Politique Internationale - La Revue n°128 - ÉTÉ - 2010

sommaire du n° 128
LES FAIBLESSES D'UNE MONNAIE SANS ETAT
Entretien avec Tommaso PADOA-SCHIOPPA
Économiste
conduit par
Richard HEUZÉ
Chef du Bureau de Politique Internationale en Italie.
en français
in english
en español
en français
Richard Heuzé - Vous avez dit, un jour, que l'euro était « une monnaie sans État ». Selon vous, la crise actuelle était-elle prévisible ? 
 
Tommaso Padoa-Schioppa - Oui et non. Quand j'ai employé cette formule, j'étais à la Banque centrale européenne (BCE). Compte tenu de mes fonctions, je n'aurais pas pu dire, même si je l'avais pensé très fort, qu' « une monnaie sans État était vouée à l'échec ». Mais je ne suis vraiment pas surpris que le moment de vérité soit finalement arrivé. Le fait qu'il survienne dix ans après confirme deux choses : que la monnaie unique était nécessaire, viable et utile en soi d'une part ; et qu'à la longue, les lacunes de la construction de l'Europe monétaire étaient vouées à apparaître au grand jour d'autre part. Les vrais fondateurs de la monnaie unique étaient des purs politiciens comme François Mitterrand, Helmut Kohl, Felipe Gonzalez, Giulio Andreotti ou Ruud Lubbers. Ils voyaient l'euro comme une étape vers la construction d'une Europe unie sur le plan politique. Le problème, c'est qu'on attend toujours l'étape suivante; ni Maastricht, ni le traité constitutionnel, ni même celui de Lisbonne n'ont porté plus loin.
 
R. H. - Jean-Claude Trichet se montre très pessimiste et parle d'une « situation dramatique, peut-être la plus grave depuis la Première Guerre mondiale ». Rejoignez-vous son analyse ?
 
T. P.-S. - En cas de désintégration de l'euro, nous nous retrouverions dans une situation comparable à celle de 1914. Les Européens qui avaient mon âge à cette époque-là croyaient que l'Europe était unie. On circulait sans passeport d'un pays à l'autre. Il y avait une langue internationale, qui était le français. L'étalon-or faisait régner l'ordre monétaire international. Le souvenir de la dernière guerre en Europe - celle de 1870 - était très éloigné. Si l'Europe se disloquait aujourd'hui, c'est l'espoir d'un ordre stable qui volerait en éclats, de la même manière que la Première Guerre mondiale a brisé le rêve de millions d'Européens. C'est cela que craint Trichet. Et je crois qu'il a raison. Relisez Les Thibault de Roger Martin du Gard. Voyez avec quel enthousiasme la mobilisation fut accueillie en août 1914. Les gens pensaient que la guerre serait une petite aventure de quelques semaines qui romprait avec la monotonie d'une période de paix. Ils avaient le sentiment de vivre une parenthèse de liberté. Si l'Union se désintégrait, la même folie naïve pourrait s'emparer des esprits, en particulier de ceux qui ont la mémoire courte, à commencer par les jeunes.
 
R. H. - C'est Paul Volcker, l'ancien directeur de la Réserve fédérale (1), qui a évoqué cette « désintégration possible »... 
 
T. P.-S. - Cela ne veut pas dire que cette désintégration soit probable. La remarque de Jean-Claude Trichet n'a suscité aucun remous sur les marchés. Celle de Paul Volcker, au contraire, a troublé les opérateurs parce qu'elle venait d'un Américain influent. Les marchés l'ont perçue comme une preuve de scepticisme des autorités américaines à l'égard de l'Europe. Je connais assez bien Paul Volcker pour affirmer qu'il voulait simplement mettre en garde, comme Trichet, et que son intention n'était pas d'affoler qui que ce soit.
 
R. H. - Si vous aviez été à la place de Trichet, qu'auriez-vous fait ? 
 
T. P.-S. - Si j'avais été à la place de Trichet, je souhaiterais avoir été capable de faire ce qu'il a fait. J'aimerais avoir eu sa lucidité, sa force et son imagination. La BCE a été conçue pour faire face à des situations normales, où les statistiques fonctionnent et où les expériences passées servent à éclairer l'avenir. Or ce que nous avons vécu sortait complètement de l'ordinaire. Cela me rappelle le roman Typhon de Joseph Conrad : « Pour traverser la tempête, il n'y a pas de mode d'emploi. » Jean-Claude Trichet a su en inventer un. Qu'il en soit remercié.
 
R. H. - Plus précisément, Trichet fustige le laxisme des finances publiques de l'Europe. Est-ce le cas ?
 
T. P.-S. - Ce qu'il dit est vrai. Ce n'est pas la zone euro en tant que telle, ou encore l'état de la dette publique, qui pose problème. L'Europe dans son ensemble se trouve dans une situation budgétaire et de dette publique bien meilleure que le Japon ou les États-Unis. Sans compter qu'à l'intérieur des États-Unis des pays (car ce sont de véritables pays) comme la Californie présentent une situation budgétaire extrêmement déséquilibrée. Contrairement aux États-Unis, au Canada ou à l'Australie, l'Europe dispose d'un pacte de stabilité très contraignant, avec des objectifs de déficit, des règles, des procédures et des sanctions. Il n'existe rien de tel entre les États fédérés américains, ni entre les provinces canadiennes. 
 
R. H. - Vous partagez donc entièrement les appréhensions de Jean-Claude Trichet...
 
T. P.-S. - Encore une fois, le diagnostic de Jean-Claude Trichet sur le problème budgétaire est exact. Mais, pour moi, la véritable carence de l'UE vient surtout du fait que sa structure est trop faible pour gérer une crise qui serait gérable dans le système fédéral américain. Et cela, malgré l'existence d'un Pacte de stabilité. Lorsqu'on a créé l'euro, on a omis les instruments de gouvernance qui allaient avec. Ces instruments, l'Europe s'en est dotée en quelques semaines, entre février et mai 2010, pour affronter la crise grecque : paquet de soutien de 110 milliards d'euros et création d'un Fonds de stabilité. 
 
R. H. - Dans une récente tribune publiée par le Financial Times, vous attribuez l'absence de l'Europe à ce que vous appelez la confrontation entre le traité de Maastricht et le traité de Westphalie de 1648 (2).
 
T. P.-S. - Effectivement. Les acteurs de cette crise, gouvernements nationaux d'une part, marchés de l'autre, ont un point en commun : ils sont restés prisonniers, intellectuellement et culturellement, de la conception westphalienne des relations entre États. Ils pensent que les États sont homogènes à l'intérieur et indépendants vis-à-vis de l'extérieur. Au XVIIe siècle, la raison d'État se confondait avec celle du prince. Si un prince allemand décidait d'être protestant, tous ses sujets devenaient protestants. Personne n'avait le droit de s'ingérer de l'extérieur dans ses affaires intérieures. Les marchés, imprégnés de leur croyance dans l'ordre westphalien, ont eu le sentiment que celui-ci était incompatible avec la monnaie unique, d'où le clash. Les gouvernements nationaux, de leur côté, estimaient qu'une monnaie sans État était tout à fait viable et qu'une réforme était superflue. Ce bras de fer a pris fin en mai avec les décisions du Conseil européen. Quand les États membres ont compris ce que disait Trichet, à savoir qu'ils risquaient de détruire quelque chose d'analogue à ce qui a été détruit par la Première Guerre mondiale, ils ont réagi. Ce sursaut, les spéculateurs ne l'avaient pas prévu. 
 
R. H. - Voyez-vous dans le fédéralisme que vous professez avec conviction une réponse aux faiblesses de l'Europe ?
 
T. P.-S. - Commençons par dire que la signification donnée au mot « fédéralisme » dans le débat actuel est à l'opposé du sens que ce mot revêt dans la théorie constitutionnelle et dans l'histoire de la construction européenne. Fédéralisme vient de « fedus », le pacte. C'est un pacte entre États, pas seulement entre peuples; un pacte qui s'ajoute à l'ordre politique existant. En France, on a caricaturé le mot « fédéralisme » et fait croire aux gens qu'il s'agissait d'une sorte de jacobinisme européen, impliquant un abandon de souveraineté des nations et la création d'un pouvoir centralisé en dehors de leurs frontières. L'État jacobin est un système monolithique, indivisible, qui ne peut être concentré qu'en un seul endroit. À l'inverse, le fédéralisme défend l'idée d'un pouvoir stratifié, réparti entre la commune, la province, la région et l'État central. C'est en ce sens que je suis un fédéraliste convaincu.
 
R. H. - Que manque-t-il, selon vous, à la construction européenne ?
 
T. P.-S. - Je compare souvent l'Europe aux occupants d'un immeuble. Des personnes qui ne se sont pas choisies, qui sont même souvent hostiles les unes aux autres et qui doivent trouver des règles de coexistence. Comment organiser une telle copropriété ? Sur la base de trois éléments : la définition du bien commun ; la capacité de décider de la manière de le gérer ; la mobilisation des ressources nécessaires à cette gestion. 
Nous avons le premier élément. Les traités contiennent une liste complète de biens communs à l'Union européenne : la paix, la solidarité, la prospérité, la politique extérieure, la libre circulation, la justice, les droits fondamentaux, l'environnement, la stabilité, tout y est. Ce qui manque, ce sont les deuxième et troisième éléments. Chaque fois que le processus de décision prévoit l'unanimité, notamment en matière de politique étrangère, c'est comme si l'Union n'existait plus. Dans l'affaire grecque, la réaction des Européens a été considérée comme tellement lente qu'elle a exacerbé la crise et a finalement débouché sur des mesures de soutien beaucoup plus coûteuses que celles qui se seraient imposées six mois plus tôt. C'est le grand défaut de la règle de l'unanimité.
 
R. H. - L'Italien Luigi Zingales, professeur de finances à l'Université de Chicago et co-auteur du livre Saving Capitalism from the Capitalists (3) défend l'idée qu'il faudrait créer deux euros, l'un pour l'Europe du Nord et l'autre pour la Méditerranée, afin de répondre aux disparités régionales. Qu'en pensez-vous ?
 
T. P.-S. - C'est une proposition naïve. Tant qu'on y est, pourquoi ne créerait-on pas trois zones en Italie et trois en France ? 
 
R. H. - Un Italien comme vous a-t-il plus de facilité à envisager une Europe fédérale qu'un Français ?
 
T. P.-S. - Il y a deux familles d'États en Europe, ceux qui sont issus des grandes monarchies du Moyen Âge : l'Espagne, la France, le Royaume-Uni. Et ceux qui sont nés au XIXe siècle à partir du mythe romantique de la nation, comme l'Italie et l'Allemagne. Ceux-là sont plus enclins à accepter une évolution et une articulation sur plusieurs niveaux, régional, national et continental. Les États fondés par les monarchies, eux, n'ont pas été créés selon le concept de l'État-nation ; ils ont été forgés par la force, souvent à travers des répressions sanglantes qui ont laissé des traces encore visibles de nos jours. Ils sont très intransigeants sur le concept de centralisation. C'est au nom de ce syndrome que la France a dit non à la Communauté européenne de défense (CED) en 1954, puis aux demandes incessantes de la Communauté à six de plus d'Europe, jusqu'au référendum sur le projet de Constitution européenne en 2005. À mon avis, elle a eu tort de ne pas saisir l'occasion d'unifier l'Europe comme le Piémont avait unifié l'Italie. Si elle n'avait pas pratiqué la politique de la chaise vide à Bruxelles sous le général de Gaulle en 1965-1966, son influence en Europe serait bien supérieure à ce qu'elle est actuellement. Lorsque j'ai été nommé directeur général à la Commission de Bruxelles en 1979, la langue de travail était le français. Aujourd'hui, c'est l'anglais. Deux raisons à cela : le refus français d'une intégration plus poussée et l'ouverture hâtive à un pays - le Royaume-Uni - foncièrement hostile à une Europe unie. L'unique façon de mettre Londres au pied du mur quant à son attitude envers l'Europe unie aurait été de créer les États-Unis d'Europe - ce que Paris n'a pas voulu.
 
R. H. - Vous avez eu quatre ou cinq vies professionnelles, passant de la Banque d'Italie à la Commission de surveillance des opérations de Bourse (Consob) en faisant un crochet par Bruxelles, la BCE et le ministère de l'Économie et des Finances. Dans quelle fonction vous êtes-vous le plus épanoui ?
 
T. P.-S. - Le poste le plus exaltant a certainement été celui de ministre de l'Économie et des Finances, pendant deux ans, sous le gouvernement présidé par Romano Prodi, de mai 2006 à mai 2008. À l'époque, j'étais déjà à la retraite. Je n'étais pas un politicien professionnel. J'ai été « appelé » à la politique, un peu comme ont pu l'être, toutes proportions gardées, Metternich ou Kissinger. Comme eux, je n'ai jamais été élu ni investi d'aucun mandat populaire.
 
R. H. - Quel bilan tirez-vous de votre action à la tête de ce ministère ?
 
T. P.-S. - C'était une période difficile. L'Italie était confrontée à l'indiscipline budgétaire et à la méfiance des marchés. Je faisais partie d'une coalition gouvernementale qui comprenait, pour la première fois dans l'histoire de l'Italie, deux partis communistes ! Heureusement, le rapport de confiance avec Prodi était extrêmement fort. J'ai pu lui parler avec une grande franchise et les concessions que j'ai faites sur la ligne fondamentale d'un retour à la rigueur budgétaire ne sont pas allées au-delà des nécessités que je m'étais fixées.
 
R. H. - Pourriez-vous rappeler ces mesures ?
 
T. P.-S. - Nous avons remis les finances publiques sur les rails, rétabli un excédent « primaire » (hors service de la dette), fait reculer la dette publique, contenu le déficit sous la barre des 3 %. Il a fallu beaucoup de ténacité et de pédagogie pour résister aux pressions, mais nous sommes parvenus à redresser la situation.
 
R. H. - Votre successeur, Giulio Tremonti, s'est abstenu de lancer le moindre plan de relance. Pensez-vous qu'il a ainsi sauvé l'économie italienne de la récession ?
 
T. P.-S. - Ce qui a sauvé l'économie italienne, c'est l'état dans lequel je l'avais laissée en partant ! Giulio Tremonti s'est trouvé confronté à une baisse sans précédent de l'activité économique et à une dégradation rapide des finances publiques. Malgré cela, il a su maintenir le cap. L'écart entre l'Italie et les autres grands pays industriels a continué à se réduire. Il faut lui reconnaître ce mérite.
 
R. H. - En tant que fédéraliste, quel est votre maître à penser ?
 
T. P.-S. - Le fédéralisme européen se divise en deux courants de pensée, l'un inspiré par Altiero Spinelli (4), l'autre par Jean Monnet. Ces deux grandes personnalités convergeaient vers le même objectif mais par des chemins différents. Le premier défendait une approche constitutionnaliste, le second une approche dite fonctionnaliste. Comme beaucoup d'Italiens, j'ai fait connaissance avec l'oeuvre de Spinelli à l'adolescence. Par la suite, j'ai eu l'occasion de rencontrer l'homme. Quant à Jean Monnet, je l'ai découvert plus tard et j'ai lu et étudié ses Mémoires à leur publication, en 1978; ils sont pour moi, depuis, un livre de chevet. 
 
R. H. - Votre engagement européen a-t-il été renforcé par le fait que vous avez épousé en secondes noces la fille d'Altiero Spinelli, la journaliste Barbara Spinelli ?
 
T. P.-S. - Cet engagement, je le partage avec Barbara Spinelli, mais il date de bien avant ma rencontre avec elle. Je suis né en 1940, assez tôt pour avoir des souvenirs d'enfance liés à la guerre. C'est avant tout la guerre qui a fait naître en ma génération l'aspiration à une Europe unie : j'ai toujours vu dans cette Union un rempart contre de nouvelles belligérances.
 
R. H. - Vous avez dit un jour : « Je rêve d'une monnaie mondiale. » La Chine a récemment exprimé un souhait analogue. Mais ce rêve est-il bien réaliste ?
 
T. P.-S. - J'ai abordé ce thème dans une conférence prononcée à Louvain en février dernier sous le titre : « L'ombre de Bancor » (5). Bancor était le nom de la monnaie universelle que Keynes appelait de ses voeux. Dans l'histoire moderne, il y a toujours eu une monnaie mondiale, sauf au cours des quarante dernières années : c'était l'étalon-or. Avec la fin de la règle de Bretton-Woods, on est entré dans l'ère du nationalisme monétaire : un régime dans lequel les monnaies nationales n'ont aucun ancrage extérieur ; la monnaie mondiale est la monnaie d'un État, gérée en fonction des besoins de cet État, en l'occurrence le dollar. La crise financière actuelle est le révélateur des défauts de ce désordre monétaire. Rêver d'une monnaie mondiale, c'est rêver de quelque chose qui remplirait la même fonction que l'étalon-or et qui ne pourrait pas être manipulé par les politiques des différents pays ou laissé à la force souvent aveugle du marché. À un journaliste qui me demandait ce que j'avais en tête, j'ai répondu : c'est une chose de démontrer qu'on a besoin d'un objet qui vole ; c'en est une autre que d'inventer l'avion. De la même manière, beaucoup sont d'accord pour dire qu'il faut trouver un remède à l'instabilité et aux crises. Il faut donc s'appliquer à inventer l'avion.
 
R. H. - Vous avez dit en 1986 : « Il y a un mot qui me déconcerte : coordination. » Diriez-vous cela aujourd'hui ?
 
T. P.-S. - Oui. « Action concertée » est une expression qui n'a de sens qu'au pluriel. Si une action est unique, elle n'est pas concertée, car il y a une seule décision, un seul décideur, même si celui-ci est constitué d'un collège qui délibère à la majorité. Si, par contre, les décideurs sont multiples, les actions le seront aussi. Le dysfonctionnement de l'Union européenne repose largement sur l'équivoque de la coordination.
 
R. H. - Face à la crise financière actuelle, y a-t-il une réponse de droite et une réponse de gauche ?
 
T. P.-S. - Le clivage droite/gauche, né avec la Révolution française, s'est durci avec la révolution industrielle et la question sociale. Il s'est cristallisé autour de l'expérience de la grande industrie manufacturière, de la classe ouvrière et du travail manuel. En gros, les problématiques de la première et de la deuxième révolution industrielle. À l'époque, la gauche signifiait progrès, justice sociale et équité. En 1848, une loi fut votée en France pour limiter la durée du travail à 14 heures par jour, 7 jours par semaine, ce qui fait 84 heures. On est loin des 35 heures. Il faudra attendre presque un siècle pour que l'État-providence soit établi. Mais à mesure que les luttes pour la justice sociale et l'amélioration des conditions de travail ont porté leurs fruits, l'élan initial s'est essoufflé.
Pour répondre plus précisément à votre question, je dirais qu'à une vision conservatrice et conjoncturelle qui conçoit l'après-crise tout simplement comme un retour à l'avant-crise, s'oppose une vision innovatrice qui consiste à changer de perspective. L'idée n'est pas de stopper la croissance, mais d'identifier ce qu'est une croissance globale soutenable. Je ne vous étonnerai pas en vous disant que je me sens plus proche de cette seconde conception. 
 
R. H. - Qu'en est-il aujourd'hui en Italie ?
 
T. P.-S. - La gauche - syndicats et partis politiques confondus - se trouve prisonnière d'une conception éculée de la justice sociale. Les syndicats ont du mal à se libérer de l'emprise de leur base, constituée majoritairement de retraités, pour prendre en compte les nouveaux besoins qui se font sentir, en particulier les besoins des jeunes précaires (qui n'ont pas droit aux allocations chômage) et des travailleurs immigrés. Ce décalage est perceptible au niveau du dialogue social. Lorsque j'étais ministre des Finances, j'ai été confronté à la nécessité de retarder les départs à la retraite pour certaines catégories de travailleurs (6). Sous la pression des syndicats et de l'extrême gauche, le gouvernement a été obligé de débourser dix milliards d'euros pour introduire des éléments de progressivité dans la mise en oeuvre de cette mesure. Une somme d'argent qui aurait été bien plus utile pour aider les jeunes sans contrat.
 
R. H. - De ce point de vue, qui sont les conservateurs et qui sont les innovateurs ? 
 
T. P.-S. - C'est difficile à dire. Personnellement, je vois l'Allemagne comme un pays qui, plus que d'autres, a intériorisé les contraintes et les impératifs d'une croissance soutenable. 
 
R. H. - Quels sont les dirigeants les plus lucides ?
 
T. P.-S. - Barack Obama, sans aucun doute. Romano Prodi l'a également été, même s'il n'a pas eu l'autorité et la dureté nécessaires pour imposer son autorité à une nomenklatura politique vouée à l'autodestruction. Sarkozy a tenté de doter l'Europe d'une capacité de gestion de crise, mais je regrette qu'il ait abandonné la taxe carbone. Quant à Angela Merkel, disons qu'elle hésite à exercer de manière constructive le leadership européen que les circonstances historiques ont confié à son pays.
 
R. H. - La BCE a-t-elle raison d'acheter de la dette souveraine ? Souscrire des émissions d'État ne l'expose-t-elle pas à un risque sur les marchés ?
 
T. P.-S. - Quand la confiance s'écroule, la panique n'est jamais loin. Dans ce cas, tous les moyens sont bons pour éviter l'hystérie. 
 
R. H. - Deux hommes se sont déclarés candidats à la succession de Jean-Claude Trichet l'an prochain à la tête de la BCE : le gouverneur de la Bundesbank Alex Weber et celui de la Banca d'Italia Mario Draghi (7). Certains disent que la BCE est une chose trop sérieuse pour être confiée à un Italien. Qu'en pensez-vous ?
 
T. P.-S. - Est-ce que le gouvernement de la France était une chose trop sérieuse pour être confié à des Italiens comme Mazarin ou Catherine de Médicis ?
 
R. H. - Vous connaissez personnellement les deux candidats. Pourriez-vous dire un mot sur chacun d'entre eux ?
 
T. P.-S. - J'ai beaucoup d'estime pour l'un et pour l'autre. Il ne fait aucun doute qu'en termes d'expérience professionnelle, Mario Draghi a des états de service sans équivalent : universitaire et banquier central, il a aussi été directeur du Trésor et grand banquier privé. Pour ce genre de poste, il faut privilégier la compétence. Une fois élu, le président de la BCE laisse son passeport au vestiaire. Cela a été le cas des deux présidents sous les ordres desquels j'ai travaillé, Wim Duisenberg et Jean-Claude Trichet.
 
R. H. - Vous présidez également Promontory Europe (8). De quoi s'agit-il ?
 
T. P.-S. - Il s'agit d'une société de conseil, créée en 2001, qui se situe à l'intersection de l'intérêt public et du business. Ses terrains d'application sont multiples : conformité à la réglementation ; action anti-blanchiment ; contrôle des risques. Elle travaille avec les grandes institutions financières. 
 
R. H. - Quels sont les hommes politiques français qui vous ont le plus marqué ?
 
T. P.-S. - Indubitablement, Jacques Delors. Je l'ai étroitement fréquenté dès notre première rencontre à Bruxelles, en 1979, quand il venait d'être élu au Parlement européen et quand j'avais été nommé directeur général à  la Commission. Une relation de coopération et d'estime profonde s'est établie. Je le côtoie toujours aujourd'hui au sein du centre de recherche Notre Europe (9), qu'il a fondé en 1996 et que je préside actuellement.
François-Xavier Ortoli (10), qui nous avait présentés, est également une personnalité envers laquelle je me sens très redevable. Il était vice-président de la Commission quand il m'a fait nommer directeur général aux Affaires économiques et sociales fin 1979, alors que je n'avais pas encore 39 ans. Il m'a énormément appris; un homme d'une rare intelligence, généreux et intègre.
 
R. H. - D'où vient votre connaissance de la langue et de la culture françaises ?
 
T. P.-S. - Ma grand-mère, qui était napolitaine, a correspondu toute sa vie avec ses soeurs en français. Je passais mes vacances d'été dans le Valais suisse quand étais adolescent. J'ai moi-même noué des amitiés très fortes en France dès l'âge de 20 ans. Ces amitiés m'ont fait comprendre que ma vocation se trouvait dans la fonction publique. J'ai fait partie de la conférence Olivaint (11), une association française loi 1901 qui vise à la formation politique des jeunes, inspirée à l'origine par la Compagnie de Jésus. 
 
R. H. - De 1998 à 2006, vous avez siégé au conseil d'administration de la BCE. Puis vous vous êtes installé à Paris peu de temps avant que Romano Prodi ne vous offre le portefeuille de l'Économie et des Finances. Pour quelle raison ?
 
T. P.-S. - Pour des raisons privées tout d'abord. Et puis c'était un moyen d'organiser mon activité autour de l'action européenne à laquelle je voulais consacrer une partie de mon temps. Encore aujourd'hui, je reste en effet convaincu qu'une grande partie de l'avenir de l'Europe se joue en France.
Notes :
(1) Directeur de la Réserve fédérale américaine de 1979 à 1987, cet économiste monétariste a vaincu la stagflation dans son pays en limitant la croissance et en relevant les taux d'intérêt. Depuis novembre 2008, il conseille Barack Obama sur sa politique monétaire en tant que directeur du Bureau pour la reconstruction économique (Economic Recovery Advisory Board) qu'il a lui-même créé.  
(2) Le traité de Westphalie mit un terme à la guerre de Trente Ans le 24 octobre 1648. Il a érigé l'État-nation  souverain comme socle du droit international, mettant fin (en théorie) au droit du plus fort et entérinant une nouvelle conception de la souveraineté.
(3) Professeur d'économie managériale et de finances à l'université de Chicago, Luigi Zingales a défendu la thèse selon laquelle il ne fallait pas interdire les credit default swaps (CDS), ces instruments financiers à l'origine de la bourrasque sur les marchés du monde entier qui permettent de s'assurer contre les risques de défaillance du crédit d'un État souverain. Il a reçu en 2003 le prix Bernarcer décerné au meilleur jeune économiste d'Europe.
(4) Altiero Spinelli (1907-1986) : très jeune, ce journaliste nourrit une passion pour le fédéralisme qu'il voit comme un rempart contre les dictatures sanglantes du XXe siècle. Il adhère au parti communiste (PCI) et s'engage dans la résistance anti-fasciste, ce qui lui vaut d'être condamné en 1927 à seize ans de prison et de déportation. Dans l'île de Ventotene (Italie centrale) où il est interné, il rédige en 1941 un Manifeste pour une Europe libre et unie qui remet en cause l'État-nation. Il fonde deux ans plus tard le Mouvement fédéraliste européen. À la Libération, il devient en 1951 conseiller politique du premier ministre démocrate-chrétien Alcide De Gasperi et s'oppose aux gaullistes lors des négociations sur le projet avorté de Communauté européenne de défense (CED). Appelé à Bruxelles, il devient commissaire européen chargé de la politique industrielle et de la recherche de 1970 à 1976 avant de se faire élire comme député apparenté communiste à l'Assemblée de Strasbourg. En tant que rapporteur de la Commission des institutions, il fera adopter en février 1984 un projet de traité d'Union européenne qui jetait les bases d'un fédéralisme dynamique. Jacques Delors le reprendra en l'atténuant lorsqu'il sera élu président de la Commission de Bruxelles.
(5) Dans une conférence prononcée à Louvain le 25 février 2010, Tommaso Padoa-Schioppa est revenu sur le caractère « insoutenable » de la crise des subprimes. « La BCE a pris conscience que la crise de confiance pouvait renverser non seulement les marchés et les banques, mais aussi des États et frapper la monnaie européenne », dit-il. Pour décrire cette traversée de la tempête, il cite le roman Typhon de Joseph Conrad : « Les capitaines Mc Whirr qui se trouvaient à Francfort, Washington, Pékin, Tokyo et Londres savaient que le fait d'appliquer en des circonstances exceptionnelles des règles écrites en circonstances normales aurait été une erreur. » Il sait gré aux banques centrales d'avoir « reconnu à temps » les dangers encourus et d'avoir agi « avec réactivité, détermination et l'imagination requise ». Selon lui, la responsabilité de la crise incombe d'abord à la première puissance économique mondiale qui « n'est soumise à aucune discipline monétaire extérieure » bien qu'elle soit le premier banquier de la planète et à l'excès d'épargne de la Chine. Il évoque aussi la proposition lancée en 1943 par Keynes de créer une monnaie mondiale appelée « Bancor » et les solutions préconisées par l'économiste Robert Triffin pour remédier au défaut congénital d'un système monétaire fondé sur le dollar et les changes fixes. Paradoxe de la crise : les Européens n'en sont pas à l'origine, mais risquent d'en devenir les principales victimes, bien que leur système macroéconomique fondamental et leurs comptes extérieurs soient proches de l'équilibre : « L'Europe a un besoin vital d'un ordre monétaire global, sous peine de voir les paradoxes européens se transformer en drames, voire en catastrophes. »
(6) Né à Rome en septembre 1947, Mario Draghi a été nommé gouverneur de la Banque d'Italie en janvier 2006 par le gouvernement de Silvio Berlusconi. Son mandat n'est toutefois plus illimité comme il l'était jusqu'à la démission de son prédécesseur Antonio Fazio, impliqué dans un scandale d'abus de pouvoir. Le gouverneur est désormais nommé pour six ans. Auparavant, Mario Draghi avait été vice-président de la banque d'affaires Goldman Sachs. Il avait pris ses fonctions en 2002 et les avait quittées en 2006, avant que Goldman Sachs ne soit impliquée dans la manipulation des comptes de l'État grec. Pendant dix ans, de 1991 à 2001, Mario Draghi avait été directeur du Trésor. Un poste crucial qu'il avait occupé avec brio, conduisant les grandes privatisations des années 1990, en particulier celles du crédit et des holdings immobiliers IRI, ENI et Efim. Élevé chez les Jésuites, il a obtenu un diplôme en économie et commerce à l'université La Sapienza de Rome en 1970 puis un PhD d'économie au MIT de Boston en 1976. 
(7) Une réforme des retraites concoctée par le précédent gouvernement de droite et connue sous le nom de Maroni-Tremonti (ministres de l'Intérieur et du Trésor) prévoyait que l'âge de départ à la retraite pour les travailleurs ayant cotisé pendant 35 ans passe de 57 à 60 ans en une seule nuit, celle de la Saint-Sylvestre 2007. Ce dispositif, connu sous le nom de « scalone » (littéralement : « la grande marche ») aurait permis d'économiser dix milliards d'euros sur dix ans. Les syndicats, soutenus par les ministres communistes du gouvernement, ont demandé et obtenu que cette disposition soit rapportée et remplacée par une augmentation graduelle. Deux dispositifs sont actuellement en vigueur : la retraite à 65 ans pour les hommes et à 61 ans pour les femmes dans la fonction publique (mais leur régime sera aligné sur celui des hommes à partir du 1er janvier 2012). Ce sont les retraites dites de « vieillesse ». Il existe aussi les retraites d'« ancienneté » : à 59 ans après 35 ans de cotisation.
(8) Promontory est spécialisé dans le conseil aux banques, tant stratégique que technique. Outre les domaines classiques  que sont les fusions, les restructurations, l'optimisation de portefeuilles, l'élaboration et la mise en place de procédures et de systèmes de contrôle - conformité, blanchiment, anti-fraudes, gestion des risques... -, il travaille également sur des sujets beaucoup plus techniques, comme la neutralisation de la volatilité des profits sur les marchés. 
(9) Notre Europe est un groupe de réflexion ou think tank, indépendant et européen, basé en France. Fondé en 1996, il a été présidé jusqu'en 2004 par Jacques Delors. Pascal Lamy lui succédera pendant deux ans avant que Tommaso Padoa-Schioppa n'en devienne à son tour président en 2006. L'association a l'ambition de « penser l'unité européenne » et contribue, à travers ses débats, ses propositions d'action et ses analyses, à rapprocher les points de vue entre les peuples d'Europe. Elle a également pour objectif de promouvoir l'implication active des citoyens et de la société civile dans le processus de construction communautaire et l'émergence d'un espace public européen. Elle effectue des recherches et publie de nombreuses études. Enfin, elle organise des rencontres publiques, des délibérations citoyennes et des séminaires de réflexion. Ses travaux sont accessibles gratuitement, en français et en anglais, sur Internet : www.notre-europe.eu 
(10) François-Xavier Ortoli (1925-2007) : ce Corse, qui a fait ses études secondaires au lycée Albert-Sarraut de Hanoï où son père était fonctionnaire, intègre l'ENA en 1947 dont il sortira inspecteur des finances. Directeur de cabinet de Georges Pompidou, alors premier ministre, de 1962 à 1966, il devient ministre de l'Équipement et du Logement en 1967, puis ministre de l'Éducation nationale en 1968, enfin ministre de l'Économie et des Finances en juin 1968 sous Couve de Murville. De 1973 à 1977, il a été le premier président français de la Commission européenne, en plein choc pétrolier. Puis vice-président de la Commission pour les Affaires économiques et les Finances. Il sera, à ce titre, l'un des principaux artisans de la mise en oeuvre du Système monétaire européen (SME) et de l'Unité de compte européenne (ECU). En 1984, François Mitterrand le nomme patron de Total. En 1990, il prendra la tête de la section internationale du patronat français.
(11) Centre de réflexion politique indépendant de tout parti, fondé en 1877. Son but est de favoriser le développement de la vie politique en formant à la politique et à l'art oratoire. Parmi ses derniers conférenciers figurent Alain Juppé, Rama Yade, Nathalie Kosciusko-Morizet, Bernard Debré et l'ancien secrétaire général des Nations unies Boutros Boutros-Ghali.