Politique Internationale - La Revue n°117 - AUTOMNE - 2007

sommaire du n° 117
LA BENEDICTION DU PETROLE
Entretien avec Jonas GAHR STORE
conduit par
Laure Mandeville
Grand reporter au Figaro
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Laure Mandeville - La question de l'énergie figure désormais au coeur des relations internationales. Cette nouvelle priorité confère-t-elle à la Norvège une place et une responsabilité particulières sur la scène mondiale ?


Jonas Gahr Støre - Cela fait vingt-quatre mois que je suis ministre et s'il y a un domaine dans lequel j'ai senti un changement notable, c'est bien l'énergie. Le problème des ressources et la sécurisation des approvisionnements sont devenus des préoccupations majeures. Tout le monde en parle. Cet intérêt est lié à deux facteurs : l'augmentation des prix et la crainte d'une pénurie. L'impact du réchauffement climatique sur l'accès aux hydrocarbures dans le Grand Nord joue également un rôle important. En tant que troisième exportateur mondial de gaz et de pétrole, la Norvège est directement concernée. D'autant que la zone arctique, dont elle est une sorte de sentinelle en raison de la souveraineté qu'elle exerce sur le Spitzberg, pourrait devenir un nouvel Eldorado.


L. M. - Cette manne énergétique est tombée du ciel dans les années 1960. Comment l'avez-vous gérée ?


J. G. S. - En 1958, les services de géologie norvégiens ont conclu qu'il était absolument certain qu'on ne trouverait jamais d'hydrocarbures sur le plateau continental. Or, coup de théâtre assez drôle, quelques années plus tard on en découvrait ! En 1970, un nouveau chapitre de notre histoire s'est ouvert. Notre succès tient certainement au fait que, dès le départ, notre stratégie a consisté à ouvrir nos portes aux compagnies étrangères, à solliciter leurs investissements et leurs technologies. Parallèlement, nous avons soutenu les compagnies nationales. Norsk-Hydro, dans laquelle des intérêts français sont présents depuis longtemps, existait déjà. Nous avons créé Statoil, une compagnie détenue à 100 % par des capitaux publics (1). Pendant les années 1970 et 1980, il a fallu relever le défi de l'exploitation des gisements de la mer du Nord, au sud de nos côtes. Puis nous sommes remontés progressivement vers le nord et avons développé des technologies permettant d'exploiter de nouveaux champs beaucoup plus difficiles d'accès, situés en profondeur. S'est posée en permanence la question de la coexistence des installations pétrolières avec les zones de pêche - la pêche demeurant un secteur clé de notre économie. Le jour où nos compagnies ont été prêtes à affronter la concurrence, nous les avons laissées se débrouiller seules face aux entreprises étrangères. C'était le meilleur moyen de les pousser à devenir compétitives.


L. M. - Quelles sont les avancées technologiques qui vous ont permis d'exploiter des gisements jusque-là inaccessibles ?


J. G. S. - Les progrès sont, en effet, spectaculaires. Il y a quelques années, tout se faisait à partir de bateaux et de plates-formes. Aujourd'hui, il n'y a plus ni plates-formes ni bateaux : les installations sont construites au fond de la mer et téléguidées à partir de la terre. Des gisements qui, autrefois, étaient trop chers et trop compliqués à exploiter sont devenus rentables. C'est le cas de SnowWhite, situé dans la mer de Barents au nord de Hammerfest, à 150 kilomètres des côtes. Découvert en 1980, il produira ses premiers barils d'ici quelques mois.


L. M. - La Norvège a été l'un des premiers pays à attirer l'attention sur l'importance géopolitique croissante de cette région. Il y a deux ans encore, personne ne s'en souciait. Et puis, tout à coup, avec le réchauffement climatique et la fonte de la banquise, tout le monde se précipite dans l'Arctique pour y planter des drapeaux, y procéder à des exercices militaires et y revendiquer des territoires sous-marins (2)... Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle ?


J. G. S. - Avant, c'était le lieu du face-à-face stratégique de la guerre froide, là où se croisaient les sous-marins atomiques américains et soviétiques. Aujourd'hui, c'est le lieu du face-à-face sur l'énergie. Cinq gazoducs descendent déjà vers l'Europe. On produit aussi du gaz naturel liquéfié (GNL) transporté par tankers vers l'Espagne et les États-Unis. De leur côté, les Russes ont commencé à extraire du pétrole offshore à Petchora. Ils passent par la Norvège pour accéder aux grands marchés. Enfin, il y a le fameux gisement gazier russe de Stokman, le plus vaste de la mer de Barents, qui n'a toujours pas été mis en exploitation. Comme vous le voyez, les perspectives sont immenses. Selon nos prévisions, un gazoduc norvégien remontera jusqu'au nord. Et si Stokman est mis en service, les Russes construiront également un gazoduc nord-sud. Cette zone est donc appelée à se développer selon trois axes : le gaz transporté par gazoduc côté norvégien et russe ; le GNL acheminé par bateau de Norvège et de Russie ; et le gaz et le pétrole exportés par bateau. C'est le début d'une épopée que tout le monde considérait comme improbable.


L. M. - Quelles seront les retombées pour la Norvège ?


J. G. S. - Très concrètement, la Norvège va pouvoir augmenter ses exportations de gaz vers l'Europe de 50 % d'ici à 2012. À cette date, nous aurons rattrapé la Russie : nous fournirons 30 % de l'approvisionnement européen. C'est déjà le cas pour la France. L'augmentation de notre production s'explique par l'amélioration des techniques d'extraction. Dans les années 1980, on récupérait environ 20 % du gaz enfoui dans le sol. Demain, ce pourcentage pourrait grimper jusqu'à 60 ou 70 %.


L. M. - Compte tenu des performances norvégiennes, comment expliquez-vous que les Européens se focalisent à ce point sur la Russie ?


J. G. S. - D'abord, depuis le début, la Norvège a choisi de ne pas faire de l'énergie une carte explicitement politique ou diplomatique. Nous estimons que notre intérêt est d'être considérés comme un fournisseur de long terme auquel on peut faire confiance. Si un pays de notre taille s'engageait dans le petit jeu qui consiste à exporter vers l'un plutôt que vers l'autre, il prendrait le risque de devenir prisonnier de ce jeu. Il est évident que lorsque vous vendez une marchandise aussi stratégique que le pétrole ou le gaz, vous avez, que vous le vouliez ou non, un poids politique. Et ce statut se répercute nécessairement dans nos relations avec nos partenaires européens. 
Le second point que je voudrais souligner, c'est que la sécurité énergétique réside dans l'interdépendance. Exemple : nous exportons 100 % de notre gaz vers l'Europe qui importe un peu moins de 20 % de son gaz de Norvège. Quel est le plus dépendant ? Nous ou eux ?
La Russie, elle, exporte 80 % de son gaz vers l'Europe qui importe 30 % de gaz russe. Là aussi, la dépendance est réciproque. D'une manière générale, nous sommes liés. Il n'empêche que pour les pays d'Europe centrale et orientale proches de la Russie auxquels on inflige brutalement des hausses de prix spectaculaires, des rachats d'infrastructures et des coupures de gaz, il y a un vrai problème de sécurité nationale. Il est normal qu'ils cherchent à s'affranchir d'une tutelle trop pesante. Les Polonais se sont d'ailleurs adressés à nous pour la construction d'un gazoduc dérivé. Tout ça pour dire que ceux qui exaltent l'indépendance énergétique n'ont pas nécessairement raison. La quête de l'indépendance à tout prix peut vous pousser à des choix pas nécessairement avisés et à des décisions qui coûtent cher. C'est la raison pour laquelle nous avons toujours exposé nos pôles énergétiques à la concurrence et à la coopération. C'est notre modèle.


L. M. - Votre modèle est à l'opposé de celui de Moscou qui, au contraire, ferme ses marchés à la concurrence étrangère. Êtes-vous inquiet de la manière dont la Russie gère son potentiel énergétique ?


J. G. S. - Il faut comprendre la logique des Russes. Dans les années 1990, les compagnies pétrolières privées, et notamment Ioukos, étaient prêtes à vendre à l'encan les ressources énergétiques du pays. Si cette stratégie avait été menée jusqu'à son terme, l'État russe craignait de perdre tout contrôle sur les hydrocarbures. Du point de vue du Kremlin, c'était inacceptable. D'où le coup d'arrêt donné par Vladimir Poutine et la renationalisation du secteur. En ce qui concerne la Norvège, Statoil, qui était une firme publique à 100 %, a été privatisée à hauteur de 25 % de son capital en 2001. La récente fusion avec NorskHydro a donné naissance à une nouvelle entité qui a été introduite en Bourse, mais dans laquelle l'État continue de détenir une participation majoritaire. Ce qui ne nous a pas empêchés d'ouvrir la porte aux compagnies étrangères pour les gisements de la mer de Barents.


L. M. - Pour en revenir à la Russie, on a le sentiment qu'elle n'est pas favorable à la présence d'investissements étrangers dans ses projets. Les prises de participation de grandes majors, comme celles de Shell à Sakhaline ou de BP à Kovykta, sont remises en cause. Dans un premier temps, Moscou semblait même décidé à réserver l'exploitation de Stokman à des compagnies russes. Le Kremlin a finalement fait volte-face en permettant à Total de s'inviter au tour de table. Comment la Norvège, qui espérait elle aussi être sélectionnée, a-t-elle accueilli cette nouvelle ?


J. G. S. - Nos compagnies ont été déçues car elles avaient beaucoup travaillé sur ce projet. D'autant que l'État norvégien les avait soutenues. Mais c'est aux Russes de gérer leurs ressources comme ils l'entendent. Ce qui est vrai, c'est que s'ils veulent exploiter Stokman, ils devront faire appel à des compagnies étrangères, car ils auront besoin de la technologie et de l'expérience internationales.


L. M. - À votre avis, pourquoi Total a-t-il remporté la mise? Est-ce un choix de realpolitik, lié à la traditionnelle relation franco-russe ?


J. G. S. - Je ne connais pas les termes de l'accord. Tout ce que je peux dire, c'est que le choix de Total montre la volonté des Russes de coopérer avec des sociétés étrangères ayant une expertise offshore. 


L. M. - Vos compagnies conservent-elles espoir de revenir dans le jeu ?


J. G. S. - Elles devraient en tout cas être bien placées, car elles ont l'habitude de travailler dans des conditions climatiques très difficiles. Mais nous les laisserons évaluer elles-mêmes les avantages et les risques d'une éventuelle participation au projet russe.


L. M. - Selon certains experts, les Russes ne sont pas si pressés d'exploiter Stokman, en raison des énormes investissements qu'il nécessite. Ils préféreraient miser sur le gaz d'Asie centrale, dont ils se sont assuré le contrôle grâce à des accords privilégiés avec leurs anciens satellites du Kazakhstan ou du Turkménistan. Que pensez-vous de cette théorie ? 


J. G. S. - C'est possible. Reste que les Russes, comme nous, doivent pouvoir maintenir la capacité de leurs systèmes s'ils veulent pouvoir honorer leurs contrats et répondre à l'augmentation de la demande intérieure. Le défi est plus aigu chez eux, car leurs gazoducs sont vétustes. Des investissements considérables seront nécessaires. Le président Poutine a invité la Norvège à une coopération stratégique en mer de Barents. Nous avons donné notre accord. Mais cela ne sera possible que si certaines conditions sont réunies. Il faut inventer des modèles de joint-ventures et faciliter les modèles de coopération industrielle traditionnels. J'ai proposé à mon homologue Sergueï Lavrov de développer en commun des infrastructures en mer de Barents et de travailler sur des projets concrets. Seul frein à cette collaboration : la question de la délimitation de la frontière maritime avec la Russie n'est toujours pas réglée. Des négociations sont en cours depuis 1977, sans succès jusqu'à présent. La Norvège souhaiterait que ce problème trouve enfin une solution afin d'éviter que les anciennes tensions de la guerre froide ne débouchent sur d'autres tensions.


L. M. - Cette volonté d'avancer sur le dossier énergétique ne risque-t-elle pas de prendre en otage la politique de la Norvège vis-à-vis de la Russie, de la même manière que la dépendance énergétique de l'Europe pousse les Européens à se taire sur le recul spectaculaire des libertés à Moscou ou sur les exactions commises en Tchétchénie ?


J. G. S. - Nous pensons qu'une intégration accrue de la Russie au sein d'organisations comme l'OCDE, l'OMC ou le Conseil de l'Europe ne peut avoir que des effets positifs. Mais, en même temps, il importe de rester très clair et très ferme sur tout ce qui concerne l'État de droit, les droits de l'homme et la démocratie. Les Norvégiens, en raison de leur voisinage immédiat avec la Russie, ont une expérience de ce type de dialogue. Pour l'instant, on ne voit pas très bien où va la démocratie russe.


L. M. - Les Russes disent qu'ils sont une démocratie « souveraine », c'est-à-dire une démocratie qui définit librement ses propres contours, comme s'il n'existait pas de principes permettant de définir un régime démocratique. Comment fait-on pour forger une relation stratégique avec un pays qui pratique le relativisme politique et ne partage pas les mêmes valeurs que nous ?


J. G. S. - Il ne faut pas oublier que la Russie a traversé une zone de turbulence extrême dans les années 1990. Toute dérive autoritaire doit être combattue, mais je ne suis pas sûr que le chaos qui régnait du temps d'Eltsine soit préférable à la reprise en main à laquelle on assiste depuis l'arrivée au pouvoir de Poutine. 


L. M. - Êtes-vous néanmoins inquiet des nouvelles démonstrations de force de Moscou ? Je pense, en particulier, à l'expédition qui, en août dernier, a permis à des plongeurs russes de planter un drapeau au fond de l'Arctique...


J. G. S. - Les revendications russes sur le plateau continental dans l'océan Arctique sont connues depuis 2001, lorsque Moscou a présenté son dossier devant la Commission de l'ONU en charge de la question. La Russie était ainsi le premier État à mettre en oeuvre les dispositions de la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer. Cela dit, le fait de planter un drapeau n'a aucun effet juridique. C'est aux scientifiques d'examiner les données du dossier. La Commission n'a pas encore achevé son travail. À l'évidence, l'épisode du drapeau a suscité une vague d'émotions à travers le monde. De notre point de vue, il est important d'éviter toute politisation du problème. Le droit international est très clair et il repose sur un large consensus.


L. M. - Les grandes manoeuvres militaires canadiennes et le lancement d'une expédition scientifique danoise visant à prouver que la dorsale de Lomonossov n'appartient pas à la Russie mais au Danemark ne sont-ils pas aussi en train de faire monter la pression dans la zone arctique ?


J. G. S. - Nous ne sommes pas engagés dans une course contre la montre. Les États côtiers ont des intérêts légitimes, qui s'inscrivent toutefois dans un cadre régi par le droit. C'est précisément le rôle de la Convention sur le droit de la mer que de garantir une utilisation pacifique et raisonnable des espaces maritimes. L'océan Arctique est une zone très vulnérable sur le plan environnemental, qui offre des conditions de navigation difficiles. Une remarque au passage : la mission de l'expédition scientifique danoise à laquelle vous faites allusion ne semble pas aussi claire. Même s'il était prouvé que la dorsale de Lomonossov constitue une partie du plateau continental, rien n'empêcherait qu'elle soit rattachée à plusieurs États. 


L. M. - Cette frénésie énergétique ne risque-t-elle pas de transformer l'Arctique en poubelle et de provoquer une catastrophe écologique ? A fortiori si la fonte de la banquise permet d'ouvrir de nouvelles routes régionales pour les tankers...


J. G. S. - Il est primordial que le développement économique du Grand Nord aille de pair avec la préservation du milieu naturel. Tout le monde a intérêt à ce que la mer de Barents et la mer de Norvège restent des zones non polluées et riches en ressources. Les Norvégiens attachent une grande importance au maintien de l'écosystème du Nord. Il s'agit d'assurer une gestion durable de la pêche, de l'activité liée au pétrole et du transport maritime conformément aux recommandations les plus sévères en matière sanitaire et environnementale.


L. M. - Parmi les spécificités du modèle énergétique norvégien, il y a aussi ce fameux fonds d'investissement pétrolier géré par la Banque de Norvège. Pouvez-vous en résumer la philosophie ?


J. G. S. - Grâce à la manne énergétique, le budget de l'État dégage depuis plusieurs années des excédents importants. Nous avons donc créé un fonds, baptisé fonds pétrolier, alimenté par les surplus budgétaires et destiné à financer les besoins des générations futures. Au début, nous utilisions les rentrées pétrolières et gazières pour financer des investissements à court terme. Par la suite, nous avons décidé de limiter ces dépenses à 4 % du capital du fonds. Mais, au fil des ans, le fonds n'a cessé de prospérer - il pèse aujourd'hui plus de 300 milliards de dollars - et 4 % d'un tel magot représentent un montant considérable. Si l'on veut éviter une surchauffe de l'économie, il va falloir revoir ce pourcentage à la baisse. Je vous rappelle que la Norvège connaît une croissance soutenue, qu'elle ne compte que 2 % de chômeurs, et qu'elle souffre d'une pénurie de main-d'oeuvre qualifiée. Sans l'apport des travailleurs d'Europe centrale, nous aurions d'ailleurs du mal à pourvoir tous les emplois. Le fonds effectue surtout des placements à l'étranger, selon des règles très précises. Nous avons mis en place, au sein de la Banque de Norvège, un « Comité d'éthique » chargé de prodiguer ses conseils au ministère des Finances et d'enquêter sur les entreprises dans lesquelles nous investissons. Si ces entreprises ne satisfont pas aux critères déontologiques fixés par le Comité, il arrive que les investissements soient suspendus (3). Ce fonds est actuellement l'un des plus grands acteurs financiers publics du monde. C'est un vrai levier d'influence dont nous nous servons pour défendre les valeurs auxquelles nous croyons.


L. M. - La Norvège a-t-elle encore un intérêt à rejoindre l'Union européenne ?


J. G. S. - Je fais partie d'une génération de politiques qui croient à la méthode de travail de l'Europe et qui se sont engagés pour que la Norvège rejoigne l'UE. Mais cette question continue de diviser l'opinion à 50/50 et il n'est donc pas judicieux de la soulever pour l'instant. Nous sommes si étroitement liés par le marché commun, par Schengen, par la coopération en matière de défense et de politique étrangère que, pour relancer la question de l'adhésion il faudrait pouvoir répondre à l'interrogation suivante : quel est le problème que l'adhésion de la Norvège à l'UE pourrait résoudre ?


L. M. - Visiblement aucun, en tout cas pour le moment...


J. G. S. - Cela ne veut pas dire que nous souhaitions prendre nos distances par rapport à l'Europe. Loin de là. Nous sommes très présents dans les enceintes internationales de coopération. Nous avons par ailleurs négocié des mécanismes financiers avec l'UE, qui nous permettent d'aider les nouveaux pays membres et donc de participer au financement de l'élargissement. Le seul élément un peu contraignant, c'est que notre statut de pays hors UE nous oblige à être deux fois plus actifs que les autres. Jusqu'à présent, nous ne bénéficions pas des mêmes facilités de rencontres et d'échanges. Mais avec la montée en puissance des questions énergétiques, les liens se resserrent d'eux-mêmes. En huit ans, par exemple, le ministre allemand des Affaires étrangères Fischer ne s'était pas rendu une seule fois en Norvège. Son successeur Steinmeier, lui, est déjà venu deux fois. J'ai également invité Bernard Kouchner. Nous sommes votre premier fournisseur de gaz et nous coopérons très étroitement avec Total. Pour la France, nous sommes un partenaire qui a des choses à proposer.


L. M. - La Norvège est l'un des tout premiers producteurs d'hydrocarbures. Elle est également à la pointe du respect de l'environnement. Comment vivez-vous ce paradoxe ?


J. G. S. - Le paradoxe existe mais il n'est pas uniquement norvégien ; il est mondial. En 2030, selon les études les plus sérieuses, la part du pétrole et du gaz dans la consommation totale d'énergie n'aura pas baissé : elle s'établira encore à 80 %. Nous devons assumer cette réalité, continuer à livrer notre pétrole et notre gaz tout en essayant d'en limiter les effets négatifs. Autrement dit, nous efforcer de devenir le « Monsieur propre d'un business sale ». En matière de réduction des gaz à effet de serre, nous avons mis en place la politique la plus ambitieuse du monde : premièrement, nous avons décidé d'aller au-delà des engagements pris dans le cadre du protocole de Kyoto et de réduire de 10 % supplémentaires nos émissions de CO2 d'ici à 2012. Deuxième mesure : nous diminuerons nos émissions de CO2 de 30 % à l'horizon 2020. Troisièmement, nous voulons parvenir en 2050 à une parfaite « neutralité ». C'est-à-dire que nous compenserons tonne par tonne, kilo par kilo, les émissions de gaz en Norvège par des réductions ailleurs.


L. M. - Ailleurs, c'est-à-dire ?


J. G. S. - Pour chaque tonne de CO2 qui sera toujours émise en 2050, nous ferons en sorte qu'une réduction d'une tonne intervienne dans un autre pays, en Chine ou en Inde par exemple... C'est l'une des grandes idées du régime de coopération internationale : des mécanismes ont été créés afin de rendre moins polluantes les industries des pays émergents. Il est beaucoup moins coûteux d'éliminer 20 tonnes en Chine que 20 tonnes en Norvège. Par ailleurs, la Norvège a introduit une taxe sur chaque tonne de CO2 produite sur le sol norvégien. Cette taxe sert à financer la recherche sur des technologies innovantes. Et ça marche : aujourd'hui, les émissions d'une unité produite en Norvège correspondent à un tiers seulement de la moyenne mondiale. Nous expérimentons aussi une technique qui consiste à réinjecter le CO2 sous terre dans les réservoirs des gisements. Le groupe de scientifiques en charge du climat à l'ONU préconise cette solution, qui se révèle très prometteuse.


L. M. - En vous écoutant, une question se pose. Comment expliquer cette « sagesse norvégienne », ce modèle démocratique apparemment sans faille ?


J. G. S. - Je laisse aux observateurs le soin de tirer leurs conclusions !  Nous avons nos faiblesses, nos expériences, notre histoire. Ce que je peux dire, c'est que, au moment où l'aventure pétrolière a débuté, nous avons eu la chance de posséder un État stable et démocratique, des institutions solides et une tradition de transparence. La plupart des pays producteurs ont généralement commencé dans de tout autres conditions, sous le signe de la corruption, de la gabegie budgétaire et d'un développement industriel anarchique. Pour comprendre notre modèle, il faut aussi prendre en compte notre histoire. En 1905, au moment où nous avons accédé à l'indépendance, nous étions le pays le plus pauvre d'Europe. Nous étions une terre de paysans et de pêcheurs, dépourvue de noblesse et de bourgeoisie. Ces origines modestes se reflètent dans notre rapport à l'État et à l'argent. Il existe chez nous un large consensus sur la nécessité de redistribuer la richesse nationale et de réaliser des investissements publics qui profitent au plus grand nombre. Mais, comme je vous l'ai dit, il nous faut résister à la tentation de dépenser sans compter, y compris pour de bonnes causes comme l'université, les salaires de la fonction publique ou la sécurité. Même dans un pays comme la Norvège, cette rigueur exige une grande discipline. Il y a quelques mois, une équipe de télévision française s'est rendue à Oslo et m'a suivi dans mes déplacements quotidiens. Elle a été très frappée par la transparence à laquelle sont tenus les membres du gouvernement. J'emprunte des avions de lignes régulières, je paie mes taxis et je me fais rembourser sur présentation de justificatifs. Mes revenus peuvent être consultés sur Internet par n'importe quel journaliste. Cela fait partie des règles du jeu politique.


L. M. - Mais cela suffit-il à conjurer la malédiction du pétrole ?


J. G. S. - Il convient de relativiser les choses : le pétrole ne représente que 8 % du PIB. Le reste, c'est la connaissance, les infrastructures, l'industrie. Le pétrole et le gaz sont toujours en tête de nos exportations, mais ils sont talonnés par le saumon frais d'élevage dont la production a bénéficié récemment d'investissements massifs. Les avancées technologiques, les efforts de recherche permanents : voilà ce qui nous permet d'échapper à la malédiction pétrolière.
Il y a aussi nos racines protestantes, qui nous incitent à une certaine retenue dans tous les domaines. Nous avons quelques nouveaux riches, c'est vrai, beaucoup plus qu'autrefois. Mais chez nous, il n'y a pas de confusion des genres. Personne, dans l'administration ou la politique, ne s'est enrichi grâce au miracle énergétique. Impossible d'être patron de Statoil et en même temps ministre! Les entreprises publiques sont totalement indépendantes, contrairement à ce que pensent certains pays. Même chose avec le Comité des Nobel. Chaque année, des ambassadeurs viennent nous dire que la Norvège risque d'avoir d'énormes problèmes avec leur pays si jamais tel ou tel reçoit le prix Nobel de la paix. Et, chaque année, nous devons leur répéter que le gouvernement norvégien n'a rien à voir avec le Comité Nobel et que le premier ministre n'est prévenu de sa décision que vingt minutes avant l'annonce officielle du résultat du vote. C'est notre force...

Notes :
(1) Les deux entreprises ont fusionné récemment.
(2) La Russie a dépêché au pôle Nord, début août, un bateau d'expédition scientifique qui a organisé une descente à la verticale du pôle jusqu'au fond de l'océan. Un drapeau russe a été planté sur les fonds marins, symbolisant les revendications territoriales de la Russie sur le pôle. Très médiatisée et politisée - le député Tchilingarov, spécialiste des questions polaires, avait fait le déplacement -, l'expédition a été perçue à travers le monde comme une sorte de démonstration de force russe. Les Russes ont l'intention de démontrer scientifiquement que la dorsale de Lomonossov, qui mène au pôle, est un prolongement de leur plateau continental. Quatre autres nations frontalières de  l'Arctique - la Norvège, le Danemark, les États-Unis et le Canada - ont également des revendications territoriales sur cette région probablement riche en hydrocarbures. Suite à l'action russe, le Canada a organisé des manoeuvres militaires en Arctique au mois d'août.
(3) C'est ce qui s'est passé, par exemple, avec la compagnie américaine Wal-Mart, épinglée par ce Comité pour non-respect du droit du travail dans certains pays en voie de développement.