Politique Internationale - La Revue n°124 - ÉTÉ - 2009

sommaire du n° 124
CAUCASE DU SUD : LE TEMPS DE L'UNITE ?
Article de Gaïdz MINASSIAN
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La guerre des Cinq jours qui a mis aux prises la Russie et la Géorgie entre le 7 et le 12 août 2008 a redistribué les cartes dans le Caucase du Sud. La victoire de la Russie a marqué un tournant dans le bras de fer l'opposant aux États-Unis pour le contrôle de la zone qui s'étend de la Baltique à l'Asie centrale via la mer Noire et la Caspienne. Quelles conséquences cette victoire aura-t-elle pour l'Arménie, l'Azerbaïdjan et la Géorgie ? Les deux premiers se sont affrontés au Haut-Karabakh jusqu'en 1994 ; la troisième a connu de nombreux conflits internes, avant même la guerre de l'été 2008. Le Caucase du Sud, cette région stratégiquement prépondérante située entre la Russie, la Turquie et l'Iran, est-il voué à connaître de régulières explosions de violence ?Hier comme aujourd'hui, les trois États restent tributaires d'enjeux internationaux qui les dépassent : les tensions Otan-Russie ; le dossier nucléaire iranien ; la nouvelle carte énergétique mondiale ; la poussée de l'Union européenne vers l'Est ; et, bien entendu, la crise économique mondiale. Résister à ces dynamiques globales leur est d'autant plus difficile que leur région ne jouit d'aucune unité stratégique et économique. Le Caucase du Sud se cherche encore. Pour masquer leur vulnérabilité, Arméniens, Azéris et Géorgiens se sont refugiés dans le nationalisme, la course aux armements et la concurrence économique. Pourtant, l'évolution de la politique étrangère de la Russie (1) pourrait bien les inciter à se rapprocher les uns des autres. Ces trois États partagent une communauté de destin face au danger. Après tout, l'Arménie et l'Azerbaïdjan ne sont-ils pas les premières victimes des dommages collatéraux de la guerre des Cinq jours qui a endeuillé la Géorgie ?
Une zone au coeur des turbulences internationales
Le Caucase du Sud n'est plus une impasse. Son désenclavement est en marche. Divers projets multilatéraux (Traceca, Inogate, Silk Road Act (2)) sont en train d'en faire un véritable carrefour stratégique. Mais cette ouverture a un prix. La région détient deux tristes records : plus de 10 % de la population totale (qui est de 15 millions de personnes) sont des réfugiés ou des déplacés. Et la densité des conflits y est la plus élevée du globe.
Cet espace instable (3) subit les effets de trois types de crises : 1) des crises infra-étatiques, comme celles de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud, dont la Russie a reconnu l'« indépendance » en septembre 2008 au détriment de la Géorgie vaincue, ou celle du Haut-Karabakh, dont le processus de paix, pris en charge par le groupe de Minsk de l'OSCE (que dirigent les États-Unis, la Russie et la France), se trouve toujours dans l'impasse quinze ans après l'accord de cessez-le-feu de Bichkek ; 2) des crises régionales qui se produisent dans des zones voisines - Tchétchénie, Kurdistan, Irak, Iran, Afghanistan ; 3) des crises géopolitiques puisque les deux mers qui bordent le Caucase du Sud - la Caspienne à l'est et la mer Noire à l'ouest - se trouvent au coeur de la rivalité énergétique russo-américaine. Dans ce contexte tendu, cinq dynamiques globales pèsent lourdement sur le présent et sur l'avenir de la région.
Les tensions Otan-Russie
Les trois États n'ont pas la même approche à l'égard de l'Otan. Ni, d'ailleurs, à l'égard de l'OTSC (Organisation du traité de sécurité collective), bras armé de la CEI et important outil de la politique de défense russe. La Géorgie, candidate à l'Otan depuis 2002,
Notes :
(1) Alexander Aksenyonok, « Paradigm Change in Russian Foreign Policy », Russia in Global Affairs, no 4, octobre-décembre 2008.
(2) Transport Corridor Europe Caucasus Asia (Traceca) : ce programme a été lancé à la conférence de Bruxelles en mai 1993. Il a pour objectif de relier l'Europe à l'Asie par la construction de routes stratégiques et économiques. Interstate Oil and Gas Transport to Europe (Inogate) : ce programme européen vise à assurer la sécurité énergétique de l'Europe en créant des pipelines allant d'Asie centrale jusqu'aux Balkans via le Caucase. Le Silk Road Act a été adopté par le Sénat américain le 10 mars 1999. Il consiste à rouvrir la Route de la soie reliant l'Europe à l'Asie centrale via le Caucase.
(3) « Géopolitique du Caucase », Hérodote, n° 81, avril-juin 1996.
(4) Jon E. Chicky, « The Russian-Georgian War, Political and Military Implications for US Policy », Central Asia-Caucasus Institute Silk Road Studies Program, février 2009.
(5) Rappelons au passage qu'à l'époque soviétique l'Ukraine et la Géorgie - dont les leaders nationalistes et mencheviks étaient en exil en Europe - préconisaient une guerre préventive contre l'URSS.
(6) Gaïdz Minassian, « Armenia, a Russian Outpost in the Caucasus ? », Russie.Nei.Visions, 2008.
(7) Les objectifs du GUAM sont de plusieurs ordres : résister à la puissance de la Russie au sein de la CEI ; coopérer étroitement avec l'Otan pour faciliter l'adhésion ; coopérer économiquement pour renforcer l'indépendance et la souveraineté de ses membres ; et rapprocher leurs positions concernant les conflits dits gelés. La Moldavie, longtemps en froid avec la Russie à cause du soutien de Moscou à la Transnistrie, s'est rapprochée des Russes depuis que les présidents Poutine et Voronine coopèrent au rétablissement de l'autorité moldave sur la Transnistrie en échange de la neutralité de la Moldavie.
(8) « Azerbaijan : VP Cheney Was Reportedly Less Than Diplomatic in Baku », 8 septembre 2008, Eurasianet.org.
(9) Saban Kardas, « Turkey and Russia Developing a New Economic and Strategic Partnership », Eurasia Daily Monitor, volume 6, Issue 31, 17 février 2009.
(10) R. Ismayilov, « Iran-Azerbaijan Summit : Brotherly feelings without results », Eurasianet.org, 24 août 2007.
(11) Aza Babayan, « Armenian Premier Visits Russia », Radio Free Europe/Radio Liberty (RFE/RL), 27 février 2009.
(12) Marie Jégo, « Cinq pays de l'ex-URSS créent un fonds pour faire face à la crise », Le Monde, 4 février 2009.
(13) En 2008, le budget consacré à la défense en Azerbaïdjan a dépassé le milliard de dollars. Il était de 720 millions de dollars pour la Géorgie et de 400 millions de dollars pour l'Arménie. Depuis 2000, le budget de l'Arménie a augmenté de 350 %, celui de l'Azerbaïdjan a été multiplié par huit et celui de la Géorgie par dix (cf. O. Gorupai, « The Geopolitical Whirpool of the Caucasus », Krasnaya Zvezda, 8 octobre 2007).
(14) Saban Kardas, « Two Calls, Many Scenarios : How Will Washington Readjust to Turkey's New Regional Role ? », Eurasia Daily Monitor, volume 6, Issue 33, 19 février 2009.
(15) Tehran Times Economic Desk Reports, cité par PanArmenian.net, 23 février 2009.
(16) Gaïdz Minassian, Caucase du Sud : la nouvelle guerre froide. Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Autrement, 2007.
(17) Panarmenian.net, 16 février 2009.
(18) L'Azerbaïdjan a une armée de 70 000 hommes. L'Arménie compte 50 000 hommes, plus les 20 000 hommes de l'armée du Haut-Karabakh. La Géorgie aura 32 000 hommes d'ici à 2010. L'Abkhazie a 5 000 combattants et l'Ossétie du Sud 3 000. Dans le Caucase du Sud, il y a 75 chars et 85 pièces d'artillerie par million d'habitants, soit bien plus que dans l'Iran et la Turquie réunis, d'après le SIPRI et le London Institute for War and Peace (cf. Gaïdz Minassian, « Les États du Caucase du Sud et la crise du bouclier antimissile », Annuaire Français des Relations Internationales, volume 9, 2008, La documentation française, Bruylant).
(19) Olesya Vartanian, Tamana Uchidze, Nelly Babaian, « Georgia Accused Of Bullying Ethnic Armenians », 5 février 2009, CRS n°479, Institute fo War & Peace Reporting.
(20) Mikheïl Saakachvili (avec Raphaël Glucksmann), Je vous parle de liberté, Hachette Littératures, 2008.
(21) À Erevan, les postes clés du pouvoir sont occupés par des Arméniens originaires du Haut-Karabakh : l'ancien président Robert Kotcharian, l'actuel Serge Sarkissian, les ministres de la Défense, l'actuel Seyran Ohanian comme son prédécesseur (Serge Sarkissian). D'où l'expression « le clan du Karabakh ». À Tbilissi, après le clan Chevardnadze, on parle désormais du clan des « Trentenaires ». Il s'agit de ces jeunes cadres formés à l'école américaine qui occupent aujourd'hui la plupart des postes ministériels.
(22) Fariz Ismailzade, « Azerbaijan's leaders fear spread of radical islam, especially in military », Eurasia Daily Monitor, volume 4, Issue 207, 7 novembre 2007.
(23) La Russie tsariste a provoqué des affrontements entre les Arméniens et les Tatars (Azéris) dans le Caucase pour affaiblir le mouvement révolutionnaire en général et celui des Arméniens en particulier. Les affrontements ont fait des dizaines de morts et provoqué plusieurs massacres. Arméniens et Azéris ont signé un accord de paix imputant la responsabilité de cette guerre à la Russie tsariste. Cet accord a notamment contribué au rapprochement entre les Jeunes-Turcs et les révolutionnaires arméniens du Dachnak, en 1907.