Politique Internationale - La Revue n°97 - AUTOMNE - 2002

sommaire du n° 97
COLOMBIE: LA PRESIDENCE DE TOUS LES DANGERS ...
Article de Irene Jarry
Journaliste au Figaro. Auteur notamment de: Antinarcoticos, Michalon, 1998 - Cyclone de l’enfer, Car
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COLOMBIE: LA PRESIDENCE DE TOUS LES DANGERS ...

 

Rétablir l'ordre dans un pays gangrené par la violence, redresser l'économie, détruire les plantations qui produisent la quasi-totalité de la cocaïne mondiale et financent les groupes irréguliers, lutter contre la corruption: tels sont les principaux défis auxquels le président Alvaro Uribe Velez — comme ses prédécesseurs — se trouve confronté. La tâche est énorme, titanesque. Ces dernières années, la violence s'est accrue à une vitesse vertigineuse. Désormais, elle menace non seulement la Colombie mais, aussi, tous les pays voisins.

Le discours sécuritaire du nouveau chef de l'Etat a séduit une population décimée par 38 ans d'une guerre civile qui ne dit pas son nom. Massacrée par la guérilla des FARC (Fuerzas armadas revolucionarias de Colombia, Forces armées révolutionnaires de Colombie, 20000 membres, marxistes), de l'ELN (Ejército de liberación nacional, Armée de libération nationale, 4000 membres, guévariste) et par les paramilitaires (7000 membres), soumise aux exactions des bandes organisées et au bon vouloir des narcotrafiquants, la population veut tourner la page d'un conflit intérieur qui a fait plus de 200000 morts depuis 1964.

Les Colombiens ne se font pourtant pas d'illusions. Le prix de la paix sera élevé. Les déclarations des civils comme des militaires vont toutes dans ce sens: il faut absolument en finir avec les groupes armés, mais les affronter coûtera cher en vies humaines.

 

L'état d'exception

 

Alvaro Uribe a déjà montré sa détermination. Dans les heures qui ont suivi son investiture, le 7 août, sous une pluie de roquettes qui a fait 21 morts et une cinquantaine de blessés aux abords du palais présidentiel, où se trouvaient 600 invités — dont cinq chefs d'Etat latino-américains —, il a lancé une offensive contre les FARC en faisant bombarder sept campements de la guérilla. Dans la foulée, il a décrété l'état d'exception qui l'autorise à suspendre les lois «incompatibles» avec la situation du pays «en cas de grave altération de l'ordre public, susceptible d'attenter de façon imminente à la stabilité des institutions et à la sécurité de l'Etat».

De la droite à la gauche, toute la classe politique a appuyé la décision du président. D'une durée initiale de 90 jours, l'état d'exception peut être reconduit deux fois. Prévu par la Constitution de 1991, il a déjà été utilisé par César Gaviria et Ernesto Samper en 1992, 1994 et 1995 pour tenter de freiner l'escalade de la violence due aux rebelles et aux trafiquants de drogue.

Un impôt extraordinaire a également été mis en place, qui vise à collecter 778,5 millions de dollars. La ministre de la Défense, Marta Lucia Ramirez, a précisé que cet impôt servirait à la création de deux nouveaux bataillons d'élite mobiles composés de 3000 soldats ainsi qu'à embaucher 10000 policiers supplémentaires.

Sur sa lancée, Alvaro Uribe a nommé un nouveau chef de la police: le général Téodoro Campo Gomez. Agé de 58 ans, il avait activement participé à la campagne électorale du candidat Uribe. A la retraite depuis deux ans — après avoir occupé les postes de directeur de l'Ecole de police général Santander, de commandant de la police des provinces d'Antioquia et d'Atlantico, puis de la ville de Bogota, de directeur de la police antidrogue et des services secrets — le général Campo Gomez est considéré comme un homme intègre, strict, d'une franchise redoutable, qui préfère travailler dans l'ombre et loin des médias. Ses propositions pour lutter contre la guérilla avaient impressionné Alvaro Uribe. Il remplace le général Gilibert, fils du fondateur de la police colombienne, dont la dernière année d'administration a été entachée de soupçons de mauvaise gestion de la part de plusieurs de ses proches collaborateurs.

Enfin, le nouveau chef de l'Etat a présenté un projet de référendum destiné à fusionner la Chambre des représentants avec le Sénat, tout en ramenant le nombre de parlementaires de 268 à 150. Un nombre indéterminé de sièges serait accordé aux rebelles engagés dans un processus de paix, c'est-à-dire à l'ELN.

Parallèlement, Alvaro Uribe a annoncé la mise en place à Valledupar, au nord-est du pays, du premier réseau d'informateurs civils — l'objectif est d'en recruter un million dans tout le pays — appelés à renseigner l'armée et la police sur les agissements des rebelles et des paramilitaires présents dans leurs régions. Cette mesure très controversée rappelle la création par le gouvernement colombien, en 1994, des coopératives de sécurité privée en milieu rural, les Convivir (Communautés de vigilance et de sécurité rurales). Alvaro Uribe avait été l'un des plus ardents défenseurs de ce dispositif destiné à limiter les enlèvements, massacres et autres exactions commises par les forces irrégulières.

 

Le virage de Washington

 

Le nouveau président colombien a prévenu ses adversaires: «Si les groupes armés veulent la guerre, je serai implacable.» Dans cette perspective, il s'est assuré d'un soutien que Washington avait toujours refusé au président Pastrana. Pour la première fois depuis le lancement du Plan Colombie, signé en 2000, l'aide de Washington, augmentée de 1,3 à 2 milliards de dollars, n'est plus limitée à la lutte contre la drogue. Elle pourra être utilisée pour combattre la guérilla et les milices d'extrême droite. Au total, pas moins de 79 hélicoptères et 800 conseillers américains, dont 500 militaires et 300 civils, viendront appuyer l'action du gouvernement. Cette décision historique a été prise par le Congrès américain à la veille de l'arrivée au pouvoir du président Uribe. D'après le secrétaire d'Etat Colin Powell, elle se fonde «sur une évaluation précise et complète de la situation colombienne». Elle ne s'étend toutefois pas à l'envoi de troupes sur le terrain.

Reste que le virage de Washington est total. Il trouve son origine dans les attentats du 11 septembre 2001, mais aussi dans l'échec du Plan Colombie.

Les FARC, l'ELN et les paramilitaires figurent sur la liste des 28 organisations que les Etats-Unis se sont engagés à combattre dans le cadre de leur lutte globale contre le terrorisme. D'autre part, deux ans après sa signature par Bill Clinton et Andrès Pastrana, le Plan Colombie ne satisfait plus ni les Américains ni les Colombiens. La destruction des plantations de coca par aspersion d'herbicide dans un pays qui est le premier producteur mondial de cocaïne, avec près de 600 tonnes par an, est un échec cuisant. Les opérations se multiplient, mais les cultures ne cessent de s'étendre. Elles seraient même passées de 120000 hectares en 2000 à 160000 hectares en 2002. Or les trois quarts de la drogue produite en Colombie vont directement alimenter le marché nord-américain, faisant près de 50000 morts chaque année.

L'aide américaine a déjà eu un effet bénéfique. Elle a fourni du matériel (hélicoptères, radars, systèmes d'écoute), entraîné les hommes, formé des bataillons et renforcé les bases de la police antidrogue. Elle a redonné le moral aux troupes colombiennes, qui ont considérablement renforcé leur puissance et dont les effectifs ont doublé en moins de deux ans, pour atteindre 55000 hommes.

 

Le pétrole au coeur de la guerre civile

 

Cette aide n'est pas désintéressée. Washington a besoin de pouvoir compter sur une armée forte pour protéger ses intérêts en Colombie. En tête de ses priorités: le pétrole. Avec une production de 700000 barils par jour, la Colombie, qui n'est pas membre de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), est le 7e fournisseur d'or noir des Etats-Unis. Or les infrastructures pétrolières, et notamment l'oléoduc de Cano Limon (le plus important du pays avec près de 772 kilomètres s'étendant d'Arauca à Covenas), sont systématiquement prises pour cibles par la guérilla. Le seul oléoduc de Cano Limon a fait l'objet de 170 attentats à la bombe pendant l'année 2001. Ces attaques ont entraîné un manque à gagner de 445 millions de dollars et frappé en priorité la société américaine Occidental Petroleum, dite «Oxy», déclarée «objectif militaire» par les rebelles et déjà en conflit avec les Indiens U'Was, qui lui reprochent d'effectuer des forages sur leurs terres ancestrales.

Ces attaques sont le fait des FARC, mais aussi de l'ELN, qui exige la nationalisation totale du pétrole, première source de devises de la Colombie, et s'oppose aux partenariats conclus par l'entreprise d'Etat Ecopétrol avec plusieurs multinationales, dont Occidental Petroleum.

Sous la menace constante d'enlèvements, de dynamitages, d'attaques, d'assassinats et d'incendies; obligées de payer des frais de surveillance exorbitants; contraintes d'acquitter l'impôt révolutionnaire et de verser des rançons aux divers mouvements rebelles — ce qu'aucune d'entre elles ne reconnaît officiellement —, les compagnies pétrolières étrangères diminuent leurs investissements ou quittent purement et simplement le pays.

Les pertes sont également lourdes pour les provinces traversées par l'oléoduc. L'Arauca, appelé il y a encore dix ans l'«Arauca Saoudite» en raison de l'opulence qu'elle tirait des retombées pétrolières, est au bord de la faillite. «Les attaques contre l'oléoduc aggravent la crise économique nationale et mènent l'Arauca à la ruine, déplore le gouverneur Federico Gallardo. Nous sommes obligés de couper les budgets des programmes sociaux, de santé et d'éducation. Si rien ne change, nous fermerons les écoles faute de pouvoir payer les salaires des instituteurs.»

Quatre autres régions traversées par l'oléoduc de Cano Limon et vivant en grande partie du pétrole — la Boyaca, le Norte de Santander, le Madgalena et le Sucre — se retrouvent dans la même situation. Aux drames humains et à la catastrophe économique s'ajoute un désastre écologique, puisque chaque attentat a pour conséquence le déversement de milliers de litres de pétrole sur les quelque 6000 hectares et 2500 kilomètres de fleuves et de rivières qui bordent le pipeline.

 

Le spectre d'une contamination régionale

 

Autre menace posée par la violence colombienne: celle d'une contamination régionale. Bolivie, Equateur, Pérou, Venezuela ... Tous les pays andins sont concernés, ainsi que le Panama et le Brésil.

La Bolivie n'a pas de frontière avec la Colombie. Elle est donc à l'abri d'une invasion de guérilleros à la recherche de bases de repli. Mais elle est touchée par le biais de la drogue, les cultures éradiquées en Colombie renaissant le plus souvent dans les pays voisins. Or la Bolivie, dont une grande partie de la population ne survit que grâce à la culture de la coca, a vu récemment sa production augmenter. Par ailleurs, les «cocaleros» du pays, farouchement opposés à la politique antidrogue des Etats-Unis, sont toujours prêts à se soulever contre leur gouvernement lorsque celui-ci applique les consignes de destruction de Washington.

Le même problème se pose au Pérou et en Equateur, avec le risque supplémentaire de voir la guérilla s'installer sur leur territoire. Séparés de la Colombie par le fleuve Putumayo, ces deux pays sont régulièrement visités par les membres des FARC, qui viennent se reposer, se faire soigner, installer des cultures illicites dans ces territoires amazoniens impossibles à surveiller dans leur totalité. La zone frontalière est également utilisée pour faire entrer en Colombie des armes de contrebande et des précurseurs chimiques nécessaires à l'élaboration de la cocaïne . De nombreux commerçants péruviens et équatoriens de la région sont soumis à l'impôt révolutionnaire. Par ailleurs, des membres des FARC ont été directement impliqués dans la vague d'attaques de banques qu'a connue récemment l'Equateur.

Ces tensions ajoutent encore un peu plus à l'instabilité de ces deux pays. En Equateur, le président Noboa a réussi à ramener un certain calme, mais il termine son mandat à la fin de l'année. Au Pérou, le président Toledo qui a pris l'an dernier la difficile succession d'Alberto Fujimori, est confronté à un mécontentement profond venu de la classe même qui l'a élu, la plus pauvre, lasse d'attendre des améliorations qui n'arrivent jamais.

Dans ce contexte difficile, les deux chefs de l'Etat redoutent des troubles venus de l'extérieur. «Nous ne permettrons pas que nos frontières soient violées par qui que ce soit. L'Equateur a renforcé la sécurité au nord en envoyant des effectifs supplémentaires. Si les FARC décident de venir dans notre pays, elles seront chassées avec énergie», affirme le président Noboa. Même détermination chez le président Toledo, dont le pays partage 1500 kilomètres de frontières avec la Colombie: «Mon gouvernement n'accordera pas un centimètre carré du sol péruvien aux guérilleros pour leur permettre de respirer. Que cela soit bien clair.» Une nouvelle fois, Washington est venu à la rescousse. Au Pérou, les Etats-Unis ont décidé de reprendre les vols de surveillance antidrogue, suspendus après qu'un avion de tourisme eut été abattu par erreur l'année dernière. En Equateur, l'administration américaine vient d'agrandir la base de Manta, qui prend le relais des bases de Panama pour lutter contre le trafic dans la région.

La situation est encore plus tendue au Panama, où la province du Darien est envahie par des guérilleros des FARC que pourchassent des paramilitaires. Les combats sont fréquents et des villages entiers se vident de leur population. Le Panama n'a plus d'armée depuis que les Américains ont démantelé les forces du général Noriega, en 1989. Il dispose d'une simple police, dotée de seulement 12000 hommes. Ce pays constitue donc une position de repli idéale pour les rebelles qui ont installé de petits hôpitaux de campagne et des bases d'entraînement dans la forêt tropicale. Il sert aussi de zone de transit pour le trafic d'armes à destination des FARC et des paramilitaires colombiens.

Le Brésil, pour sa part, a renforcé ses 1600 kilomètres de frontières avec la Colombie afin de se prémunir, lui aussi, contre de possibles incursions rebelles. Mais le chef de la sécurité de la présidence de la République est optimiste. «Il s'agit de mesures préventives, a expliqué le général Alberto Cardoso. Il est peu probable que les guérilleros colombiens se réfugient au Brésil dont ils redoutent l'armée. Il est également très peu probable d'assister au transfert en Amazonie brésilienne des plantations de coca car il a déjà été prouvé que le sol, trop acide, ne s'y prête pas.» La guérilla colombienne pourrait cependant être tentée d'y installer ses laboratoires de préparation de cocaïne, qui sont déjà nombreux dans le sud du Brésil.

Reste un gros point noir: le Venezuela, doté de 2200 kilomètres de frontières avec la Colombie et d'un président imprévisible, Hugo Chavez, dont la position vis-à-vis des FARC est pour le moins ambiguë. Son intention plusieurs fois réitérée de rencontrer les FARC a été considérée comme une ingérence dans les affaires intérieures colombiennes par Bogota qui redoute la formation d'un «axe anti-américain» entre les FARC, Hugo Chavez et son allié Fidel Castro.

Le président vénézuélien affirme régulièrement qu'aucun rebelle ne se trouve sur le sol de son pays, mais il a été démenti en avril dernier lorsque trois journalistes du quotidien colombien El Tiempo sont entrés au Venezuela et ont trouvé ce qu'ils y cherchaient: des guérilleros des FARC fortement armés et installés dans des campements camouflés. Cette découverte recoupait les déclarations de commerçants et agriculteurs vénézuéliens habitant dans les villages de Rio de Oro, Cano Blanco et Tres Bocas, qui affirmaient faire l'objet de menaces et d'extorsions de la part des rebelles colombiens installés dans la région. Informé, le gouvernement d'Hugo Chavez a refusé d'ouvrir une enquête.

Menace sur la sécurité, les investissements étrangers et la stabilité régionale ... Pour toutes ces raisons, Alvaro Uribe a engagé une lutte sans merci contre les groupes armés. Il n'en reste pas moins ouvert au dialogue. «Si les groupes armés veulent la paix, a-t-il déclaré, je la ferai.» Même s'il ne se fait guère d'illusions sur les chances d'une paix négociée, il s'est entretenu dès son arrivée au pouvoir avec le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan. Il lui a demandé d'envoyer un représentant conduire une mission de bons offices auprès de la guérilla et des paramilitaires pour obtenir un accord de cessez-le-feu. L'ONU a immédiatement accepté. C'était l'occasion de relancer le processus de paix gelé depuis la rupture, le 20 février dernier, des pourparlers que le président Andrès Pastrana avait entamés avec les FARC trois ans auparavant. Cette chance n'a pas été saisie par la guérilla, qui a rejeté toute possibilité de médiation de l'ONU et émis des doutes quant à la valeur de son action dans le conflit israélo-palestinien.

 

L'ELN tenté par la paix

 

Qui sont donc ces guérilleros qui font trembler le continent sud-américain?

Avec ses quelque 4000 combattants, l'ELN ne représente pas le danger le plus important aux yeux du gouvernement colombien. Cette «Armée de libération nationale», qui se réfère aux idées révolutionnaires de «Che» Guevara, a été créée en 1964 par trois étudiants: Victor Medina et les frères Fabio et Manuel Vasquez Castano. Dépendant de Cuba qui lui envoie de loin en loin un peu d'aide, le mouvement a reçu en 1965 une recrue de poids, le père Camillo Torres.

C'est à la faculté de droit de Bogota que ce fils d'un médecin de renom et d'une femme de la haute bourgeoisie, surnommée «la duchesse», réalise l'énorme injustice de la société colombienne. Il rompt ses fiançailles et entre dans les ordres. Les sermons de ce jeune prêtre, aussi éloquent que séduisant, charment ses ouailles de la cathédrale de Bogota. Mais son ton se durcit peu à peu et les bonnes familles qui se partagent les richesses du pays protestent. L'Eglise cède et lui retire sa chaire de sociologie à l'Université. Il décide alors de redevenir laïque, écrit un brûlot — intitulé Front Uni —, prononce des discours virulents, déchaîne les foules, les passions et les bagarres. Les FARC le pressent de les rejoindre. Mais Camillo Torres préfère se tourner vers l'ELN et s'en va prêcher la révolte dans les campagnes. L'aventure ne dure qu'un an. En février 1966, il est abattu par l'armée. L'image forte de ce martyr et symbole ne parvient toutefois pas à maintenir la cohésion du mouvement qui se fissure et se scinde. Ses principaux chefs sont tués lors d'un combat avec l'armée en 1970. Les guévaristes sont décapités.

Il faut attendre près d'une décennie avant qu'un autre prêtre, l'Espagnol Manuel Perez, ne relance l'ELN. Entré à l'âge de dix ans au séminaire de Teruel, ordonné en 1966, il part d'abord en République dominicaine puis en Colombie où il travaille comme docker dans le port de Carthagène, d'où son action sociale lui vaut d'être expulsé en 1968, à la demande de l'évêque de la ville. Le «curé Perez» rejoint alors l'Espagne d'où il maintient le contact avec la guérilla colombienne avant de retourner clandestinement dans le pays en 1969, date à laquelle il intègre les rangs de l'ELN. En 1978, il prend la tête du mouvement qui démontre sa capacité à saboter l'économie locale, en prenant régulièrement pour cibles les infrastructures pétrolières et en enlevant les représentants des multinationales. Pour l'ELN, l'idéologie est restée le moteur principal de la lutte. «A nos yeux, la paix et l'amour sont les valeurs fondamentales de la société. Mais les événements nous ont contraints à mener une guerre de libération.» C'est ce qu'a répété Manuel Perez jusqu'à sa mort des suites d'une hépatite chronique dans un campement installé au sommet des montagnes de la province de Santander, où le mouvement avait été fondé.

Le nouveau chef de l'ELN, Nicolas «Gabino» Rodriguez s'efforce, depuis, d'éviter une division de la guérilla dont plusieurs fronts sont tentés de faire sécession et s'opposent aux négociations de paix entamées avec le gouvernement. Après avoir annoncé un cessez-le-feu imminent, l'ELN est revenue sur sa position et exige désormais de bénéficier d'une zone démilitarisée semblable à celle dont les FARC ont disposé entre 1999 et 2002. Mais des rencontres discrètes ont lieu régulièrement entre les représentants du mouvement et ceux du gouvernement, le plus souvent à Cuba, et les autorités colombiennes n'écartent pas la possibilité de voir l'ELN déposer les armes et s'intégrer à la vie politique.

 

La dérive des FARC

 

L'ennemi principal et redoutable du gouvernement d'Alvaro Uribe, ce sont les FARC, issues d'une guerre civile larvée qui a commencé en 1948 avec l'assassinat du libéral de gauche Jorge Gaitan. Nées officiellement en 1964, les FARC, qui furent d'abord un mouvement paysan, veulent «prendre le pouvoir pour instaurer un socialisme basé sur la justice sociale. Abattre le système en place pour établir l'idéal maoïste».

Le fondateur du mouvement, Pedro Antonio Marin, a changé de nom depuis pour prendre celui d'un ancien dirigeant syndical assassiné, Manuel Marulanda. A 72 ans, devenu le plus vieux guérillero du monde, il est toujours à la tête de son groupe. Près de quarante années de combats contre l'Etat colombien ont fait de ce fils de paysan partisan d'une guérilla plus rurale qu'urbaine une véritable idole révérée par ses hommes qui l'ont surnommé «celui dont la parole est d'or». Sa proverbiale adresse au tir — contestée par ses ennemis — lui a valu le nom de guerre de «Tirofijo» («celui qui fait mouche»).

Il est entré dans la clandestinité très jeune, après avoir vu mourir plusieurs de ses oncles dans des combats contre les autorités. Au départ, il a formé un petit groupe de défense des paysans avec 14 de ses cousins. Aujourd'hui, il dispose de 20000 hommes armés et entraînés, capables d'affronter les forces régulières et les paramilitaires d'extrême droite lancés à la poursuite de la plus ancienne guérilla d'Amérique latine.

Depuis sa naissance, l'«Armée du peuple», comme l'appellent ses combattants, a beaucoup changé. Elle multiplie les massacres et les assassinats, sème la terreur dans cette population qu'elle prétend défendre. Elle n'a plus rien d'un mouvement romantique. L'image du «Robin des Bois» a été supplantée par celle de l'assassin. Policiers, militaires, ainsi que leurs familles, leurs amis, leurs domiciles et leurs lieux de travail, ont été déclarés «objectifs militaires». De nombreuses jeunes filles auraient été tuées pour avoir eu le seul tort de se fiancer à un policier. Toute personne soupçonnée d'apporter son soutien aux forces régulières ou aux paramilitaires est exécutée. Des villages entiers sont rasés, les habitants en fuite ne savent pas où se réfugier. L'année dernière, près de 342000 personnes ont été contraintes de quitter leur domicile à cause du conflit. Le directeur du Conseil des droits de l'homme et des déplacements (Codhes), Jorge Rojas, estime que le nombre total de personnes déplacées en Colombie depuis 1985 se monte à 2438248.

Les motivations des FARC sont éclatées, comme les «fronts» qui la composent. Au sein de chacun de ces fronts, les tenants de la négociation sont soumis aux pressions de «faucons» farouchement opposés à tout cessez-le-feu. Ils doivent aussi composer avec une camarilla de petits chefs attirés par l'argent facile tiré du trafic de drogue ou des enlèvements bien plus que par la doctrine révolutionnaire. Les partisans de la ligne politique ont tenté de se faire entendre en mai 2000, avec la création du Mouvement bolivarien pour une nouvelle Colombie (Movimiento bolivariano por la nueva Colombia, MBNC). Fusil d'assaut et lance-grenades à la main, 5000 guérilleros avaient paradé dans la zone démilitarisée, en présence de six des sept commandants en chef du mouvement, dont le fondateur Manuel Marulanda qui déclarait alors: «Notre mouvement restera clandestin jusqu'à ce que de nouvelles conditions politiques nous permettent d'agir avec les mêmes garanties que les partis traditionnels, d'élire les authentiques représentants du peuple au cours d'assemblées populaires organisées dans les villes et les campagnes.»

L'idéologue des FARC, Alfonso Cano, précisait que le MBNC pourrait être intégré par des civils, sous couvert d'anonymat. Précaution utile. En 1984, lors d'une précédente tentative de paix sous la présidence de Belisario Betancour, les FARC avaient déjà créé un parti, l'Union patriotique (Union patriotica, UP), dont plusieurs membres avaient été élus pendant les élections municipales de 1988. Mais le parti avait été dissous après la mort de 3500 de ses membres — dont deux candidats à la présidence de la République —, tous abattus par les milices d'extrême droite.

La naissance du MBNC aurait pu être considérée comme un premier pas vers la paix, si le chef militaire des FARC, Jorge «mono Jojoy» Briceno, n'avait pas déclaré dans un appel destiné à tous les combattants et diffusé sur la radio des rebelles: «Notre parti communiste clandestin se chargera de propager la révolution, c'est un parti pour la guerre qui participera à toutes les luttes existant en Colombie ... Nous devons enrôler de plus en plus de combattants pour mener une attaque de grande envergure afin d'en finir avec l'oligarchie de ce pays ... Il faut multiplier les enlèvements, intensifier les attaques contre toutes les infrastructures.»

 

Un Etat dans l'Etat

 

En 38 ans, les FARC sont devenues un Etat dans l'Etat. «Ce que nous voulons, c'est gouverner. Le but de la lutte des FARC, c'est de diriger ce pays, d'en faire un nouvel Etat qui garantisse les droits de la population» a récemment déclaré le porte-parole de la guérilla, Raul Reyes. En attendant, les FARC font régner leur loi dans une large partie du pays, que les gouvernements précédents leur ont abandonnée. L'effort de modernisation de la Colombie a surtout bénéficié aux grandes villes. Il a laissé de côté les zones rurales où la guérilla a pu s'installer, en prenant le contrôle des mairies, des écoles ou des hôpitaux. Les paysans et les élus locaux qui se sont opposés à la mainmise des rebelles ont été tués. La police a dû se retirer de nombreux villages. L'armée, longtemps mal préparée et sous-équipée, n'a pas pu faire face.

La guérilla a mis à profit les trois années de négociations de paix avec le gouvernement d'Andrès Pastrana pour renforcer son équipement et ses effectifs. Les moyens financiers ne lui manquent pas. Trafic de drogue, d'or et de carburant, rançons, impôt révolutionnaire: la Banque mondiale et la police colombienne estiment que les FARC récoltent chaque jour plus de 1,5 million de dollars. Placés en Colombie et surtout à l'étranger, ces fonds permettent aux rebelles de disposer d'un considérable pouvoir de destruction et assurent un train de vie confortable aux chefs, dont les familles résident le plus souvent en dehors du pays, à l'abri de la violence.

D'après le Département administratif de sécurité (DAS), les services de renseignements colombiens, les FARC contrôlent près de 80% de l'exploitation de l'or et du platine du pays, soit directement, soit en rackettant les compagnies exploitantes. L'extraction se fait à l'aide de dragues flottantes installées sur les rivières de la forêt amazonienne et les hommes du DAS, se faisant passer pour des touristes, ont pu constater un niveau alarmant de pollution par le mercure utilisé pour séparer l'or du sable. «Dans les zones tenues par la guérilla, nous avons vu des poissons contaminés et des enfants nés avec des malformations, expliquent-ils. Nous avons également pu voir une population indigène réduite à l'esclavage, des gamines prostituées et un alcoolisme galopant.» Le mythe du guérillero «protecteur» de la population a vécu. On en est tout aussi éloigné avec ce qui est devenu la principale source de revenus des FARC: la drogue.

 


La drogue, l'impôt révolutionnaire et l'enlèvement

 

Pendant longtemps, la guérilla a nié sa participation au trafic, alors même que ses plantations et ses laboratoires clandestins étaient détruits par la police antidrogue. Mais les trois régions les plus productrices de coca — le Putumayo, le Caqueta et le Guaviaré — ont été mises en coupe réglée par les FARC. Celles-ci tirent 75% de leurs revenus de ces cultures ainsi que de la taxe qu'elles prélèvent sur l'activité des cartels, qui lui versent un pourcentage de la récolte, de la transformation et de l'expédition de la drogue.

L'impôt révolutionnaire est également très rentable. En mars 2000, les FARC ont édicté la «loi 002» qui soumet à «un impôt pour la paix» d'un montant de 5 à 10% de son capital «toute personne physique ou morale disposant d'un patrimoine supérieur à un million de dollars». Touchant les grandes et moyennes entreprises ainsi que les éleveurs, cette «loi» n'est pas réservée aux nationaux, mais inclut les entreprises étrangères.

Enfin, les prises d'otages contre rançons, pudiquement appelées par les FARC «rétentions de personnes à des fins économiques», constituent un autre apport important aux finances des rebelles. Les enlèvements peuvent être sélectifs — hommes d'affaires, employés de multinationales, gros propriétaires terriens, commerçants — ou résultent d'une «pêche miraculeuse» effectuée par un détachement de la guérilla au détour d'une route. Tout un groupe peut alors être capturé par les rebelles qui pratiquent ensuite un «tri» à l'issue duquel ils relâchent les moins solvables. Sur les 2800 personnes — dont 49 étrangers — enlevées en Colombie en 2001, plus des deux tiers l'ont été par les FARC. Encore s'agit-il de chiffres approximatifs, car les familles renoncent souvent à dénoncer un rapt de crainte que des représailles soient exercées sur l'otage. On peut les comprendre. Les tractations s'achèvent parfois dans l'horreur. Au début de l'année, à Medellin — deuxième ville du pays noyautée par des groupuscules particulièrement actifs des FARC — la police a retrouvé le corps d'une jeune femme dont la famille venait, pour la troisième fois, de verser la rançon.

Tous les enlèvements ne font pas l'objet de tractations financières. Les hommes politiques, les policiers et les militaires sont transférés dans des camps de prisonniers situés en pleine forêt tropicale et utilisés pour faire pression sur le gouvernement en vue d'un échange avec des guérilleros emprisonnés. Actuellement, cinq membres du Congrès, deux anciens ministres et un gouverneur de la province d'Antioquia sont ainsi détenus par les FARC. Au nombre de ces otages, Ingrid Betancourt, ancienne sénatrice et candidate à l'élection présidentielle, enlevée en compagnie de sa directrice de campagne Clara Rojas, le 23 février dernier. Les deux femmes ont voulu se rendre dans l'enclave rebelle du Caguan, en dépit des mises en garde des autorités. Agée de 40 ans, Ingrid Betancourt possède la double nationalité colombienne et française. Pâle, amaigrie, l'air las, elle est apparue fin juillet sur une cassette vidéo réalisée par les rebelles et diffusée sur une chaîne de télévision nationale. «Ce que je n'accepte pas, en tant que Colombienne, c'est l'abandon du pays, l'abandon par le gouvernement, explique-t-elle. Comment expliquer que, depuis cinq ans, 50 officiers de la police et de l'armée pourrissent dans la jungle, comme nous?» La guérilla a donné un an aux autorités pour libérer les commandants rebelles emprisonnés en échange de la libération d'Ingrid Betancourt, sans préciser ce qu'il adviendrait d'elle si leur revendication n'était pas entendue. L'issue de cette affaire paraît d'autant plus sombre que le vice-président Francisco Santos vient d'affirmer: «Un échange de prisonniers doit faire partie d'un processus. Sans arrêt des combats, un échange ne pourrait que provoquer beaucoup d'autres enlèvements.»

Les multiples activités illégales des FARC ainsi que la recrudescence de leurs actions armées ont poussé l'administration américaine à les faire figurer sur sa liste des organisations terroristes, aux côtés de l'ELN et des paramilitaires. L'Union européenne les a même incluses sur sa propre liste en juin dernier. Bref, on se retrouvait à des années-lumière de l'idylle de février 2000, lorsqu'une délégation des FARC s'était rendue dans plusieurs pays d'Europe — aux frais des contribuables colombiens — pour exposer les motifs de leur lutte et étudier à Stockholm «l'histoire de la croissance suédoise»!

 

L'échec du processus de paix Pastrana

 

L'ancien président Andrès Pastrana a mis du temps à prendre la mesure de l'intransigeance et de la duplicité de cette guérilla redoutable. Il a sans cesse cherché à composer avec elle. Il lui a consenti des concessions unilatérales, persuadé qu'il allait pouvoir réaliser la promesse électorale qui lui tenait le plus à coeur: signer la paix. Avant même son arrivée au pouvoir, il était déjà une sorte d'otage politique aux mains des dirigeants des FARC, qui le connaissaient bien et savaient qu'ils pourraient obtenir beaucoup de cet homme affable et jovial, un peu trop sincère pour éventer les mensonges éhontés et les ruses de ses adversaires. En juin 1998, à la veille de l'élection présidentielle, les FARC avaient choisi leur candidat et le faisaient savoir: c'était Andrès Pastrana, le champion du processus de paix. Manuel Marulanda était allé jusqu'à le recevoir dans son repaire de la forêt amazonienne, ce qui constituait une initiative prometteuse de réconciliation. La manoeuvre des FARC, ajoutée au fait qu'Andrès Pastrana était bien considéré à Washington et soutenu par les milieux d'affaires, lui ont conféré l'image d'un homme providentiel aux yeux des Colombiens. Et il a été élu haut la main.

Les déconvenues ont rapidement suivi. Marulanda n'est pas venu, en janvier 1999, à la première table des négociations, installée au sud du pays, en pleine forêt tropicale, dans la zone démilitarisée de 42000 kilomètres carrés — la superficie de la Suisse — accordée aux rebelles pour servir de «laboratoire de paix». Le président Pastrana a attendu le chef historique des FARC pendant plus de deux heures, en vain, sous les objectifs des cameramen de la guérilla et des télévisions du monde entier. De ruptures en reprises, les négociations n'ont pas avancé, tandis que les FARC obtenaient régulièrement le renouvellement du «laboratoire de paix» qu'ils utilisaient en fait comme repaire, arsenal, camp de prisonniers et plaque tournante du trafic de drogue. Les projets de réformes agraire, économique et politique n'ont pas été discutés. Aucun cessez-le-feu, même temporaire, n'a pu être obtenu. Le 20 février 2002, enfin, quatre ans après son élection, le président Pastrana, visiblement furieux, annonçait la rupture du processus de paix. «J'ai décidé de ne pas continuer le processus de paix avec les FARC, de mettre fin à la zone démilitarisée et j'ai donné les ordres appropriés aux forces armées pour reprendre ce secteur. On ne peut signer des accords avec un groupe qui pointe ses armes sur la population. Plus personne ne peut croire que les FARC veulent la paix. Nous en avons assez, nous sommes fatigués de l'hypocrisie de la guérilla», déclarait le chef de l'Etat.

C'était l'aboutissement de plus de trois ans de discussions stériles pendant lesquelles le pays avait plongé dans le marasme. L'augmentation de la violence a entraîné la fuite de très nombreux Colombiens, les investisseurs étrangers sont devenus frileux, de nombreuses entreprises ont fermé leurs portes. L'économie s'est écroulée, le chômage n'a cessé d'augmenter. Aujourd'hui, 60% des 40 millions de Colombiens vivent sous le seuil de pauvreté. La moitié des emplois se situent dans le secteur informel.

Et la situation ne fait qu'empirer. Dès l'annonce de la rupture des négociations de paix, les FARC se sont lancées dans une véritable guerre. Les infrastructures ont été les premières visées. Ponts, oléoducs, pylônes à haute tension ... Les dynamitages ont fait des dégâts considérables dans tout le pays. Massacres, enlèvements, assassinats, attaques contre les casernes et les postes de police ainsi que contre les villages dont les habitants — et surtout les maires — ne sont pas favorables aux FARC ... Tous les secteurs ont été touchés.

Les trois principales villes du pays, Bogota, Cali et Medellin, sont désormais victimes d'un terrorisme urbain appris récemment auprès de l'IRA (Irish Revolutionary Army, Armée révolutionnaire irlandaise). Trois militants indépendantistes irlandais ont ainsi été arrêtés à l'aéroport de Bogota, en août 2001, en provenance de San Vicente del Caguan, la «capitale» de l'ancienne zone démilitarisée contrôlée par les FARC. D'après les services de renseignements colombiens, ces «instructeurs» s'étaient rendus dans l'enclave rebelle pour y donner des cours de maniement d'explosifs.

 

La menace paramilitaire

 

Depuis l'investiture d'Alvaro Uribe, la guerre fait également rage entre les FARC et les paramilitaires d'extrême droite. Les premiers groupes paramilitaires ont été créés en décembre 1981 par une assemblée de 223 «industriels» — en réalité des narcotrafiquants liés au cartel de Medellin — déterminés à ne plus tolérer les enlèvements et les assassinats perpétrés dans leurs rangs par la guérilla. Ils s'engageaient à fournir de l'argent et des hommes pour créer des milices privées et promettaient des récompenses à toutes les personnes qui permettraient d'arrêter des guérilleros, lesquels étaient ensuite pendus et marqués du sigle MAS comme «Mort aux séquestreurs».

Très vite, la guérilla subit de rudes pertes dans la région de Medellin, où les paramilitaires parviennent sans difficulté à des résultats que la police tentait d'obtenir depuis des années. Les narcotrafiquants font venir des mercenaires anglais et israéliens — dont le célèbre colonel Yair Klein — pour entraîner leurs hommes.

Devant l'efficacité de ces méthodes, certains industriels, hommes d'affaires, propriétaires terriens ou commerçants, décident de créer leurs propres armées privées. Ces dernières se multiplient. En 1980, on n'en compte pas moins de 150, réparties dans tout le pays et avec des «spécialités» différentes: chasse aux enfants voleurs, aux homosexuels, aux communistes, aux syndicalistes, aux défenseurs des droits de l'homme ...

Un événement va conduire les paramilitaires à se structurer: l'enlèvement et l'assassinat, en 1982, d'un grand propriétaire terrien, Jesus Castano. L'un de ses fils, Fidel, verse aux FARC une somme qu'elles ne jugent pas assez élevée. Trois émissaires de la famille Castano sont alors envoyés aux guérilleros avec un complément de rançon. Les trois hommes ne reviennent pas et l'argent disparaît. On ne retrouvera jamais Jesus Castano. Fidel rassemble alors des hommes dans les départements d'Antioquia et du Cordoba où les assassinats se multiplient non seulement contre les guérilleros mais aussi contre toutes les personnes soupçonnées de sympathie envers le communisme. Fidel en profite pour amasser une solide fortune en s'appropriant les terres de ceux qui sont obligés de fuir les combats.

Sa mort est évidemment violente et c'est son frère, Carlos, qui reprend le flambeau en réunissant la plupart des groupes sous l'appellation d'Autodéfenses unies de Colombie (Autodefensas unidas de Columbia, AUC). «Là où il y a des rebelles, il doit y avoir de l'autodéfense, affirme Castano. Notre devoir est d'éliminer tous les sympathisants de la guérilla. Nous sommes décidés à jouer le rôle que ne remplissent pas les forces régulières.» Les combats avec la guérilla s'intensifient et les massacres de présumés sympathisants des rebelles sont en recrudescence.

Depuis un an, les AUC tentent d'adoucir une image qui leur a valu de figurer dans les listes des organisations terroristes établies par les Etats-Unis et l'Union européenne. D'abord chef de guerre, Carlos Castano est ensuite devenu directeur politique des AUC avant de renoncer à ce poste le 18 juillet dernier, date à laquelle l'organisation paramilitaire a annoncé sa dissolution, officiellement à cause de «l'atomisation des différents fronts» et de «la pénétration du trafic de drogue dans l'organisation». Mais il ne faut pas se fier à cette annonce.

Le trafic de drogue est depuis longtemps une importante source de revenus des paramilitaires et ce soudain souci de moralité n'est qu'un rideau de fumée. Il s'agit, en réalité, de permettre à certains groupes de continuer à se consacrer au commerce de la cocaïne — ainsi, d'ailleurs, qu'à massacrer leurs concitoyens — sans jeter l'opprobre sur l'ensemble de l'organisation et, en particulier, sur les Autodéfenses unies de Cordoba et Uraba (ACCU) dont Carlos Castano assume désormais la direction. Les AUC ont disparu, pas les paramilitaires.

Malgré tous ces dangers, l'arrivée au pouvoir d'Alvaro Uribe, l'homme à la «main dure», a fait renaître l'espoir. Avec mesure et sans l'enthousiasme — trop amèrement déçu — suscité lors de l'élection d'Andrès Pastrana. Après la politique de la main tendue pratiquée par ce dernier, la Colombie tente désormais «d'en finir avec la violence en misant sur la fermeté», selon les paroles du président Uribe.

Travailleur acharné, prêt à la lutte frontale contre les rebelles, soutenu par la grande majorité de la population colombienne, aidé militairement par Washington et financièrement par l'Union européenne, le nouveau chef de l'Etat a de sérieux atouts en main pour sortir son pays de la crise.
Notes :

(1) Dans un entretien exceptionnel, également publié dans le présent numéro, Alvaro Uribe revient sur son élection et nous livre son analyse de la situation actuelle de la Colombie.
(2) Prévu par les articles 213 et 214 de la Constitution colombienne et régi par la loi 137 de 1994, l'état d'exception permet, notamment, de restreindre les droits de réunion et de manifestation, de refuser certains droits aux étrangers, de restreindre la liberté de la presse. Il autorise, par surcroît, des détentions provisoires et des perquisitions sans instruction judiciaire. Le texte de la Constitution colombienne est consultable en anglais et en espagnol sur le site Internet de l'Université américaine de Richmond, à l'adresse :
http ://confinder.richmond.edu/columbia_const2.html#tit7ch6
(3) César Augusto Gaviria Trujillo a été président de la Colombie de 1990 à 1994 ; Ernesto Samper Pizano a occupé cette fonction de 1994 à 1998, avant de céder la place au prédécesseur immédiat d'Alvaro Uribe Velez, Andrès Pastrana Arango...
(4) Très critiquée par les milieux d'affaires colombiens et américains, cette taxe exceptionnelle contraint les particuliers et les sociétés qui possèdent un capital égal ou supérieur à 60 000 dollars à verser une somme équivalente à 1,2 % de ce capital au trésor colombien.
(5) Les précurseurs chimiques sont des substances de base indispensables à la fabrication de toute drogue. L'acétone est, par exemple, utilisée pour affiner la cocaïne. Tous ces produits ont par ailleurs des usages parfaitement légaux et il est donc très difficile d'en contrôler l'utilisation. D'après Alain Delpirou et Eduardo Mackenzie, dans leur ouvrage Les Cartels criminels, cocaïne et héroïne : une industrie lourde en Amérique latine, 63 % des précurseurs chimiques utilisés sur le continent sud-américain sont importés des États-Unis.
(6) Le 20 avril dernier, un Cessna 185 avait été abattu par la chasse péruvienne, sur la base d'informations fournies par les États-Unis. Deux passagères, une missionnaire américaine, Veronica Bowers, et sa petite fille de 7 mois, Charity, avaient été tuées. L'affaire avait fait scandale au Pérou et une enquête avait été ouverte par le Sénat américain.
(7) Belisario Betancour Cuartas a présidé la Colombie de 1982 à 1986.
(8) Ancien lieutenant-colonel de l'armée israélienne, Yair Klein crée au début des années 1980 son propre groupe de mercenaires, baptisé « Sparehead », qui opère principalement en Amérique du Sud. En 1989, il est accusé par les autorités colombiennes d'armer et d'entraîner les troupes des barons de la drogue, d'avoir aidé à préparer l'assassinat de plusieurs hommes politiques et d'être impliqué dans un attentat visant un avion de ligne colombien. Il est condamné en 1991 par une Cour israélienne pour avoir exporté illégalement des armes en Colombie, puis de nouveau accusé en 1998 par une Cour colombienne, pour des faits commis dans les années 1980. Son implication a été prouvée à plusieurs reprises. Une vidéo le montre même en train de diriger les entraînements d'une milice paramilitaire d'extrême droite.