Politique Internationale - La Revue n°119 - PRINTEMPS - 2008

sommaire du n° 119
LA VOIE QUE JE SUIVRAI...
Article de Ma YING-JEOU
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Pendant huit ans, les Taiwanais ont constaté que la politique d'isolement du Parti démocrate progressiste n'était d'aucun secours pour endiguer la fuite des capitaux et qu'elle avait, au contraire, accéléré le départ des industries. Le dynamisme de l'économie s'est affaibli, et Taiwan a perdu peu à peu sa place de leader dans la zone Asie-Pacifique. Dans un contexte d'intégration croissante, l'île ne peut ignorer le fait que l'économie de l'autre rive est chaque jour plus forte, ni rester à l'écart du développement mondial. C'est pourquoi nous adopterons une attitude d'ouverture pragmatique et participerons activement aux activités de la région, en signant des traités de libre-échange avec nos partenaires les plus importants et en recourant à toute forme d'alliance économique. Nous nous efforcerons de parvenir à une normalisation des relations économiques entre les deux rives du détroit de Taiwan selon la méthode dite « ouverture de principe, application au cas par cas ». Nous voulons que Taiwan devienne un centre de créativité de niveau international, le noeud des échanges commerciaux de l'Asie-Pacifique et le centre opérationnel des hommes d'affaires taiwanais.Pour rattraper ces huit années de passage à vide et renouer avec la prospérité, j'ai fait un certain nombre de propositions : 1- Il faut cesser de diviser la population et retrouver la vitalité de la société taiwanaise : nous allons rétablir les valeurs fondamentales de la démocratie. Chaque Taiwanais doit être traité comme les autres, indépendamment de son origine, de ses croyances religieuses, de son sexe, de son appartenance politique, de son lieu de résidence, de sa langue, de son apparence physique ou de sa conscience morale. Il faut que les différences deviennent sources de richesses. 2- Nous allons faire sauter les verrous politiques pour revitaliser l'économie : nous respecterons les lois du marché et supprimerons les obstacles non justifiés qui se dressent devant les entreprises. Pour autant que la sécurité nationale n'est pas menacée, les connaissances, les capitaux, les marchandises, les hommes et les services doivent circuler librement dans un marché mondialisé incluant la Chine. 3- Nous insisterons pour que le principe d'égalité de traitement reste la base de l'existence et de la prospérité communes des deux rives. Nous nous attacherons à dissiper le climat d'animosité qui règne de part et d'autre du détroit selon les quatre principes suivants : « maintien du statu quo », « Taiwan d'abord », « coexistence pacifique » et « négociations sur un pied d'égalité ». Nous souhaitons signer un « accord de paix » avec la Chine qui permettra d'ouvrir les échanges économiques, culturels, universitaires et sportifs. 4- Nous respecterons rigoureusement la neutralité des fonctionnaires sans aucune distinction d'appartenance à un parti politique. Ils seront recrutés sur la seule base de leurs compétences, ce qui améliorera l'efficacité du gouvernement. 5- Nous combattrons la corruption : ces deux dernières années ont été émaillées de nombreux scandales impliquant le Parti démocrate progressiste. Des fonctionnaires haut placés ont été mis en examen. Notre gouvernement, lui, s'attachera à travailler de la manière le plus « propre » possible. 6- Nous respecterons les contre-pouvoirs et l'indépendance des médias : nous tirerons de la Constitution tout ce qui permet d'éviter les abus de pouvoir. Face à un projet de loi ou à une politique âprement disputés, nous tiendrons compte de l'avis des partis minoritaires de l'opposition et encouragerons les médias à exercer leur esprit critique. Nous espérons que ces six principes permettront de faire rapidement cesser les luttes intestines inutiles et d'éliminer le faux problème de la division de la société, tout en apportant des réponses aux difficultés économiques actuelles des Taiwanais. Outre les perspectives générales exposées ci-dessus, j'aimerais développer, pour Politique Internationale, quelques idées au sujet de la démocratie, de l'économie, des relations entre les deux rives et des questions internationales. Les valeurs de la démocratie Notre parti respectera entièrement l'esprit du gouvernement constitutionnel, se pliera à la loi de la majorité parlementaire et s'efforcera de protéger les droits de la population garantis par la Constitution. - Respect de l'ordre constitutionnel. J'estime que chaque être humain doit jouir de droits fondamentaux et que des freins doivent être opposés au pouvoir du gouvernement. L'égalité de chacun devant la loi doit être une réalité ; toute action doit être menée conformément aux lois ; et l'administration doit être neutre. Ce sont ces principes de base qui permettent à une démocratie de se défendre contre l'autoritarisme ou le populisme et qui sont les garants de notre recherche du meilleur régime possible. - Un gouvernement central à même de remplir les fonctions qui lui incombent. Le gouvernement du Parti démocrate progressiste n'ayant pas respecté l'esprit de la Constitution, la vie politique taiwanaise a été marquée, tout au long des huit années passées, par des désaccords permanents entre le pouvoir et l'opposition. Le gouvernement du Parti démocrate progressiste a mis en place des politiques partisanes contraires à la volonté de la population et qui ne pouvaient obtenir le soutien du Parlement. À l'inverse, j'ai proposé, comme on l'a constaté, un premier ministre qui ne heurte en rien l'équilibre des forces politiques au sein du Parlement. Quant à la formation du cabinet, elle obéit à des critères de compétence ; et cela, afin de répondre au mieux aux attentes de la population. L'économie et les relations entre les deux rives du détroit de Taiwan En 1987, le montant des échanges commerciaux entre Taiwan, Hong Kong et le continent chinois s'élevait à 1,52 milliard US$. Il atteignait 115,86 milliards US$ en 2006, avec un excédent commercial de 62,5 milliards US$ en faveur de Taiwan. Sans cet excédent, le commerce extérieur de Taiwan serait déficitaire. Selon les sources gouvernementales, les investissements taiwanais en Chine se montent à 54,9 milliards US$, mais les évaluations étrangères les situent plutôt aux alentours de 280 milliards US$. Le développement économique des deux rives est donc bien l'épine dorsale de la croissance taiwanaise. Le Kuomintang estime que ce développement doit s'effectuer au bénéfice des deux parties, dans un esprit pragmatique et ouvert, sans oublier de placer au premier plan les intérêts de Taiwan et de sa population. Plus concrètement, nous envisageons les mesures suivantes : - Ouverture des communications : nous nous efforcerons d'établir rapidement des liaisons aériennes directes entre les deux rives du détroit pour que Taiwan devienne une plaque tournante entre l'Asie du Nord-Est et celle du Sud-Est. Sept aéroports pourront recevoir des vols en provenance ou à destination du continent chinois. Nous envisagerons de commencer par des vols affrétés le week-end, puis des vols affrétés permanents qui pourront, à terme, devenir de véritables vols réguliers. - Révision à la hausse de la part des investissements réalisés sur le continent chinois : la limite actuelle de 40%, appliquée uniformément à tous les secteurs, n'est pas juste et ne correspond pas aux besoins des industriels. Elle devra être élargie. Il est possible que des limites aux transferts de technologies viennent remplacer les limites financières actuelles. - Accélération de l'ouverture de Taiwan aux touristes chinois : des discussions doivent s'engager sans tarder. Si l'on se fixe, dans un premier temps, l'objectif de 3 000 visiteurs par jour, on peut atteindre 56 milliards NT$ (dollars taiwanais) de revenus sur l'année et créer 40 000 emplois. À plus long terme, avec 3 millions de visites dans l'année, on peut générer des recettes de 170 milliards NT$ et créer 120 000 emplois. - Mise en place d'un système visant à faire revenir à Taiwan les capitaux investis en Chine et à attirer les investissements. Les entrepreneurs taiwanais qui font des affaires en Chine éprouvent parfois des difficultés à trouver des sources de financement. Il faut les encourager à introduire leur capital en Bourse à Taiwan, rapatrier les industries, et relever le plafond des virements entre la Chine et Taiwan, limité aujourd'hui à 50 millions US$ par an. - Signature d'un accord portant sur la garantie des investissements, les taxes et les mouvements de capitaux entre les deux rives afin de protéger les droits des hommes d'affaires taiwanais. Il faut également signer un accord sur les taxes pour régler les problèmes d'imposition des Taiwanais en Chine et les encourager à rapatrier à Taiwan les bénéfices réalisés sur le continent. Au sujet de la politique étrangère Au cours des dix dernières années, la Chine populaire n'a cessé d'exercer sa pression sur Taiwan. C'est une difficulté à laquelle Taiwan doit faire face dans le développement de ses relations extérieures. La politique adoptée par le Parti démocrate progressiste pendant ses huit années d'exercice du pouvoir - politique de confrontation, voire de provocation - non seulement n'a en rien résolu les difficultés passées de Taiwan sur le plan international mais les a, au contraire, aggravées. Le Kuomintang veut tourner la page du Parti démocrate progressiste et mettre en oeuvre une « politique de débouché » afin que la République de Chine trouve sa place sur la scène internationale. Voici ce que nous entendons par « politique de débouché » : - Développer les relations bilatérales : avec ses partenaires diplomatiques, la République de Chine développera toutes sortes de partenariats mutuellement bénéfiques. En ce qui concerne les États-Unis, nous souhaitons qu'ils continuent d'appliquer le Taiwan Relations Act et les « six garanties ». Nous souhaitons aussi signer avec les Américains un Accord de libre-échange ou un Accord de coopération économique globale pour renforcer nos relations économiques bilatérales. Nous considérons que le Traité de coopération mutuelle et de sécurité nippo-américain contribue à garantir la paix en Asie de l'Est, et nous pensons que Taiwan devrait établir des alliances stratégiques avec des entreprises japonaises pour aborder ensemble le marché chinois. Nous voudrions également mettre en place une politique de bon voisinage avec les pays de l'Asie-Pacifique et signer des accords de libre-échange avec les pays de l'ASEAN pris séparément pour parvenir ainsi à une ASEAN+3+1 (1). En 2007, le commerce entre Taiwan et l'Europe a atteint 52,3 milliards US$, ce qui représente 11 % de notre commerce extérieur. Les échanges sont nombreux, dans les domaines culturel, scientifique, artistique ou universitaire. Sur ces bonnes bases, nous continuerons à approfondir nos relations avec l'Europe en adoptant une attitude pragmatique. Parallèlement au renforcement de nos relations bilatérales avec les pays européens, nous entendons également étoffer nos liens avec l'Union européenne. Nous nous efforcerons de faire en sorte que la Commission et le Parlement européens adoptent des mesures favorables à Taiwan. Nous faciliterons les investissements européens à Taiwan, tout en encourageant et en aidant les entrepreneurs taiwanais à investir et à commercer en Europe. Nous donnerons des bourses aux jeunes Taiwanais pour qu'ils soient plus nombreux à étudier en Europe et pour que de jeunes Européens viennent faire des études à Taiwan. Nous avons enfin l'intention de créer un Centre d'information sur l'Europe pour multiplier les occasions de contacts avec les bureaux de représentation des pays européens à Taiwan et leurs ressortissants. - Demander à intégrer les organisations internationales : réintégrer l'ONU est le souhait commun de toute la population de Taiwan, et nous nous y emploierons dans la mesure du possible. Nous souhaitons que le monde tienne compte du succès de l'économie et de la démocratie taiwanaises. Nous nous efforcerons aussi de revenir au sein d'organisations internationales comme la Banque mondiale, le FMI ou l'OMS. Tout en veillant à ce que notre dignité soit respectée, nous ferons preuve de souplesse quant aux appellations sous lesquelles nous pourrions rejoindre ces organisations, et espérons ainsi pouvoir occuper une place plus importante dans la communauté internationale. En guise de conclusion... Le Kuomintang aime Taiwan et se préoccupe du sort de Taiwan. Il s'engage à remettre Taiwan sur les rails du développement. En tant que président de la République élu, je sortirai mon pays du marasme dans lequel l'ont plongé les huit dernières années. Le problème, c'est que, sous le gouvernement du Parti démocrate progressiste, la démocratie n'a été que de façade ; ce n'était pas une véritable démocratie. La voix et les besoins de la plupart des Taiwanais ont été ignorés. Le gouvernement du Parti démocrate progressiste a laissé trop de place aux querelles idéologiques sans se préoccuper des aspirations de son peuple. Il faut en finir avec cette politique et éviter que les atouts de Taiwan ne s'épuisent dans des luttes intestines et des discussions stériles. Bref, je veux un Taiwan fort, uni à l'Asie-Pacifique et qui se déploie dans le monde entier. Je considère que Taiwan ne peut plus s'enliser dans des questions idéologiques. Par le passé, le Kuomintang et tous les Taiwanais ont traversé bien des épreuves pour parvenir à la prospérité. Mon parti se propose d'avancer courageusement vers l'avenir. Qu'il s'agisse des relations économiques entre les deux rives du détroit, de la coopération économique dans la zone Asie-Pacifique ou de son implication dans les questions internationales, je souhaite que la République de Chine inaugure une nouvelle ère de développement pour le plus grand bien de ses 23 millions de citoyens.
Notes :
(1) Outre les membres de l'ASEAN, cette formule désigne le Japon, la Chine et la Corée du Sud (+3), ainsi que Taiwan (+1).