Politique Internationale - La Revue n°124 - ÉTÉ - 2009

sommaire du n° 124
OUZBEKISTAN : UNE DICTATURE OUBLIEE
Entretien avec Moutabar TADJIBAEVA
conduit par
Natalia RUTKEVICH
Journaliste indépendante, spécialiste de l'espace post-soviétique.
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Natalia Rutkevich - Plus de quatre ans après les événements d'Andijan, ce drame fait toujours l'objet d'interprétations contradictoires. D'après les informations dont vous disposez, s'est-il agi d'un rassemblement démocratique ou d'un assaut islamiste ?
 
Moutabar Tadjibaeva - J'ai recueilli un grand nombre de documents et de témoignages concernant les événements du 13 mai 2005 et je peux vous dire avec une certitude absolue que la version des autorités - à savoir qu'il s'est agi d'une attaque terroriste, conçue et réalisée par quelque mystérieux groupe islamiste - est un mensonge total. La manifestation d'Andijan a été une action de protestation de la population contre la corruption et, plus généralement, contre une situation sociale et économique désastreuse. Un rassemblement pacifique dont le pouvoir a pris prétexte pour commettre un massacre et donner un tour de vis supplémentaire à la société.
 
N. R. - Dans quel contexte cette tragédie s'est-elle produite ?
 
M. T. - Pour le comprendre, il faut remonter à l'année précédente. En 2004, Kobeljon Abidov, le chef de l'administration locale d'Andijan, a été démis de ses fonctions et s'est vu interdire toute activité publique. Le plus probable, c'est qu'on ait dit à Karimov qu'Abidov avait des vues sur le fauteuil présidentiel... Il est vrai qu'Abidov pouvait faire valoir ses excellents états de service : il collaborait efficacement avec les entrepreneurs de la région, il avait fait construire des routes, des écoles, etc. Il avait même été décoré à plusieurs reprises par le gouvernement. Or dans un pays comme le nôtre, les dirigeants locaux ne doivent surtout pas se montrer trop efficaces : le président n'aime pas les têtes qui dépassent. Quoi qu'il en soit, Abidov a été remplacé par un homme dévoué à Karimov, Saïdoullo Begaliev. Ce dernier a immédiatement décidé de faire preuve d'autorité et a fait arrêter les anciens partisans d'Abidov, qui se trouvaient surtout parmi les chefs des grandes et moyennes entreprises. Il a donc fait incarcérer vingt-trois hommes d'affaires, sous l'accusation d'appartenance au groupe extrémiste Akromiya (6).
Il faut savoir que ces businessmen étaient des hommes très respectés dans la région : leurs entreprises employaient plusieurs centaines d'Andijanais. À la suite de leur arrestation, l'activité de ces entreprises s'est interrompue, des centaines de personnes sont restées sans emploi, et leurs familles ont perdu toute ressource.
 
N. R. - Ces hommes ont-ils été arrêtés seulement parce qu'ils étaient proches d'Abidov ?
 
M. T. - Pas seulement. Si le gouvernement a décidé de se débarrasser d'eux, c'est aussi parce que la population leur vouait un grand respect. D'ailleurs, quand leur procès a commencé, en février 2005, il y a eu des manifestations de mécontentement dans la société. Des rassemblements pacifiques ont été organisés sous les fenêtres du tribunal. Le 25 mars, un groupe d'Andijanais a adressé au président Karimov une lettre lui demandant de mettre fin aux poursuites visant les hommes d'affaires incarcérés. Ne recevant pas de réponse, ces gens se sont adressés à moi, puisque j'étais la responsable d'une influente organisation sociale. En avril, j'ai envoyé à tous les principaux dirigeants politiques, ainsi qu'aux grands médias du pays, des télégrammes contenant une pétition signée de 350 personnes. Je voulais leur faire comprendre que le mécontentement de la population ne cessait de croître et que la situation était de plus en plus tendue. Comme vous le voyez, nous avons joué franc-jeu : si, comme le prétend le régime, les événements de mai ont été un acte terroriste planifié à l'avance, pourquoi aurions-nous prévenu les autorités de sa préparation ?
 
N. R. - Vous dites que les manifestations ont été pacifiques. Mais chacun s'accorde à dire que, le 12 mai, des hommes armés se sont emparés de la prison, de plusieurs commissariats de police, de deux garnisons militaires ainsi que de bâtiments administratifs...
 
M. T. - J'ai moi-même passé un certain temps derrière les barreaux et je sais ce qu'est une prison en Ouzbékistan. S'emparer d'un tel bâtiment n'est pas chose aisée, croyez-moi ! La vérité, c'est que tout s'est passé selon un scénario que le gouvernement avait pensé dans les moindres détails. En temps normal, l'entrée de la prison d'Andijan est protégée par plusieurs blocs de béton pesant des tonnes. Or quelques semaines avant les événements, des grues sont arrivées et ont enlevé ces protections. Comme si le pouvoir voulait faciliter l'accès à la prison. Et le 12 mai, le soir où le bâtiment a été pris d'assaut, il n'y avait sur place que sept gardes, ce qui est impensable. Ce n'est pas tout : les Andijanais qui ont été témoins de l'attaque de la prison, ainsi que les gardes eux-mêmes, ont déclaré que les assaillants étaient des inconnus, certainement pas originaires de la ville, puisqu'ils parlaient non pas avec l'accent local mais avec un accent tadjik. C'est l'évidence : contrairement à ce que prétend le pouvoir, ces hommes n'étaient pas des proches des accusés.
Dernière chose : au cours de mes discussions avec de nombreux témoins, j'ai découvert que les leaders du mouvement de protestation ont commencé à être arrêtés quelques jours avant les événements du 12 et du 13 mai, c'est-à-dire à un moment où rien d'illégal ne s'était encore produit. Ma conviction, c'est que la prison a été prise non pas par une foule déchaînée, mais par des individus travaillant pour le gouvernement.
 
N. R. - Pourquoi le pouvoir se serait-il donné tant de peine ?
 
M. T. - Le président et son entourage avaient besoin des événements d'Andijan pour semer l'effroi et en finir avec les contestataires. Le gouvernement a profité du mécontentement populaire pour mettre en place cette provocation et présenter tous ceux qui le critiquent comme de redoutables islamistes désireux de provoquer un coup d'État. Je sais de quoi je parle : je dispose de preuves. J'ai en ma possession des documents signés par des représentants des forces de l'ordre et du parquet, et j'ai bien l'intention de les publier.
 
N. R. - Savez-vous quel a été le bilan humain de la tragédie ? Le pouvoir affirme avoir éliminé 187 terroristes tandis que diverses ONG estiment que des centaines de civils auraient été tués... 
 
M. T. - Le gouvernement cache la vérité sur le nombre de victimes. Les médias étrangers - et même locaux - se sont vu interdire l'entrée à Andijan et n'ont reçu aucune information crédible. Il n'y a pas eu d'enquête officielle ni, a fortiori, d'enquête indépendante. Dans ces conditions, il est hasardeux d'avancer des chiffres exacts. Ce que j'ai conclu des nombreux entretiens que j'ai pu avoir avec des témoins, c'est qu'il y a eu énormément de victimes, y compris des enfants, des femmes et des vieillards. Le 13 mai, au lendemain de la mystérieuse attaque de la prison, le président Karimov a pris l'avion de Tachkent pour se rendre à Andijan. Cette information a circulé dans la ville et une foule importante a aussitôt afflué vers la place centrale, la place Bobour, pour faire part au président des doléances de la population. L'armée a, alors, encerclé la place avec des véhicules blindés et a ouvert le feu !
Cette nuit-là, des témoins ont vu des dizaines de camions qui évacuaient les corps dans une direction inconnue. Les corps des femmes et des enfants ont été enlevés en premier. Les autorités voulaient ne laisser que les corps des hommes, pour faire croire à une attaque commise par des islamistes.
Les jours suivants, toutes les personnes soupçonnées d'éprouver de la sympathie à l'égard des vingt-trois hommes d'affaires emprisonnés ont été arrêtées, à commencer par la plupart des employés de leurs entreprises. J'ai vu de mes yeux le sort qui était réservé à ces gens en prison : ils ont subi les pires tortures.
 
N. R. - On présente souvent l'Ouzbékistan comme un État qui ne peut connaître que deux types de régime : soit un système autoritaire laïque comme c'est le cas actuellement, soit un pouvoir islamiste. Selon vous, quel est le poids du mouvement islamiste en Ouzbékistan ? Le risque de voir des sympathisants des talibans afghans s'emparer du pouvoir est-il réel ?
 
M. T. - J'ai souvent dû prendre la défense de personnes accusées d'« extrémisme religieux ». Non pas parce que je partage leur vision du monde ou parce que je souhaiterais passer une alliance avec eux pour combattre le pouvoir, mais tout simplement parce que ces gens ont, eux aussi, le droit de ne pas être soumis à l'arbitraire. Il faut bien comprendre que, le plus souvent, le pouvoir s'en prend à eux non pas à cause d'actes répréhensibles qu'ils auraient commis, mais uniquement à cause de leurs opinions. Je ne nie pas que l'Ouzbékistan compte un certain nombre d'adeptes du mouvement Hizb-ut-Tahrir (7) et du wahhabisme. Mais le tableau n'a rien à voir avec celui que dépeint le gouvernement. Aujourd'hui, contrairement à ses dires, il n'y a pas, en Ouzbékistan, de groupes islamistes puissants capables de mobiliser les masses et de prendre le pouvoir par la force.
Bien sûr, les Ouzbeks sont très largement des musulmans croyants (près de 90 % de la population), mais il s'agit d'un islam très modéré, calme et tolérant. Le gouvernement agite l'épouvantail islamiste afin de justifier sa dictature et sa cruauté. C'est bien simple : toute personne qui ne convient pas au pouvoir est taxée d'« islamisme ». Cette accusation a frappé indistinctement des hommes d'affaires trop efficaces, des défenseurs des droits de l'homme trop bruyants ou des journalistes trop intègres.
 
N. R. - Les autorités ont également attribué aux islamistes plusieurs attentats terroristes commis en Ouzbékistan, notamment en 1999, en 2004 et, tout récemment, en mai 2009 (8)...
 
M. T. - N'est-il pas étrange que ces « terroristes islamistes » soient entrés en action à la veille de l'élection présidentielle de 2000 ? N'est-il pas étrange que, tout comme dans le cas d'Andijan, il n'y ait pas eu d'enquête sérieuse ? Les médias ont été tenus à l'écart, les témoins n'ont pas été interrogés... En revanche, je sais que certains témoins désireux de raconter ce qu'ils avaient vu ont été arrêtés. Si le gouvernement n'a rien à voir avec ces attentats, alors pourquoi ne mène-t-il pas une vraie enquête, pourquoi n'interroge-t-il pas les témoins, pourquoi redoute-t-il tellement que la moindre information soit connue du grand public ?
Surtout, en s'en prenant sans relâche aux croyants et à leurs proches, le gouvernement attise lui-même la radicalisation de la population. Tous ceux qui sont soupçonnés d'être des sympathisants du Hizb-ut-Tahrir sont embastillés, de même que leurs proches. J'ai vu en prison des familles entières qui avaient été arrêtées parce qu'un seul de leurs membres était un adepte de cette organisation. Ces gens sont torturés et humiliés. Évidemment, ce genre d'attitude revient à souffler sur les braises ! 
 
N. R. - Le régime ouzbek, c'est avant tout Islam Karimov, en place depuis près de deux décennies. Comment est-il parvenu à conserver le pouvoir aussi longtemps ? 
 
M. T.  - Je vais être claire : Karimov n'a aucun adversaire au sein du régime. Ceux qui se sont installés à de bons postes veulent absolument entretenir le statu quo puisque, tant que Karimov restera au pouvoir, il maintiendra le système de corruption, d'illégalité et d'impunité qui règne depuis des années, à la plus grande joie des hauts fonctionnaires qui constituent sa clique. Il est tout à fait impossible de travailler honnêtement au sein de ce système qui est pourri de fond en comble. Les lois ne sont pas appliquées, l'arbitraire et la dictature règnent en maîtres - d'autant que, comme la majorité des despotes, Karimov vit dans une paranoïa permanente, très loin de la réalité.
 
N. R. - A-t-il mis en place un culte de la personnalité ?
 
M. T. - L'expression est tout à fait appropriée. Au quotidien, notre dictature me rappelle beaucoup l'époque soviétique. Les portraits et les bustes du despote sont omniprésents, ainsi que les livres qu'il a écrits. Dès l'enfance, on apprend aux Ouzbeks à se prosterner devant le pouvoir. C'est une dictature dans la meilleure tradition soviétique, mâtinée de quelques aspects asiatiques : Karimov est « notre leader, notre maître, notre padichah ». 
 
N. R. - Karimov a 71 ans, et sa santé n'est, paraît-il, pas très solide. Se préoccupe-t-il de sa succession ?
 
M. T. - On dit depuis longtemps qu'il souhaite que la personne qui lui succédera à la présidence soit sa fille, Goulnara Karimova - une femme de 37 ans qui, non contente de posséder un vaste empire dans le secteur des télécommunications, a également entamé il y a quelques années une carrière de chanteuse de variétés ! Je pense que ces rumeurs ne sont pas infondées. À l'heure actuelle, Goulnara est la représentante permanente de l'Ouzbékistan auprès de l'ONU. L'autre fille de Karimov, Lola, est l'ambassadrice de l'Ouzbékistan à l'Unesco. C'est ainsi que le régime essaie de préparer la communauté internationale à une « succession familiale » !
 
N. R. - Le pays est richement doté en ressources naturelles (coton, or, pétrole, gaz, charbon...). Dans quelle mesure la population en profite-t-elle ? D'après vous, depuis l'indépendance, le gouvernement a-t-il pris des mesures positives pour les gens ?
 
M. T. - D'après des études effectuées par diverses organisations internationales (9), la population de l'Ouzbékistan vit dans une grande misère - et cela, en dépit des ressources naturelles du pays. On ne peut pas parler de liberté d'entreprise : la propriété privée est théoriquement autorisée, mais l'État contrôle l'économie et, comme on l'a vu à Andijan, n'hésite pas à détruire les hommes d'affaires qui cherchent à développer leur business. En l'absence de transparence et d'état de droit, notre pays n'attire presque pas d'investissements étrangers - les chiffres, dans ce domaine, sont largement inférieurs à ceux des autres républiques ex-soviétiques. La politique isolationniste de Karimov a des conséquences directes sur le niveau de vie de la population. Ces dernières années, la paupérisation s'est aggravée, précisément à cause du protectionnisme outrancier du régime. Les restrictions à la liberté du petit commerce, qui fait vivre une bonne part des milieux paysans et urbains, ont rendu la situation sociale explosive. Et l'État ne fournit aucune statistique crédible sur les revenus des habitants ou sur le chômage, qui est sans doute colossal.
 
N. R. - Pouvez-vous donner un exemple de cette gabegie que vous décrivez ?
 
M. T. - Je n'ai que l'embarras du choix ! Prenez l'agriculture. L'un des principaux produits que nous exportons est le coton. Notre organisation a conduit une étude en 2004 et découvert un tableau sinistre. Premièrement, le travail des enfants est monnaie courante au moment de la récolte. Deuxièmement, les résultats sont systématiquement faussés. C'est pourquoi nous avons appelé les pays étrangers à boycotter le coton ouzbek. Il faut savoir que tous les écoliers du pays sont mobilisés pour participer à la récolte du coton, et qu'il s'agit principalement d'un coton de troisième catégorie. Eh bien, les autorités font passer ce mauvais coton pour du coton de qualité supérieure (que notre pays produit également, mais en moindres quantités), mélangent les deux types de coton et exportent le tout... au prix le plus élevé, naturellement. Des méthodes typiquement soviétiques !
La situation n'est pas meilleure dans l'industrie. Depuis que Karimov est aux affaires, de nombreuses usines ont été fermées. Dans ma ville natale de Margilan, par exemple, les usines de textile Chelkombinat et Khanatlas, qui employaient des dizaines de milliers de personnes, ont fermé leurs portes. Plus généralement, il n'y a pas d'emplois disponibles en Ouzbékistan, étant donné la faible activité économique et la corruption. Pour obtenir un travail, même si c'est pour être éboueur ou vigile, il faut donner un pot-de-vin.
Vous avez également mentionné notre richesse énergétique. Mais savez-vous que, quelle que soit la période de l'année, en été comme en hiver, chaque jour l'électricité et l'eau sont coupées pendant cinq à six heures dans tous les immeubles du pays ? Dans de nombreuses maisons, il n'y a jamais d'eau chaude. Pour ce qui concerne le gaz, l'approvisionnement est à peu près normal en été mais, en hiver, les coupures sont fréquentes. D'où une irritation croissante de la population et quelques manifestations de protestation. Mais il faut souligner que, dans ce genre de rassemblements, on voit surtout des femmes et des enfants : après les événements d'Andijan, les hommes redoutent d'y prendre part...
 
N. R. - Comment la jeunesse réagit-elle ?
 
M. T. - En s'exilant. C'est bien simple, tous les jeunes capables de travailler sont partis pour l'étranger : au Kazakhstan, en Russie, plus loin encore... Hélas, suite à la crise financière, le Kazakhstan et la Russie ont récemment déclaré qu'ils allaient renvoyer les travailleurs ouzbeks chez eux. Ce qui signifie que le nombre de pauvres et de chômeurs dans notre pays va encore augmenter. De nombreuses familles ouzbèques vivaient grâce à l'argent que leur envoyaient leurs proches partis pour l'étranger. Comment vont-elles se débrouiller à présent ? Par surcroît, le retour en masse des Ouzbeks qui travaillaient dans d'autres pays va pousser la police à augmenter le contrôle qu'elle exerce sur la société, car le gouvernement craint de voir ces personnes, qui ont vécu dans des États plus libres que l'Ouzbékistan et se sont habituées à une certaine liberté de parole, semer le trouble ici... Bref, je ne vois aucun progrès qui soit survenu au cours des vingt dernières années. En matière politique comme en matière économique et dans le domaine des droits de l'homme, nous nous sommes enlisés dans un véritable marécage.
 
N. R. - Peut-on encore parler d'une opposition organisée au régime de Karimov et de médias un tant soit peu indépendants ?
 
M. T. - En aucun cas. Toute l'opposition ouzbèque a été écrasée. Il existe un multipartisme de façade, mais les formations non gouvernementales tolérées (Adolat, Fidokorlar, le Parti libéral-démocrate) soutiennent pleinement le Parti populaire démocratique, successeur du Parti communiste, au pouvoir depuis l'indépendance. Les derniers défenseurs des droits de l'homme encore actifs risquent à chaque instant d'être arrêtés. Personne ne peut critiquer ouvertement le régime. 
Par ailleurs, le seul moyen pour un citoyen ouzbek d'avoir accès à une information impartiale est de se tourner vers les médias étrangers. Mais ce n'est pas chose aisée : l'accès à Internet et aux chaînes de télévision étrangères est souvent bloqué. Je suis d'ailleurs sidérée par la soif de vérité qu'ont les Ouzbeks. Même des gens très pauvres économisent longuement pour pouvoir se payer une antenne parabolique qu'ils installeront discrètement et qui leur permettra de capter les chaînes étrangères ! Il reste encore quelques correspondants des stations de radio occidentales, comme Radio Liberty, mais ils travaillent tous sous pseudonyme et en cachette. Pour résumer, on ne peut en aucun cas parler de liberté de la presse, même relative.
 
N. R. - Sait-on combien d'opposants et de défenseurs des droits de l'homme se trouvent en prison ? Ont-ils été nombreux à être poussés à l'exil ?
 
M. T. - D'après les données que j'ai collectées, il y aurait aujourd'hui une quarantaine d'activistes de la société civile et de journalistes en prison. Pour ce qui est des prisonniers de conscience, ils seraient plusieurs milliers, probablement dans les 7 000. Il s'agit, pour l'essentiel, de personnes arrêtées à cause de leurs convictions religieuses et idéologiques, ainsi que de leurs proches. Comme à l'époque soviétique, les conditions de vie en prison sont beaucoup plus clémentes pour les détenus de droit commun que pour les politiques. Ces derniers, je le répète, subissent d'effroyables tortures. Je ne suis pas la seule à l'attester. De nombreuses organisations internationales en témoignent également : les Nations unies, Amnesty International, Human Rights Watch, la Croix-Rouge... Quant aux personnes qui quittent le pays, il ne s'agit pas seulement des opposants, mais aussi des scientifiques, des ingénieurs, des étudiants doués, etc. En vérité, tous ceux qui peuvent partir le font !
 
N. R. - Depuis votre libération, d'autres défenseurs des droits de l'homme ont-ils été relâchés ? Le pouvoir a-t-il changé d'attitude à l'égard de ses adversaires ? Se serait-il quelque peu adouci ?
 
M. T. - Nullement. On peut même dire que, depuis que je suis sortie de prison, la situation n'a fait qu'empirer. Après ma libération, deux autres militants des droits de l'homme, Dilmourad Moukhitdinov et Mamaradjab Nazarov, ont été libérés à leur tour. Mais, immédiatement, on a arrêté trois autres de nos camarades : les journalistes Solijon Abdourakhmanov et Dilmourad Sayid, ainsi que le militant des droits de l'homme Akzam Tourgounov. Moukhitdinov, Nazarov et moi-même n'avons dû notre salut qu'à l'activisme de la communauté internationale en notre faveur ; mais le pouvoir a rapidement montré qu'il n'entendait pas relâcher la pression sur ce qui reste de la société civile ouzbèque... C'est un mouvement perpétuel : quand un leader occidental discute avec nos dirigeants, vient toujours un moment où le premier pose la question des droits de l'homme. Les représentants ouzbeks répondent alors : « Eh bien, nous venons de libérer untel et untel. » Tout le monde est ravi et peut passer à des questions plus importantes. Le problème, c'est que le lendemain de nouveaux opposants seront arrêtés...
 
N. R. - Racontez-nous l'histoire de votre mouvement, le « Club des coeurs ardents »...
 
M. T. - Je l'ai fondé en janvier 2000, mais l'idée avait germé l'année précédente. En 1999, il y avait des élections législatives. Désireuse d'améliorer un peu les choses, je m'étais portée candidate dans ma circonscription. Je n'ai pas été élue mais, en allant à la rencontre des électeurs, je leur ai promis que, quelle que soit l'issue du scrutin (à vrai dire, je ne me faisais guère d'illusions puisque je n'étais affiliée à aucun parti), je m'attacherais, à l'avenir, à développer la société civile. C'est alors que le secrétaire général de la cellule de Margilan du Parti populaire démocratique m'a proposé de travailler avec lui. Ironie du destin : le nom de notre organisation nous a été soufflé par Karimov en personne. Début janvier 2000, il a renvoyé le chef de l'administration régionale de Margilan et est apparu à la télévision pour maudire les fonctionnaires corrompus qui « freinent le développement harmonieux de la société ouzbèque ». Il a alors déclaré que, pour combattre ces moutons noirs, le pays avait besoin de davantage de citoyens dotés de « coeurs ardents ». Nous l'avons pris au mot et baptisé notre mouvement ainsi : le « Club des coeurs ardents. »
 
N. R. - Votre but initial était de combattre la toxicomanie... 
 
M. T. - Tout à fait. Notre ville est la première du pays en matière de trafic de drogue. Dans les halls de nos immeubles, on voit fréquemment des attroupements de drogués, et nous avions tout simplement peur pour nos enfants. Initialement, nous n'étions que sept femmes. Mais, rapidement, nous avons été rejointes par d'autres citoyens lassés de la situation. Grâce à nos efforts conjoints, nous avons réussi, pendant une courte période, à obtenir d'excellents résultats.
Progressivement, nous avons élargi notre champ d'action. Moi-même et d'autres militants avons commencé à nous rendre dans les tribunaux pour assister des prévenus. Au cours des quelques années suivantes, nous avons aidé, d'une manière ou d'une autre, plus de 50 000 personnes au total. Au début, les autorités nous ont soutenus. Nous n'étions pas perçus comme une menace, d'autant que, pour pouvoir exercer ce genre d'activités, j'avais pris ma carte au Parti populaire démocratique... La presse a consacré plusieurs articles extatiques à notre travail. On nous autorisait même à obtenir des financements étrangers. Par exemple, nous avons reçu une bourse de l'agence américaine USAID pour fournir une assistance juridique aux citoyens pauvres qui se retrouvaient devant les tribunaux.
 
N. R. - Quand avez-vous commencé à avoir des problèmes ?
 
M. T. - Assez rapidement. Nous avons découvert que les forces de l'ordre avaient pour coutume de saisir la drogue détenue par certains dealers, de déclarer que cette drogue avait été détruite... puis de la revendre à d'autres dealers ! À partir de 2002-2003, nous avons eu de nombreux conflits avec la police et divers fonctionnaires qui prenaient part à ce système. J'ai même dû faire face à des accusations pénales absurdes, et j'ai subi un certain nombre de procès ; mais ils se sont généralement achevés par des non-lieux. Il faut bien comprendre que, à l'époque, nous n'étions pas encore considérés comme les ennemis du pouvoir, mais seulement comme des empêcheurs de tourner en rond au niveau local. Les personnes qui nous haïssaient ne maîtrisaient pas tous les leviers du système. C'est ce qui explique que nous avons pu nous en sortir à bon compte... Alors, mes adversaires sont passés à la vitesse supérieure. Mon appartement a été cambriolé à plusieurs reprises, puis incendié. On a essayé de m'empoisonner, puis on a organisé un accident de la circulation qui a failli me coûter la vie... Enfin, des inconnus m'ont attaquée et m'ont violemment battue. J'ai passé deux semaines à l'hôpital. J'ai dû réagir. Comme on commençait à parler de mon cas à l'étranger, j'ai entamé une grève de la faim et j'ai même déclaré que je m'immolerais par le feu si les attaques contre mon mouvement continuaient. Et j'ai réussi à faire plier le pouvoir : Karimov a spectaculairement renvoyé le chef de la police de la région de Ferghana et nous avons pu reprendre nos activités. Entre la fin 2003 et les événements d'Andijan, en mai 2005, tout a été calme.
 
N. R. - Dans quelle mesure avez-vous participé aux événements d'Andijan ? Qu'est-ce qui vous a valu de subir les foudres du pouvoir central ?
 
M. T. - Je me suis retrouvée en porte-à-faux quand je me suis mise à m'intéresser de près à ce qui se passait à Andijan. Comme je l'ai dit tout à l'heure, j'ai envoyé à de nombreuses organisations et à tous les principaux dirigeants du pays une pétition signée de 350 habitants d'Andijan demandant la libération des hommes d'affaires injustement arrêtés. Le 15 avril 2005, j'ai été kidnappée. On m'a emmenée à l'extérieur de la ville, et des agents des services de sécurité m'ont reproché de mettre mon nez dans les affaires d'Andijan et d'avoir l'intention d'organiser en Ouzbékistan une « révolution de couleur » comparable à celle qui venait de se produire dans le Kirghizistan voisin (10). Rien que ça ! Ils exigeaient que je leur dise qui m'avait ordonné de préparer un coup d'État. C'était parfaitement absurde.
J'ai répondu que notre organisation avait pour mission de défendre la population et de contribuer à faire respecter la loi. Alors, ils m'ont passée à tabac, puis trois hommes m'ont violée. Ils m'ont ordonné de ne rien en dire et de cesser toute activité publique. Sinon, ont-ils menacé, ils feraient subir le même sort à ma fille, qui avait vingt ans à l'époque.
Le 13 mai, jour du massacre d'Andijan, une patrouille de la police est arrivée chez moi. On m'a dit que j'étais assignée à résidence. Des gardes ont pris place devant ma maison pour m'empêcher de sortir. J'ai donc appris les événements par téléphone, en parlant avec des gens de ma connaissance qui étaient sur place. Ils me disaient que l'armée tirait à vue sur la foule. Le soir même, on m'a conduite dans une cellule d'isolement au commissariat, et j'y ai passé les trois jours suivants. Bref, je n'ai physiquement pas pu participer aux événements. Ce qui n'empêche pas la presse ouzbèque de mener à mon endroit une campagne rageuse, particulièrement virulente depuis que des pays occidentaux m'ont remis des prix. On m'accuse d'avoir dirigé les manifestations et les prises des bâtiments publics d'Andijan par téléphone !
 
N. R. - Quand et sous quel prétexte avez-vous été arrêtée ? Dans quelles conditions votre détention s'est-elle déroulée ?
 
M. T. - Le 7 octobre 2005, je devais partir pour l'Irlande, où j'avais été invitée par l'organisation Front Line (11) afin de participer à un symposium consacré aux droits de l'homme. Ce jour-là, j'ai été arrêtée et accusée d'escroquerie : on me reprochait d'avoir extorqué de l'argent à l'un de mes anciens protégés. La police a amené cet homme au commissariat pour qu'il témoigne contre moi, ce qu'il a fait - sous la contrainte, sans aucun doute. En novembre, une amnistie présidentielle a été proclamée. On m'a promis de me libérer si je signais un document où j'avouais ma culpabilité et demandais à être graciée. J'ai répondu que l'amnistie, c'est pour les criminels ; or je n'en étais pas une ! Le 24 décembre, on m'a conduite au tribunal régional où l'on a ajouté aux accusations précédentes seize accusations supplémentaires du même ordre. J'ai été condamnée à huit ans d'emprisonnement. J'ai passé au total 970 jours en prison : les trois premiers mois dans la prison de Ferghana, les six mois suivants dans une prison de Tachkent, et tout le reste dans une colonie de femmes.
Tout au long de ma détention, mes geôliers n'ont cessé d'exiger que je signe une demande de grâce. Comme je persistais dans mon refus, ils ont décidé de me briser physiquement et psychiquement. Ils m'ont détenue dans une cage ; ils m'ont fait des piqûres à base de psychotropes ; ils m'ont battue ; ils m'ont épuisée par le froid et par la faim ; ils m'ont refusé tout soin médical ; ils m'ont interdit de recevoir les visites de mes proches... Et, un jour, ils m'ont dit que j'avais un cancer et que j'étais mourante. C'était un mensonge, mais je l'ignorais. Ils m'ont alors fait subir une opération - « mutilation » serait un terme plus approprié. J'ai été relâchée un peu plus tard, officiellement pour « raisons de santé ».
 
N. R. - Quelle était la vraie raison de votre libération ?
 
M. T. - Il est évident que je dois ma liberté à la mobilisation de la communauté internationale et à la pression que cette communauté a exercée sur les autorités ouzbèques. Des organisations comme la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), Front Line, l'International League for Human Rights (ILHR) ou encore Freedom House ont fait énormément pour moi. Évidemment, pendant ma détention, je n'avais accès qu'à des informations éparses concernant ce soutien international. À vrai dire, je me préparais à la mort. Je ne pensais pas que je m'en sortirais, après toutes ces tortures. Mais un jour, j'ai appris que j'avais été faite lauréate du prix Martin Ennals. C'est alors que j'ai repris espoir. J'ai réalisé que l'opinion publique mondiale pouvait forcer le pouvoir à me libérer. Et c'est ce qui a fini par se passer. Le 2 juin 2008, le secrétaire d'État américain adjoint, Richard Boucher, est arrivé en Ouzbékistan pour y rencontrer Karimov. J'ai été libérée immédiatement après leur entrevue. Les gardiens de la prison étaient tellement pressés de me mettre dehors qu'ils m'ont pratiquement éjectée en quelques minutes ! Je n'ai même pas eu le temps de faire mes adieux à mes co-détenues...
 
N. R. - Hormis le prix Martin Ennals, vous avez également reçu d'autres récompenses prestigieuses, en particulier le prix des droits de l'homme de la République française qui vous a été attribué au nom de votre organisation par Rama Yade, et l'International Women of Courage Award, en votre nom propre, remis par Hillary Clinton et Michelle Obama. Qu'est-ce que ces prix signifient pour vous ?
 
M. R. - Le fait que la République française ait honoré les «  Coeurs ardents» est une grande joie et une immense fierté. Le gouvernement ouzbek fait tout pour nous présenter comme des extrémistes et des terroristes. Quelle meilleure réponse qu'un prix remis par la France ! Quant à la récompense américaine... Comment aurais-je pu imaginer, alors que je croupissais au fond de ma prison, que moins d'un an plus tard Hillary Clinton me remettrait un prix et que la première dame des États-Unis en personne m'embrasserait ?
J'ai été très touchée par l'accueil de Mmes Clinton et Obama, par leur simplicité et leur chaleur. Chez nous, il est impensable de voir des personnes si haut placées se conduire avec une telle décontraction et une telle gentillesse. Au-delà de cette agréable surprise, je suis profondément reconnaissante aux gouvernements français et américain pour l'intérêt et le respect qu'ils éprouvent à l'égard du travail des défenseurs des droits de l'homme ouzbeks. Je sais que l'intérêt pour notre pays est décuplé par le fait que l'Afghanistan, notre voisin, est une priorité pour les pays occidentaux. Et j'espère de tout coeur que, dans leurs discussions avec Islam Karimov, les leaders américains et européens continueront de demander la libération des détenus politiques. C'est le message que j'ai essayé de faire passer à Paris et à Washington.
 
N. R. - D'après vous, cette reconnaissance internationale de votre action peut-elle inciter le régime ouzbek à se montrer moins féroce à l'égard des défenseurs des droits de l'homme et des prisonniers politiques ? Plus généralement, comment la situation au pays pourrait-elle changer ? Faut-il attendre le décès de Karimov, ou bien peut-on assister à un coup d'État ou à un mouvement populaire qui renverserait le régime ?
 
M. T. - À mon avis, ces récompenses et l'accueil que j'ai reçu en Occident n'ont fait qu'irriter les autorités ouzbèques. Comme je vous l'ai dit, une campagne de propagande inouïe est conduite en ce moment à mon encontre. On m'accuse de comploter avec les islamistes et de préparer des attentats terroristes ! Le pouvoir est même allé jusqu'à accuser les gouvernements français et américain de soutenir les islamistes en me remettant ces prix ! On fait tout pour me noircir et pour mobiliser l'opinion publique ouzbèque contre moi, mais je pense pouvoir dire que cette stratégie ne fonctionne pas : mes concitoyens m'apprécient et me font confiance.
Pour ce qui est d'un éventuel changement au sommet, n'oubliez pas que la population vit dans la peur. Après les événements d'Andijan, les Ouzbeks n'osent plus organiser de protestations de masse. Je ne crois pas, non plus, à l'éventualité d'un coup d'État. Il est vrai que diverses factions s'affrontent autour de Karimov, mais elles veulent seulement s'emparer de la plus grosse part du gâteau : et je serais très étonnée de les voir remettre en cause ce système qui leur permet de se nourrir sur la bête. De mon point de vue, l'unique espoir du peuple ouzbek réside dans la communauté internationale. 
 
N. R. - Précisément, qu'est-ce que les pays occidentaux devraient faire ? Souhaitez-vous qu'ils se conduisent avec la plus grande fermeté, par exemple en boycottant l'Ouzbékistan ou bien, au contraire, qu'ils essaient d'améliorer leurs relations avec Tachkent afin d'assouplir le régime ?
 
M. T. - Ma conviction, c'est qu'il faut traiter Islam Karimov comme un terroriste qui détient 27 millions de personnes en otages. Si l'on menace le terroriste, si on l'énerve, il risque de se mettre à exécuter ses otages un par un. Il en a déjà tué beaucoup. Ses mains sont rouges du sang de ses propres administrés. C'est Karimov en personne qui a ordonné de tirer sur la foule à Andijan ; aucun autre responsable n'aurait osé prendre une décision si lourde de conséquences. C'est pourquoi j'estime qu'il faut négocier avec lui et tout faire pour le convaincre de renoncer à la barbarie. Si l'on se montre intraitable à son égard, si l'on isole l'Ouzbékistan du reste du monde, notre peuple sera le premier à en souffrir. J'ai toujours milité en faveur du dialogue entre les autorités de Tachkent et la communauté internationale. Je ne suis cependant pas opposée par principe à des sanctions. Celles-ci peuvent avoir des conséquences bénéfiques - par exemple, si elles touchent directement la famille du président en lui interdisant de se rendre dans les pays occidentaux. Mais il est essentiel de ne pas rompre les discussions avec l'Ouzbékistan, de ne pas faire une croix sur ce pays. En tout cas, j'implore la communauté internationale de ne pas oublier notre peuple et de faire pression sur notre dictateur en son nom.
 
N. R. - Ces dernières années, le régime s'est significativement rapproché de Moscou et de Pékin...
 
M. T. - C'est vrai. Si dans les années 1990 Karimov a coopéré activement avec les États-Unis et n'a pas souhaité se lier trop étroitement avec Moscou, la situation a radicalement changé dans les années 2000 : les bases militaires que Washington possédait en Ouzbékistan, très importantes pour le transfert des troupes américaines vers l'Afghanistan, ont été fermées ; la plupart des organisations internationales de défense des droits de l'homme actives dans le pays ont été expulsées ; et Karimov s'est mis à collaborer avec Moscou et avec Pékin dans le cadre de l'Organisation de coopération de Shanghai (12). Il a, notamment, signé avec Moscou un accord facilitant l'expulsion des réfugiés politiques ouzbeks installés en Russie vers leur pays d'origine.
Pourquoi ce changement d'attitude ? Pour une raison très simple. Karimov se conduit sur la scène internationale comme un petit garçon, de manière irresponsable, sans penser un instant au bien de ses concitoyens. Il ne tolère pas le moindre reproche et ne s'entend qu'avec les pays qui ne le critiquent pas. C'est une politique faible et inconséquente, dépourvue de toute vision globale. À présent, ses meilleurs alliés sont la Russie et la Chine - des États moyennement démocratiques, pour employer un euphémisme. Personnellement, j'espère qu'à l'avenir l'Ouzbékistan va s'orienter davantage vers l'Occident et vers les valeurs occidentales. Mais ce n'est probablement pas pour demain.
 
N. R. - Quelles sont vos intentions, à titre personnel ? Entendez-vous continuer de contribuer à l'évolution de l'Ouzbékistan et entretenez-vous toujours des contacts avec vos partisans restés au pays ? 
 
M. T. - Malheureusement, étant donné la campagne qui se déchaîne contre moi, je ne peux pas rentrer en Ouzbékistan pour le moment, même si j'en souffre profondément. Mais mon retour ne servirait à personne - ni à moi ni à la population. Il est certain, par exemple, que je ne pourrais pas me faire soigner. De nombreux activistes des « Coeurs ardents » essaient de continuer à faire changer les choses au pays, mais il m'est très difficile de communiquer avec eux. Et il ne reste plus une seule ONG internationale en Ouzbékistan. Mes collègues sont voués à eux-mêmes. C'est pourquoi j'ai l'intention d'enregistrer mon organisation en France et d'agir depuis l'étranger. Je vais consacrer toute l'aide financière que j'ai reçue à soutenir les victimes des événements d'Andijan et les familles des détenus.
 
N. R. - Une dernière question. Y a-t-il des personnes qui représentent pour vous une source d'inspiration ?
 
M. T. - Je prends souvent en exemple mes camarades de lutte pour les droits de l'homme en Ouzbékistan Talek Iakoubov et Marat Zakhitov, ainsi que Craig Murray, l'ancien ambassadeur britannique à Tachkent - un homme remarquable, qui a eu le courage de dénoncer haut et fort les crimes du régime d'Islam Karimov, même si cela lui a coûté son poste (13). Et, en ce moment précis, j'essaie également de m'inspirer d'Alexandre Soljenitsyne et de son Archipel du Goulag. Même si je ne prétends évidemment pas approcher son talent littéraire, j'aimerais, en me fondant sur mon expérience et sur les documents que j'ai accumulés, rédiger un ouvrage qui dira toute la vérité sur les prisons ouzbèques et sur les conditions inhumaines dans lesquelles sont détenues des milliers de personnes. Le monde entier doit connaître le véritable visage de cette dictature.
Notes :
(1) Voir : Peter Fedynsky, « Activists Urge Investigation of Uzbek Massacre », Voice of America, 13 mai 2009, http://www.voanews.com/english/2009-05-13-voa36.cfm
(2) Le prix Martin Ennals, créé en 1993, constitue une collaboration unique entre dix des principales organisations internationales de défense des droits de l'homme. Le jury du prix est composé des membres suivants : Amnesty International ; la Commission Internationale des Juristes; la Fédération Internationale des Droits de l'Homme ; Human Rights First ; Human Rights Watch ; l'Organisation Mondiale Contre la Torture ; Service International pour les Droits de l'Homme ; Diakonie Germany ; et Huridocs. Ce prix, qui porte le nom du troisième secrétaire général d'Amnesty International (1968-1980), est décerné chaque année à une personne ou à une organisation dont le combat contre les violations des droits humains a été « courageux et remarquable ».
(3) L'intégralité du discours prononcé à cette occasion par Mme Yade est disponible à l'adresse suivante : http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/article_imprim.php3?id_article=69278
(4) Ce prix, institué en 2007, vise à récompenser les femmes du monde entier actives dans le domaine de la défense des droits de l'homme. Voir le site du Département d'État : http://www.state.gov/r/pa/prs/ps/2009/03/120070.htm 
(5) Depuis la fermeture en 2007 de la base militaire de Manas, au Kirghizistan, l'armée américaine cherche à se doter d'une nouvelle base en Asie centrale afin de faciliter le transfert des troupes vers l'Afghanistan. Il semble que l'aéroport de Navoï, dans le centre de l'Ouzbékistan, puisse remplir cette fonction. Le 11 mai dernier, le président Karimov a révélé que l'Otan utilisait déjà cet aéroport pour le transfert d'équipements non létaux vers l'Ouzbékistan. Voir : Deirdre Tynan, « Uzbekistan : Karimov gives Washington the air base it needs for Afghan operations », Eurasia Insight, 11 mai 2009, http://www.eurasianet.org/departments/insightb/articles/eav051109a.shtml#
(6) Le mouvement Akromiya a été fondé au milieu des années 1990 dans la ville d'Andijan par les partisans du leader musulman Akram Iouldachev. Le caractère exact de ce mouvement fait débat. Certains observateurs considèrent que ce groupe est une secte religieuse en rupture de ban avec l'islam traditionnel ; d'autres le voient comme une partie intégrante de l'organisation extrémiste Hizb-ut-Tahrir ; d'autres encore estiment qu'il s'agit d'une sorte d'association locale consacrée avant tout à améliorer le niveau de vie très bas de la ville d'Andijan, dont la plupart des membres d'Akromiya sont originaires. 
(7) Fondé originellement en 1952 en Palestine, le Hizb ut-Tahrir ne s'est réellement implanté en Asie centrale que dans les années 1990. Il appelle à l'établissement d'un califat mondial mais refuse officiellement d'employer la violence à l'encontre des États laïques. Il n'a jamais revendiqué la moindre action violente en Asie centrale et se concentre davantage sur un travail d'islamisation sociale. Ce mouvement a entretenu dans les années 1990 des relations tendues avec le Mouvement islamique d'Ouzbékistan, proche des Talibans afghans, mais semble aujourd'hui avoir accueilli nombre de ses militants dans ses rangs. Il fait l'objet de violentes répressions de la part du gouvernement ouzbek. Pour une étude détaillée des mouvements islamistes ouzbeks, voir : Didier Chaudet, « Terrorisme islamiste en Grande Asie centrale : "Al-Qaïdisation du djihadisme ouzbek" », Russie.Nei.Visions, no 35, décembre 2008.
(8) Le 16 février 1999, une série d'explosions se produisent à Tachkent. On relève 16 morts et 130 blessés, et des dégâts importants ont été infligés à plusieurs immeubles gouvernementaux et au siège de la Banque nationale. Les autorités accusent les islamistes. En 2004, la capitale ouzbèque connaît deux autres attentats terroristes attribués au Hizb-ut-Tahrir : fin mars, une explosion vise des policiers sur le marché de Tchorsu et, fin juillet, des attentats suicides prennent simultanément pour cibles les ambassades des États-Unis et d'Israël. Le 26 mai 2009, un poste de police est attaqué à Khanabad (à la frontière kirghize). Un policier est tué. Au même moment, un homme non identifié se fait exploser à Andijan. Là aussi, un policier trouve la mort dans l'attentat. Le gouvernement affirme qu'il s'agit d'une attaque concertée perpétrée par des islamistes passés par le territoire du Kirghizistan.
(9) Pour des données statistiques sur le niveau de vie en Ouzbékistan, voir le « Poverty Reduction Strategy Paper » que la Banque mondiale a consacré au pays en janvier 2009 (disponible sur le site www.worldbank.org). Pour une analyse de l'impact de la crise financière sur l'Ouzbékistan, lire : Umida Hashimova, « Financial Crisis Hits Uzbekistan », Central Asia-Caucasus Analyst, 28 janvier 2009, http://www.cacianalyst.org/?q=node/5025. 
(10) En mars 2005, la « révolution des tulipes » a provoqué le départ du président kirghize Askar Akaev, à la suite de manifestations populaires encadrées (ou orchestrées, selon les interprétations) par l'opposition et plusieurs ONG. Au cours des quinze années précédentes, Akaev était parvenu à se maintenir au pouvoir grâce à de multiples manipulations électorales ; mais, cette fois, sa mainmise sur la structure étatique n'a pas suffi à endiguer l'organisation de l'opposition et le rejet massif, par la population, de l'omniprésence de la famille Akaev dans la vie publique. Voir : Sébastien Peyrouse, « Asie centrale : la fin d'une époque? », Politique Internationale, no 115, printemps 2007.
(11) Front Line est une ONG fondée en 2001 et basée à Dublin, qui se définit comme une « Fondation internationale pour la protection des défenseurs des droits humains ». Elle vise à assister les défenseurs des droits de l'homme partout sur la planète. L'organisation possède un statut consultatif spécial auprès du Conseil économique et social des Nations unies.
(12) L'Organisation de coopération de Shanghai est une organisation régionale qui regroupe la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan. Elle a été créée à Shanghai les 14 et 15 juin 2001 par les présidents de ces six pays. Ses buts sont (selon ses propres communiqués) : renforcer la confiance mutuelle et les relations de bon voisinage entre les États membres ; faciliter la coopération entre ces États dans les domaines politique, économique et commercial, scientifique et technique, culturel et éducatif, ainsi que dans les domaines de l'énergie, des transports, du tourisme et de l'environnement ; sauvegarder la paix, la sécurité et la stabilité régionales ; oeuvrer à la création d'un nouvel ordre politique et économique international, plus juste et plus démocratique.
(13) Craig Murray a été l'ambassadeur du Royaume-Uni auprès de l'Ouzbékistan de 2002  jusqu'à sa révocation, le 14 octobre 2004. À la différence de bon nombre d'autres diplomates, Murray a ouvertement parlé, dès son arrivée en Ouzbékistan, des crimes du régime d'Islam Karimov, de l'usage généralisé de la torture et des liens entre les services spéciaux occidentaux et leurs homologues ouzbeks, auxquels les services américains et britanniques auraient, selon lui, confié de torturer des prisonniers soupçonnés d'appartenir à Al-Qaïda. Renvoyé dans des circonstances houleuses, il a publié un ouvrage qui a fait sensation sur sa mission en Ouzbékistan : Murder in Samarkand - A British Ambassador's Controversial Defiance of Tyranny in the War on Terror, Mainstream Publishing, Londres, 2006.