Politique Internationale - La Revue n°119 - PRINTEMPS - 2008

sommaire du n° 119
LES AILES DE LA PAIX?
Entretien avec Shimon PERES
Ancien premier ministre d’Israël.
conduit par
Christiane VULVERT
en français
in english
en español
en français

Christiane Vulvert - Monsieur le Président, après sept guerres et deux Intifadas, vous êtes de ceux qui continuent à croire à l'imminence de la paix. Pourtant, jamais la menace iranienne n'a été aussi forte...


Shimon Pérès - L'Iran est un État terroriste qui cherche à imposer à ses voisins arabes une colonisation religieuse. Des pays comme l'Égypte, la Jordanie ou la Syrie en sont parfaitement conscients.
Face à une telle menace, la parade ne peut être qu'économique : cent mille emplois valent mieux que cent mille fusils. Avec l'Égypte, notamment, nous essayons de renforcer l'économie de la région afin d'enrayer le fanatisme. Mais nous devons aussi convaincre le monde entier de ce danger. Je sais que, sur ce sujet, Israël et la France sont sur la même longueur d'onde. Et j'ajoute que les dirigeants israéliens savent gré à Paris de sa fermeté en la matière.


C. V. - Le vote de nouvelles sanctions par le Conseil de sécurité de l'ONU pour contraindre Téhéran à renoncer à son programme nucléaire constitue-t-il une preuve de fermeté ?


S. P. - Par le passé, les sanctions économiques vis-à-vis de la Corée du Nord ou de l'Afrique du Sud ont montré leur efficacité. C'est un problème qui concerne le monde entier. Israël n'est pas le seul pays qui soit à portée des missiles iraniens. Et il suffirait qu'une poignée de terroristes s'équipe d'engins nucléaires pour que le destin de la planète bascule. Cette menace est donc du ressort de la communauté internationale dans son ensemble.


C. V. - Dans ce contexte, comment imaginez-vous le nouveau Proche-Orient ?


S. P. - Désormais, je vous l'ai dit, nous devons raisonner en termes économiques. C'est par la diffusion des hautes technologies que nous parviendrons, à terme, à améliorer le niveau d'éducation général, à diminuer nos efforts de défense et à ouvrir nos pays les uns aux autres.
Il fut un temps où nous pensions que l'agriculture n'était que pluie et larmes : la pluie du paradis et les larmes du fermier. Aujourd'hui, nous savons que ce n'est pas si simple : il ne s'agit pas uniquement de cultiver la terre ; il faut aussi sauvegarder l'environnement, car personne ne peut vivre sur une terre couverte de béton.
Ici, en Israël, nous avons appris qu'avec moins de terre nous pouvions avoir plus de fruits et de légumes. Les vingt-cinq premières années, nous avons multiplié la superficie agricole par dix-sept, et la production dans les mêmes proportions. Mais nous ne voulons pas seulement des produits frais ; nous voulons des paysages verts, une mer bleue et des rivières propres. Nous devons aller plus loin. Si vous me permettez une image un peu poétique, ce que nous devons faire au Proche-Orient, c'est retirer le sel de la mer, le désert de la terre et la violence des gens. Tout cela demande un réel investissement intellectuel et des nerfs solides.


C. V. - Pour le moment, les résultats se font attendre...


S. P. - Vous savez pourquoi ? Parce que les périls courent à la vitesse du cheval au galop et que les succès cheminent à l'allure du chameau. Entre-temps, il y a un désert à parcourir...
Fernand Braudel disait que les percées technologiques sont plus importantes que les événements politiques ; que c'est, par exemple, l'apparition des bateaux à voiles qui a permis aux populations méditerranéennes d'entrer en contact les unes avec les autres. Je souscris complètement à cette vision des choses. Lorsque je suis venu à Paris, j'ai demandé l'appui de la France - et de l'Europe - à mon plan de développement et de pacification des pays de la Méditerranée. Et je dois dire que le projet d'Union méditerranéenne cher à Nicolas Sarkozy va tout à fait dans le sens de nos intérêts. Peut-être qu'enfin les chameaux vont accélérer leur course...
Un pays est grand non par sa taille mais par son savoir scientifique. Si nous parvenons à créer la vallée de la Paix entre Israël, la Palestine et la Jordanie (1), à transformer 400 km de défiance et de haine en 400 km de bonheur et de prospérité, nous aurons gagné cette bataille.
De la même manière, il est urgent de construire un canal entre la mer Rouge et la mer Morte. Ainsi naîtra, pour le plus grand bien des populations, une région attractive, agricole et touristique, à la place d'un désert oublié depuis la création du monde. L'Europe s'est constituée à partir du charbon et de l'acier, après les deux guerres mondiales. Le Proche-Orient, lui, doit s'exprimer à travers son potentiel agricole, touristique et scientifique. Ajoutons à cela le grand trésor que représentent le soleil et les énergies alternatives. Le soleil ne pollue pas comme le pétrole ; le soleil est démocratique ; tout le monde peut en profiter et il ne sert pas à financer le terrorisme !


C. V. - Vous avez indiqué récemment que le principal obstacle au processus de paix était le dogmatisme. Comment vous-même avez-vous échappé à ce travers ?


S. P. - Durant mes études à Ben Shemen (2), je n'étais pas influencé par le Manifeste communiste comme la plupart des autres étudiants. Ce qui m'influençait, c'était plutôt la Bible, même si en accostant à Jaffa j'étais devenu complètement laïque. Je n'avais besoin ni de Lénine, ni de Staline, ni de Marx, et je n'en ai jamais eu besoin par la suite. Selon moi, nous avons deux grands prophètes. Ce sont mes références, mes anti-dogmes. Le plus grand des deux est Moïse. Il nous a donné dix commandements et trois cent quarante souhaits. Enlevez les dix commandements aux civilisations occidentales et vous n'avez plus de civilisations ! Quant aux trois cent quarante souhaits, ils sont le socle des valeurs universelles : le respect des droits de l'homme et la fraternité. Moïse nous parle de paix et d'un monde meilleur. L'autre prophète est Amos. Amos fut, en quelque sorte, le premier socialiste. C'est lui qui fustigeait ceux « qui vendent le pauvre pour une paire de sandales ». Tout est dit !


C. V. - À défaut de dogmes, vous avez donc hérité de ces prophètes le goût des mots et des métaphores...


S. P. - Si j'aime tant les mots - c'est vrai -, c'est qu'en fin de compte la vie est une collection de mots. Elle découle de l'usage que nous en faisons. Sans les mots, il devient impossible de communiquer avec les autres, et difficile de communiquer avec soi-même. Le philosophe autrichien Wittgenstein a dit un jour : « Le problème dans la vie, c'est le mauvais usage des mots. » Et il a raison. Je pense aux discours et aux conversations que l'on peut tenir dans la sphère publique ou privée. Mais je pense aussi aux livres. Le livre, et donc l'écrit, a un goût de vérité et de révélation qui ne s'attache pas à un endroit précis ou à une personne en particulier. Il renvoie à l'universel. Prenez Madame Bovary de Flaubert. Il y a une Madame Bovary dans chaque quartier, à Paris, à Londres, à Moscou, à Tel-Aviv ou ailleurs. Mais à travers la subtilité et la précision de l'écriture, la manière unique dont Flaubert décrit cette femme à la fois heureuse et triste, suicidaire et exaltée, chacun découvre qu'une histoire identique s'est déroulée dans son entourage.
Amos Oz (3), qui est l'un de mes meilleurs amis, vient de publier un livre autobiographique intitulé Une histoire d'amour et de ténèbres qu'il a présenté au Salon du Livre. L'intrigue se déroule à Paris. Il y dépeint des personnages et des lieux totalement imaginaires. Pourtant, j'ai lu dans la presse française des critiques fantastiques sur cet ouvrage : « C'est extraordinaire, il écrit comme s'il vivait en France. » Chacun de nous est universel ; et pour nous hisser à cette hauteur, nous avons besoin d'ailes. Ces ailes, ce sont les livres.


C. V. - Le Salon du Livre de Paris, dont Israël était l'invité d'honneur, a été boycotté par certains écrivains arabes. Les ailes ont été un peu rognées !


S. P. - Je l'ai dit et je le répète : ceux qui veulent brûler les livres, boycotter la sagesse, empêcher la réflexion et restreindre la liberté se condamnent eux-mêmes à devenir aveugles et à perdre cette liberté. Les livres ne sont pas l'extension d'une frontière, mais une manière de la combattre, de la dépasser, de lutter. C'est dire combien il est important de faire aimer la lecture et d'encourager les générations futures à écrire.


C. V. - Restons dans l'écriture et rejoignons l'histoire de Jérusalem. Vous avez dit que cette histoire avait été écrite avec trois encres à la fois : l'encre rouge de la guerre, l'encre bleue de la foi et l'encre blanche de la sainteté. De quelle encre devra-t-on se servir pour rédiger le statut de Jérusalem ?


S. P. - Jérusalem est le lieu de toutes les contradictions. Savez-vous que la vieille ville, qui focalise l'attention du monde entier, ne mesure pas plus de un kilomètre carré ? Il n'y a pas d'autre kilomètre carré qui soit aussi conflictuel que celui-là. Des millions de gens ont donné leur vie pour ce petit bout de terre où ne résident que 30 000 personnes.
Aujourd'hui, il existe une autre Jérusalem : une Jérusalem contemporaine qui, outre la zone sacrée, le Mont du Temple et tous les lieux saints, comprend également les nouvelles banlieues. Autour de la vieille ville on compte environ dix-huit quartiers périphériques : huit sont arabes ; dix sont juifs. Je ne peux pas m'imaginer qu'un jour les villes arabes fassent partie de l'État juif. Et je ne crois pas que les Palestiniens envisagent d'intégrer les dix quartiers juifs dans un futur État palestinien.
Si vous venez à Jérusalem, vous entendrez sonner les cloches des églises, retentir la voix du muezzin appelant à la prière et réciter les cantiques juifs au Mur des lamentations. Toutes ces voix ne sont pas dissonantes. Elles ne produisent pas de haine. Elles produisent de la diversité. Le paradoxe de Jérusalem, c'est que la situation actuelle est bien meilleure que toute autre solution imaginable. C'est d'une encre spirituelle que devra être écrit le statut de Jérusalem.


C. V. - Vous avez souvent revendiqué l'héritage de votre « père » politique Ben Gourion, que vous avez accompagné jusqu'à sa mort. D'autres leaders vous ont-ils marqué aussi profondément ?


S. P. - Oui. Sadate est de ceux-là : il était tellement différent de tous les dirigeants égyptiens que j'ai connus ! Il avait un charme bien à lui. Il pouvait conquérir n'importe qui avec son rire sonore et sa pipe. Il a vraiment changé la face du Proche-Orient. Sans son assassinat, tout aurait pu devenir possible. Il est probablement le seul Arabe qui ait compris que le monde avait changé. Il n'y a plus de patriarches et d'oligarchies ; nous ne cultivons plus nos terres comme au Moyen-Âge. Sadate voulait faire entrer son pays dans la modernité tout en préservant ses traditions. Mais il n'est pas mort pour rien car, après Sadate, une nouvelle Égypte est née.
Plus proche de nous, et plus douloureusement, je pense évidemment à mon ami Yitzhak Rabin. Au moment où Yitzhak Rabin a été assassiné, lors d'une manifestation pour la paix sur la place des Rois de Tel-Aviv, j'étais là, à ses côtés. Sur le coup, j'ai eu une réaction viscérale ; j'ai eu le sentiment que quelqu'un m'avait poignardé et m'avait coupé le corps en deux.
Nous avions besoin l'un de l'autre pour avancer ensemble. Le dernier jour de Rabin fut, je le crois, le plus beau jour de sa vie. Jamais je ne l'avais vu aussi heureux. Il regardait la foule en liesse et rayonnait de bonheur. Nous voulions montrer notre amitié, notre solidarité. Les gens ont vu que nous étions autant compagnons d'armes que camarades de paix. Rabin m'a pris ce jour-là dans ses bras. Nous nous connaissions depuis cinquante ans et c'était la première fois qu'il avait un tel geste. C'était quelque chose d'exceptionnel qui m'a à la fois surpris et ému... Qu'on le veuille ou non, son assassinat a grandement freiné le processus de paix et en a durablement terni l'esprit. Mais ne laissons pas les nuages noirs envahir notre ciel. Toutes ces vicissitudes inscrites dans l'histoire du XXe siècle, et maintenant du XXIe siècle, doivent, au contraire, nous rendre plus forts et plus confiants en l'avenir.

Notes :
(1) Ce projet comprend des accords scientifiques, médicaux, universitaires, technologiques visant à rassembler les populations voisines autour de projets communs.
(2) À 17 ans Shimon Pérès a rejoint un kibboutz, celui de Ben Shemen. Aux débuts d'Israël, le kibboutz est le symbole même de l'épopée sioniste. Au-delà des travaux agricoles et de la défense des frontières, les jeunes suivaient l'enseignement de personnalités du monde intellectuel. À Ben Shemen Shimon Pérès a été formé par Berl Katznelson (1887-1944), l'un des inspirateurs de l'État d'Israël.
(3) Amos Oz, né à Jérusalem en 1939, est un écrivain réputé. Son oeuvre est traduite en 35 langues et il a reçu de nombreuses distinctions et prix littéraires (dont le prix Femina pour La Boîte noire). Il est également l'un des fondateurs du mouvement « La Paix maintenant ».