Politique Internationale - La Revue n°119 - PRINTEMPS - 2008

sommaire du n° 119
TAIWAN-CHINE: PRIORITE AUX ECHANGES ECONOMIQUES
Article de Philippe CHEVALERIAS
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Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Taiwan dépendait encore du continent chinois pour plus des quatre cinquièmes de son commerce extérieur (1). Mais, après la fondation de la République populaire de Chine par Mao Zedong, en octobre 1949, et le départ de Chiang Kai-shek (2), en décembre 1949 (3), les échanges commerciaux entre les deux rives chutèrent de façon spectaculaire. La guerre civile qui opposait les forces nationalistes aux communistes s'étendit au détroit de Formose, rendant la traversée de ce dernier extrêmement dangereuse. Qui plus est, la loi martiale instaurée par le leader nationaliste sur l'île à partir de mai 1949 interdit tout contact avec l'« ennemi communiste », frappant de plein fouet le transport maritime entre Taiwan et le continent. Des navires de commerce furent mis à sac et de nombreuses boutiques installées sur le littoral firent faillite (4).Le détroit de Formose fermé au commerce Jusqu'au début des années 1950, un lien commercial fut maintenu par le biais de la contrebande. Profitant le plus souvent de la complicité des autorités locales, des navires taiwanais partaient pour le continent d'où ils rapportaient non seulement des articles de petite dimension facilement transportables, comme des produits alimentaires, des objets de porcelaine ou du papier, mais aussi des matériaux beaucoup plus lourds et plus volumineux comme du bois. Quant aux bateaux chinois, après un détour laissant croire qu'ils empruntaient une autre direction que celle de Taiwan, ils changeaient de cap pour finalement débarquer sur l'île où ils s'approvisionnaient en sucre, charbon ou médicaments occidentaux (5). Pourtant, même ce « commerce » de contrebande allait bientôt cesser à la suite d'une nouvelle montée des tensions. Le 3 septembre 1954, les forces communistes, appelant à la « libération » de Taiwan, bombardèrent une première fois l'île de Jinmen (6). Les États-Unis signèrent alors avec les autorités nationalistes un traité de défense destiné à prévenir toute attaque de grande envergure sur l'île (7). Cette précaution n'empêcha pas le gouvernement communiste de récidiver quatre ans plus tard, le 23 août 1958. Les bombardements, qui se prolongèrent quarante-quatre jours et firent quatre-vingts morts, conduisirent les Américains à envoyer des navires patrouiller dans le détroit. Mais, à partir du 25 octobre 1958, la République populaire de Chine adopta une nouvelle stratégie : Jinmen serait dorénavant visée un jour sur deux (8). Ces bombardements récurrents, qui allaient durer plus de vingt ans, portèrent un coup d'arrêt à toute forme de commerce entre Taiwan et la Chine dite « continentale ». Une reprise progressive des échanges Il fallut attendre le milieu des années 1970 pour assister à une recrudescence des activités de contrebande dans le détroit de Formose. Des bandes organisées originaires de Hong Kong, du Fujian, du Guangdong ou de Taiwan faisaient venir sur le continent des produits taiwanais. Ceux-ci transitaient par Hong Kong, puis Chaozhou ou Shantou dans le Guangdong, à moins qu'ils ne fussent directement acheminés jusqu'aux côtes du Fujian sur des embarcations armées (9). De son côté, en 1977, le gouvernement taiwanais autorisa l'importation, en provenance du continent chinois, de certaines herbes médicinales et de matières premières agricoles (10). À la fin des années 1970, alors que les bombardements sur Jinmen se poursuivaient à intervalles réguliers, la logique économique faisait donc une timide réapparition. Cette reprise des activités commerciales entre les deux rives - au demeurant très modestes, toujours interdites par Pékin et autorisées au compte-gouttes par Taipei - n'est sans doute pas sans lien avec la disparition (respectivement en 1975 et 1976) des deux ennemis historiques qu'étaient Mao Zedong et Chiang Kai-shek. Elle s'explique surtout par les opportunités qu'un quart de siècle de conflit d'abord militaire, puis politique, avait créées entre Taiwan et la Chine en termes de développement économique (11). Ce phénomène allait s'accélérer à partir des années 1980 après la mise en place, de chaque côté du détroit, de nouvelles réglementations en matière de commerce. La prise du pouvoir par Deng Xiaoping à la fin de l'année 1978 marqua le début d'une politique d'ouverture en République populaire de Chine, ainsi qu'un changement de stratégie des autorités chinoises vis-à-vis de Taiwan. D'abord, il fut mis un terme aux bombardements sur Jinmen. Ensuite, non seulement le commerce à travers le détroit fut légalisé par le gouvernement communiste, mais il fut même encouragé par des mesures incitatives (exonération de droits de douanes, etc.). C'est ainsi que la valeur des échanges commerciaux - transitant par Hong Kong - entre Taiwan et le continent chinois fut multipliée par sept entre 1979 (78 millions US$) et 1984 (553 millions US$) (12). L'année suivante, en juillet 1985, les autorités taiwanaises autorisèrent à leur tour le commerce à travers le détroit, sous réserve toutefois que les marchandises transitent par un territoire (Hong Kong, Macao) ou un pays tiers, et que les produits échangés ne nuisent ni à l'économie ni à la sécurité nationale de Taiwan (13). Cet assouplissement de la réglementation eut un effet stimulant sur les échanges, qui passèrent à 1,5 milliard US$ en 1987, soit trois fois plus qu'en 1984. L'embellie ne se limita pas au commerce. Il semble que, dès 1981, des Taiwanais aient investi sur le continent avec l'aide de parents installés sur place (14). Les statistiques officielles chinoises, quant à elles, font remonter la première entreprise à capitaux taiwanais implantée sur le territoire chinois - une bijouterie à Xiamen, dans le Fujian - au mois de mai 1983 (15). À la fin de 1987, quatre-vingts contrats avaient été signés par des entrepreneurs taiwanais de l'autre côté du détroit pour une valeur totale de 100 millions US$ (16). Il faut souligner que ces activités, encouragées par les autorités communistes, étaient considérées comme illégales par Taipei, de telle sorte que les Taiwanais opéraient à leurs risques et périls. Ainsi, en décembre 1985, un homme d'affaires de l'île fut condamné par la justice taiwanaise à douze ans de prison pour être entré clandestinement sur le continent et y avoir mené des activités commerciales (17). La logique des investissements taiwanais à l'étranger Malgré la reprise des échanges économiques entre les deux rives, les entrepreneurs taiwanais demeuraient à cette époque très peu nombreux sur le continent. Cette situation s'explique, bien sûr, par des facteurs politiques (la loi martiale était toujours en vigueur), mais peut-être plus encore par des facteurs économiques : l'économie taiwanaise n'était pas mûre pour l'investissement à l'étranger. Le gouvernement taiwanais se préoccupait davantage d'attirer les investisseurs étrangers afin d'assurer le développement économique de l'île que d'encourager les firmes de Taiwan à aller produire outre-mer. Depuis les années 1950, l'aide américaine aux autorités taiwanaises n'était pas seulement militaire, mais aussi financière : 100 millions US$ en moyenne par an entre 1950 et 1965, une somme destinée à satisfaire les besoins de l'investissement intérieur (18). À partir du milieu des années 1960, cette aide gouvernementale directe fut remplacée par les capitaux qu'apportaient des firmes - essentiellement américaines et japonaises - venues profiter des conditions préférentielles accordées par les autorités de l'île aux investisseurs étrangers dans le cadre d'une politique de promotion des exportations. De 1966 à 1979, selon les chiffres de la balance des paiements, les investissements directs étrangers à Taiwan s'élevèrent à 798 millions US$, tandis que les investissements directs taiwanais à l'étranger n'atteignirent que 28 millions US$. De 1980 à 1986, malgré une certaine progression, les investissements taiwanais à l'étranger ne représentaient encore qu'un quart des investissements étrangers à Taiwan : 370 millions US$ contre 1 437 millions US$ (19). La situation n'allait pas tarder à changer. Non seulement la politique de développement mise en place par le gouvernement permit à Taiwan de connaître pendant trente ans une croissance économique sans précédent (9,1% en moyenne annuelle entre 1952 et 1980) (20), mais elle aboutit également à l'accumulation d'une énorme réserve de devises. Celle-ci résultait à la fois d'un large excédent commercial - favorisé par la sous-évaluation de la monnaie taiwanaise (New Taiwan dollar / NT$) - et d'une forte épargne des ménages de l'île : les réserves de la Banque centrale de la République de Chine à Taiwan, qui ne représentaient que 2,2 milliards US$ en 1980, furent multipliées par dix en l'espace de cinq ans (22,6 milliards US$ en 1985), avant d'exploser en 1986 (46,3 milliards US$) et 1987 (76,7 milliards US$), soit une croissance de 239 % en deux ans (21). Cette évolution devait inévitablement conduire à une appréciation du NT$, dont la valeur reflétait de moins en moins les progrès technologiques de l'industrie manufacturière taiwanaise (22). Le gouvernement américain, mécontent de la persistance d'une balance commerciale déficitaire vis-à-vis de Taiwan (9,8 milliards US$ en 1984 ; 16 milliards US$ en 1987) (23), menaçait les autorités de l'île de prendre des mesures protectionnistes si celles-ci ne desserraient pas leur emprise sur le NT$. Finalement, en juillet 1987, Chiang Ching-kuo (Jiang Jingguo), fils et successeur de Chiang Kai-shek à la tête de la République de Chine à Taiwan, se résigna à relâcher les rênes sur les mouvements de capitaux. Le résultat ne se fit pas attendre. À la fin de l'année 1987, un dollar américain s'échangeait contre 28,6 NT$, un taux près de 25 % supérieur à celui de l'année précédente (35,5 NT$ en 1986). Cette hausse joua un rôle de catalyseur. Dans un contexte d'augmentation des coûts de production (salaires, immobilier, etc.), l'assouplissement de la réglementation sur les mouvements de capitaux, conjugué à l'augmentation du pouvoir d'achat de la monnaie taiwanaise vis-à-vis du billet vert, provoqua une vague d'investissements directs taiwanais à l'étranger : 704 millions US$ pour l'année 1987, puis de 4 à 7 milliards US$ par an sur la période 1988-1990 (24). Le continent chinois profita largement de cette manne. Un rapprochement économique entre les deux rives Jusqu'en 1987, les États-Unis et l'Asie du Sud-Est accueillaient ensemble plus des quatre cinquièmes (respectivement 62 % et 20 %) des capitaux investis par les entreprises taiwanaises à l'étranger (25). Ces investissements étaient surtout le fait de grandes firmes dont l'objectif consistait soit à protéger et à développer leurs marchés (secteur commercial aux États-Unis), soit à s'assurer un approvisionnement en matières premières (bois en Malaisie ; pâte à papier en Indonésie) (26). Mais les investissements taiwanais à l'étranger allaient bientôt changer de nature. En effet, en l'espace de trente ans, l'économie taiwanaise s'était profondément transformée. Tandis que, dans les années 1950, les produits alimentaires (sucre, riz, thé) dominaient largement les exportations de l'île (77 %) (27), en 1987, c'étaient désormais les machines et les appareils électriques (30%), le textile (17%) et le plastique (9%) qui occupaient la première place (28). À la fin des années 1980, le modèle de développement taiwanais - une restructuration progressive de l'économie favorisant une croissance tirée par les exportations - commença à montrer des signes d'essoufflement. La hausse du coût du travail à Taiwan, conjuguée à l'appréciation du NT$ vis-à-vis du dollar américain, avait entraîné une baisse de la compétitivité des produits taiwanais sur les marchés internationaux. Les hommes d'affaires taiwanais, majoritairement à la tête de petites et moyennes entreprises, furent contraints de relocaliser leurs activités à forte intensité de main-d'oeuvre dans les pays à plus bas revenus afin de réduire leurs coûts de production et de ne pas perdre leurs marchés d'exportation. Nombre d'entre eux jetèrent leur dévolu sur le continent chinois. Outre des raisons de proximité géographique et d'affinité culturelle, au moins deux autres facteurs poussèrent probablement les entrepreneurs taiwanais à investir de l'autre côté du détroit. Premièrement, en juillet 1988, Pékin leur accorda certains privilèges, en particulier la liberté d'investir dans tout secteur d'activité pourvu que leur projet fût conforme aux objectifs de développement économique et social du pays (29). Deuxièmement, à la suite de la répression du mouvement étudiant sur la place Tian'anmen en juin 1989 - laquelle conduisit les pays occidentaux à imposer des sanctions économiques à la Chine -, les investissements étrangers sur le continent chinois chutèrent brusquement, et de nombreux projets furent annulés. Après avoir observé une certaine prudence pendant trois mois, les investisseurs taiwanais en profitèrent pour « s'engouffrer » dans la brèche ouverte par les Occidentaux (30). Les conditions étaient d'autant plus favorables pour les entrepreneurs de l'île que le gouvernement taiwanais, en la personne de Chiang Ching-kuo, venait de lever un obstacle de taille aux échanges avec Pékin : il avait abrogé la loi martiale en vigueur depuis près de quarante ans (juillet 1987), donnant du même coup davantage de libertés (liberté politique, liberté de circulation) aux citoyens de l'île qui furent bientôt autorisés à rendre visite à leur famille restée sur le continent (novembre 1987). Sous l'action de ces stimuli économiques et politiques, les investissements taiwanais sur le continent chinois connurent une croissance remarquable : en 1988-1989, 987 contrats furent signés (contre 80 sur la période 1983-1987) pour un total de 956 millions US$ (contre 100 millions US$ sur la période 1983-1987) (31) - et cela, alors même que l'interdiction décrétée par Taipei n'avait toujours pas été levée ! Ce n'est qu'en octobre 1990 que les autorités de l'île autorisèrent enfin leurs citoyens à investir sur le continent, à condition toutefois que les capitaux transitent par un territoire ou par un pays tiers. En d'autres termes, il fallait préalablement créer une « société écran » ailleurs et investir en Chine sous le nom de cette société (32). À l'instar de la réglementation sur le commerce, ces investissements étaient cependant limités à des secteurs ne risquant pas de nuire à l'économie ou à la sécurité de Taiwan. Malgré ces restrictions, ils firent un nouveau bond en avant : le montant des projets déclarés auprès des autorités de l'île entre 1990 et 1992 atteignit environ 2,5 milliards US$. Les échanges commerciaux connurent une nouvelle progression. De nombreux entrepreneurs implantés sur l'autre rive importaient leurs matériaux et leurs équipements de Taiwan afin de maintenir le niveau de qualité de leurs produits fabriqués sur le continent, et qui étaient pour l'essentiel destinés à l'exportation. Ils agissaient souvent à la demande des donneurs d'ordres étrangers, des firmes japonaises ou américaines qui commercialisaient sous leur propre marque ces produits autrefois « made in Taiwan » et désormais « made by Taiwanese in China ». La valeur des échanges commerciaux entre les deux rives passa de 1,5 milliard US$ en 1987 à 5,2 milliards en 1990, puis à 15,1 milliards US$ en 1993. Une envolée des échanges à travers le détroit Au cours des années 1990, les échanges de part et d'autre du détroit ne cessèrent de s'amplifier. Les entrepreneurs de l'île sont vite devenus incontournables dans le domaine de l'informatique : en 1996, ils fabriquaient - à Taiwan même ou à l'étranger, et le plus souvent pour des marques étrangères - un tiers des notebooks et deux tiers des cartes mères utilisés dans le monde (33). Or, tout comme les secteurs traditionnels à forte intensité de main-d'oeuvre dans les années 1980 (vêtements, chaussures, appareils électroménagers, etc.) et pour les mêmes raisons de réduction des coûts, l'informatique taiwanaise commença elle aussi à se délocaliser. De peur de perdre des commandes, un grand nombre de sous-traitants accompagnèrent le mouvement, permettant ainsi aux entrepreneurs taiwanais de conserver leur principal atout : une organisation de la production très flexible et capable de s'adapter rapidement à l'évolution du marché. Dans le même temps, tenant compte des besoins des hommes d'affaires, les autorités de l'île élargirent progressivement les secteurs autorisés à l'investissement (34). Entre 1998 et 2000, près de la moitié (46,8 %) des investissements taiwanais en Chine continentale concernèrent l'électronique, contre un cinquième (20,5 %) entre 1995 et 1997 (35). Alors que, dans les années 1980, les investissements sur le continent étaient essentiellement l'oeuvre de petites et moyennes entreprises, à partir des années 1990 les grandes firmes taiwanaises traversèrent à leur tour le détroit. Peut-être furent-elles encouragées par le voyage que le vieux leader communiste Deng Xiaoping entreprit dans le sud de la Chine pour remettre le pays sur le chemin des réformes (1992), ou encore par le climat de détente résultant du premier contact semi-officiel - depuis 1949 - entre les gouvernements communiste et nationaliste (1993) (36). Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que ces grandes entreprises, un peu à l'étroit à Taiwan, voyaient dans l'immense marché chinois situé à leur porte de nouvelles opportunités d'expansion. De ce point de vue, le parcours du groupe agroalimentaire Ting Hsin (boissons, gâteaux, biscuits, huile, nouilles, etc.) est exemplaire. Arrivé sur le continent en 1989, il possédait déjà au milieu des années 1990 une vingtaine de filiales réparties dans onze provinces ou municipalités spéciales, et employait sur place plus de vingt mille ouvriers (dont environ trois cents cadres taiwanais) (37). En 1999, selon la presse de l'île, il détenait 35 % du marché chinois des nouilles instantanées (38). Les investisseurs taiwanais ne produisaient plus seulement pour exporter, mais également pour vendre sur le marché intérieur chinois (39). À l'évidence, le monde taiwanais des affaires voyait l'avenir des relations entre les deux rives avec un certain optimisme. Cette confiance était renforcée par la bonne volonté dont semblaient faire preuve les autorités chinoises qui mirent en place, en mars 1994, une nouvelle loi destinée à mieux protéger les entrepreneurs de l'île (40). Certains grands groupes, porteurs de projets d'investissement plus ambitieux, adoptaient une stratégie de long terme en réinvestissant sur place les profits réalisés afin d'accroître leur capacité productive. Les hommes d'affaires taiwanais commençaient aussi à s'enfoncer plus profondément à l'intérieur des terres. Alors que, dans les années 1980, ils avaient investi presque exclusivement dans le Fujian et le Guangdong, à partir des années 1990 ils avancèrent le long du littoral (Hainan, Zhejiang, Jiangsu, Shanghai, Shandong, Hebei, Liaoning, Pékin, Tianjin), ainsi que dans le bassin du Yangzi (Hubei, Sichuan, Henan, Hunan). Les investissements taiwanais sur le continent chinois firent un nouveau bond en avant : 14,7 milliards US$ de projets enregistrés par les autorités de l'île entre 1993 et 2000. Le commerce progressa, lui aussi, fortement. Tandis que l'on assistait à l'émergence d'un phénomène d'intégration verticale à travers le détroit au sein d'un même secteur d'activité (41), le gouvernement taiwanais élargit la liste des produits pouvant faire l'objet d'échanges commerciaux (importation, exportation) avec le continent (42) : ceux-ci s'élevèrent à 31,2 milliards US$ en 2000, soit un doublement par rapport à 1993 (15,1 milliards US$). Les années 2000 confirmèrent cette tendance. L'entrée de la République populaire de Chine (16 décembre 2001), puis de Taiwan (1er janvier 2002) (43) au sein de l'Organisation mondiale du commerce impliquait une libéralisation accrue de leurs échanges, ce dont Taipei prit acte : en juillet 2002, le président Chen Shui-bian autorisa les firmes de l'île à investir « directement » sur le continent chinois (44). Conséquence : entre 2001 et 2006, les projets d'investissement de l'autre côté du détroit déclarés auprès des autorités taiwanaises s'élevèrent à 37,8 milliards US$. Quant aux échanges commerciaux entre les deux rives, ils affichèrent un nouveau record en 2006 : 88,1 milliards US$ - trois fois plus qu'en 2000. Économie et politique Incontestablement, ces vingt dernières années ont été celles du rapprochement économique entre Taiwan et la Chine. Entre 1987 et 2006, selon les statistiques taiwanaises, 35 542 entreprises de l'île auraient investi 54,9 milliards US$ sur le continent - une sous-estimation de la réalité à en croire d'autres sources qui avancent le chiffre de 62 400 firmes pour 139,4 milliards US$ (45). Ce rapprochement s'est traduit par une dépendance économique croissante de l'île vis-à-vis du continent. En 2006, non seulement la Chine représentait près des deux tiers (63,9 %) des investissements taiwanais à l'étranger (46), mais elle était également le principal partenaire commercial de Taiwan (20,7 % du commerce extérieur taiwanais), son premier marché (28,3 % des exportations de l'île) et sa première source d'excédent commercial (+ 38,5 milliards US$). Si la situation a évolué de la sorte, malgré l'opposition politique qui demeure entre les deux rives du détroit, c'est parce que Taipei et Pékin ont donné la priorité aux échanges économiques. Mais leurs motivations sont un peu différentes. En assouplissant graduellement la réglementation sur les échanges avec la Chine, le gouvernement taiwanais répond avant tout aux attentes des entrepreneurs de l'île qui souhaitent disposer d'une plus grande liberté d'action sur le continent. Aux yeux des autorités chinoises, en revanche, le rapprochement économique entre les deux rives n'est qu'une étape dans un long processus dont l'aboutissement ne saurait être que l'union politique. Dès 1979, elles affirmaient que « le commerce avec Taiwan [avait] pour objet, en ralliant le monde de l'industrie et du commerce, de promouvoir l'union économique entre les deux rives et, ainsi, le retour de Taiwan au sein de la mère patrie » (47). L'envolée des échanges économiques à travers le détroit est-elle le prélude à une union économique et, à terme, à une union politique entre Taiwan et le continent chinois ? Rien n'est moins sûr. En effet, bien que ces échanges s'inscrivent dans un cadre politique très particulier, ils n'en répondent pas moins à une logique économique et, in fine, ce sont les conditions d'investissement sur le continent qui décideront de leur évolution future. Or, selon un responsable de l'Association des entrepreneurs taiwanais de la ville de Dongguan (Dongguan Taishang xiehui), celles-ci sont déjà en train de changer, d'autant qu'une nouvelle « Loi sur le contrat de travail » (Laodong hetong fa) destinée à mieux protéger les travailleurs chinois est entrée en vigueur le 1er janvier 2008. La pénurie de main-d'oeuvre (Guangdong, Jiangxi, Sichuan, etc.), la hausse des salaires, la diminution - voire la suppression - des exonérations de taxes à l'exportation sont autant de facteurs qui pourraient, à l'avenir, infléchir la courbe des investissements taiwanais en Chine (48). Par ailleurs, ce mouvement ne s'est absolument pas traduit par un rapprochement politique entre les deux rives, au grand dam du gouvernement chinois qui, avec la démocratisation du régime taiwanais depuis les années 1980, voit s'élargir le fossé séparant l'île du continent. En adoptant, en mars 2005, une « Loi anti-sécession » (fan fenlie guojia fa) qui pose le principe d'une intervention militaire contre Taiwan en cas de déclaration d'indépendance, Pékin semble reconnaître l'échec de sa stratégie qui vise à lier la politique et l'économie. Or, loin d'encourager un rapprochement politique, cette radicalisation du pouvoir communiste, plutôt mal perçue par la population taiwanaise, risque au contraire d'accroître la distance entre les deux rives. Pourtant, il est vrai aussi que le resserrement des liens économiques entre Taiwan et le continent a contribué, dans une certaine mesure, à réduire les tensions dans le détroit. Les autorités chinoises - le gouvernement central, et peut-être plus encore les gouvernements locaux - ont toujours cherché à rassurer les investisseurs taiwanais, grands pourvoyeurs de capitaux. Quant aux Taiwanais, conscients de l'importance du continent pour l'économie de l'île, ils souhaitent aujourd'hui plus que jamais un apaisement des relations entre les deux rives. D'où le soutien majoritaire de la population taiwanaise à un statu quo qui, s'il n'apporte pas de véritable solution au différend qui oppose Taipei à Pékin, présente néanmoins le mérite de ménager la chèvre - intérêt économique - et le chou - indépendance politique.
Notes :
(1) 94 % en 1946 ; 91 % en 1947 ; 86 % en 1948. Cf. Lin, Manhong, Si bai nian lai de liang'an fenhe-Yi ge jingmao shi de huigu (400 ans de séparation et d'union - Une rétrospective des relations économiques et commerciales entre Taiwan et le continent chinois), Taipei, Zili wanbao wenhua chuban bu, Taiwan lishi da xi, 1994, p. 41. (2) On écrit également « Tchang Kaï-chek » ou Jiang Jieshi. (3) À cette occasion, il transféra à Taiwan les institutions de la République de Chine fondée le 1er janvier 1912 par Sun Yat-sen (Sun Yixian). (4) Lin, Manhong, op. cit., p. 46. (5) Ibid. (6) Cette île, contrôlée à l'époque par les forces nationalistes, est située à moins de trois kilomètres des côtes chinoises. Les autorités taiwanaises exercent aujourd'hui leur souveraineté sur Taiwan, Penghu, Jinmen (Quemoy) et Mazu (Matsu). (7) Cependant, le gouvernement américain décida d'exclure de ce traité Jinmen et Mazu afin d'éviter autant que faire se peut d'avoir à intervenir militairement dans le détroit. Cf. Liao, Yifang, Tujie Taiwan shi (Histoire illustrée de Taiwan), Taipei, Yiboshi chuban she, Yice tongxiao, 2005, p. 207. (8) Yuanliu Taiwan guan, Taiwan shi xiao shidian (Petit dictionnaire chronologique de l'histoire de Taiwan), Taipei, Yuanliu chuban gongsi, Renshi Taiwan shidian xilie, 2002, p. 177. (9) Lin, Manhong, op. cit., p. 48. (10) Cf. La « Réglementation sur l'interdiction du commerce illégal de produits en provenance des régions contrôlées par les bandits » (Qudi fei wei wupin guanli banfa). (11) Mao Zedong échoua dans sa conquête de Taiwan, de même que Chiang Kai-shek dans sa reconquête du continent chinois, et le conflit militaire entre les deux rives se transforma peu à peu en conflit politique. (12) Sauf mention contraire, les statistiques sur le commerce et l'investissement citées dans cet article sont tirées de Liang'an jingji tongji yuebao (Cross-Strait Economic Statistics Monthly), Mainland Affairs Council, Taiwan (divers numéros). (13) Cf. Les « Trois principes de base pour le commerce indirect via Hongkong et Macao » (Dui Gang Ao diqu zhuankou maoyi san jiben yuanze). (14) Li, Fei, Haixia liang'an jingmao guanxi (Relations économiques et commerciales entre les deux rives), Beijing, Duiwai maoyi jiaoyu chuban she, 1994, p. 156. (15) Zhongguo Dalu, « Min Tai jingmao xiang quyu zhenghe fazhan » (Les relations économiques et commerciales entre le Fujian et Taiwan : vers une intégration régionale), Zhongguo Dalu, novembre 1994, p. 48-49. (16) Statistiques chinoises. Cf. Li, Fei, op. cit., p. 158. (17) Hsiao, Hsin-Huang Michael, So, Alvin Y., « Taiwan-Mainland Economic Nexus-Socio-Political Origins, State-Society Impacts and Future Prospects », Occasional Paper (Hongkong Institute of Asia Pacific Studies), n° 37, août 1994, p. 1. (18) Yang, Ya-hwei, « The Financial System and Financial Policy in Taiwan - Lesson for Developing Countries », Occasional Paper (Chung-Hua Institution for Economic Research), n° 9 410, décembre 1994, p. 3-5. (19) Zhonghua minguo tongji yuebao (Taiwan, Executive Yuan, Statistical Bureau), n° 109, janvier 1975 ; Balance of Payments ROC (Taiwan District, The Central Bank of China) (divers numéros). (20) Produit national brut (PNB). Cf. Taiwan Statistical Data Book (TSDB), 1996. (21) TSDB, 1996, op.cit. (22) Chang, Ching-huei, « The Limits of Statism in Taiwan : The Distorsions of Policies Ignoring Small Enterprise Dynamism », American Asian Review, vol. 14, n° 2, été 1996, p. 81. (23) TSDB, 1996, op. cit. (24) Zhonghua minguo tongji yuebao, janvier 1975, op. cit. ; Balance of Payments ROC (divers numéros), op.cit. (25) Statistiques taiwanaises - projets d'investissement (en valeur) déclarés auprès du ministère taiwanais des Affaires économiques (Ministry of Economic Affairs, MOEA) sur la période 1959-1987. Cf. Statistics on Overseas Chinese and Foreign Investment, Outward Investment, Mainland Investment (Taipei, MOEA, Investment Commission) (divers numéros). (26) Chen, Tain-jy, « Determinants of Taiwan's Direct Foreign Investments : The Case of a Newly Industrializing Country », Journal of Development Economics, 1992 (39), p. 399-401. (27) 1952-1958, cf. TSDB, 1988. (28) 1987, cf. TSDB, 1988. (29) Cf. les « Dispositions pour encourager les investissements des compatriotes de Taiwan » (Guanyu Taiwan tongbao touzi de guiding). (30) Par exemple, un entrepreneur taiwanais justifie sa décision d'investir à Tianjin juste après les événements de Tian'anmen en affirmant qu'on a toujours intérêt à négocier quand son interlocuteur est en position de faiblesse. Il précise qu'il a obtenu des conditions très favorables en raison du départ de bon nombre de firmes étrangères. Cf. He, Qing, « Taishang zai Tianjin chuangchu yi pian tian » (Les entreprises taiwanaises se ménagent un coin de ciel bleu à Tianjin), Zhongguo Dalu, septembre 1994, p. 59. (31) Statistiques chinoises. (32) Cf. la « Réglementation concernant la gestion des investissements indirects ou de la coopération technologique sur le continent » (Dui Dalu diqu congshi jianjie touzi huo jishu hezuo guanli banfa). (33) Wu, Rong-I, Tseng, Ming-Sheng, « The Development of the Information Industry in Taiwan », IDRI Occasional Paper, n° 7, novembre 1997, p. 7-8. (34) 40 secteurs étaient encore interdits en 1997, contre 312 en 1993, pour l'essentiel des produits de haute technologie (CD-ROM, équipements de communication sans fil, etc.). Cf. Chen, Deborah, « Off-Limits of Projects on Mainland Announced », Free China Journal, 11 juillet 1997, p. 3. (35) Statistiques taiwanaises - projets d'investissement (en valeur). Cf. Statistics on Overseas Chinese..., op. cit. (36) Ce contact eut lieu en avril 1993 à Singapour par l'intermédiaire de l'ARATS (Association for Relations Across the Taiwan Straits) - organisme chinois - et de la SEF (Straits Exchange Foundation) - organisme taiwanais. (37) Tianjin, Pékin, Hangzhou, Canton, Wuhan, Xi'an, Qinhuangdao, Jinan, Luoyang, Chongqing, Shenyang (informations recueillies par l'auteur auprès de Ting Hsin, Pékin, le 14 mars 1997). (38) Taiwan News, 25 mai 1999, p. 14. (39) Les premiers investisseurs de l'île exportaient la plupart des produits qu'ils fabriquaient sur le continent. De plus, pour éviter le problème du rapatriement des profits, ils traitaient les commandes et les factures au siège de l'entreprise à Taiwan. (40) Cf. la « Loi sur la protection des investissements des compatriotes de Taiwan » (Taiwan tongbao touzi baohu fa). En fait, cette loi, qui est censée remplacer les « dispositions » de juillet 1988, n'apporte rien de nouveau par rapport à ces dernières. (41) Par exemple, un entrepreneur fabrique sur le continent chinois un produit « semi-fini » qui sera ensuite exporté à Taiwan pour être intégré au produit final. (42) Cf. la « Réglementation concernant les conditions d'autorisation des échanges commerciaux entre les deux rives » (Taiwan diqu yu Dalu diqu maoyi xuke banfa), avril 1993 (amendée à plusieurs reprises au cours des années 1990). (43) Sous l'appellation de « Territoire douanier de Taiwan, Penghu, Jinmen et Mazu ». (44) En fait, les hommes d'affaires taiwanais conservent la possibilité d'investir « indirectement » s'ils le désirent, cela afin de mieux protéger leurs capitaux. Cf. Tien, Jiun-mei, « Policy Implication of Liberalizing Direct Investment in Mainland China », Liang'an jingmao yuekan (Straits Business Monthly), n° 128, août 2002, p. 3-7. (45) En fait, il est impossible d'avoir un chiffre fiable, c'est pourquoi il est préférable de s'en tenir aux tendances. Cf. Tien, Jiun-wei, op.cit. (46) Statistiques taiwanaises - projets d'investissement (en valeur). Cf. Statistics on Overseas Chinese..., op. cit. (47) Cf. la « Réglementation provisoire sur le développement du commerce avec Taiwan » (Guanyu kaizhan dui Taiwan maoyi de zanxing guiding), mai 1979. (48) Ouzhou ribao, 30 novembre 2007, p. 17.