Politique Internationale - La Revue n°119 - PRINTEMPS - 2008

sommaire du n° 119
L'HOMME FORT DE SOFIA
Entretien avec Boyko BORISSOV
conduit par
Sonja MINK
Sociologue, spécialiste des pays d\\\'Europe centrale et orientale. et Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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Isabelle Lasserre et Sonja Mink - Ancien pompier, champion de karaté, ex-garde du corps, vous êtes devenu maire de Sofia et leader du parti politique le plus populaire de Bulgarie. Votre parcours est impressionnant. Quel est votre secret ?


Boyko Borissov - Il n'y a qu'une seule explication, c'est le travail. Mais il faut aussi savoir allier discipline et liberté d'esprit. N'oubliez pas que le karaté est un art. La politique aussi. Lorsque j'étais entraîneur de l'équipe nationale de karaté, je préparais en parallèle un doctorat en psychologie. Ce sont des activités qui se complètent et ne s'excluent pas. Qui demandent de la concentration et des connaissances. Pompier, c'est pareil. Connaissez-vous un autre métier qui exige davantage d'investissement humain ? Qui mette autant les hommes à l'épreuve dans des moments aussi difficiles ? Il faut savoir travailler en équipe, prendre des décisions importantes en un dixième de seconde. Eh bien, c'est la même chose en politique. Apparemment, ces formations atypiques m'ont plutôt réussi puisque cela fait sept ans que je suis l'homme le plus populaire de Bulgarie...


I. L. et S.M. - Vous avez successivement servi l'ancien leader du parti communiste, Teodor Jivkov, puis Siméon II. Comment expliquez-vous ce grand écart politique ?


B. B. - À l'époque où je suis devenu garde du corps de Jivkov, il avait quitté ses fonctions et venait de sortir de prison : il n'était déjà plus personne... J'ai exercé mon métier, j'ai offert une prestation de services. Quant au roi, il a été élu le 17 juin 2001 et je ne suis devenu chef de la police que parce qu'il m'a supplié d'accepter ce poste clé. Il misait sur moi pour s'attaquer à la criminalité. De quel grand écart parlez-vous ? C'est tout le contraire. Mon grand-père, qui était maire de mon village, a été tué par les communistes en 1944 et j'en ai longtemps souffert. En raison de mes origines, parce que mon grand-père était considéré comme un ennemi du peuple, je n'ai pas eu le droit d'exercer certaines activités pendant des années. Je n'ai pas pu, notamment, intégrer les services secrets. Mon engagement politique a été déterminé par une seule chose : l'arrivée des socialistes au pouvoir. Et, apparemment, j'ai bien fait car, depuis, nous avons gagné toutes les élections !


I. L. et S.M. - Avez-vous eu l'occasion de discuter avec Jivkov de la chute du système communiste ? Qu'en pensait-il ?


B. B. - Il croyait à un complot. Fomenté de l'intérieur, puis de l'étranger. En tout cas, il était convaincu d'avoir travaillé au bien-être du pays et était prisonnier de ce qu'il considérait comme « sa » vérité.


I. L. et S.M. - Du temps de l'Union soviétique, la Bulgarie était l'un des plus fidèles alliés de Moscou. Aujourd'hui, la Russie de Poutine investit massivement dans l'énergie bulgare. Ne vous fait-elle pas peur ? Ne craignez-vous pas de perdre votre indépendance ?


B. B. - Non, la Russie ne me fait pas peur. Les Russes font partie de la mémoire collective de la Bulgarie. Je n'ai jamais été l'ami des communistes. Mais je n'oublie pas, pour autant, que plusieurs dizaines de milliers de soldats russes ont perdu leur vie pour libérer la Bulgarie du joug ottoman. En tant que chrétiens, nous avons un très grand respect pour ces gens qui ont placé notre liberté au-dessus de leur vie. Et en tant que pays membre de l'Otan et de l'UE, nous sommes obligés d'observer les règles communes et d'honorer les traités que nous avons signés. Alors, pourquoi aurions-nous peur de la Russie ? Mais vous avez raison de dire que le vrai sujet, c'est l'indépendance énergétique de la Bulgarie. Si je suis venu à Paris, en janvier dernier, c'est d'ailleurs pour consulter vos spécialistes sur le nucléaire et profiter de l'expérience française.


I. L. et S.M. - À l'occasion de sa visite à Sofia, également en janvier, Vladimir Poutine a signé des contrats en matière énergétique et renforcé l'influence économique de la Russie sur la Bulgarie. Certains estiment que votre pays est en train de devenir le cheval de Troie de Moscou dans l'Union européenne... Qu'en pensez-vous ?


B. B. - Le parti socialiste bulgare a toujours été le vecteur d'influence des intérêts russes. Une grande partie des dirigeants socialistes sont des anciens agents des services secrets ; ils ont été formés en Russie. Ils ont un lien personnel avec Moscou. Mon parti politique et moi-même avons réussi à nous libérer de cette dépendance entretenue par la plupart des responsables bulgares (1). Nous sommes donc tranquilles. Et nous le sommes d'autant plus que nous avons de très bonnes relations avec l'Allemagne et avec la France. Pour dire les choses franchement, le vrai responsable de cette situation, pour moi, ce n'est pas Vladimir Poutine, mais nos dirigeants, les socialistes bulgares, qui négocient des contrats défavorables à notre pays. Je répète qu'il n'y a pas de mal à avoir de bonnes relations commerciales avec la Russie, notamment dans le domaine touristique, à condition que ce partenariat soit profitable à Sofia et pas seulement à Moscou.


I. L. et S.M. - Êtes-vous pour ou contre l'installation de bases américaines en Bulgarie ?


B. B. - Nous ne sommes pas contre. J'ai toujours été en liaison étroite avec les services de police américains. C'est même moi qui ai créé le bureau du FBI à Sofia. Et j'ai toujours été persuadé que la Bulgarie devait être très proche des États-Unis. C'est d'ailleurs l'une des principales orientations de mon parti. Mais ce qui est valable pour Moscou doit l'être aussi pour Washington. Les Américains et leurs bases sont les bienvenus en Bulgarie. Pour autant, nous voulons conserver notre indépendance et rester le centre énergétique des Balkans.


I. L. et S.M. - Combien de temps pourrez-vous vous permettre de ne pas prendre position dans la lutte d'influence (2) que se livrent à nouveau, sur le sol bulgare, les anciens ennemis de la guerre froide, États-Unis et Russie ?


B. B. - Ce n'est pas une question de choix. Nous avons une approche très pragmatique. Si nous devenons le centre énergétique des Balkans avec des centrales nucléaires qui fonctionnent, personne ne s'attaquera à la Bulgarie, car ce serait une catastrophe écologique pour toute l'Europe. Nous sommes un pays ouvert, qui comprend de nombreuses ethnies. Nous ne voulons surtout pas de confrontation avec qui que ce soit.


I. L. et S.M. - Êtes-vous toujours aussi réticent à l'entrée de la Turquie dans l'UE et pourquoi ?


B. B. - Il est tout à fait improbable que la Turquie puisse adhérer à l'Union européenne dans les vingt prochaines années. Tout simplement parce qu'il me paraît impossible de déplacer les frontières de l'Union aussi loin en Asie, vers des pays aussi instables que la Syrie et l'Irak. Lorsqu'elle est soulevée, la question de l'entrée de la Turquie dans l'UE vise donc avant tout, selon moi, à alimenter la rhétorique. De toute façon, cette question appartient au monde entier. Elle devra être tranchée par la communauté internationale ; pas uniquement par l'Europe. Et, d'ici là, les pays des Balkans comme la Croatie, la Macédoine... auront rejoint l'UE depuis longtemps. Ils ont vocation à devenir européens et il est du devoir de l'Union de les intégrer. Pour une raison simple : on ne peut pas se payer le luxe de laisser des taches noires au milieu de notre continent. Pour résumer, la question turque n'est pas d'actualité : l'Europe doit d'abord faire une place aux Balkans.


I. L. et S.M. - La Bulgarie est l'un des pays qui s'est montré le plus hostile à l'indépendance du Kosovo. Pourquoi ?


B. B. - La Bulgarie n'avait pas de position claire sur le sujet. Quant à moi, je conserve le souvenir des guerres yougoslaves qui ont été menées, au début des années 1990, le long de nos frontières - des guerres qui avaient inquiété et fragilisé la Bulgarie. Je suis sensible, aussi, au sort des Serbes du Kosovo, qui survivent dans des enclaves. Bref, j'espérais que les dirigeants serbes finiraient par accepter une solution en rapport avec la réalité du Kosovo, même si je sais que c'est pour eux une question très délicate.
La Bulgarie doit être prudente parce qu'elle est le point sensible de la région. Les conflits ethniques qui sommeillent depuis des siècles, notamment entre chrétiens et musulmans, peuvent très vite s'enflammer. Si nous ne faisons pas attention, nous risquons d'attiser les tensions et de favoriser l'émergence de mouvements nationalistes extrémistes. Comprenez-moi bien : nous n'étions pas contre l'indépendance du Kosovo ; nous exigions simplement des garanties quant à l'intégrité territoriale des pays de la région. En clair, l'indépendance du Kosovo n'est acceptable pour nous que si elle constitue une exception et non un précédent pour la Macédoine ou le sud de la Serbie (3). Sinon, toute la région, y compris la Bulgarie, pourrait devenir incontrôlable. Certains pays européens, comme l'Espagne avec la Catalogne ou la France avec le Pays basque et la Corse, pourraient subir les contrecoups d'un nouveau démantèlement balkanique. Personne n'est à l'abri. Voyez la situation en Belgique : qui aurait pu la prévoir ?


I. L. et S.M. - Imaginons un scénario catastrophe : l'indépendance du Kosovo entraîne le démantèlement de la Bosnie et de la Macédoine. Que se passe-t-il alors en Bulgarie ?


B. B. - Pour nous, ce serait le cauchemar. En 1987, nous avons dû passer par un processus de bulgarisation forcée (4) ; or, à l'époque, nous aurions pu éclater comme la Yougoslavie. Nous l'avons échappé belle ! Mais, depuis, nous sommes très méfiants et très prudents. Les peurs collectives de la société bulgare sont énormes.


I. L. et S.M. - Vous avez rejoint l'Union européenne il y a dix-huit mois. Quel bilan tirez-vous de cette adhésion ?  


B. B. - Hormis les Balkans, je suis optimiste. Il y a bien l'augmentation des prix mais, de toute façon, ils augmentent partout. L'Union européenne est déterminée à nous aider. Nous allons la récompenser en rendant notre frontière extérieure extrêmement sûre. Nous occupons une position géostratégique clé. Nous sommes un îlot de stabilité dans les Balkans ainsi qu'un lieu d'investissement pour les capitaux étrangers. Nous finirons par trouver un équilibre. Mais ce sera, je vous l'assure, au profit du peuple bulgare.


I. L. et S.M. - Que vous inspire la nouvelle diplomatie française ?


B. B. - J'ai toujours su que Nicolas Sarkozy serait président de la République. C'est un homme qui voit loin. Je ne suis pas un fin connaisseur de la politique internationale, mais je suis un pragmatique. Mes compatriotes infirmières, qui étaient vouées à la mort, ont été libérées par Sarkozy. Je lui tire mon chapeau. Et je peux vous dire que la France et Nicolas Sarkozy resteront à jamais gravés dans la mémoire du peuple bulgare.


I. L. et S.M. - Quel est votre modèle politique et économique ?


B. B. - Le modèle bavarois : une démarche libérale au profit de l'entreprise et du capital, mais avec une sensibilité sociale.


I. L. et S.M. - Êtes-vous favorable à l'ouverture des archives et à la mise à l'écart de tous ceux qui ont collaboré avec l'ancien régime, comme l'a fait la Pologne ?


B. B. - Absolument. Notre programme est très clair sur ce point. Toutes les archives doivent être publiées sur Internet. C'est le seul moyen de clore le sujet et d'en finir définitivement avec l'instrumentalisation politique du passé.


I. L. et S.M. - Quel est le principal atout de la Bulgarie et son handicap majeur ?


B. B. - Sa grande qualité, c'est son peuple et sa nature. Son principal problème, c'est la corruption et les dysfonctionnements du système judiciaire. C'est de là que viennent tous les problèmes.


I. L. et S.M. - Qui en est responsable ?


B. B. - Le gouvernement socialiste ! À part attendre, il ne fait rien. La priorité est de lutter contre le crime organisé. Pour cela, il faut de la volonté politique. Mais il faudrait aussi que, au lieu de nous critiquer, l'Union européenne nous apporte une aide constructive !


I. L. et S.M. - Vous dénoncez régulièrement l'incompétence des socialistes et leurs mauvaises habitudes. Seul le président Parvanov semble échapper à votre vindicte. Pourquoi ?


B. B. - Les qualités des gens dépendent souvent de leur passé. Le président Gueorgui Parvanov a grandi comme moi, simplement, dans la rue. Alors que le premier ministre Sergueï Stanichev allait à l'école dans une Mercedes sans plaque d'immatriculation...


I. L. et S.M. - Comment interprétez-vous les hésitations du gouvernement vis-à-vis du programme d'acquisition et de fabrication de bateaux français dans le chantier naval de Varna (5) ?


B. B. - Tout ce que fait le gouvernement socialiste est opaque et inefficace. Si, grâce au soutien de pays comme la France, la Bulgarie devient le centre technologique des Balkans, je vous promets que l'on investira et que l'on produira des corvettes françaises. Mais nous devons créer les conditions pour qu'un tel projet devienne populaire et présentable. La priorité, dans ce pays, c'est de créer des richesses et de l'emploi.


I. L. et S.M. - Avant votre venue à Paris, au début de l'année, vous avez déclaré que, pour vous, l'image de la France était avant tout celle d'un « grand pays de football ». Après votre visite, votre vision a-t-elle évolué ?


B. B. - Bien sûr ! Ma remarque était une boutade : je faisais référence au fameux match que l'équipe de Bulgarie a remporté contre les Bleus en novembre 1993. Lors de mon récent voyage, j'ai été frappé par le renouveau de votre pays et par l'énergie qui anime les Français. J'ai le sentiment que les grandes entreprises françaises comprennent mieux l'économie internationale et qu'elles veulent investir dans notre région. C'est la meilleure façon pour Paris de redevenir le centre du monde !

Notes :
(1) La Bulgarie a toujours été le bastion russophile le plus avancé d'Europe de l'Est. Mais, au fur et à mesure qu'elle se rapprochait de l'Union européenne, elle a commencé à s'affranchir de la sphère d'influence russe, tout en restant très dépendante économiquement de Moscou. Boyko Borissov a assis sa popularité sur la lutte qu'il a menée contre la corruption endémique qui ravageait le pays depuis la chute du Mur de Berlin en 1989. Il s'en est notamment pris à l'ancienne nomenklatura communiste, reconvertie dans les activités mafieuses après l'effondrement de l'Union soviétique. En s'attaquant de front à l'ancienne élite politique et à ses dirigeants restés très liés à Moscou, le maire de Sofia a contribué à mettre fin à la dépendance entre les deux pays frères.
(2) Cette lutte d'influence entre les États-Unis et la Russie se manifeste essentiellement dans la crise ouverte par les projets de défense anti-missile américains. La Bulgarie, entrée dans l'Otan en 2004, s'est portée candidate pour accueillir des bases américaines. Cette décision a été vivement critiquée par Moscou. Les deux anciens ennemis de la guerre froide se livrent aussi en Bulgarie une compétition autour des gazoducs.
(3) Boyko Borissov redoute que l'indépendance du Kosovo, si elle n'est pas considérée comme une exception, entraîne un nouveau démantèlement des Balkans. Les Serbes du nord du Kosovo ont déjà manifesté leur désir de se séparer du nouvel État kosovar pour rejoindre la Serbie. Si cette demande était acceptée par la communauté internationale, les Albanais du sud de la Serbie, qui sont majoritaires dans la vallée de Presevo, et la minorité albanaise de Macédoine pourraient à leur tour exiger leur rattachement au Kosovo. La Bosnie-Herzégovine et ses trois ethnies, et peut-être même le Monténégro, risqueraient également la désintégration.
(4) Entre 1984 et 1989, le pouvoir communiste a mené une politique d'assimilation brutale et forcée de la minorité turque. Le « processus de renaissance », qui visait à remplacer les patronymes turcs par des noms bulgares, s'est heurté à une résistance de la part de la minorité musulmane.
(5) La coopération franco-bulgare vise à la modernisation des forces armées bulgares. Elle concerne notamment l'acquisition, par la marine bulgare, de quatre corvettes françaises fournies par la DCNS.