Politique Internationale - La Revue n°119 - PRINTEMPS - 2008

sommaire du n° 119
AU-DELA DES MYTHES: LA NAISSANCE DE L'ETAT HEBREU
Article de Georges AYACHE
in english
en español
en français
Lorsque le 14 mai 1948 fut proclamée la naissance de l'État d'Israël, bien peu de dirigeants sionistes, David Ben Gourion en tête, auraient pu se douter qu'une soixantaine d'années plus tard la légitimité de leur oeuvre serait remise en cause. Les Pères fondateurs de l'État hébreu étaient certes conscients que cette oeuvre était fragile et vulnérable. Ils imaginaient toutefois qu'elle bénéficiait d'une dimension historique et morale difficilement révocable. Ils avaient tort. En ce début de XXIe siècle, il est loisible de prendre la mesure de leur erreur.Aujourd'hui, en effet, l'État d'Israël se trouve au moins partiellement marginalisé sur la scène internationale quand certains ne le rejettent pas ouvertement comme un État paria. Au fil du temps et par le biais d'un véritable terrorisme intellectuel, les contempteurs de l'État hébreu ont imposé un « politiquement correct » qu'il est d'autant plus ardu de contester qu'il semble s'être enraciné, en Europe et ailleurs, comme une vérité d'évidence. À ceux qui s'y risquent malgré tout, il est invariablement asséné qu'Israël est un État annexionniste, donc impérialiste ; qu'il viole les droits de l'homme ; que ses projets politiques sont inspirés de l'apartheid ; que sa démocratie politique n'est que mystification ; que ses libertés publiques sont sélectives ; et qu'au fond (comme l'ont montré des sondages d'opinion réalisés dans plusieurs pays occidentaux) Israël constitue une menace pour la stabilité mondiale.
Vis-à-vis de ceux qui se risqueraient à relever le caractère outrancier de telles assertions, certains ne manqueraient pas de se demander benoîtement s'il est encore permis de critiquer Israël (1) ou de spéculer sur l'influence prétendument exorbitante du lobby juif sur la politique extérieure des grandes puissances (2). Tout en faisant valoir, s'il en était besoin, qu'après tout l'État hébreu est un État comme les autres.
Un État vraiment comme les autres ? L'interrogation mérite sérieusement d'être soulevée tant il est vrai qu'à l'heure actuelle Israël est probablement le seul État de la planète dont l'existence même, qui résulte pourtant directement d'une résolution des Nations unies (la résolution 181 du 29 novembre 1947), fait l'objet de tentatives récurrentes de délégitimation. En un temps où des comportements de coercition - même insupportables - ne suffisent plus à reléguer un État au ban de la communauté internationale, l'accusation d'illégitimité revêt une dimension fondamentale. Dans le cas d'Israël, après avoir été longtemps assise sur l'argument des « territoires occupés », une telle accusation renvoie désormais ouvertement à ses origines étatiques. De là résulte un faisceau de mythes négatifs entourant la naissance de l'État hébreu - des mythes qui émanent aussi bien des « nouveaux historiens » israéliens que des adversaires classiques du sionisme, arabes ou européens.
La délégitimation tirée de la négation historique
Les pays arabes furent historiquement les premiers à dénier à Israël toute espèce de légitimité étatique. Avant la Seconde Guerre mondiale, leur argumentation était déjà assez simple : le sionisme est une idéologie d'origine européenne et, en tant que telle, étrangère par essence à la Palestine. D'ailleurs, et non sans ironie avec le recul du temps, de nombreux leaders arabes palestiniens - à commencer par le principal d'entre eux, le Grand Mufti de Jérusalem Hadj Amin el Husseini - n'hésitèrent pas dans l'entre-deux-guerres à assimiler le sionisme au communisme pour mieux le discréditer auprès des puissances occidentales...
D'une manière ou d'une autre, les Juifs n'avaient donc aucun droit historique à faire valoir sur la Palestine. Le seul inconvénient de cette thèse - qui est encore soutenue aujourd'hui, imperturbablement, par le monde arabe -, c'est qu'elle fait l'impasse sur l'histoire la plus élémentaire, à savoir l'existence étatique des Hébreux en Judée au cours de l'Antiquité (3). Elle occulte le fait que le terme de « Palestine » a été forgé de toutes pièces par l'Empire romain dans le but d'achever de réprimer un peuple juif acculé à la dispersion ; qu'Al Qods était encore loin d'exister alors que la Jérusalem hébraïque, puis chrétienne, éclairait déjà le monde de sa spiritualité (4) ; et que les mosquées d'Omar et du Rocher ont été érigées sur l'emplacement même du temple de Salomon qui les avait précédées de plusieurs siècles.
D'un simplisme répétitif, cette thèse niant aux Juifs toute légitimité historique sur la Palestine vise, au fond, à conforter la théorie de la substitution propre à l'islam arabe. De même que l'islam est supposé frapper de caducité les religions monothéistes antécédentes en se substituant à celles-ci, de même la conquête arabe du VIIe siècle représente un commencement absolu qui abolit le passé.
Après 1945, l'argumentation originelle s'enrichira quelque peu : n'ayant aucun droit sur cette terre de Palestine, les Juifs tentent d'exploiter la sympathie internationale issue de la découverte des camps d'extermination nazis pour faire prévaloir leurs prétentions. Or pourquoi les Arabes devraient-ils payer les conséquences des crimes commis par des Européens ? Le problème, en l'espèce, est qu'il est historiquement erroné de soutenir que la tactique des sionistes consista à se prévaloir de la Shoah pour imposer la création d'un État. À aucun moment des débats cruciaux de l'automne 1947 à l'ONU cette dimension ne fut avancée par les dirigeants sionistes, précisément afin que les droits historiques des Juifs, essentiels à leurs yeux, ne fussent pas occultés ou brouillés par une hypothétique sympathie internationale. De fait, le seul pays à invoquer dans cette affaire la persécution et la destruction des Juifs d'Europe fut l'Union soviétique, en la personne de son représentant de l'époque Andrei Gromyko.
Quant à la prétendue irresponsabilité des dirigeants arabes dans les crimes nazis, on a le droit de rester circonspect. Que penser, en effet, des tentatives obstinées du Grand Mufti de Jérusalem pour se rapprocher d'Hitler - des tentatives qui aboutirent à la création, sur l'initiative de Hadj Amin elHusseini, en février 1944, de la 13e division SS Handzar, composée de Musulmans bosniaques, qui combattit en Croatie et en Albanie. Dans la même veine, la connivence du régime irakien de Rachid Ali avec le Troisième Reich laisse tout autant songeur...
Israël en tant que résultat de la politique des puissances occidentales
Un autre mythe négatif consiste à faire d'Israël la créature d'un monde occidental qui, sous l'influence des inévitables lobbies juifs, aurait conspiré contre le peuple arabe. La réalité historique est pourtant très éloignée de cette vision des choses.
Puissance mandataire, la Grande-Bretagne manifesta sans ambiguïté et avec constance son hostilité à la création d'un État juif en Palestine. Il y eut, certes, la célèbre Déclaration Balfour de novembre 1917, mais celle-ci resta lettre morte en pratique et représenta une sorte d'aberration dans un continuum diplomatique britannique jalonné par des Livres blancs successifs qui préconisaient une réduction substantielle du volume de l'immigration juive en Palestine, même après la découverte de l'horreur des camps, comme l'illustre l'épisode tragique d'Exodus 1947. Dès le début de leur mandat en Palestine, les Anglais avaient pris soin de disjoindre la Transjordanie (la Jordanie actuelle) du reste du territoire palestinien en l'attribuant arbitrairement aux Arabes de l'émir Abdallah tout en en interdisant l'accès aux Juifs. Il y avait indéniablement bien des raisons qui dictaient un tel choix : bien sûr la priorité stratégique accordée au pétrole arabe, mais aussi l'antisémitisme rampant du secrétaire travailliste au Foreign Office, Ernest Bevin. Toutes ces raisons tendaient à considérer le sionisme comme un élément perturbateur...
Confrontés à la perspective d'un État juif en Palestine, les États-Unis ne firent pas montre d'une plus grande empathie que leurs alliés britanniques à l'égard des sionistes. Tout au moins au temps de Franklin D. Roosevelt qui était, lui aussi, sensible à l'équation pétrolière et qui, s'il avait vécu, aurait sans doute différé aussi longtemps que possible la création d'un État juif. Son successeur, Harry Truman, était indéniablement mieux disposé à l'égard des sionistes mais il eut fort à faire pour surmonter les réticences croissantes de son personnel diplomatique, tant de ses hauts fonctionnaires que du chef du Département d'État en personne, le général Marshall. De telle sorte que la décision de reconnaître l'État d'Israël fut prise en catimini par le chef de la Maison Blanche, quasiment à l'insu de son administration qui fut placée devant le fait accompli ! Pis encore : entre le vote du plan de partage de la Palestine par l'ONU et mai 1948, les diplomates américains multiplièrent les manoeuvres destinées à enrayer le processus de création de l'État hébreu.
Quoique nettement moins influent, le Quai d'Orsay n'était pas davantage favorable à la naissance d'Israël. Les diplomates français en tenaient toujours pour une « grande politique arabe » qui n'avait que faire d'une entité sioniste dans la région. Etleur hostilité à l'égard de leaders comme David Ben Gourion, Moshe Shertok (le futur premier ministre Moshe Sharett) ou encore Menahem Begin - comparé par un consul français à un « commerçant de la rue d'Aboukir »... - transparaissait sans ambiguïté dans leurs télégrammes et leurs dépêches. Finalement, ce furent les politiques, notamment des personnalités comme Robert Schuman, Jules Moch et Léon Blum, qui rééquilibrèrent la diplomatie française sur la Palestine au lendemain de la guerre. La suite de la IVe République devait d'ailleurs confirmer cette tendance en accentuant le caractère exemplaire de la relation franco-israélienne, au grand désarroi des diplomates français (5).
Aussi est-ce une vue singulière de l'esprit d'ériger Israël en marionnette de l'impérialisme occidental. Surtout si l'on observe que l'Union soviétique, qui soutint de bout en bout la création de l'État hébreu, fut le premier pays, dès le 15 mai 1948, à en reconnaître officiellement l'existence. Quant à la philosophie politique véhiculée par le sionisme, il est avéré qu'elle comportait des racines socialisantes assez identifiables et avait très peu en commun avec le capitalisme prédateur !
Une essence étatique disqualifiante
Tout aussi dévastateur que les précédents est le mythe d'Israël en tant que création coloniale, lequel suggère indirectement que le destin de cet État ne peut être que celui réservéaux anciennes colonies condamnées par l'Histoire. Il apparut avec l'éclosion du tiers-mondisme, au cours des années 1950, et devait prospérer à la suite de la guerre des Six Jours et de ses occupations territoriales subséquentes, ainsi qu'au fil de la politique dite des « colonies » conduite par Israël. À la lumière des dernières évolutions, cette thèse a acquis un effet rétroactif destiné à ancrer l'idée que l'expansionnisme, le colonialisme et l'impérialisme sont bien dans les gènes de l'État hébreu.
Encore une fois, les schématismes bien commodes négligent quelque peu l'Histoire. S'agissant du rapport au colonialisme, une certaine confusion provient de la terminologie même. S'il a bien existé dès les premières « aliya » (« montée vers Israël » des immigrants juifs européens), le système socio-économique qui en a résulté apparaît fort éloigné des dispositifs d'aliénation prédateurs mis en place historiquement par les grandes puissances européennes, en Afrique ou en Asie. Et cela, d'abord pour une raison d'ordre idéologique. Tout le sionisme des origines repose, en fait, sur la conception d'un relèvement d'ensemble du peuple juif et, corrélativement, sur celle de l'émergence d'un « homme juif nouveau », tout particulièrement dans le rapport au travail de la terre, perçu comme un défi majeur. D'où le réflexe des colons juifs consistant à cultiver eux-mêmes cette terre, à la différence des colons européens qui, le plus souvent, exploitaient le travail des autochtones.
Par ailleurs, tout le colonialisme européen a reposé sur l'appropriation autoritaire - donc sur la spoliation - de la terre des populations assujetties. En revanche, jusqu'à la création de l'État d'Israël en mai 1948, le moindre arpent de terre palestinienne - soit qu'il ait été déjà cultivé, soit qu'il ait été laissé en déshérence parce que insalubre - fut dûment acquis à titre onéreux par les colons juifs ou les grandes structures sionistes représentatives telles que le Karen Kayémeth Léisrael (Fonds national juif). Bien souvent, du reste, la terre fut achetée deux fois : la première fois aux grands propriétaires, d'origine libanaise ou syrienne, qui faisaient en l'occurrence d'excellentes affaires compte tenu de la pression sur le foncier (ce qui ne les empêchait pas, une fois la transaction effectuée, de hurler à la spoliation) ; la deuxième fois aux fellahs, travailleurs journaliers arabes palestiniens, afin qu'ils abandonnent le travail de la terre aux colons juifs. Les représentants de la puissance mandataire britannique veillaient à ce qu'il n'en fût pas autrement.
L'Israël des origines fut en quelque sorte le pays des colons sans colonialisme. Certes, les guerres successives gagnées par Israël, en 1948-1949, 1967 et 1973, eurent pour conséquence des agrandissements territoriaux substantiels. Si elles brouillent incontestablement le paysage, elles n'entachent pas, pourautant, la création de l'État hébreu du péché originel de colonialisme.
Une fondation scélérate
Tous ces mythes frappant Israël d'illégitimité pour causede colonialisme, d'impérialisme, d'occidentalisme, voirede pro-américanisme, concouraient ainsi à forger une « légende noire ». Ils n'étaient cependant pas suffisants pour discréditer l'État hébreu. Il leur manquait une sorte d'ultima ratio quine se bornerait plus à accuser ou à blâmer Israël, fût-ce sévèrement, mais le délégitimerait en le dé-victimisant. Mieux encore : en retournant contre lui les ressorts du racisme et de la Shoah.
Ainsi s'expliquent les accusations désormais banalisées de « racisme » - de la conférence de l'Unesco de Durban en septembre 2001 à la dénonciation très actuelle du « mur de l'apartheid » - dirigées contre l'État hébreu. Ainsi se comprennent, surtout, les thèses développées par les « nouveaux historiens » israéliens - les Ilan Pappé, Benny Morris, Tom Seguev ou encore Avi Shlaïm - et récupérées d'instinct comme une aubaine par les idéologues de la gauche radicale européenne, critiques traditionnels d'Israël. Ces thèses ont en commun d'établir une prétendue liaison organique entre la création d'Israël, d'une part, et la supposée « expulsion » brutale des Arabes palestiniens, d'autre part. Alors que Benny Morris, le précurseur de ce courant, semble avoir fait machine arrière depuis lors, Ilan Pappé a au contraire franchi un pas de plus, dans son dernier ouvrage, en faisant usage d'une expression aussi sensible et connotée que « nettoyage ethnique » (6).
L'outrance même de ces accusations en altère la crédibilité et il est clair à présent que certains de ces « nouveaux historiens » israéliens se comportent davantage en idéologues qu'en historiens, n'omettant aucun des ressorts qui conduisent à la conclusion d'un génocide perpétré par les Juifs. Ici, ils ne manqueront pas de décliner, en les sortant de leur contexte, une litanie interminable de massacres, de Deir Yassin à Tantoura en passant par des opérations militaires (Nakhson, Palmier, Hiram) (7) ; là, ils analyseront avec minutie la « méthodologie du nettoyage ethnique » ; là encore, on évoquera le « plan du génocide » (plan Dahlet) voire son « architecte » (Ben Gourion). Pour faire bonne mesure, Ilan Pappé n'hésitera pas à inventer le nouveau concept d'« urbicide »...
Décidément, revisiter l'Histoire d'une façon équilibrée n'est pas toujours chose aisée. En outre, les abstractions et les anachronismes n'ont jamais fait bon ménage avec l'Histoire la plus traditionnelle mais aussi la plus rigoureuse : celle des faits, des hommes et du contexte. En d'autres termes, il n'y eut pas plus de génocide ou de nettoyage ethnique en Palestine, dans les années 1947-1949, qu'il n'y eut de plan concerté d'expulsion massive des Arabes palestiniens. Et il existe au moins trois raisons majeures à cela.
D'abord, on oublie un peu trop commodément qu'Israël de cette époque n'a strictement rien à voir avec la puissance étatique nazie ni même avec la situation localement dominatrice de l'État nationaliste serbe de Milosevic. La vérité historique reste celle d'un noyau étatique sioniste en voie de constitution, entouré par sept pays arabes appelant ouvertement à sa destruction. Tous ensemble, ces pays (Égypte, Syrie, Liban, Transjordanie, Irak, Arabie saoudite et Yémen) couvraient près de 5 millions de kilomètres carrés et rassemblaient quelque 45 millions d'habitants. Ils étaient trente fois plus peuplés, deux cents fois plus vastes que la Palestine. La réalité était donc bien celle d'un pays dramatiquement exigu et assiégé. Lorsque les Arabes ouvrirent les hostilités en mai 1948, beaucoup doutaient de la capacité d'Israël à soutenir une guerre classique. Et non des moindres à considérer l'opinion d'experts militaires éclairés comme celle, significative, du maréchal Montgomery : « Les Arabes pousseront les Juifs à la mer en six coups de maillet... » Une opinion partagée par le chef des services secrets britanniques au Moyen-Orient, le général Gilbert Clayton, un vieux routier de la politique arabe, ainsi que par la plupart des stratèges militaires américains. Peu importe à cet égard que les rapports de force sur les champs de bataille n'aient pas vraiment reflété ces prédictions. La perception de ces rapports de force au départ était pour le moins aléatoire.
D'ailleurs, la guerre dite d'indépendance d'Israël fut tout sauf une promenade de santé. Les combats de l'époque furent à la fois âpres et incertains. Quant à la Légion arabe transjordanienne commandée par Glubb Pacha, elle était tout autre chose qu'une armée d'opérette. Les sionistes finirent d'ailleurs par perdre la bataille de Jérusalem, la partie orientale de la ville sainte devant par la suite leur être interdite par les Jordaniens jusqu'en juin 1967. Comment un État à ce point vulnérable et menacé au moment où débuta la guerre en mai 1948, comment un État en mal d'organisation interne et en pleine improvisation, ainsi que l'était Israël à sa naissance, aurait-il pu être en mesure de préméditer, de programmer puis de planifier un génocide ou un nettoyage ethnique ? On se trouve là en pleine fiction et celle-ci prêterait à sourire si elle n'était pas aussi grave (8). Du reste, Benny Morris aura l'honnêteté de le reconnaître ultérieurement : « Rien de ce que j'ai vu dans les archives israéliennes ces dix dernières années n'indique l'existence d'un schéma sioniste directeur d'expulsion des Arabes de Palestine avant 1948 » (9).
Il existe une seconde raison, non moins probante que la précédente : le sionisme n'est en rien un totalitarisme. L'histoire idéologique du sionisme - de même que le caractère fondamentalement démocratique de la société politique israélienne qui en est issue - révèle à suffisance un pluralisme de pensée, des contradictions et même des débats à l'infini : débats sur la présence d'une population arabe sur cette terre de Palestine, débats sur l'utilisation de la violence des armes fût-elle légitime, débats sur la nécessité constante de faire prévaloir la justice et l'humanisme. À cet égard, l'apport de penseurs comme Martin Buber, Ahad Ha'am ou Berl Katznelson aura été essentiel (10). Et tous ces débats, tous ces doutes voire tous ces déchirements moraux auraient pu déboucher sur un génocide prémédité ou planifié ?
Les faits sont bien plus prosaïques, même s'ils ne cadrent pas avec les présupposés idéologiques ou les faux parallélismes. La fuite des Arabes de Palestine eut bien lieu et elle fut aussi irrépressible que massive. Par son ampleur et son caractère inopiné, elle frappa effectivement tous les observateurs de l'époque, sionistes compris. Mais elle comportait des causes identifiables. La principale de ces causes tient à la guerre, qu'on oublie un peu aisément dans cette affaire et qui a été déclenchée par les États arabes le lendemain même du jour de la création d'Israël. Une guerre dans laquelle l'État sioniste jouait rien de moins que son existence même. Comment imaginer, dans un tel contexte, que la cohabitation avec plus d'un million d'Arabes palestiniens restait possible ? Comment l'imaginer sérieusement alors même que la violence arabe contre les sionistes n'avait jamais cessé durant la longue période du mandat britannique en Palestine ?
La seconde cause est de nature structurelle et renvoie à l'impéritie politique flagrante de la direction arabe palestinienne : son incapacité à échafauder la moindre stratégie cohérente ; son inaptitude à se ménager des appuis autres que des liens de subordination vis-à-vis des États arabes ; ou encore l'absence plus que symbolique des leaders palestiniens du territoire de la Palestine, alors que rien ne les empêchait d'être présents et actifs, en cette période cruciale (1946-1948) où tout se jouait sur le plan politique. Hadj Amin el Husseini était réfugié au Caire puis à Damas, là où se trouvaient le Haut comité arabe et des leaders tels que Musa Al-Alami, Mohammed Nimr Al-Hawari ou encore Fawzi Al-Qawuqji. Certains de ces leaders, à l'exemple du Grand Mufti, ne furent pas les derniers à appeler à la fuite provisoire, en attendant un grand retour triomphant.
On imagine aisément dans ces conditions, surtout après le vote du plan de partage de l'ONU, que les masses arabes se soient senties abandonnées et trahies par des élites qui, elles, n'avaient pas tardé à quitter le pays dès la fin 1947 alors même que le mandat britannique n'avait pas encore expiré. On peut également supposer que ces mêmes masses arabes aient instinctivement compris que la partie était perdue avec la mort au combat, en avril 1948, d'Abd el Kader el Husseini, le neveu du Mufti et grand leader militaire palestinien, dont le prestige était considérable. On peut réaliser leur désarroi à l'aune du traumatisme réel que constitua le massacre de Deir Yassin, qui est à la mesure des massacres sporadiques que les Arabes infligèrent aux Juifs au cours des années 1920-1930. De même peut-on comprendre que le déclenchement des opérations armées en mai 1948 ait créé une véritable panique, synonyme de fuite éperdue, pour d'innombrables villages palestiniens. On peut aussi bien comprendre la déstabilisation de ces masses arabes, exhortées d'une manière lancinante par une propagande inconsidérée (Radio Le Caire ou Radio Damas notamment) à prendre le chemin d'un exil présenté comme provisoire. Point n'est besoin d'en appeler à un quelconque nettoyage ethnique ou à un nouveau « complot juif » pour rendre compte de ce phénomène.
Il y a, enfin, ce qu'on pourrait appeler la « preuve par neuf ». On peut, en effet, se demander ce qu'il serait advenu des sionistes et des populations juives du nouvel État d'Israël si les Arabes avaient remporté cette guerre. Au fond, la fuite éperdue des populations palestiniennes ne révélait-elle pas, en creux, une peur panique de devoir subir le sort promis aux Juifs et aux sionistes si la victoire avait choisi un autre camp ?
On le sait pertinemment depuis Lévi-Strauss et Dumézil, les mythes peuvent exercer des fonctions positives au sein des sociétés humaines. Il en va ainsi des mythes fondateurs qui ont accompagné la création de la plupart des grandes nations et forgé une identité. Il en est d'autres, négatifs, qui sont porteurs de haine et de violence sous prétexte de revisiter l'Histoire ou de rétablir une vérité. Ravivant des humiliations passées, créant aussi au passage des humiliations ou des abcès de fixation imaginaires, générant sans discernement victimisation et culpabilisation - de grandes spécialités occidentales actuelles - ils n'auront pas peu contribué et contribuent encore dans une large mesure à alimenter cette incompréhension fondamentale entre Arabes et Juifs. Une incompréhension qui, très au-delà des contentieux spécifiquement politiques, demeure la base tragique du conflit le plus long de l'époque contemporaine.
Notes :
(1) À l'instar de Pascal Boniface, Est-il permis de critiquer Israël ?, Robert Laffont, 2003.
(2) Voir : John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt, The Israel Lobby and US Foreign Policy, Farrar, Straus & Giroux, New York, 2007. On consultera également avec intérêt la réponse à cet ouvrage formulée par Abraham H. Foxman, The Deadliest Lies. The Israeli Lobby and the Myth of Jewish Control, Palgrave Macmillan, New York, 2007. Dans le même ordre d'idées, André Kaspi, Les Juifs américains, Plon, 2008.
(3) Les historiens estiment généralement qu'un premier royaume d'Israël a vu le jour vers le XIe siècle avant notre ère et a connu son apogée sous le règne du roi David. À la mort du roi Salomon (en 922), le pays sera divisé en deux parties : le royaume du Nord, qui conserve le nom d'Israël (il sera détruit par les Assyriens au VIIIe siècle) et le royaume du Sud, appelé royaume de Juda (il sera détruit par Babylone). La Judée devint dès lors une province de l'Empire d'Alexandre avant de revenir à l'Égypte, puis à la Syrie et enfin à l'Empire romain. Les Juifs commencèrent à émigrer massivement sur le pourtour méditerranéen avant d'être définitivement chassés de Judée à la suite de la destruction du second Temple de Jérusalem en 70 après J.-C. (diaspora).
(4) À cet égard, pour le moins étrange est l'intitulé du dernier ouvrage de Claude Nicault, D'Al Qods à Yerushalayim. Une histoire de Jérusalem (CNRS éditions, 2008). Faut-il en déduire, comme le fera inévitablement le lecteur non averti, que l'Al Qods musulmane fut antérieure à la Jérusalem juive ?
(5) Au-delà des polémiques que suscite en France cet auteur, on se référera à David Pryce-Jones, Un siècle de trahison. La diplomatie française et les Juifs, 1894-2007, Denoël, 2008.
(6) Ilan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine, Fayard, 2008.
(7) À Deir Yassin, village palestinien sur les hauteurs de la route conduisant à Jérusalem, des unités du groupe Stern commirent, en avril 1948, un massacre que l'on chiffre aujourd'hui à 93 morts et qui produisit une peur panique auprès des populations palestiniennes. Un massacre du même ordre se produisit en mai 1948 dans le village de Tantoura situé sur la côte à proximité de Haïfa. Par ailleurs, plusieurs opérations militaires conduisirent en 1948 à un établissement plus dense des forces sionistes sur le territoire palestinien : ainsi de l'opération « Nakhson » visant la Galilée orientale et les versants montagneux de Jérusalem, de l'opération « Palmier » autour de Nazareth, ou plus tard de l'opération « Hiram » centrée sur la haute Galilée et le Sud Liban.
(8) Outre l'ouvrage déjà mentionné d'Ilan Pappé, on se référera à : Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949, Cambridge, 1987 ; Dominique Vidal, Comment Israël expulsa les Palestiniens, 1947-1949, L'Atelier, 2007 ; ou encore Eugene L. Rogan et Avi Shlaim, La Guerre de Palestine, 1948. Derrière le mythe, Autrement, 2002.
(9) In Eugene L. Rogan et Avi Shlaim, La guerre de Palestine, 1948. Derrière le mythe, Autrement, 2002.
(10) Enseignant à l'Université hébraïque de Jérusalem, Martin Buber a beaucoup oeuvré pour une meilleure entente entre Juifs et Arabes, se faisant notamment l'apôtre d'un État bi-national et démocratique en Palestine ainsi que du dialogue et de la rencontre. Grande figure du mouvement travailliste, Berl Katznelson s'est beaucoup engagé lui aussi en vue de maintenir l'influence des valeurs humanistes juives. De même Ahad Ha'am, intellectuel d'origine ukrainienne, entendit-il donner au sionisme une signification essentiellement culturelle et éthique. Il fut notamment l'un des tout premiers à mentionner l'existence d'un peuple arabe sur la terre de Palestine.