Politique Internationale - La Revue n°119 - PRINTEMPS - 2008

sommaire du n° 119
LES DEFIS DU PAKISTAN
Article de Mariam ABOU ZAHAB
Universitaire
in english
en español
en français
Lors des élections législatives du 18 février, les Pakistanais ont exprimé leur rejet du général Musharraf ainsi que leur espoir de changement et de justice. Les mythes d'une talibanisation généralisée et d'une victoire des islamistes qui s'empareraient de l'arme nucléaire ont volé en éclats. Le Parti du peuple pakistanais (PPP) de feu Benazir Bhutto a bénéficié de l'« effet martyre » et a confirmé qu'il était le seul parti d'envergure nationale - sans réussir, toutefois, à obtenir la majorité absolue à l'Assemblée. Pour la première fois dans l'histoire du pays, le PPP, la Ligue musulmane du Pakistan-Nawaz (PML-N) et l'Awami National Party (ANP, nationaliste pachtoune) ont formé une alliance et affirmé leur volonté d'oeuvrer ensemble, au niveau tant national que provincial, à la restauration de la démocratie. Il a néanmoins fallu plus d'un mois de négociations et d'intrigues avant que soit désigné un premier ministre de consensus, Yusuf Raza Gilani, qui devra peut-être, prochainement, céder la place à Asif Ali Zardari, le co-président du PPP (et veuf de Benazir Bhutto). Les luttes pour le pouvoir sont loin d'avoir disparu. Le général Musharraf, qui ne semble pas décidé à quitter la présidence, pourrait être tenté de manipuler les partis et d'exploiter leurs divisions internes. Quant aux États-Unis, ainsi que l'a montré la visite de John Negroponte et de Richard Boucher (1), ils n'ont pas renoncé, malgré leurs dénégations et leur soutien affiché à la démocratie, à exercer une influence sur le gouvernement pakistanais.
Dans son discours d'investiture, Yusuf Raza Gilani a dressé la liste des priorités de son gouvernement tout en prenant soin de préciser qu'il ne pourrait pas faire de miracles, notamment en matière économique. Le nouveau gouvernement sera-t-il en mesure de répondre aux attentes de la population ? A-t-il les moyens de s'attaquer aux défis immenses auxquels il est confronté ? Au-delà des déclarations d'intentions, parviendra-t-il à redéfinir sa relation avec les États-Unis et son rôle dans la « guerre contre la terreur » ? L'armée a-t-elle vraiment renoncé à peser sur la vie politique ? Autant de questions auxquelles les mois qui viennent apporteront sans doute des réponses.
Les défis structurels
Bien que le premier ministre n'ait pas insisté sur ce point dans son discours, la priorité de la coalition est le rétablissement dans leurs fonctions des juges démis par le président Musharraf. Plusieurs dizaines d'entre eux, qui avaient été arrêtés ou assignés à résidence, ont recouvré la liberté et une déclaration prévoyant leur réintégration dans un délai de trente jours à compter de l'entrée en fonctions du gouvernement a été signée, malgré les réticences du PPP.
Le rétablissement de la Cour suprême mettrait le président Musharraf dans une situation délicate car les juges pourraient invalider son élection par les assemblées sortantes. Ce danger semble toutefois écarté, au moins dans un avenir proche. Nawaz Sharif, qui réclamait avec insistance le départ du chef de l'État, a en effet assoupli sa position à la suite de pressions américaines. Désireux de manifester leur opposition au général Musharraf, les dirigeants des partis n'ont pas assisté à la prestation de serment du premier ministre mais, quelques jours plus tard, les ministres du PPP et de la PML-N ont prêté serment en la présence du président, sans incident (2).
La réintégration des juges risque de provoquer un affrontement entre la coalition et l'establishment militaire. La question très sensible des disparus, qui avait été l'une des principales causes de la destitution du président de la Cour suprême Iftikhar Chaudhry, ne manquera pas de resurgir. Outre des nationalistes balouches, la majorité des disparus sont des individus soupçonnés, à tort ou à raison, de liens avec Al-Qaïda ou avec les taliban. Arrêtés en dehors de toute procédure légale, ils ont été remis aux autorités américaines qui les ont incarcérés à Bagram ou à Guantanamo. Le président Musharraf avait dénoncé l'irresponsabilité d'Iftikhar Chaudhry, qu'il accusait d'avoir relâché des « terroristes ». Comme souvent au Pakistan, la réalité était moins claire. Il est apparu par la suite que ces personnes n'avaient fait l'objet d'aucune inculpation et que les autorités s'étaient délibérément abstenues de fournir à la Cour suprême le moindre élément de preuve à leur encontre. Par conséquent, d'un strict point de vue juridique, la Cour ne pouvait qu'ordonner leur remise en liberté. Le président Musharraf a ensuite utilisé cette initiative pour justifier auprès des États-Unis la destitution des juges de la Cour suprême et la proclamation de l'état d'urgence le 3 novembre 2007. Si la Cour suprême se saisit à nouveau de ce problème et réclame la comparution des disparus, les services de renseignement et les États-Unis se trouveront dans une position délicate.
Dans son discours d'investiture, le premier ministre Gilani a affirmé que toutes les décisions importantes concernant des questions nationales seront désormais prises par le Parlement. Encore faut-il qu'une véritable démocratie parlementaire soit rétablie, ce qui exige d'abroger l'article 58-2-b de la Constitution de 1973 qui confère au président le pouvoir de renvoyer le premier ministre et de dissoudre l'Assemblée. Une majorité des deux tiers des deux chambres est requise pour que l'amendement soit adopté. Or, si la coalition dispose de cette majorité à l'Assemblée, il n'en va pas de même au Sénat où la PML-Q, faction qui soutient le président Musharraf, détient encore la plupart des sièges. Quoi qu'il en soit, on peut penser que les États-Unis et l'establishment militaire feront en sorte que le président Musharraf reste en place.
La coalition pourrait-elle survivre à ces pressions ? Il est à craindre que les divergences ne l'emportent rapidement tant les programmes du PPP et de la PML-N divergent. La question de la participation du Muttahida Qaumi Movement (MQM) (3) au gouvernement fédéral, qui opposait le PPP et la PML-N, semble réglée, au moins temporairement, Nawaz Sharif s'étant réconcilié avec le MQM. Les tensions restent très vives à propos de la cohabitation avec le président Musharraf ainsi que de la réintégration des juges, qui n'est pas une priorité pour le PPP. Par ailleurs, des inquiétudes se sont fait jour à propos des ministres désignés par le PPP, dont certains ont un passé trouble et qui, tous, sont très proches d'Asif Zardari.
Autre défi structurel : celui de l'autonomie provinciale prévue par la Constitution de 1973 et qui n'a jamais été appliquée. Les gouvernements successifs ont centralisé le pouvoir et démantelé systématiquement les institutions. D'où une montée des frustrations et des ressentiments dans les « petites provinces » - le Balouchistan, le Sind et la Province de la frontière du Nord-Ouest (NWFP) - face à un gouvernement fédéral tout-puissant qui accapare les ressources naturelles et répartit à sa guise les profits qui en découlent. Le premier ministre a à peine abordé cette question, se contentant d'annoncer la désignation d'une « Commission vérité et réconciliation » pour le Balouchistan, ce qui ne suffira pas à résoudre les problèmes ; encore moins à en finir avec la guerre oubliée que mènent les nationalistes balouches (lesquels ont boycotté le scrutin). Le PPP a présenté ses excuses pour les atrocités et les injustices dont ont été victimes les Balouches ; il s'est également engagé à mettre un terme aux opérations militaires et à libérer tous les prisonniers politiques. Mais les Balouches n'ont aucune confiance dans le gouvernement fédéral, et il faudra beaucoup de temps et d'efforts pour dissiper des décennies d'animosité, que les meurtres récents de Nawab Akbar Bugti et de Balach Marri (4) n'ont fait que renforcer.
L'économie
Les Pakistanais souhaitent, certes, le rétablissement des juges dans leurs fonctions et l'indépendance de la justice, mais un sondage effectué avant les élections par l'International Republican Institute (IRI) montre que leurs principaux sujets de préoccupation sont l'inflation (55 %) et le chômage (15 %), loin devant l'insécurité.
L'impopularité du président Musharraf était largement liée à la dégradation de la situation économique. Le « miracle » de Shaukat Aziz, le ministre des Finances, était en partie artificiel. Si les indicateurs macro-économiques restent bons et le taux de croissance proche de 7 % (5), il en va tout autrement au niveau micro-économique. Beaucoup pensent que la politique menée par le général Musharraf a engendré la pauvreté (6). La libéralisation du crédit et l'augmentation massive des transferts de fonds des émigrés depuis 2001 ont entraîné une forte croissance de la consommation, notamment de produits importés - ce qui a provoqué un déficit commercial sans précédent. Le fossé entre une classe moyenne qui étale sa richesse acquise sous le régime de Musharraf et les pauvres ne cesse de se creuser.
L'endettement atteint un niveau record : la dette extérieure s'élève à 42 milliards de dollars contre 30 milliards en 2007. La Banque mondiale a alerté le nouveau gouvernement sur la gravité de la situation et réclamé de nouvelles mesures d'ajustement des prix de l'essence et des denrées alimentaires - au risque d'alimenter l'inflation et d'aggraver la condition des plus démunis (7). Les mesures cosmétiques annoncées par le premier ministre (8) ne mettront pas fin aux coupures incessantes d'électricité et de gaz qui touchent autant l'industrie que les particuliers, ni au manque de farine (9) et à la hausse vertigineuse du prix des produits alimentaires de base et des transports. La pénurie d'énergie n'est pas nouvelle, mais rien n'a été fait depuis 1997 pour accroître la capacité de production. Pis : l'État a accumulé une dette de un milliard de dollars envers des sociétés de commercialisation de produits pétroliers qui menacent de réduire leurs livraisons.
La population est sans illusions. Elle sait parfaitement que le projet d'un salaire minimum à 6 000 roupies (un peu moins de 100 dollars) ou la promesse de donner un emploi à un membre de chaque famille pauvre risquent fort de rester lettre morte.
La sécurité
Autre priorité du gouvernement : la situation sécuritaire. Le général Ashfaq Parvez Kayani, le nouveau chef d'état-major, a été nommé à la tête d'une institution militaire discréditée et démoralisée. Il a décidé de reprofessionnaliser l'armée et de recentrer ses efforts sur la lutte contre la menace interne. Cette décision susciterait la résistance de certains officiers pour lesquels le rôle de l'armée consiste avant tout à lutter contre la menace indienne. Signe encourageant : le chef d'état-major a ordonné le départ vers d'autres fonctions de 300 officiers détachés dans différentes administrations et entreprises publiques. La moitié d'entre eux ont été retirés immédiatement.
De nombreux Pakistanais sont persuadés que les attentats-suicides s'arrêteraient si le président Musharraf démissionnait et si le Pakistan n'était plus le partenaire des États-Unis dans la « guerre contre la terreur ». Soixante attentats-suicides ont été commis en 2007 - année la plus sanglante depuis 2001 - faisant 770 morts et 1 574 blessés ; on en dénombre 16 depuis le début de l'année 2008, qui ont fait 259 morts.
Cette recrudescence est due à l'ambiguïté de la politique du général Musharraf à l'égard des islamistes avec lesquels il avait conclu une sorte de partenariat. Il tolérait l'existence de groupes interdits qui ont continué à fonctionner et à se développer sous de nouvelles identités. L'assaut contre la Mosquée rouge d'Islamabad, en juillet 2007, a démontré l'échec de cette politique et révélé l'autonomisation de groupes que les services de renseignement pensaient contrôler. Après cette affaire, les attentats-suicides visant l'armée, les forces paramilitaires et la police se sont multipliés. Ceux qui ont lieu en dehors des zones tribales sont interprétés, à tort, comme des représailles contre les attaques menées dans ces zones ; ils constituent plutôt un défi lancé à l'État. Leurs auteurs ne sont pas des Pachtounes assoiffés de vengeance et engagés dans un jihad défensif, mais le plus souvent des Penjabis et des activistes qui militaient au sein de groupes actifs au Cachemire avant la normalisation des relations avec l'Inde, et qui ont trouvé un sanctuaire dans les zones tribales. Ces militants ne mettront pas fin à leurs activités avec le départ du président Musharraf car leur objectif va bien au-delà : ils veulent déstabiliser le pays et imposer leur vision de l'islam à la société pakistanaise.
Les zones tribales
Cinq ans après le déploiement de 80 000 hommes dans les zones tribales voisines de l'Afghanistan (10), le gouvernement n'a pas réussi à reprendre la situation en main et la population s'est radicalisée. Des opérations militaires mal préparées ont été menées à la suite d'intenses pressions américaines sans aucune stratégie cohérente, sans prendre en compte la complexité de la société tribale et sans qu'aucune leçon ne soit tirée de l'Histoire. L'entrée des forces armées dans ces zones a contribué à la destruction du contrat social tribal et a durablement déstabilisé la région. Le gouvernement n'avait pas pour objectif d'écraser les militants locaux mais d'en contenir l'expansion en espérant que leur influence ne s'étendrait pas aux districts et aux villes de la NWFP (11). Cette stratégie a échoué, et les violences ont fait tache d'huile dans l'ensemble de la province.
Les militaires ont alors choisi la voie de l'apaisement et de la négociation. Mais ces accords de paix, que l'armée a signés en situation de faiblesse et sans en référer à l'administration civile, ont renforcé la légitimité des militants et leur ont permis de territorialiser leur pouvoir.
La talibanisation de cette région est l'aboutissement d'un processus qui a débuté dans les années 1970 et qui s'est accéléré après 2001. Les zones tribales sont une anomalie héritée de la période coloniale et du « Grand jeu » entre les empires britannique et russe. En 1947, le Pakistan a pérennisé le statut de ces zones-tampons semi-autonomes qui ont été tenues à l'écart de la société pakistanaise et dont le développement socio-économique a été négligé. Dans les années 1980, elles ont servi de base pour les mujahidin afghans et ont accueilli de nombreux réfugiés, ce qui a profondément affecté l'équilibre démographique et confessionnel ainsi que les structures de pouvoir. Les Pachtounes ont été délibérément islamisés dans le cadre du jihad afghan. Les notables tribaux (maliks) se sont trouvés marginalisés au profit des mullahs qui, eux-mêmes, ont été instrumentalisés pour unir les tribus contre l'URSS. Le général Zia ul Haq n'avait pas pris la mesure du phénomène. Il n'avait pas compris à quel point l'engagement de ces centaines de milliers de jeunes aux côtés des mujahidin afghans allait bouleverser les équilibres traditionnels. Ces jeunes, formés dans des madrassas dont le nombre a explosé durant les années 1980, ont ensuite refusé de retrouver leur statut subordonné et n'ont eu de cesse de dénoncer la corruption et la servilité des notables tribaux. L'arrivée au pouvoir des taliban afghans symbolisait la revanche des pauvres ruraux, jeunes et/ou issus de lignages mineurs, auxquels les jeunes tribaux pakistanais se sont identifiés et avec lesquels ils ont combattu en Afghanistan.
L'introduction, en 1997, du suffrage universel dans les zones tribales visait à une meilleure intégration de ces régions. Mais les partis politiques n'étant pas autorisés à se présenter, la réforme a surtout bénéficié aux partis religieux et, en particulier, au Jamiat-e Ulama-e Islam (JUI). Bien implanté grâce à son réseau de madrassas et de mosquées, celui-ci disposait d'une solide base sociale - en particulier au Waziristan.
Après l'intervention américaine en Afghanistan, des militants étrangers, arabes et ouzbeks, se sont réfugiés dans les zones tribales où ils ont profité de réseaux de soutien constitués dans les années 1980. La plupart des tribus les ont aidés, de manière active ou passive, au nom des valeurs d'hospitalité et pour manifester leur opposition à la présence américaine dans la région. Les « entrepreneurs tribaux » ont rapidement compris qu'héberger des membres d'Al-Qaïda ou des Ouzbeks était un moyen extrêmement efficace de gagner en influence ; ils ont été rejoints par des délinquants qu'attiraient l'argent arabe et l'accès aux armes.
Les élections d'octobre 2002, qui ont coïncidé avec la résurgence des taliban afghans, ont accéléré l'érosion des structures traditionnelles. Elles ont marqué à la fois une affirmation ethnique et un rejet de toute influence américaine. Des mullahs liés au JUI, qui avaient fait campagne en dénonçant le « génocide des Pachtounes » par les Américains, ont été élus à l'Assemblée nationale.
À partir de 2003, les opérations militaires ont créé les conditions d'émergence de nouveaux acteurs - les taliban locaux - qui ont capitalisé sur l'hostilité des tribus à la présence, sur leur territoire, des troupes pakistanaises perçues comme des supplétifs des États-Unis. Ces nouveaux acteurs, souvent très jeunes, ont compensé leur manque de légitimité tribale et religieuse par leur charisme, leurs états de service aux côtés des taliban en Afghanistan et leurs ressources considérables (l'argent des militants arabes et les sommes énormes versées par l'armée pakistanaise lors de la signature d'accords de paix). Ils ont profité du vide politique et de la colère de la population face à la corruption et à l'insécurité pour se constituer une clientèle. Ils sont devenus une autorité morale de substitution, rendant la justice et prônant une version égalitaire et purifiée de l'islam plus en phase avec les idéaux tribaux. Leurs fidèles se recrutent surtout parmi les jeunes sans emploi (12) et dans les catégories défavorisées.
Leur message passe d'autant mieux que l'intervention de l'armée a eu des conséquences économiques désastreuses : les infrastructures, les bazars, les vergers et un grand nombre d'habitations ont été détruits. La population a payé un lourd tribut aux opérations militaires, et des dizaines de milliers de personnes ont dû fuir les zones tribales pour se réfugier dans les villes de la NWFP ainsi qu'à Karachi. Ces « dommages collatéraux » dus aux forces pakistanaises (auxquels s'ajoutent les dégâts des incursions américaines (13) qui ont fait de nombreuses victimes civiles) ont contribué à populariser la cause des militants. Il est vrai aussi que les taliban locaux n'hésitent pas à terroriser tous ceux qui leur résistent : plus de 200 maliks considérés comme pro-gouvernementaux ou qualifiés d'espions américains ont été tués depuis 2003 et bien d'autres ont quitté les zones tribales.
La nouvelle dynamique dans la NWFP après les élections de février
L'ANP, parti nationaliste pachtoune, qui n'avait obtenu aucun siège en 2002, a gagné les élections de février 2008 dans la NWFP et a formé le gouvernement provincial avec le PPP. Les États-Unis, qui s'étaient efforcés depuis plusieurs années de promouvoir les nationalistes pachtounes pour servir de contrepoids aux islamistes du Muttahida Majlis-e Amal (MMA) - l'alliance de six partis religieux qui s'était imposée en 2002 dans la NWFP -, ne s'attendaient probablement pas à ce que l'ANP remporte un tel succès. L'échec du MMA et tout particulièrement celui du JUI, sa principale composante, étaient pourtant prévisible. L'alliance était perçue comme trop proche du président Musharraf. On lui reprochait aussi de ne pas avoir suffisamment dénoncé les opérations militaires dans les zones tribales et de ne pas avoir appliqué la charia qui, pour la plupart, reste synonyme de justice sociale. Enfin, la situation économique et sécuritaire s'était fortement dégradée depuis 2002.
L'ANP a été élue sur un programme d'autonomie provinciale et de rétablissement de la paix. Asfandyar Wali Khan, dirigeant de ce parti, a affirmé que le Pakistan ne pouvait plus sacrifier sa population au profit des États-Unis et que la priorité du gouvernement provincial était la fin des hostilités. L'ANP a immédiatement noué des contacts avec les taliban locaux dans le but de ramener la paix dans la région « selon les normes et les traditions pachtounes », c'est-à-dire par des négociations dans le cadre de jirgas (conseils tribaux).
Les militants ont salué cette initiative, mais ils ont demandé au gouvernement provincial de suspendre sa collaboration avec les États-Unis et d'appliquer la charia dans les zones tribales. Ils ont, en outre, mis en garde les notables tribaux qui rencontreraient des responsables américains. On voit mal, dans ces conditions, comment l'ANP pourrait parvenir à rétablir la paix...
L'intégration des zones tribales est l'un des chevaux de bataille de l'ANP. En janvier 2002, le président Musharraf avait préparé un plan de réformes qui prévoyait, entre autres, la représentation des zones tribales à l'Assemblée provinciale de la NWFP, la généralisation de la loi sur les partis politiques, l'élection de Conseils locaux et des amendements aux Frontier Crimes Regulations (FCR). Les FCR, entrés en vigueur en 1872, régissent les relations entre les tribus et l'État en instaurant un système de gouvernement indirect et des procédures de gestion des affaires inter-tribales. La mise en oeuvre de ce plan a été ajournée en raison de la « guerre contre la terreur », le gouvernement estimant qu'une structure centralisée était préférable pour mener des opérations militaires.
Le premier ministre Gilani a pris l'ANP de court en annonçant dans son discours d'investiture l'abrogation des FCR sans indiquer le système qu'il avait l'intention de mettre en place pour les remplacer. Or, plus qu'à une abrogation pure et simple, l'ANP et les tribaux sont favorables à une réforme des FCR, spécialement des dispositions relatives à la responsabilité collective et territoriale des tribus qu'ils dénoncent de longue date. Les réactions ont été immédiates : les maliks sont catégoriquement opposés à toute réforme qui signifierait la fin de leurs privilèges tandis que les mullahs et de très nombreux tribaux prônent le remplacement des FCR par l'application de la charia.
La redéfinition des relations avec les États-Unis
Le président Musharraf n'est pas parvenu à convaincre la population du bien-fondé de la « guerre contre la terreur » qui est toujours perçue comme une guerre américaine. La tâche sera tout aussi difficile pour le nouveau gouvernement car l'opposition à cette guerre, et aux États-Unis en général, dépasse les clivages entre provinces, groupes ethniques, classes sociales, villes et campagnes. C'est ainsi que l'on a vu, à la fin du mois de mars, des étudiants et des femmes de la classe moyenne supérieure manifester devant le consulat des États-Unis à Lahore pour dénoncer, en bloc, les « massacres de Pakistanais innocents présentés ensuite comme des terroristes », l'ingérence américaine dans les affaires pakistanaises et le soutien apporté au président Musharraf.
Les États-Unis qui avaient l'habitude d'avoir un seul interlocuteur, le général Musharraf, sont face à de nouveaux acteurs : le premier ministre, les chefs des partis et le Parlement. Sans compter les acteurs traditionnels que sont l'armée, les services de renseignement et le ministère des Affaires étrangères. Préoccupés uniquement par l'avenir de la « guerre contre la terreur » sur le sol pakistanais, les Américains veulent des solutions rapides qui ne peuvent qu'entraîner un nouveau cycle de déstabilisation. Au lendemain des élections, ils ont multiplié, avec l'accord « tacite » de la présidence et de l'armée, les frappes aériennes dans les zones tribales, craignant que le gouvernement civil ne se montre pas aussi zélé que le général Musharraf. Autrement dit, la démocratie vient compliquer la réalisation des objectifs américains dans la région...
Pourtant, malgré les déclarations des différents partis sur la souveraineté du Parlement, il est peu probable que les relations entre Washington et Islamabad subissent un changement radical. L'armée, en effet, n'est pas prête à renoncer à l'aide colossale qu'elle reçoit depuis 2001 - près de 100 millions de dollars par mois - pour services rendus dans le cadre de la « guerre contre la terreur ». Rappelons que cette même armée doit cette manne au général Musharraf et qu'elle continuera, par conséquent, à le soutenir tant qu'elle ne le considérera pas comme un handicap.
Les États-Unis sont opposés à la politique de négociations avec les militants des zones tribales. Ils ont même intérêt à y maintenir un niveau minimum d'instabilité car l'arrêt des opérations militaires risquerait d'entraîner - estiment-ils - une recrudescence des attaques contre les troupes de l'Otan en Afghanistan. On peut donc craindre, comme on l'a régulièrement constaté ces dernières années, de nouvelles opérations américaines dans les zones tribales visant à faire échouer les accords avec lesdits militants. C'est oublier que la paix ne peut être rétablie par des moyens exclusivement militaires : les négociations selon les « normes et traditions pachtounes » sont un processus long mais indispensable si l'on veut mettre en oeuvre un vrai programme de développement économique.
La lutte contre l'extrémisme et le « terrorisme » est une priorité pour le nouveau gouvernement pakistanais tout autant que pour les États-Unis. Washington doit reconnaître cette réalité et accepter que des solutions locales soient apportées à ce problème. Pour cela, il est urgent de décentraliser le pouvoir et de favoriser l'émergence de groupes - les tribaux - jusque-là marginalisés, notamment dans le domaine économique. Continuer à payer les tribus pro-gouvernementales pour qu'elles combattent les extrémistes serait, en tout cas, le plus sûr moyen de provoquer un désastre.
Notes :
(1) Respectivement secrétaire d'État adjoint et assistant du secrétaire d'État pour l'Asie du Sud et l'Asie centrale.
(2) Les ministres appartenant à la PML-N ont simplement porté un brassard noir et ont boycotté la réception qui a suivi la cérémonie.
(3) Ce parti qui représente les Muhajirs (musulmans venus de l'Inde en 1947) est implanté à Karachi et dans d'autres villes du Sind. Il a soutenu le général Musharraf depuis les élections de 2002.
(4) Nawab Akbar Bugti, chef tribal balouche, a été tué le 27 août 2006 par l'armée pakistanaise. Balach Marri, chef de l'Armée de libération du Balouchistan, a trouvé la mort dans des circonstances controversées le 21 novembre 2007, probablement en Afghanistan où il s'était refugié. Ces deux chefs tribaux avaient pris la tête de l'insurrection déclenchée en 2000 et qui a connu une recrudescence après les élections de février 2008.
(5) Les perspectives sont toutefois beaucoup moins bonnes pour 2008.
(6) Plus de 40 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.
(7) Le gouvernement de transition a procédé à des augmentations de 16 % du prix de l'essence et de 10 % du prix de l'électricité.
(8) Citons, parmi les mesures d'austérité annoncées, la suppression des comptoirs réservés aux parlementaires dans les aéroports, l'obligation faite aux ministres de voyager en classe « économique plus » pour les vols intérieurs, la réduction de l'éclairage des bâtiments publics et des crédits de décoration pour les résidences des ministres...
(9) Le gouvernement a annoncé que le prix d'achat du blé passerait de 510 roupies à 640 roupies (pour 40 kilos), ce qui satisfait les paysans mais reste très inférieur au prix mondial de 1 200 roupies les 40 kilos. Cette mesure ne mettra donc pas fin à l'exportation en contrebande de farine vers les pays voisins où le prix est beaucoup plus élevé. Elle risque en outre d'alimenter l'inflation et la spéculation.
(10) Les sept zones tribales sous administration fédérale (FATA) - Waziristan-Nord, Waziristan-Sud, Kurram, Khyber, Bajaur, Orakzai et Mohmand - et les six régions tribales rattachées aux districts de Peshawar, Kohat, Bannu, Lakki Marwat, Tank et Dera Ismaïl Khan ont une population d'au moins 4 millions d'habitants. Hormis Orakzai, ces zones sont limitrophes de l'Afghanistan. S'y ajoutent des zones tribales sous administration provinciale (PATA) situées dans le nord de la NWFP et au Balouchistan.
(11) La NWFP est située au nord-ouest du Pakistan entre l'Indus et la ligne Durand, frontière avec l'Afghanistan.
(12) Quelque 85 000 jeunes de 18 à 25 ans seraient sans emploi dans les zones tribales.
(13) Les États-Unis mènent régulièrement, avec l'« accord tacite » du Pakistan, des attaques (tirs de missiles par des drones) depuis le territoire afghan contre des « terroristes étrangers », notamment au Waziristan et à Bajaur. Les victimes de ces frappes aériennes sont essentiellement des civils tribaux, notamment des femmes et des enfants. Les attaques menées à Damadola (Bajaur) en janvier 2006 ainsi qu'au Waziristan en février et mars 2008, entre autres, ont fait des dizaines de morts.