Politique Internationale - La Revue n°119 - PRINTEMPS - 2008

sommaire du n° 119
LES ERREURS DU GENERAL MUSHARRAF
Article de Thérèse Delpech
Chercheur associé au CERI.
in english
en español
en français
Les élections législatives de février 2008 ont sanctionné le général Pervez Musharraf, président du Pakistan depuis le coup d'État militaire qui l'a porté au pouvoir à l'automne 1999. Les précédentes élections, tenues en 2002, avaient vu la victoire de son parti, le PML-Q - ce qui avait permis d'avaliser sa position à la présidence pour une durée de cinq ans. À l'issue de cette période, en octobre 2007, il s'était fait réélire président, lors d'un scrutin très contesté. Mais la récente victoire de l'opposition, qui dispose à présent d'une majorité des deux tiers à l'Assemblée nationale, pourrait bien le forcer à quitter son poste. En effet, après la décision d'Azif Ali Zardari - le veuf de Benazir Bhutto - et de Nawaz Sharif de rétablir dans leurs fonctions les juges évincés par Pervez Musharraf, la Cour suprême peut prononcer l'illégalité de la réélection du président en novembre dernier. Il est remarquable que la première décision annoncée par le nouveau premier ministre, Yousouf Raza Gilani, ait précisément porté sur le rétablissement des juges dans leurs fonctions. Cette situation résulte en grande partie d'une série de décisions du chef de l'État, qui a montré, dans les deux dernières années, un jugement politique déplorable. Voici quelques-unes de ses erreurs.26 août 2006 : assassinat de Nawab Bugti
Le 26 août 2006, l'assassinat par l'armée pakistanaise du leader balouche Nawab Akbar Khan Bugti, un homme de 79 ans respecté non seulement dans sa région - où il était surnommé « le tigre du Balouchistan » - mais aussi dans d'autres provinces du Pakistan (notamment le Sindh), peut être considéré comme une erreur majeure de Pervez Musharraf. Les positions de Bugti à l'égard d'Islamabad étaient plus modérées que celles de bon nombre d'autres chefs du Balouchistan - une région où la rébellion contre le pouvoir central est endémique, non seulement pour des raisons nationalistes, mais aussi parce qu'elle souffre de ne tirer aucun bénéfice des progrès économiques du Pakistan (plus de 50 % des habitants vivent au-dessous du seuil de pauvreté), ni même des grands projets qui se développent sur son propre territoire, comme le port de Gwadar, construit par des ingénieurs chinois (1). Ces dernières années, les militaires pakistanais, symboles du pouvoir central, ont perdu de nombreux hommes au Balouchistan, devenu une sorte de no man's land. Les raisons de l'élimination de Bugti demeurent obscures, mais il s'agit probablement soit d'une vengeance de l'armée à l'égard du plus important leader balouche pour les pertes subies dans la zone, soit d'une façon de jeter délibérément de l'huile sur le feu pour justifier la présence militaire (2). Le refus de rendre le corps à la famille a encore augmenté le ressentiment de la population contre le pouvoir et, en particulier, contre Musharraf, qui a trouvé bon de féliciter publiquement le chef des services secrets pour cet assassinat. Ces éléments accréditent plutôt la thèse de la provocation. En tout état de cause, cette opération malheureuse a conduit des parlementaires de différents partis à protester publiquement. Le 22 janvier dernier, à Paris, quand le général Musharraf a affirmé que le Balouchistan était l'une des provinces « les plus pacifiques » du Pakistan, il n'a trompé personne. En fait, l'acharnement des militaires contre la rébellion balouche laïque contraste singulièrement avec l'ambiguïté dont ils font preuve à l'égard des insurgés islamistes au nord du pays.
Fin août 2006 : nouvel accord avec le Waziristan
À la fin du mois d'août 2006, un accord est signé entre le représentant d'Islamabad et les chefs tribaux du Waziristan, une région frontalière de l'Afghanistan peuplée de Pachtounes, où de nombreux Talibans ont trouvé refuge et où l'armée pakistanaise était engagée dans des opérations anti-terroristes. Cet accord, comme les deux précédents (avril 2004 et février 2005), engageait les tribus et les Talibans à ne pas attaquer les troupes pakistanaises et à ne pas passer la frontière pour attaquer les troupes afghanes ou celles de la coalition internationale présente sur le sol afghan. En échange, le gouvernement devait libérer tous les militants, rendre toutes les armes confisquées et cesser ses opérations militaires dans la région. Le déséquilibre de l'accord était patent : comme on pouvait le prévoir, il a favorisé les Talibans en leur permettant de se regrouper dans des zones protégées. Ces accords successifs - invérifiables, non respectés par l'autre partie et toujours favorables aux militants islamistes - témoignent de l'ambiguïté de l'armée pakistanaise à l'égard des Talibans, qu'elle avait ouvertement soutenus jusqu'en septembre 2001, mais aussi de son incapacité à empêcher leurs infiltrations en Afghanistan. Et comme, à la demande de Washington, les accords sont immanquablement suivis d'opérations de l'armée dans les régions frontalières - opérations à l'occasion desquelles le nombre de victimes civiles est très élevé en raison du modus operandi (l'armée de l'air cible des villages suspects dans les vallées) -, Islamabad perd des deux côtés : la population est de plus en plus hostile au pouvoir et les pertes subies par les Talibans ne sont pas significatives. Pour couronner le tout, ces accords ne durent jamais très longtemps. Celui d'août 2006 a, d'ailleurs, été définitivement rompu avec l'assaut de la Mosquée rouge en juillet 2007 (un épisode qui sera évoqué plus loin).
9 mars 2007 : suspension d'Iftikhar Chaudhry
Le 9 mars 2007, Pervez Musharraf suspend de ses fonctions le président de la Cour suprême, Iftikhar Mohammed Chaudhry, au risque de plonger le pays dans une crise constitutionnelle. Cette décision provoque en effet une révolte du monde de la justice et, plus spécialement, des avocats. Les charges retenues contre Chaudhry n'ont pas été divulguées, mais il est de notoriété publique que le dossier a été monté pour l'occasion. Son « crime » résidait dans sa position de principe : défendre l'indépendance de la justice à un moment où la Cour suprême allait devoir prendre position sur la légalité des prochaines élections. La motivation du chef de l'État était claire : la Cour pouvait le proclamer inéligible. Selon la Constitution, il devait abandonner l'uniforme à la mi-novembre 2007 - ce qu'il n'a fait qu'à la fin du mois - et ne pouvait briguer un nouveau mandat électif avant une interruption de deux années à la fin de la période 2002-2007. En outre, l'Assemblée nationale et les assemblées provinciales arrivaient en fin de mandat au mois de décembre. Quelle légitimité aurait un président élu à la veille d'élections nationales et locales dont tout indiquait qu'elles pourraient favoriser l'opposition ?
En juillet, la Cour suprême décide de façon unanime qu'Iftikhar Chaudhry n'a commis aucune faute et qu'il doit retrouver ses fonctions. C'est alors que le président Musharraf envisage une première fois de proclamer l'état d'urgence, ce dont il est dissuadé par la secrétaire d'État américaine, Condoleezza Rice. La Cour décide également que l'ancien premier ministre Nawaz Sharif peut revenir au Pakistan après sept années d'exil. Mais, dès son retour, ce dernier est interpellé, sur ordre de Pervez Musharraf, et doit à nouveau quitter le pays. En septembre, l'exécutif franchit une nouvelle étape : des centaines d'hommes politiques sont arrêtés, y compris des membres du Parlement. Dans une lettre aux chefs d'État occidentaux datée de janvier 2008, Iftikhar Chaudhry, qui n'a pas été rétabli dans ses fonctions et se trouve toujours en résidence surveillée, dénonce l'absence d'indépendance de la justice et met en cause la légitimité de celui qu'il appelle toujours le « général Musharraf » (ce qu'il était encore au moment de l'élection présidentielle du 6 octobre 2007).
Juillet 2007 : affaire de la Mosquée rouge
Il s'agit d'une mosquée située à Islamabad, près des locaux occupés par les services secrets pakistanais. Deux madrasas y sont rattachées. Longtemps fréquentée par l'élite de la capitale, les hommes politiques et les généraux, elle a progressivement évolué en un foyer très actif d'enseignement de l'islamisme radical. Après la proclamation du soutien du général Musharraf à la guerre contre le terrorisme en 2001, la Mosquée rouge - qui entretient de très forts liens avec les zones tribales insoumises, dont bon nombre de ses étudiants sont issus - est devenue le centre des appels à son assassinat. C'est ce qui explique l'hostilité de Musharraf et l'attaque de la mosquée lancée par les militaires en juillet 2007, après plusieurs tentatives infructueuses visant à ramener à la raison  les responsables de l'institution et un premier raid (infructueux lui aussi) en juillet 2005. Cette fois, après une bataille entre les étudiants barricadés à l'intérieur de la mosquée et les forces gouvernementales qui a fait une vingtaine de morts, les forces spéciales investissent le bâtiment le 10 juillet, découvrant des militants fortement armés et résolus à opposer une résistance féroce. Le nombre de victimes n'a jamais pu être évalué avec précision (les estimations oscillent entre 200 et 1 000). Mais l'affaire a eu d'autres conséquences : la fin de l'accord entre le gouvernement et le Waziristan (où se trouvaient de nombreux « alliés » de la Mosquée rouge), et un très grand nombre de soldats et de militants tués après les événements dans plusieurs provinces pour venger les morts de juillet 2007.
3 novembre 2007 : instauration de l'état d'urgence
L'état d'urgence qui a suspendu la Constitution, le 3 novembre 2007, est l'une des mesures de Pervez Musharraf qui ont été le plus critiquées. D'ailleurs, les vainqueurs des élections de février 2008 ont consacré leurs premières déclarations à ce sujet (même si, formellement, l'état d'urgence a été levé le 15 décembre (3)). Les justifications invoquées pour proclamer l'état d'urgence étaient la « détérioration rapide de la sécurité » et le « rôle négatif » imputé au pouvoir judiciaire. Mais après cette proclamation, Pervez Musharraf, dans son rôle de chef des armées, a mis fin à toute indépendance du judiciaire en décidant d'adopter une Constitution provisoire qui demandait aux juges de prêter un nouveau serment et de ne prendre aucune mesure contre le président ou le premier ministre. Les libertés fondamentales (liberté de mouvement, d'association, de réunion et de parole) ont également été suspendues. La télévision et la radio ont été particulièrement touchées : toute critique du gouvernement était punie d'une année de prison ou d'une amende de 5 millions de roupies. Le jour de l'élection du général Musharraf, les chaînes de télévision indépendantes du gouvernement et les stations internationales (BBC, CNN, etc.) ont été brouillées.
Les vraies raisons qui ont incité Musharraf à instaurer l'état d'urgence ont fait l'objet de nombreuses analyses dans la presse régionale et internationale. La décision a généralement été interprétée comme une tentative désespérée visant à permettre au chef de l'État de se maintenir au pouvoir (4). Illustrant la crise politique et l'incapacité des militaires à assurer la sécurité du pays, elle accentuait encore l'impopularité de l'armée. Il s'agissait, en fait, d'un second coup d'État, plus risqué que celui de 1999, comme le montrèrent la suite des événements et la baisse spectaculaire de la popularité de Musharraf qui chuta à 15 % en décembre.
27 décembre 2007 : la mort de Benazir Bhutto
On ne saura probablement jamais si Pervez Musharraf a réellement pensé pouvoir s'entendre avec le leader du PPP - comme les États-Unis l'y encourageaient de façon énergique. Peut-être ne croyait-il pas qu'un arrangement était possible avec un leader populaire dont les objectifs politiques avoués - notamment le respect de la loi - étaient contraires à ses positions récentes. Mais rien ne prouve que l'armée pakistanaise et/ou les services secrets aient en quelque façon « organisé » l'assassinat de Benazir Bhutto, comme certains l'ont prétendu sur le moment. Les élections de février 2008 ont fourni la preuve que cet événement, loin d'aider Pervez Musharraf, a offert au PPP une « popularité émotionnelle » inespérée. La piste terroriste - Baitullah Mehssud, commandant des Talibans au Pakistan - est beaucoup plus plausible. Elle est privilégiée non seulement par les autorités pakistanaises mais, aussi, par Washington et par Londres. Il n'en demeure pas moins que les déclarations contradictoires du pouvoir sur la cause de la mort du leader du PPP, la décision absurde de nettoyer immédiatement le site de l'attentat et la suspicion qui pesait sur les  intentions secrètes du président ont eu un effet désastreux : au Pakistan, pratiquement personne n'a cru que Pervez Musharraf n'était pas impliqué d'une manière ou d'une autre. En tout état de cause, le pouvoir a été responsable du faible niveau de sécurité fourni à Benazir Bhutto et il est possible que des éléments incontrôlés de l'armée ou de l'ISI (les services secrets) aient pris part au complot. Il a été question, en particulier, d'anciens généraux à la retraite ayant gardé des liens avec les réseaux extrémistes, qui avaient déjà été soupçonnés d'avoir tenté de tuer le leader du PPP le jour de son retour au pays, le 19 octobre 2007 (l'attentat manqué avait fait 139 morts et 375 blessés). Depuis l'assassinat de Benazir Bhutto le 27 décembre, d'autres attentats de grande ampleur ont frappé les grandes villes : dans les quinze jours qui ont suivi, trois attentats-suicides majeurs ont eu lieu à Lahore (la capitale de la province du Penjab), à Karachi (celle du Sind) et à Peshawar. Fin mars, on compte déjà 400 victimes d'attentats depuis le début de l'année 2008 dans l'ensemble du Pakistan. Une façon pour les militants extrémistes de montrer qu'ils ont étendu leur périmètre d'action à tout le pays.
Les risques de sécession
Voilà longtemps que les experts qualifient le Pakistan de « pays sans nation ». Cette vérité remonte à la création de l'État pakistanais, le 14 août 1947. Mais les divisions entre les provinces de la frontière (5), où sont regroupées les forces islamistes qui ont quitté l'Afghanistan en 2001 (6), le Balouchistan, où une importante rébellion a eu lieu dans les années 1970 et où les militaires pakistanais essuient des attentats répétés depuis 2004, le Sindh, province de Benazir Bhutto, et le pouvoir central - même le Penjab a voté pour l'opposition en février - n'ont peut-être jamais été aussi grandes. La talibanisation du FATA (7) depuis novembre 2001 a fait de cette zone un objet de conflit permanent entre le Pakistan et les États-Unis, qui refusent de comprendre qu'une bonne partie des membres de l'ISI sont, comme les Talibans, d'origine pachtoune et qu'ils se montrent donc favorables aux « étudiants en religion », dont ils ont contribué à créer le mouvement il y a une vingtaine d'années. Washington - nous l'avons vu plus haut - demande régulièrement à Islamabad d'intervenir dans cette zone. Une demande que les Pakistanais ne mettent guère d'empressement à satisfaire : ils ne veulent pas apparaître comme étant « aux ordres » de la Maison-Blanche. Quant aux opérations militaires américaines directes dans la région, elles renforcent la perception selon laquelle Musharraf est inféodé à George W. Bush. C'est pourquoi les déclarations publiques du président sont négatives, même si la réalité est plus ambiguë (voir note 15).
Le Balouchistan pose un problème d'une autre nature : la minorité balouche - qui descend des Mèdes - est divisée entre trois pays (Pakistan, Afghanistan, Iran), et la province située à l'ouest du Pakistan vit dans la misère. 20 % seulement de la population ont accès à l'eau potable et environ le même pourcentage à l'éducation. Une alliance avec le Sindh (province de la famille Bhutto) contre Islamabad a été évoquée dans les journaux pakistanais et indiens quelques mois avant les élections, montrant à quel point le pouvoir central avait perdu le contrôle du pays (les provinces du Nord échappent déjà à l'autorité d'Islamabad, la rébellion balouche s'amplifie, et la colère a gagné le Sindh après l'assassinat de Benazir Bhutto). C'est ainsi que l'on parle parfois - avec exagération - de l'éclatement du Pakistan.
La question nucléaire
En janvier 2008, le directeur général de l'AIEA, Mohammed El-Baradei, a déclaré qu'il redoutait de voir le chaos ou un régime extrémiste s'installer au Pakistan, auquel on attribue trente à quarante têtes nucléaires. Il a, également, exprimé sa crainte que des armes nucléaires puissent tomber entre les mains de groupes extrémistes au Pakistan ou en Afghanistan. Ces propos ont suscité un concert de protestations et le général Musharraf, lors de son déplacement en Europe au début de l'année, n'a cessé de répéter que l'arsenal nucléaire pakistanais était parfaitement gardé. De fait, le général Khalil Kidwai, qui dirige la nouvelle Division des plans stratégiques (l'instance chargée de la gestion des armes nucléaires), a bénéficié de l'essentiel des 100 millions de dollars accordés par les États-Unis pour aider à améliorer la sûreté de l'arsenal pakistanais. Il a engagé des réformes réelles : 10 000 personnes sont actuellement chargées de la sécurité des infrastructures stratégiques et la dispersion des armes est assurée, ainsi que la séparation des coeurs et des détonateurs, et des têtes nucléaires et des missiles. En outre, la comptabilité des matières fissiles a été améliorée, des inspections inopinées des sites sont prévues et les personnels chargés des fonctions sensibles sont soumis à une surveillance plus étroite que par le passé.
Une question importante pour l'avenir du nucléaire pakistanais est naturellement de savoir comment va se terminer la lutte engagée entre les islamistes et les militaires. Les élections ont certes montré que les islamistes n'avaient pas plus de chances de conquérir le pouvoir par les urnes que par la rue. Mais à un horizon de quinze ans, qui peut prétendre que l'armée conservera en tout état de cause le pouvoir ? Signe des temps : les militaires ne portent plus l'uniforme en dehors de l'exercice de leurs fonctions et se déplacent dans des voitures civiles avec des gardes. Leur affaiblissement est une évolution démocratique souhaitable, qui ne signifie nullement qu'ils vont perdre le contrôle de l'arsenal nucléaire, ni même que cet affaiblissement est un phénomène durable. Mais si le général Kayani ne parvient pas à lutter efficacement contre la corruption de l'armée et la progression de l'islamisme dans les échelons intermédiaires, toutes les possibilités sont ouvertes.
Février 2008 : les élections législatives et provinciales
Le 18 février, deux mois après l'assassinat de Benazir Bhutto, les électeurs pakistanais ont voté dans le climat de violence qui s'est instauré dès l'annonce des élections et qui a empêché de nombreux candidats de faire campagne. La tension était telle que 500 000 membres des forces de sécurité ont dû être déployés pour protéger les bureaux de vote.  Aucun des attentats survenus avant le 18 février n'ayant visé le PML-Q (Pakistan Muslim League Qaid E-Azam), le parti de Pervez Musharraf, certains observateurs en ont déduit que le pouvoir voulait, avant tout, décourager les opposants de s'approcher des urnes. Si la participation n'a pas été très forte (40 % environ (8)), et les manipulations réelles, les autorités n'ont pas, pour autant, empêché la défaite (9).
Les sondages donnaient les deux grands partis d'opposition, le PPP (Parti du peuple pakistanais des Bhutto) et le PML-N (Pakistan Muslim League de Nawaz Sharif (10)) en tête du scrutin ; et malgré les trucages (plus de mille plaintes avaient été adressées à la commission électorale par le seul PPP avant les élections), les résultats officiels ont vu ces deux partis rafler la majorité des deux tiers à l'Assemblée - ce qui leur permet de demander non seulement l'annulation de toutes les mesures prises contre la Cour suprême et la presse, mais aussi le départ du chef de l'État (11).
Pervez Musharraf, pour qui ces élections étaient une sorte de référendum (12),  pourra de toute façon difficilement se maintenir en poste face à un Parlement hostile (13) - ou alors, ce sera en renonçant à des prérogatives  importantes comme celle l'autorisant à renvoyer le gouvernement. Son seul espoir est une crise interne de la nouvelle coalition - une éventualité envisageable étant donné l'absence d'un leader capable de fédérer les deux partis.
Les législatives étaient le dernier espoir d'un pays qui s'enfonce dans la crise politique. Mais tous les scénarios étaient dangereux. Une victoire du parti du président aurait immédiatement été contestée et aurait même pu déclencher des émeutes dans les provinces. Sa défaite peut rendre le pays difficilement gouvernable si le PPP et le PML-N ne s'entendent pas durablement sur le programme de gouvernement (14) ou si les ambitions de Nawaz Sharif l'amènent à briguer à nouveau le poste de premier ministre. En outre, chacun est bien conscient que le pouvoir central doit recouvrer son autorité sur le pays, ce qui ne sera possible qu'avec un changement de politique à la tête de l'État.
Les États-Unis auraient préparé, avant les élections, une sortie possible pour Pervez Musharraf, qui aurait pu être remplacé par le général Ashfaq Parvez Kayani, nouveau chef d'état-major des armées, dont il a été question plus haut. Mais ce dernier veut ramener l'armée à sa tâche principale - la défense du pays - et lui faire abandonner les activités commerciales, bancaires, diplomatiques ou même politiques développées au détriment de son rôle opérationnel. Dans un contexte où le contrôle du territoire est de plus en plus problématique, il s'agit d'une priorité absolue pour l'institution militaire pakistanaise. Kayani ne sera donc pas, en principe, candidat à la succession de Musharraf. Cela signifie-t-il que l'armée va perdre la réalité du pouvoir au Pakistan ? Il serait prudent d'attendre quelque temps avant de donner une réponse tranchée à cette question.
Les conséquences internationales
En perdant les législatives de février, Pervez Musharraf a donc payé une série d'erreurs de politique intérieure (la crise de la Mosquée rouge, l'arrestation du chef de la Cour suprême, la proclamation de l'état d'urgence pour permettre son élection, la montée de la violence et du terrorisme, et le bras de fer entre l'armée et les militants islamistes). Il s'est isolé du peuple et a perdu une grande partie de sa popularité au sein de l'armée. Il a aussi fait les frais de sa politique extérieure. Depuis des mois, Washington demandait aux troupes pakistanaises d'intensifier leurs opérations à la frontière afghane ou, à défaut, de laisser l'armée américaine agir dans cette zone. La demande a encore été reformulée officiellement le 6 janvier et a reçu une réponse négative (15). Or la collaboration avec les États-Unis n'a jamais été réellement acceptée au Pakistan, où le sentiment anti-américain est très fort (George W. Bush ne bénéficie que de 7 % d'opinions favorables (16)).
Paradoxalement, le départ du chef de l'État pakistanais serait peut-être regretté par son grand voisin. L'Inde, qui n'a aucun intérêt à avoir un Pakistan de plus en plus instable à sa frontière, s'inquiète - d'autant que, au même moment, le président Karzaï apparaît de plus en plus fragilisé en Afghanistan. Ces dernières années, Pervez Musharraf avait réussi à s'imposer comme un interlocuteur fiable de New Delhi et l'épisode de Kargil (conflit indo-pakistanais au Cachemire en 1999, un an après les essais nucléaires) commençait à être oublié en Inde. Le fait d'avoir trois interlocuteurs sur le Cachemire (le président, le premier ministre et le nouveau chef d'état-major des armées) compliquerait un dialogue qui n'a jamais été simple. En outre, les perdants des élections (armée et islamistes) peuvent être tentés de chercher une revanche au moment de la fonte des neiges au Cachemire, en intensifiant à nouveau les combats contre l'Inde. Cela étant, le principal danger pour l'Inde, c'est un échec de l'Otan en Afghanistan, associé à une crise politique durable au Pakistan. À un moment ou à un autre, les forces de l'Alliance partiront. L'Inde n'a pas ce choix. Ce pourrait être une bonne raison de l'associer dès à présent aux opérations afghanes, d'autant qu'un pays candidat au Conseil de sécurité comme membre permanent doit être capable d'assurer la sécurité dans sa propre région.
Enfin, compte tenu de la résurgence des Talibans en Afghanistan et dans les zones tribales du nord du Pakistan, ainsi que de la reconstitution de certains réseaux d'Al-Qaïda, notamment dans la région de Quetta (17), un gouvernement plus démocratique aura-t-il davantage de chances de combattre le terrorisme avec succès ? S'il arrive à convaincre la population que cette lutte est la sienne et non celle des États-Unis, les chances de réussite seront plus grandes. Comme la violence a été clairement rejetée par les électeurs, qui n'ont donné que sept sièges aux extrémistes du MMA, le pari n'est pas perdu. Encore faudrait-il que la nouvelle coalition tienne et qu'elle parvienne à mettre en oeuvre, avec l'armée, une politique de sécurité acceptable et efficace - des conditions qui paraissent bien difficiles à remplir (18).
Notes :
(1) Plusieurs ingénieurs chinois ont été victimes d'attentats pour cette raison.
(2) Il est intéressant de noter que le Balouchistan a été la région du Pakistan où l'armée a manifestement truqué les élections de février 2008 en faveur du parti de Pervez Musharraf, le PML-Q.
(3) Il obtient 98 % des suffrages du collège électoral, un résultat évidemment aisé à contester après les élections législatives de février.
(4) Voir, par exemple : « A desperate Power Grab in Pakistan », Financial Times, 4 novembre 2007 ; « L'état d'urgence peut se retourner contre Musharraf », Associated Press, 4 novembre 2007.
(5) Ces provinces comptent sept « Agences » et quatre aires tribales qui jouissent d'une semi-autonomie à l'égard d'Islamabad et qui ont une longue tradition de rébellion à l'égard du pouvoir central.
(6) En échange de son soutien à l'opération « Enduring Freedom », Musharraf a négocié l'évacuation de l'Afghanistan de soldats pakistanais, de membres du renseignement militaire, de jihadistes et de Talibans.
(7) FATA : Federally Administered Tribal Areas.
(8) Elle était de 41 % en 2002. La différence n'est donc pas significative.
(9) Le coup le plus dur est venu du Penjab, la province la plus peuplée, qui a voté pour Nawaz Sharif. L'autre grand vaincu de ces élections est le MMA (Muttahida Majlis-e-Amal), alliance de partis soutenant les Talibans et Al-Qaïda. Ils avaient obtenu plus d'une trentaine de sièges en 2002 (avec 12% des voix) et n'en retrouvent que 7 (avec 1,3% des voix) en 2008. Les résultats ont donc condamné la politique extrémiste de ces partis.
(10) Nawaz Sharif a été renversé en octobre 1999 par le coup d'État de Pervez Musharraf.
(11) Sur ce point, Nawaz Sharif a toujours été plus déterminé qu'Ali Azif Zardari (le mari de Benazir Bhutto), mais après l'accord intervenu entre eux comprenant le retour des juges démis par Pervez Musharraf, la légalité de l'élection sera probablement mise en cause.
(12) Dès le lendemain des élections, on apprenait que le leader du PML-Q, le président du Parlement et six ministres avaient perdu leurs sièges.
(13) Le jour du scrutin, il avait cependant déclaré : « Quels que soient les vainqueurs des élections, je travaillerai avec eux de façon harmonieuse. »
(14) Un accord est intervenu entre les deux partis le 21 février.
(15) Cependant, Musharraf avait accepté en janvier que des drones (avions sans pilotes) participent à des frappes ciblées contre les terroristes. Cet accord pourrait être remis en question par le nouveau gouvernement.
(16) Les islamistes qualifient Pervez Musharraf de « chien de Bush », et la grande majorité de la population pakistanaise est hostile à l'alliance avec les États-Unis. Le nouveau gouvernement sera un interlocuteur plus difficile pour Washington.
(17) Il y a eu environ 1 000 morts à la suite d'attentats-suicides au Pakistan depuis janvier 2007.
(18) Peu après leur victoire, les partis d'opposition ont déclaré qu'ils rechercheraient un « dialogue » avec les militants, plutôt qu'une solution militaire. C'est une formule trop générale pour permettre une interprétation, mais si l'idée est d'abandonner la lutte armée, le gouvernement risque de connaître de gros revers.