ministre de la Défense, Sergueï Ivanov et, d'autre part, les libéraux (MM. Koudrine et Gref). Les deux camps paraissaient avoir trouvé un accord sur une utilisation mesurée des moyens financiers issus de la rente des matières premières.
Les quatre « priorités nationales » définies par Vladimir Poutine à cette époque (santé, éducation, logement et intégration agro-industrielle) devaient permettre de canaliser une partie de l'activité d'investissement souhaitée par les « interventionnistes », sans pour autant provoquer les graves déséquilibres macro-économiques que redoutaient les libéraux. Ces priorités nationales - placées sous la responsabilité de l'ancien chef de l'administration présidentielle, Dimitri Medvedev, qui fut nommé premier vice-premier ministre à l'automne 2005 - devaient être compatibles avec les règles fixées par le ministère des Finances. Or à cette époque, le ministre des Finances, Alexeï Koudrine, s'opposait fermement à toute réinjection massive dans l'économie russe des fonds accumulés via les exportations, précisément parce que, selon lui, une telle réinjection aurait provoqué un sérieux déséquilibre macroéconomique.
Mais pendant que ces disputes théoriques faisaient rage, on voyait apparaître, dans les faits, une stratégie industrielle qui allait organiser l'économie russe autour de trois secteurs.
- Le secteur prioritaire pour le développement de l'économie russe : celui de l'énergie et des matières premières. Ce secteur doit être étroitement contrôlé par l'État. L'affaire Yukos - qui fut suivie de la remise en cause des accords de PSA (Production Sharing Agreement) dans le domaine énergétique (14) - a bien montré quelles étaient les intentions du gouvernement dans ce domaine. La probable renationalisation du géant minier Norilsk-Nickel, ainsi que la prise de contrôle du pétrolier Lukoil par Gazprom, qui pourrait avoir lieu dans le courant de 2007, sont de nouvelles étapes de cette reprise en main.
- Le secteur des industries stratégiques, considérées comme telles soit en raison de leur contribution directe à la sécurité militaire, soit en raison de leur rôle dans le développement d'une industrie russe diversifiée - ce qui est l'objectif « stratégique » affiché par le gouvernement depuis fin 2005. On y trouve une bonne partie des constructions mécaniques. Dans ce secteur, l'État n'entend pas exercer un contrôle direct. Il souhaite seulement fixer des orientations stratégiques. L'entrée d'acteurs étrangers est donc possible, et même souhaitée si leur politique vient s'intégrer aux orientations stratégiques déterminées par les autorités de Moscou. Parallèlement, des entreprises russes chercheront à entrer dans le capital de grandes sociétés occidentales (EADS, Oerlikon...). En échange, le capital de certaines sociétés russes pourrait être ouvert.
- Le secteur des autres industries où l'État russe n'a pas l'intention d'intervenir, sauf pour faire respecter la législation commune.
Le compromis de 2005 reposait sur la compatibilité entre des orientations de politique économique très diverses. Un tel compromis ne pouvait durer éternellement. Il n'est donc pas étonnant que le point d'équilibre entre les forces en présence au sein du pouvoir russe se soit fortement déplacé durant l'hiver 2005-2006. Cette évolution est, pour partie, le produit de l'échec de la mise en oeuvre des « priorités nationales » par Dimitri Medvedev, dont le crédit politique a alors été très fortement entamé. Le programme de développement du logement a, ainsi, pris un important retard ; quant à celui concernant la santé, il a donné lieu à de nombreuses malversations et à plusieurs scandales. Si ces programmes ne sont nullement remis en cause - d'autant qu'ils correspondent à des besoins réels en Russie -, Vladimir Poutine tient à l'évidence à en améliorer et en accélérer l'application.
Vers l'émergence d'un nouveau cours ?
En 2006, les tenants de l'interventionnisme ont clairement pris le pas sur leurs rivaux libéraux. La nouvelle tendance s'est concrétisée par le remaniement ministériel de février 2007, qui a vu Sergueï Ivanov devenir à son tour premier vice-premier ministre, ce qui le plaçait à égalité avec Dimitri Medvedev - une promotion d'autant plus significative que les noms de ces deux hommes sont fréquemment cités pour succéder à Vladimir Poutine au Kremlin en mars 2008. Dans le même temps, le libéral Guerman Gref perdait la quasi-totalité de ses pouvoirs sur l'économie : la politique industrielle est en effet désormais l'affaire de Sergueï Ivanov et d'un nouveau vice-premier ministre, M. Narychkine, qui a été nommé (lui aussi en février 2007) pour superviser le commerce extérieur.
La politique qui émerge aujourd'hui est soutenue à la fois par les « siloviki » (15) et par des forces économiques désormais regroupées autour de la Chambre de commerce de Russie, une institution présidée par Evgueni Primakov, lequel s'est publiquement réjoui de l'accélération du tournant interventionniste constatée en 2006 (16). Vladimir Poutine a largement confirmé ces orientations dans sa conférence de presse du 1er février 2007 (17). L'importance que le pouvoir accorde à la diversification de l'économie implique que les industries manufacturières - et, en particulier, les branches à haute technologie - demeureront prioritaires dans les années à venir. Quant à l'objectif d'un taux de croissance annuel de 7 %, il est maintenu : ce taux représente en effet, d'après les experts russes, le minimum nécessaire pour que l'économie du pays continue de se relever, car il s'agit maintenant de chercher à rattraper le retard accumulé entre 1991 et 1998 par rapport aux autres pays développés.
Ce thème de la diversification de l'économie a été repris par Alexandre Chokhine, le président de l'Union des industriels et entrepreneurs de Russie (RSPP (18)). Chokhine appelle à la mobilisation d'une partie des moyens du Fonds de stabilisation (19) et à la mise en place d'un « protectionnisme raisonnable » (20). La Douma a récemment pris une décision allant dans ce sens : elle a voté en faveur de la création d'une Banque publique d'investissement qui aura pour mission de financer les projets à long terme et les infrastructures, et d'aider les PME tournées vers les marchés d'exportation. C'est indéniable : on est bel et bien en présence d'une stratégie économique et industrielle cohérente.
Une telle stratégie a trois conséquences. Premièrement, elle force les pouvoirs publics à contrôler étroitement le secteur rentier. Deuxièmement, elle modifie en profondeur la vision de la politique macroéconomique de la Russie. D'une politique largement centrée sur le retour aux grands équilibres et sur la lutte contre l'inflation, on est passé à une politique plus audacieuse : ainsi, conformément aux voeux d'Alexandre Chokhine, l'État puisera probablement dans le Fonds de stabilisation pour investir dans l'industrie ; quant à la Banque centrale, elle devrait aider la Vnechtorgbank (Banque du commerce extérieur) et d'autres institutions à investir, y compris à l'étranger.
La troisième conséquence est la nécessité, pour le gouvernement, de mettre au point une réelle politique sociale. Après les dix années de crise que la Russie a connues entre 1990 et 2000, la main-d'oeuvre qualifiée (indispensable à la relance de l'industrie manufacturière) vient à manquer car le déséquilibre des revenus entre l'industrie et les services ne pousse pas les jeunes Russes à se diriger vers les métiers de l'industrie. La revalorisation des salaires pour les ingénieurs, les techniciens et les ouvriers qualifiés est une étape indispensable du projet stratégique de modernisation de l'industrie.
Mais le problème ne se limite pas à l'industrie. Le bon fonctionnement des administrations, qu'elles soient centrales ou locales, implique aujourd'hui que les salaires des fonctionnaires soient fortement relevés. Les hausses des salaires dans la fonction publique en 2006 vont ainsi dans le sens du rétablissement d'un certain équilibre social. Il faut cependant rappeler que ces salaires restent faibles (620 euros par mois en moyenne) et qu'il existe toujours une forte différence entre les rémunérations dans les administrations centrales et les administrations locales. Ainsi, le salaire moyen dans les collectivités locales ne dépasse pas 350 euros par mois en dépit d'une hausse de 24 % en 2006 (soit une hausse réelle d'environ 15 %).
Enfin, la stabilisation d'un marché intérieur capable de porter le développement d'une industrie diversifiée implique également que la progression des revenus devienne plus prévisible et que les écarts très importants qui existent aujourd'hui soient compensés. De ce point de vue, une politique des revenus se rapprochant des politiques qui ont été mises en oeuvre en France et dans d'autres pays européens dans les années 1960 et 1970 devient désormais nécessaire en Russie.
Cette politique devra, en outre, posséder une dimension régionale spécifique. Le gouvernement russe dispose ici d'une marge considérable puisque l'excédent budgétaire primaire a représenté, pour les trois premiers trimestres de 2006, 8,8 % du PIB de la période considérée.
En guise de conclusion...
Le remaniement ministériel de février 2007 est venu consolider des orientations dont les contours avaient déjà commencé à être définis lors du premier mandat de Vladimir Poutine (2000-2004). La doctrine d'une reconstruction économique pilotée par le Kremlin s'est précisée. Cet objectif a donné naissance à une politique de développement qui n'est pas sans rappeler le thème du « patriotisme économique » tel qu'il fut présenté en France par Dominique de Villepin à l'automne 2006. Dans ce contexte, le poids économique de l'État russe va continuer de s'accroître.
À la mi-2003, on estimait que l'État ne contrôlait que 20 % de la propriété dans le secteur industriel. Cette part est en constante augmentation. Déjà, les actions détenues par l'État dépassent 35 % de la capitalisation boursière en Russie et concernent des entreprises représentant 34 % du chiffre d'affaires et 21 % de l'emploi dans l'industrie (21). Ces chiffres se sont sans doute accrus depuis, spécialement en 2006. À l'échéance 2010, l'État russe pourrait contrôler, directement ou indirectement, entre 45 % et 50 % de l'industrie. On se situerait alors à un niveau proche de la France ou de l'Italie des années 1960 à 1980. La proximité entre le « modèle étatique russe » actuel et celui de l'« État développeur » qui fut en vigueur au Japon et en Corée dans les années 1950 à 1970 est également indubitable.
Vladimir Poutine s'est donc fortement écarté du modèle néo-libéral qui domina en Russie entre 1992 (l'année de l'arrivée au pouvoir des réformateurs libéraux d'Egor Gaïdar) et 1998 (celle du krach monétaire). Pour autant, le président n'est absolument pas revenu au modèle soviétique. En réalité, il a cherché à améliorer le développement socio-économique du pays et à régler la crise de légitimité des institutions. Même si son action est loin d'avoir résolu tous les problèmes, l'orientation actuelle semble mieux correspondre aux réalités russes. Il n'a peut-être pas réussi tout ce qu'il a entrepris - on le voit avec les limites des campagnes contre la corruption et celles de la politique concernant les régions, sans même parler de sa ligne en Tchétchénie, qui est loin d'être un succès ; mais, ce qui est sûr, c'est qu'un échec majeur de sa part aurait compromis la délicate stabilisation entamée avant son arrivée. Le pays aurait alors replongé dans le chaos. Poutine a su utiliser efficacement les atouts qui étaient dans son jeu et redresser des situations qui semblaient très compromises. En cela, son bilan est indiscutablement positif.
Notes :
(1) Sur l'imbrication complexe des guerres en Tchétchénie voir : Arnaud Kalika, La Russie en guerre : mythes et réalités tchétchènes, Ellipses, 2005.
(2) Nommé premier ministre à la suite de la crise financière de l'été 1998, Primakov fut renvoyé par Boris Eltsine au printemps 1999, à la fois à la demande du FMI et du gouvernement américain, irrités par sa politique économique, et parce qu'il commençait à faire le ménage dans les écuries oligarchiques entourant le président. Il avait, en particulier, fait ouvrir une enquête sur Boris Berezovski.
(3) Cette crise entraîna la faillite des principales banques russes. La partie la plus riche de la population y perdit ses avoirs.
(4) Il est important, pour comprendre la dynamique d'une économie, de distinguer les prix « nominaux » (ceux que l'on paie quand on achète quelque chose) des prix « relatifs » (le rapport du prix du bien X en fonction du prix du bien Y). Ainsi, quand le prix nominal du bien X baisse, alors que le prix du bien Y est constant, le prix relatif de Y par rapport à X a augmenté.
(5) La contraction des importations s'explique par la forte dévaluation : celle-ci a renchéri les produits importés et permis aux producteurs russes de se substituer aux producteurs étrangers sur le marché national.
(6) Le chiffre de 1990 ne concerne pas l'URSS entière mais uniquement la République de Russie (RSFSR).
(7) Tchoubaïs était l'un des principaux membres du groupe des réformateurs radicaux de 1992, conseiller de Boris Eltsine et grand organisateur des privatisations. Il est aujourd'hui président de RAO-EES, la société unifiée d'électricité russe. Sur son rôle, voir le témoignage de l'ancien responsable « Russie » du Renseignement américain :F.W. Ermarth, « Testimony of Fritz W. Ermarth on Russian organized crime and money laundering before the House committee on Banking and Finance », 21 septembre 1999, Washington, USGPO (www.house.gov/banking/testoc2.htm).
(8) Un excellent livre décrit les conditions dans lesquelles se déroulèrent les privatisations et met en évidence la collusion de certains experts occidentaux avec les oligarques russes : J. R. Wedel, Collision and Collusion - The strange Case of Western Aid to Eastern Europe, 1989-1998, St Martin's Press, New York, 2000. Cet ouvrage entraîna, tardivement, une action en justice du gouvernement américain. L'Université de Harvard et André Schleifer, responsable de l'équipe des conseillers américains en Russie, durent accepter de payer 31 millions de dollars au gouvernement pour clore cette action en justice. Sur les péripéties légales et politiques de cette affaire (qui finit par coûter à Lawrence Summers, ancien secrétaire d'État au Trésor et protecteur de Schleifer, la présidence de Harvard), voir : D. McClintick, « How Harvard lost Russia », Institutional Investor Magazine, janvier 2006.
(9) L'aluminium était l'un des produits que la Russie exportait le plus entre 1993 et 1998. Lors de la privatisation des grandes usines situées en Sibérie, plusieurs groupes mafieux s'affrontèrent pour contrôler ces usines, en particulier à Bratsk et à Krasnoïarsk. Il y eut de nombreux assassinats dans le personnel de gestion et de comptabilité. Nommé premier ministre en septembre 1998, Primakov convainquit le général Alexandre Lebed de se présenter au poste de gouverneur de la région de Krasnoïarsk, où il fut facilement élu. De 1999 jusqu'à sa mort accidentelle en 2003, Alexandre Lebed fut un gouverneur très efficace qui organisa la réduction des bandes mafieuses.
(10) Lors de la reprise en main de Gazprom par l'État, en 2001, le responsable du Combinat pétrochimique fut d'ailleurs arrêté avec plusieurs de ses associés...
(11) Sur les questions relatives au développement des régions russes, voir, en particulier : Ju. A. Gontar', Asimetrija ekonomitcheskogo razvitija regionov (Asymétrie du développement économique des régions), Stavropol'skoe Knizhnoe Izdatel'stvo, Stavropol, 2001 ; A. G. Granberg, « Problemy i Paradoksy Regional'noj Politikiv Rossijskoj Federatsii » (Problèmes et paradoxes de la politique régionale dansla Fédération de Russie), Regional'noe Razvitie i Sotrudnitchestvo, no 3, 2001 ;O. S. Ptchelintsev, Regional'naja ekonomika v systeme ustojtchivogo razvitija (L'économie régionale dans le système de développement stable), Nauka, Moscou, 2004 ; Jacques Sapir, « Différenciation régionale et fédéralisme budgétaire en Russie », Critique Internationale, no 11, avril 2001, pp. 161-178.
(12) Une traduction en français de l'intervention de Vladimir Poutine peut être consultée dans La Lettre Sentinel, no 43-44, janvier-février 2007, pp. 24-29.
(13) Respectivement ministre des Finances et ministre du Développement économique et du Commerce international.
(14) Les accords de partage de production signés avec les compagnies occidentales (BP, Shell, Total) ont été remis progressivement en cause de l'automne 2005 à fin 2006. Le processus a été plus ou moins radical, aboutissant dans certains cas à une éviction de la compagnie occidentale, dans d'autres à une renégociation des conditions d'exploitation en commun de la ressource pétrolière.
(15) Terme employé pour désigner les représentants des « ministères de force » (Intérieur, Défense, FSB).
(16) Rossiiskaja Gazeta, 26 janvier 2007.
(17) Le texte de cette conférence et les commentaires sont consultables en français sur le site : http://fr.rian.ru/analysis/20070202/60090815.html
(18) Équivalent russe du MEDEF.
(19) Le Fonds de stabilisation est un fonds administré par le ministère des Finances, dans lequel est déposée une partie des revenus fiscaux issus des taxes sur les exportations d'hydrocarbures. Fin mars 2007, le montant de ce Fonds dépassait les 108 milliards de dollars.
(20) Voir le communiqué de l'agence Novosti reprenant les déclarations d'Alexandre Chokhine : http://fr.rian.ru/russia/20070206/60309042.html
(21) S. Guriev et A. Rachinsky, « The role of oligarchs in Russian capitalism », Journal of Economic Perspectives, vol. 19, no 1, 2005, p. 136.
  
  
 
                                       ANNEXES
  
                                     Tableau 1
        Facteurs de la croissance économique entre 1999 et 2001
199920002001Taux de croissance du PIB5,4 %10,2 %5,7 %Consommation des ménages- 44,7 %51,5 %86,8 %Consommation des administrations11,5 %3,1  %- 3,8 %Investissement19,7 %38,8 %34,6 %Accroissement des stocks des entreprises29,6 %13,5 %0,4 %Exportations18,7 %21,7 %20,9 %Importations65,2 %- 28,6 %- 38,9 %Total100 %100 %100 %
Source : M. N. Uzjakov, « O perspektyvah ekonomitcheskogo rosta v Rossii » (Les perspectives de la croissance économique en Russie), Problemy Prognozirovanja, no 4, 2002, p. 4.
                                     Tableau 2
                    Dépression et croissance entre 1990 et 2006
Tauxdecroissanceannueldu PIBPIB enmilliardsde roubles,aux prixde 2004PIB enmilliardsde dollars,aux prixet tauxde changede 2004PIB parhabitanten dollars,aux prixet tauxde changede 2004PIB en %de celuide 1990PIB parhabitanten %de celuide 1990199019927,6691,6914596,0100,0%100,0%1991- 5,0 %18926,3656,9344379,695,0 %95,3 %1992- 14, 5%16181,9561,6773757,081,2 %81,7 %1993- 8,7 %14772,6512,7613441,374,1 %74,9 %1994- 12,7 %12893,6447,5393009,764,7 %65,5 %1995- 4,1 %12362,0429,0882895,362,0%63,0%1996- 3,5%11929,4414,0702797,859,9%60,9%19970,8%12028,3417,5032830,560,4%61,6%1998- 4,6%11475,0398,2982709,557,6%59,0%19995,4%12094,6419,8062865,660,7%62,3%200010,2%13328,3462,6263168,766,9%68,9%20015,7%14088,0488,9963360,870,7%73,1%20024,7%14750,1511,9793530,974,0%76,8%20037,3 %15826,9549,3533807,079,4 %82,8 %20047,2 %16966,4588,9074103,985,1 %89,3 %20057,2 %18188,0631,3084414,791,3 %96,1 %20066,5 %19370,2672,3434718,297,2 %102,7 %
Source : GOSKOMSTAT et Banque centrale de Russie.
                                     Tableau 3
      Estimation du retard accumulé par la Russie durant la transition.
Écart duPIB* enmilliardsde dollars- Hypo-thèse IÉcart duPIB enmilliardsde dollars- Hypo-thèse IIÉcartdu PIB cumulé- Hypo-thèse IÉcartdu PIBcumuléHypo-thèse IIÉcartdu PIBcumuléparhabitanten dollars US(hypo-thèse I)Écartdu PIBcumuléparhabitanten dollars US(hypothèse II)19900,00,00,00,00,00,0199145,134,845,134,8300,9231,71992150,9130,0196,1164,81311,41102,11993210,5178,9406,6343,72728,72306,71994286,6244,2693,2587,94661,63953,31995316,1262,61009,2850,56809,95738,61996342,3277,61351,51128,19131,77622,11997350,2274,21701,71402,311536,69506,91998380,9293,42082,51695,714166,911535,11999371,1271,92453,61967,516748,213430,32000340,1229,12793,72196,619135,015045,22001325,8202,73119,52399,321439,816490,02002315,0179,73434,52579,023686,317786,32003290,0142,33724,62721,325811,218859,02004263,1102,83987,62824,127788,519680,42005233,560,44221,12884,529518,320171,42006205,419,34426,52903,931063,320378,0
* On entend par écart du PIB la différence entre le PIB virtuel selon les hypothèses et le PIB réel. Les calculs sont faits à prix constants sur la base des prix de 2004 et convertis en dollars US sur la base du taux de change pour 2004.
Hypothèse I : croissance annuelle moyenne sur 1990-2006 de 1,5 % an.
Hypothèse II : croissance annuelle moyenne nulle.