Politique Internationale - La Revue n°128 - ÉTÉ - 2010

sommaire du n° 128
LE FANTOME DE STALINE
Entretien avec Orlando FIGES
Historien britannique
conduit par
Olivier Guez
Journaliste à La Tribune
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Olivier Guez - Professeur Figes, quel regard la société russe porte-t-elle sur la période stalinienne ? 
 
Orlando Figes - Longtemps le sujet a été tabou. Les gens en discutaient discrètement, dans leur cuisine, « à la soviétique ». La société russe a commencé à se pencher sérieusement sur son passé à la fin des années 1980, au moment de la glasnost. L'ampleur des crimes était telle que cette prise de conscience a créé un véritable traumatisme. La révélation du pacte germano-soviétique et des erreurs stratégiques commises par Staline avant et après l'offensive allemande de juin 1941 ont également provoqué un choc dans l'opinion. Mais, fondamentalement - et je peux en témoigner personnellement dans la mesure où mon livre, Les Chuchoteurs, est basé sur des centaines d'entretiens -, les survivants ne veulent pas parler. Il faut vraiment insister pour qu'ils se livrent. Ils ne souhaitent pas évoquer ce qu'ils ont vécu avec leurs petits-enfants de peur de les heurter. Cette période effroyable a été refoulée dans des zones interdites de la mémoire des derniers témoins. Sans doute ne sont-ils pas très à l'aise non plus en raison des compromissions auxquelles ils ont été contraints pour survivre, notamment au moment de la grande Terreur de 1937-1938. 
 
O. G. - Comment avez-vous procédé pour recueillir leurs témoignages ?
 
O. F. - Ce fut très difficile. La société russe contemporaine est une société post-traumatique, une société du déni. Combien de fois ai-je entendu que la Russie n'avait pas besoin de gens comme moi ! Que les Russes avaient lu Soljenitsyne et que cela leur suffisait ; que je ferais mieux de dénoncer les pages sombres de l'histoire britannique plutôt que de m'attarder sur celles de la Russie ! Nous, les chercheurs étrangers, avons tous été confrontés à ce genre de réactions nationalistes. Quant aux organisations comme Mémorial, les autorités font tout pour leur mettre des bâtons dans les roues. Si le pouvoir réagit de manière aussi hystérique, c'est que la société n'a pas réglé ses comptes avec le passé. La société russe est toujours hantée par le fantôme de Staline. 
 
O. G. - Votre livre Les Chuchoteurs montre l'impitoyable cruauté du régime stalinien ainsi que les souffrances endurées par la population. A-t-il été publié en Russie ?
 
O. F. - Il devait sortir, mais le contrat a été annulé à la dernière minute. J'ai signé un nouveau contrat bien qu'aucune date de publication n'ait encore été fixée. On m'annonce un petit tirage de 1 000 à 2 000 exemplaires. J'attends de voir.
 
O. G. - Comment le fantôme de Staline hante-t-il la Russie de Vladimir Poutine ?
 
O. F. - Quand une société a été meurtrie comme l'a été la société russe pendant des décennies ; quand les gens ont souffert dans leur chair, ont eu la peur au ventre pendant si longtemps et à intervalles réguliers - la guerre civile après la révolution, la campagne contre les koulaks, la Terreur de 1937-1938, les purges de 1948... - au point de sombrer dans la paranoïa, le souvenir du traumatisme se transmet de génération en génération. La grande Terreur fut une politique calculée de meurtre collectif. Non content d'enfermer ses ennemis politiques réels ou supposés, Staline a ordonné à la police et au NKVD d'Ejov de faire sortir des hommes des prisons ou des camps de travail pour les exécuter. Selon des statistiques incomplètes, au moins 681 692 personnes furent assassinées pour « crimes d'État » pendant ces deux années. Au même moment, la population des camps de travail et du Goulag est passée de 1 196 369 à 1 881 570 détenus. Une répression de cette envergure ne s'oublie pas. Ces plaies n'ont jamais vraiment cicatrisé. Je m'en suis aperçu au cours de mes recherches, en interrogeant ceux dont les parents avaient subi les foudres de la grande Terreur, en particulier les orphelins. Après la mort de Staline, les familles ont continué à vivre dans la hantise de la trahison et de la dénonciation. Les enfants des années 1950, 1960 et 1970 ont eu une jeunesse très protégée et anxiogène. Face au politique, les Russes sont devenus excessivement prudents, presque inhibés. Il n'y avait pas d'opposition jusqu'à la fin des années 1980. Les gens n'aimaient guère le régime soviétique, ils ont souvent tenté de le contourner pour améliorer leur quotidien, mais ils lui sont restés loyaux. C'est le souvenir des années Staline qui a permis à l'URSS de durer aussi longtemps. La passivité et le conformisme de la société russe actuelle à l'égard de Vladimir Poutine sont des héritages directs du stalinisme. Quand Poutine a commencé à imposer sa verticale du pouvoir (1), les Russes se sont dit que les choses pouvaient mal tourner et qu'ils avaient intérêt à s'autocensurer. C'est plus fort qu'eux, comme un réflexe qui les conditionne depuis deux ou trois générations. 
 
O. G. - Quels sont les points communs entre la société russe de Staline et celle de Poutine ?
 
O. F. - En Russie, les personnes âgées sont encore très marquées par le soviétisme : le collectivisme et l'État-système avec ses retraites, ses coupons d'alimentation, ses camps de vacances, ses sanatoriums en Crimée où les travailleurs allaient se reposer... Plus fondamentalement, l'autoritarisme est toujours de mise en Russie et la population s'y soumet. Le conformisme politique règne en maître. Aujourd'hui, en Russie, l'autocensure est de retour et les gens font à nouveau attention à qui ils parlent et aux sujets qu'ils abordent. Dernier point commun : l'absence d'état de droit, une caractéristique qui remonte à la tradition impériale. Le pouvoir poutinien est arbitraire. Les lois existent, mais elles servent à protéger les puissants et à opprimer les faibles. Faute de pouvoir compter sur un cadre juridique bien défini, les hommes d'affaires doivent se trouver des protecteurs qu'ils paient très cher. La corruption est endémique. C'est dramatique pour l'économie du pays et son développement.
 
O. G. - La corruption est-elle plus répandue qu'à l'époque de Brejnev ?
 
O. F. - Oui, largement. Regardez l'opulence dans laquelle vivent les oligarques et les hommes politiques. Ils ont un train de vie très supérieur à celui des apparatchiks de la période brejnévienne. Dans un système de ce genre, la règle consiste à accumuler le plus de biens et de richesses en un temps record. Nul ne sait combien de temps il sera protégé. En revanche, tout le monde sait que le pouvoir est versatile : vous pouvez tout perdre en une nuit et vous retrouver en prison, simplement parce que les autorités l'ont décidé...
 
O. G. - Poutine a-t-il réhabilité l'image de Staline ?
 
O. F. - Soyons précis : Poutine n'a pas totalement blanchi Staline de ses crimes. À plusieurs reprises dans ses discours, il a évoqué les drames de la grande Terreur par exemple. Mais il les nuance en parlant aussi des réussites extraordinaires qu'ont été la victoire contre le nazisme ou la montée en puissance de l'URSS... Poutine a développé une vision patriotique de l'histoire russe dans laquelle Staline tient toute sa place. Cette vision lui permet de légitimer son autoritarisme en l'inscrivant dans la lignée des dirigeants forts. Pour lui comme pour son parti Russie unie, il n'y a pas à rougir de l'histoire russe. Bien au contraire. Staline en fait partie, il ne faut pas en avoir honte. Après tout, quelle nation n'a pas connu des épisodes plus ou moins sombres au cours de son histoire ? Sur les bannières de Russie unie s'étalent les portraits des grands hommes de l'histoire russe de Tolstoï à Tchaïkovski en passant par Staline. Cette posture est une réaction aux années 1990 - une période que les Russes, après le démantèlement de l'URSS, ont vécue comme un déchirement. 
 
O. G. - La réhabilitation de Staline permet-elle d'évacuer le souvenir de ce que certains analystes ont appelé la « Russie de Weimar » (2) ?
 
O. F. - Probablement. Ce furent des années d'humiliation. Les Russes ont été élevés dans le culte de la force et des réalisations prométhéennes de l'URSS. En quelques années, tous leurs repères se sont effondrés : la Russie a perdu son statut de superpuissance et son empire a été démantelé ; leur économie était en ruine et leur président, alcoolique, la risée de la planète. Puis est venu le krach de 1998. De nombreux Russes y ont vu un complot de l'Occident - cet Occident arrogant qui voulait leur apprendre leur propre histoire, la démocratie et l'économie de marché. Poutine a restauré la fierté nationale de la Russie. Plus question de s'appesantir sur les crimes du passé, encore moins de se livrer à une quelconque introspection ou à des actes de repentance : les leçons de l'Occident, c'est terminé ! La Russie est désormais une grande puissance et une démocratie souveraine qui doit imposer le respect au reste du monde. La population y trouve son compte. 
 
O. G. - Poutine joue-t-il sur la nostalgie de l'URSS ?
 
O. F. - Cette nostalgie bat son plein. La télévision rediffuse de très nombreux films soviétiques, la pop soviétique est sur toutes les ondes, les restaurants de style soviétique sont à la dernière mode... Poutine a compris que, après les années d'agitation et de disette sous Gorbatchev et Eltsine, l'immense majorité des Russes aspirait avant tout à la sécurité. Or, pour nombre d'entre eux, l'URSS, malgré les failles de son système économique, représentait la stabilité et la sécurité. La vie y était plus simple. Poutine a réussi à convaincre les Russes que l'autoritarisme est le prix à payer pour la puissance et la sécurité retrouvées. Un sondage de 2005 indiquait que 42 % d'entre eux désiraient le retour d'un dirigeant à poigne comme Staline. Parmi les plus de 60 ans, la proportion passait à 60 %.
 
O. G. - Poutine peut aussi compter sur le soutien des nouvelles classes moyennes qui ont émergé sous son règne...
 
O. F. - Absolument. Elles sont composées d'individus qui ont profité de manière directe ou indirecte de la croissance de la décennie passée, notamment de la manne des matières premières, et qui ont goûté aux joies de la consommation, des vacances à l'étranger, des voitures occidentales... Ces gens, qui ne se mêlent pas de politique, sont reconnaissants à Poutine de leur nouveau statut. Cela n'a rien d'étonnant. En revanche, ce qui l'est bien davantage, c'est la nostalgie qu'éprouvent de nombreux adolescents envers l'URSS. Ils ont érigé en mythe un système qu'ils n'ont pas connu. Il y a deux ans, j'ai donné à Londres une conférence sur Staline. Après avoir évoqué ses crimes, un jeune Russe de 25 ans m'a interpellé violemment : « Comment osez-vous ?, éructa-t-il, Eltsine a tué plus de Russes que Staline ! » En 2007, je discutais avec des lycéens russes. Je leur ai demandé ce qu'ils savaient de Staline. Certains connaissaient un peu son histoire, ils avaient notamment entendu parler de la grande Terreur. Soudain un gamin s'est levé et a demandé à ses camarades pourquoi ils en voulaient tant à Staline. Il a conclu sa démonstration en leur disant que Gorbatchev était en réalité le pire criminel de l'histoire de la Russie parce qu'il avait détruit l'URSS !
 
O. G. - Quelles leçons avez-vous tirées de ces deux expériences ?
 
O. F. - La greffe démocratique et libérale des années 1990 a été rejetée. C'est un échec terrible. Ces jeunes gens ont forcément entendu leurs parents se plaindre du nouveau système et regretter l'URSS. Ce sont très probablement des enfants des perdants de la transition, des bureaucrates, des ingénieurs, des travailleurs qualifiés. L'émergence de ces jeunes néo-staliniens est un phénomène très inquiétant - ils n'ont pas confiance en l'avenir et idéalisent un passé meurtrier - et politiquement dangereux. C'est sur eux que s'appuie le système actuel.
 
O. G. - Qui orchestre cette vision « intégrée » de l'histoire russe avec, en point d'orgue, la réhabilitation de Staline ?
 
O. F. - Poutine lui-même, bien sûr, qui n'hésite pas à descendre dans l'arène pour exprimer sa vision de l'Histoire. Souvenez-vous : en juin 2007, lors de la conférence nationale des professeurs de lycée, il s'est plaint de la confusion qui régnait dans l'enseignement de l'histoire soviétique et a appelé à la mise au point de « standards communs » à introduire de toute urgence dans les programmes. Devant un auditoire intimidé, il dénonça les ouvrages dont les auteurs étaient rémunérés « par l'étranger ». Quatre jours plus tard, la Douma votait une loi qui donnait toute liberté au ministère de l'Éducation dans le choix des livres scolaires. L'administration présidentielle indiqua les grandes lignes à suivre aux auteurs du manuel finalement choisi : elle décerna un « bien » à Staline pour avoir renforcé la verticale du pouvoir sans avoir toutefois développé la propriété privée ; un « insuffisant » à Khrouchtchev pour avoir affaibli la verticale du pouvoir ; un « bien » à Brejnev pour les mêmes raisons que Staline ; un « très insuffisant » à Gorbatchev et à Eltsine pour avoir détruit le pays... Last but not least, Poutine était crédité de la meilleure note pour avoir à la fois renforcé la verticale du pouvoir et encouragé la propriété privée. Parmi les rédacteurs du manuel figurait Pavel Daniline, 31 ans, l'un des propagandistes du Kremlin - un jeune homme qui n'avait jamais enseigné ni même étudié l'histoire... 
 
O. G. - Pour le Kremlin, le traitement de l'Histoire n'a donc rien d'anecdotique...
 
O. F. - Non, c'est très sérieux. Il s'agit, pour les autorités, d'une véritable bataille idéologique. Le 4 décembre 2008, à Saint-Pétersbourg, le siège de l'organisation Mémorial - qui, depuis vingt ans, collecte des témoignages sur le stalinisme, le Goulag... et avec laquelle j'ai travaillé pour mon livre Les Chuchoteurs - fut mis à sac par la police. Tous les disques durs contenant l'ensemble des archives furent confisqués. Ce raid est intervenu à la veille d'une grande conférence internationale consacrée à l'histoire du stalinisme. Ce même mois de décembre 2008, deux articles de la revue Russkiï Journal accusaient Mémorial et d'autres fondations libérales d'attitudes « anti-patriotiques ». Leur but serait de culpabiliser la Russie afin de l'affaiblir. Cette séquence ne tient pas du hasard. Elle est politique, orchestrée depuis le Kremlin. Une meilleure compréhension de son histoire récente, en particulier de la période stalinienne, aurait permis à la société russe de se démocratiser en exorcisant le passé comme l'ont fait les Allemands après 1945. Les Russes auraient dû extirper le petit Staline qui est en chacun d'eux comme les Allemands se sont débarrassés de leur petit Hitler. S'ils l'avaient fait, Poutine ne pourrait pas mener aussi librement la politique qu'il mène depuis plusieurs années.
 
O. G. - Sans jouer l'avocat du diable, il faut reconnaître qu'il existe aujourd'hui en Russie des livres très critiques sur Staline...
 
O. F. - Certes, ces informations sont disponibles. Mais qui s'y intéresse ? Quel programme de télévision les mentionne ? Quel manuel y fait référence ? Il faudrait que les programmes scolaires soient plus équilibrés et que les médias aient la possibilité de montrer la diversité des approches historiques concernant cette époque et l'URSS en général. En termes de liberté d'information et de recherches historiques, on a le sentiment d'être revenu à la période soviétique. Pas à la période stalinienne bien sûr, mais à 1985, au tout début de la perestroïka et de la glasnost. C'est un grand pas en arrière. Un recul immense.
 
O. G. - La politique étrangère actuelle de la Russie se situe-t-elle dans la lignée de celle de Staline ?
 
O. F. - Poutine, comme Staline avant lui, demeure très marqué par la tradition impériale russe. La Russie d'aujourd'hui pense et agit toujours comme un empire. Elle considère que sa sphère d'influence s'étend à des régions qui, qu'elle le veuille ou non, ne lui reviennent pas de fait. La politique étrangère de Staline a beaucoup évolué selon les périodes, mais elle était teintée d'une forte suspicion voire d'une franche hostilité à l'égard de l'Occident. Il me semble que celle de Poutine l'est tout autant. Il dénonce régulièrement le double discours de l'Occident à l'égard de la Russie et lorsqu'il affirme haut et fort la souveraineté de son pays, il le fait d'abord à l'attention des Occidentaux. Le tsar Nicolas Ier, qui mena la guerre de Crimée au nom de la défense de l'orthodoxie contre la chrétienté occidentale et l'islam des Ottomans, a été réhabilité : son portrait trône désormais au Kremlin. C'est une anecdote, mais elle en dit long sur la Weltanschauung de Poutine...
 
O. G. - Abordons Staline et Poutine sous l'angle de leur personnalité. Leur trouvez-vous des points communs ?
 
O. F. - Dieu merci pour les Russes d'aujourd'hui, je constate plus de différences que de ressemblances ! Staline était un combattant révolutionnaire tandis que Poutine fut longtemps un soldat de l'ombre, une petite main du KGB. À l'évidence, les deux hommes sont très secrets et exercent leur pouvoir en solitaire. Ce sont les résidus du soviétisme et, en particulier, du stalinisme qui permettent au poutinisme de fonctionner. 
 
O. G. - Le culte de la personnalité dont Poutine fait l'objet, par exemple ?
 
O. F. - Le culte de Staline était digne d'une superproduction. En comparaison, celui de Poutine est un film à petit budget ! Son hypermédiatisation est plus proche de celle de Berlusconi que de celle de Staline. D'ailleurs les deux hommes sont très bons amis. Ils ont, l'un et l'autre, développé une image de macho charismatique qui plaît à leur électorat et ils considèrent la démocratie comme un plébiscite permanent. Et même si la corruption et la criminalité sont bien plus étendues en Russie qu'en Italie, leurs régimes reposent sur les mêmes bases.
 
O. G. - Ne voyez-vous pas des similitudes dans la manière dont Staline et Poutine conçoivent la politique - comme un domaine strictement réservé ?
 
O. F. - J'y vois surtout une permanence de l'histoire russe. Le Kremlin est, au sens propre comme au sens figuré, une forteresse. La politique n'est pas l'apanage du peuple. Il n'a pas à s'en mêler sous peine de graves, de très graves ennuis. Quant à la Douma actuelle, elle me fait penser à la chambre d'enregistrement qu'elle était à la fin de l'époque impériale au début du XXe siècle. La seule différence, c'est qu'aujourd'hui la politique est intimement liée au monde des affaires. C'est la seule nouveauté de la Russie poutinienne.
 
O. G. - Staline est resté maître du Kremlin pendant vingt-cinq ans, de 1928 à 1953. Pensez-vous que Poutine, à qui l'on prête l'intention de se représenter à la présidence en 2012, puisse se maintenir aussi longtemps au pouvoir ?
 
O. F. - La Russie se trouve dans une situation paradoxale. À première vue, elle paraît stable, en tout cas plus stable qu'elle ne l'a été depuis très longtemps. Le retour de Poutine au Kremlin arrangerait beaucoup de monde, notamment ses principales clientèles, les hommes d'affaires qui ont fait fortune sous sa coupe et les classes moyennes dont je parlais précédemment et qui ne contestent en rien son autoritarisme. Mais à y regarder de plus près, le destin de la Russie demeure précaire. Son économie est toujours aussi dépendante des cours des matières premières - on l'a constaté l'an dernier avec la crise financière qui s'est soldée par un recul du PIB de 9 % - ; elle produit peu et mal ; et ses industries high tech sont encore embryonnaires. Son évolution démographique reste très préoccupante et les investissements dans les infrastructures très faibles à cause de la corruption. 
 
O. G. - Certes, mais Poutine n'a pas de réelle opposition politique en face de lui...
 
O. F. - Son administration agite souvent le spectre d'une éventuelle révolution orange (3), mais elle cherche avant tout à maintenir son camp et la population sous tension. Le régime peut, en effet, compter sur l'inconscient des Russes pour calmer leurs velléités de révolte : ils savent que le régime peut se durcir à tout moment. D'autant que les deux mandats de Poutine leur en ont donné un avant-goût, avec la mise au pas des médias et l'intimidation constante à laquelle a été soumise toute forme d'opposition.
 
O. G. - Quel rôle joue l'Internet dans cette Russie poutinienne ?
 
O. F. - Le Kremlin dispose d'une véritable armée de blogueurs aussi réactifs qu'agressifs - j'en ai moi-même fait les frais (4) -, prêts à défendre les positions officielles ou à calomnier ses adversaires. Contrairement à l'ère stalinienne où aucune sphère n'échappait au contrôle du Kremlin, l'Internet est très libre en Russie mais sa résonance reste faible : les messages des internautes ne sont pas relayés par des corps intermédiaires que seraient des partis politiques, des syndicats ou des organisations de consommateurs. La société civile est déficiente et Poutine en profite. 
 
O. G. - L'Union soviétique de Staline était le règne des mouchards. La Russie de Poutine fonctionne-t-elle aussi grâce à un vaste réseau d'informateurs ?
 
O. F. - Non, la Russie actuelle n'est pas un État policier stalinien. Il n'y a pas de « big brother ». En fait, c'est un État paradoxal qui repose sur un système autoritaire mais chaotique où subsistent de réels espaces de liberté. Par exemple, le Kremlin n'a pas fermé le journal Novaïa Gazeta. Sans doute pour maintenir un pluralisme de façade. Mais les journalistes savent qu'ils doivent respecter la ligne blanche : ils ne peuvent pas dénoncer la corruption qui règne au niveau le plus élevé du pouvoir. Depuis 2000, six d'entre eux, dont Anna Politkovskaïa, ont été assassinés. 
 
O. G. - À force de parler de Poutine, on en oublierait presque que le président s'appelle Dmitri Medvedev ! Son analyse du stalinisme diffère-t-elle de celle de Poutine ?
 
O. F. - Le 30 octobre dernier, à l'occasion de la journée des victimes des répressions politiques, Medvedev a prononcé un discours intelligent et courageux. Il a rendu hommage aux victimes du stalinisme : des gens « exécutés sans procès, envoyés dans des camps de concentration, privés de leurs droits civiques, simplement parce qu'ils avaient choisi la mauvaise profession ou à cause de leur origine sociale », a-t-il dit. Surtout, il a déclaré que rien ne pouvait justifier ces persécutions. C'est une différence notable avec la ligne poutinienne qui minimise la Terreur au nom de la raison d'État et des acquis de l'URSS. Pour le dire d'une façon triviale, Poutine pense que Staline ne pouvait pas faire d'omelette sans casser des oeufs !
 
O. G. - Ces différences d'approche de l'histoire soviétique sont-elles le reflet de divergences plus profondes entre Poutine et Medvedev ? S'achemine-t-on vers une lutte au sommet au Kremlin ?
 
O. F. - Je n'ai pas de boule de cristal et je ne me considère pas comme un kremlinologue averti ! Ce qui est sûr, c'est qu'il existe des divergences idéologiques : Medvedev est plus libéral en matière économique et, en politique, il est sans doute plus sensible aux idées de l'Occident. On a pu le constater dans certains de ses discours. Mais de là à ce que ces divergences se transforment en conflit ouvert avec Poutine, il y a un pas que Medvedev n'a pas encore franchi. Et qu'à mon avis il ne franchira pas. Quoi que dise Medvedev, quoi qu'il fasse, il évolue à l'intérieur du système Poutine, un bloc très puissant tenu par les siloviki, les hommes des services de sécurité, où s'entremêlent des intérêts économiques et politiques considérables. Je pense que ce système va perdurer, que Poutine redeviendra président en 2012 et que son règne est parti pour durer.
Notes :
(1) Dès son arrivée à la présidence de la Russie, Vladimir Poutine mit au pas les oligarques qui s'étaient considérablement enrichis sous le règne de Boris Eltsine et instaura une nouvelle verticale du pouvoir à l'ensemble du gigantesque territoire de la fédération russe afin de rétablir l'autorité de l'État sur ses régions et ses populations. Il fit encadrer très sévèrement le pouvoir des gouverneurs de régions, devenus des potentats locaux sous Eltsine, en nommant des « superpréfets », ses représentants plénipotentiaires, censés servir de coordinateurs interrégionaux dans les sept nouveaux grands districts qu'il créa dès mai 2000. Les gouverneurs régionaux sont aujourd'hui tous sous la coupe du Kremlin.
(2) La « Russie de Weimar » fait évidemment allusion à la République de Weimar (1919-1933). Très affaiblie par l'hyperinflation du début des années 1920 et plus encore par la crise mondiale de 1929, humiliée par sa défaite en 1918, l'Allemagne céda aux sirènes d'Aldolf Hitler qui lui promit sa renaissance nationale, un renouveau économique et un nouveau statut de superpuissance sur la scène internationale. Sans établir la moindre comparaison entre Hitler et Poutine, il est frappant de constater que Poutine tint plus ou moins le même raisonnement et les mêmes promesses aux Russes lors de son accession au pouvoir afin de mettre un terme aux hésitations et aux catastrophes - économiques, financières, militaires... - de l'ère Eltsine et de sa « Russie de Weimar ».
(3) La révolution orange balaya l'Ukraine en décembre 2004. Démocratique et soutenue par les États occidentaux, en premier lieu par les États-Unis, elle permit l'élection au poste de président de la République de Viktor Iouchtchenko. La révolution orange marqua un rapprochement de l'Ukraine avec l'Otan et l'Union européenne au grand dam de la Russie poutinienne.
(4) Les articles d'Orlando Figes dans le Guardian ont été plusieurs fois attaqués par les blogueurs du Kremlin.