Politique Internationale - La Revue n°128 - ÉTÉ - 2010

sommaire du n° 128
LA LONGUE MARCHE DE L'AFRIQUE DU SUD
Entretien avec André BRINK
Écrivain sud-africain.
conduit par
Sabine Cessou
Journaliste indépendante, ancienne correspondante de Libération en Afrique du Sud. Afrique du Sud :
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Sabine Cessou - Avec la Coupe du monde de football, les projecteurs ont été braqués sur l'Afrique du Sud pendant un mois entier. De nombreux observateurs avaient douté de la capacité du pays à organiser le tournoi. Ces doutes vous paraissaient-ils justifiés ? 

 
André Brink - J'ai moi-même été sceptique quant à l'idée d'organiser la Coupe du monde de football en Afrique du Sud. Je ne suis pas certain que le pays a eu raison de se permettre cette énorme dépense. Notre économie va-t-elle tirer du Mondial tous les bénéfices espérés ? Il est encore trop tôt pour le dire. Malgré tout, la Coupe du monde de football aura été une expérience extraordinaire du point de vue de la construction de notre nation. Je m'en suis rendu compte avant même qu'elle ne commence. Dans certains stades, les spectateurs noirs et blancs se sont réunis, donnant l'impression de partager une vision et des idéaux communs pour l'avenir. Ce simple fait représente en soi un progrès spectaculaire.

 
S. C. - La Coupe du monde aura-t-elle des conséquences politiques ?

 
A. B. - L'événement devrait générer de la sympathie à l'égard de l'Afrique du Sud à travers le monde. Reste à espérer que le gouvernement saura traduire cette sympathie en bénéfices concrets ! Tant de problèmes doivent encore être résolus : la pauvreté ; le logement ; les routes ; le fonctionnement des services publics de base dans les endroits situés à l'écart des grandes villes, etc. Hélas, ces dernières années, les responsables politiques, tirant profit d'une corruption en augmentation constante, ont surtout paru intéressés par la création de richesses pour eux-mêmes, leur famille et leurs amis...

Le meilleur effet que pourrait avoir la Coupe du monde ? Contribuer à ce que les discours radicaux se dissolvent dans un sentiment d'unité nationale. Mais le potentiel de nuisance de Julius Malema - le président radical de la Ligue des jeunes du Congrès national africain (ANC) - et de ses partisans m'inquiète beaucoup. Tout se passe comme si Jacob Zuma lui-même avait peur de Julius Malema, comme s'il voulait le satisfaire ! Or Malema n'a pas d'éducation et aucune sophistication... Il défend quelques idées anachroniques telles que la nationalisation des mines. Son influence, cependant, paraît bien réelle. De ce point de vue, ce qui se passera après la Coupe du monde sera très important. Les dirigeants vont-ils enfin se mettre réellement au service de l'énorme majorité des gens qui ont besoin d'aide ? Y aura-t-il une nouvelle donne en Afrique du Sud ? Depuis les premières élections démocratiques, en 1994, une bonne partie des habitants n'ont pas vu beaucoup de changements se produire dans leur vie...

 
S. C. - La situation actuelle était-elle impensable dans l'Afrique du Sud de la fin de l'apartheid ? 

 
A. B. - Absolument impensable ! Jusqu'au matin même des élections du 27 avril 1994, il y avait des attentats, des massacres entres partisans de l'ANC et les nationalistes zoulous de l'Inkhata (2)... Et soudain, la violence a cessé. Ce fut l'une des expériences les plus fantastiques de ma vie. J'ai vu se réaliser le rêve de plusieurs décennies ! L'euphorie de cette époque a été pour nous, Sud-Africains, une expérience unique. C'était époustouflant ! Ensuite, le soufflé a commencé à retomber. Malheureusement, Mandela a décidé de ne rester au pouvoir que pour un seul mandat (de 1994 à 1999). Quel dommage qu'il n'en ait pas effectué un second ! La situation a commencé à se détériorer après son départ, en 1999. Mandela, un être exceptionnel, doté d'une grande force morale, a poussé les choses dans le bon sens. Mais son départ a permis à des tendances négatives de l'emporter : l'exploitation de la majorité pauvre, la corruption, le népotisme... Je vous ai déjà dit tout cela. Heureusement, les bases qu'il a créées sont solides. Les gens l'admirent tellement qu'ils souhaitent continuer à aller, malgré tout, dans la voie qu'il a ouverte. Souvent, quand je me laisse gagner par le pessimisme, je prends du recul et je compare la situation actuelle à celle de 1991. Il faut l'admettre, l'Afrique du Sud a parcouru un sacré chemin ! 

 
S. C. - Frederik de Klerk, le dernier président de l'apartheid, a fait libérer Mandela en 1990 et levé l'interdiction qui frappait l'ANC depuis 1960. Représente-t-il pour vous un grand leader, quelqu'un d'exemplaire ? 

 
A. B. - Je ne l'ai jamais beaucoup apprécié. Il a ouvert la porte au changement, certes... qu'il l'ait voulu ou non. Le pays était, à l'époque, sous le coup de sanctions internationales, et la chute du Mur de Berlin a précipité la fin de l'apartheid - un système qui trouvait sa justification dans la lutte contre le communisme. Mais je connais bien de Klerk : son coeur n'y était pas. En libérant Mandela, il a voulu lâcher du lest et réformer un tant soit peu ; mais il ne pensait pas du tout abandonner le pouvoir. Les négociations qui ont suivi ont été très difficiles. Quand on évalue quelqu'un, il faut tenir compte de sa dimension morale. Or même à l'université, où je l'ai côtoyé, Frederik de Klerk passait pour un personnage assez faible, qui voulait absolument plaire. Dans les petits cercles de notre faculté, à Potchefstroom, il n'avait pas assez de crédit auprès des étudiants pour être élu à la tête de leur Conseil. Il n'en était que vice-président. Voilà qui en dit long sur la confiance qu'on lui accordait à l'époque...

 
S. C. - Nelson Mandela est souvent critiqué pour ne pas avoir réglé sa propre succession. Il a laissé Thabo Mbeki, exilé de longue date, s'imposer dans les structures du parti, au lieu de défendre Cyril Ramaphosa (3), ancien secrétaire général du Syndicat des mineurs et de l'ANC, qui aurait peut-être été plus qualifié pour diriger le pays...

 
A. B. - Nelson Mandela aurait préféré voir Cyril Ramaphosa lui succéder. Ce choix aurait été bien meilleur, sans aucun doute. Mais Thabo Mbeki était « programmé ». Dès avant la libération de Mandela en 1990, Mbeki - qui était le secrétaire particulier d'Oliver Tambo, alors président en exercice de l'ANC - passait déjà pour son successeur désigné. Lorsque je me suis rendu à Dakar en 1987, avec une délégation de Sud-Africains blancs, pour rencontrer les responsables de l'ANC en exil, Mbeki nous a été présenté comme le dauphin de Mandela. On attendait beaucoup de lui, et il a certainement du talent. Mais il m'a toujours fait penser à Valéry Giscard d'Estaing : un intellectuel sans contact avec le peuple, très distant, avec un côté « aristocrate » qui l'empêche de vraiment comprendre les besoins, les souhaits et les possibilités des gens ordinaires.

 
S. C. - L'héritage de Mandela ne risque-t-il pas de disparaître plus vite à présent qu'une personnalité telle que Jacob Zuma est au pouvoir ? Le président actuel a, en effet, été poursuivi en justice pour corruption et pour viol...

 
A. B. - Cet homme est un modèle de contradictions. Il passe pour une personne sympathique. Parce qu'il veut être aimé, il fait tout pour être soutenu : il aime chanter, danser, être heureux dans la foule... Or tout cela ne suffit pas à faire de lui un leader. Cette image qu'il s'est forgée manque de substance. Il dépend de son entourage, dans lequel on retrouve de bons conseillers, mais aussi bon nombre d'opportunistes. Il est devenu une insulte à l'héritage de Mandela et l'on s'interroge sur ses capacités à projeter une image positive de l'Afrique du Sud. Tout n'est pas perdu mais - je le répète - si Mandela avait pu rester au pouvoir plus longtemps, le pays aurait eu de meilleures chances. 

 
S. C. - Comprend-on, en Afrique du Sud, l'ampleur des dégâts causés à l'image du pays par l'attitude du président Zuma envers les femmes (4) ?

 
A. B. - Ces frasques ont fait tant de mal ! Et pourtant, en Afrique du Sud, la majorité continue de considérer Zuma comme un chic type. En revanche, chez les gens qui réfléchissent un peu, on mesure le mal qu'a provoqué son attitude envers les femmes, surtout à une époque où les droits des femmes sont devenus si importants. L'Afrique du Sud a vraiment replongé dans le machisme, alors que le pays était l'un des plus progressistes du monde en la matière, avec sa Constitution qui mentionne l'égalité des sexes, et la place importante faite aux femmes aussi bien au Parlement que dans le gouvernement. Ces acquis sont minés par l'attitude de Zuma, qui semble tout simplement ne pas comprendre ce qu'implique la notion de « respect des femmes ».

 
S. C. - Parmi ses alliés figure Winnie Madikizela-Mandela, l'ancienne épouse de Nelson Mandela. Celle-ci a quitté la politique en 2003 à la suite d'un procès pour fraude (5), mais demeure influente. Comment expliquez-vous la disgrâce de Winnie Mandela ?

 
A. B. - Elle exerçait la réalité du pouvoir au sein de l'ANC, « derrière le trône », pendant les années que son mari a passées en prison. C'était elle qui portait le flambeau de la lutte contre l'apartheid. On l'appelait « Mama Wethu », la « mère de la nation », et elle avait pris l'habitude d'incarner cette figure d'héroïne. À la libération de Nelson Mandela, il lui a fallu vivre dans l'ombre du grand homme. Pour elle, ce n'était pas acceptable.

 
S. C. - Quelles sont les séquelles les plus tangibles de l'apartheid, aujourd'hui ?

 
A. B. - Il y a toujours beaucoup de racisme dans les profondeurs, sous la surface de notre société. Un racisme stimulé par des gens comme Julius Malema, mais aussi par des extrémistes afrikaners. Ces derniers, après le meurtre en avril du leader du Mouvement de résistance Afrikaner (AWB), Eugène Terre'Blanche, ont appelé à la vengeance. La possibilité d'une escalade dans le racisme est toujours présente. Terre'Blanche aurait pu être un personnage comique, mais il a été le symbole d'une attitude dont l'Afrique du Sud se serait bien passée. D'un autre côté, la tolérance du régime actuel à l'égard de la corruption et la façon dont le pouvoir continue de s'occuper de certains de ses amis compromettent un développement économique sain et une évolution politique favorable de notre jeune démocratie...

Il n'en demeure pas moins que des progrès majeurs ont été accomplis. Je pense, en premier lieu, à la liberté d'expression, qui est aujourd'hui très supérieure à celle qui était en vigueur au temps de l'apartheid. La possibilité de parler librement représente, en soi, un gain énorme. Cette libération de la parole est née avec la Commission vérité et réconciliation (TRC), en 1995. Des milliers de personnes qui n'avaient jamais eu voix au chapitre ont été écoutées. Les atrocités commises durant l'apartheid ont été révélées. Ces récits ont posé les fondements d'une tradition de libre parole. Les talk-shows sont devenus très populaires, même sur les stations de radio en afrikaans. Les auditeurs blancs qui téléphonaient après 1994, bien qu'ils fussent toujours des « semi-racistes », parlaient de Mandela en disant « notre président ». Ce changement a été énorme pour notre pays. Cela étant, tout le mal fait par l'apartheid n'a pas encore été assimilé, compris, digéré... De nombreuses questions non résolues sont toujours en suspens. La TRC aurait dû comporter une initiale de plus et s'appeler la TRCJ, « J » représentant le mot « justice ». Tout simplement parce que de nombreuses victimes n'ont eu aucune compensation. Les travaux de la TRC se sont achevés sans que justice soit faite. Les gens n'ont pas senti qu'ils n'avaient pas souffert en vain. Et la souffrance, en Afrique du Sud, est toujours très profonde. 

 
S. C. - Des procès devaient suivre la TRC, visant les personnes que cette Commission a reconnues coupables de violations des droits de l'homme. Or la TRC a considéré que des leaders tels que Winnie Madikizela-Mandela et Mangosuthu Buthelezi (6), le chef de l'Inkhata, ont été responsables d'enlèvements, de meurtres et de massacres, mais aucune procédure n'a été intentée à leur encontre...

 
A. B. - C'est vrai. Rien d'important n'a suivi les travaux de la TRC. Comment l'expliquer ? Il faut se souvenir que l'apartheid avait couvert tous les aspects de la vie quotidienne, et qu'il avait été instauré après des siècles d'exploitation coloniale. Être noir, en Afrique du Sud, c'était être relégué au second rang de la société. Aujourd'hui, les gens au pouvoir estiment que le monde leur doit tout et qu'ils doivent être indemnisés, d'une manière ou d'une autre, pour leurs souffrances. Or, la plupart de ceux qui se trouvent aujourd'hui aux commandes n'ont presque pas souffert si l'on compare leur sort aux épreuves sordides traversées par les personnes ordinaires ! Même les esprits les plus positifs, parmi les nouvelles élites noires, adoptent cette position : « Nous avons assez souffert. Maintenant, nous voulons devenir riches. » Ils quittent la sphère politique pour gagner le plus d'argent possible. C'est très triste et déprimant.

 
S. C. - Ce n'est pas le cas d'une personnalité comme Trevor Manuel, ancien ministre des Finances, devenu chef d'une Commission nationale de planification...

 
A. B. - Je le tenais en très haute estime... jusqu'à l'an dernier. Il a, en effet, fait partie de ceux qui se sont opposés, de manière très virulente, à la visite du Dalaï-Lama en Afrique du Sud. Il disait : « Qui est le Dalaï-Lama ? Nous n'avons pas besoin de lui ! » Il est plus que vraisemblable que, s'il a pris cette position, c'est pour complaire à Pékin, dans un calcul politico-économique que je ne peux pas soutenir.

 
S. C. - Tokyo Sexwale (7), ministre du Logement, est, comme Cyril Ramaphosa, un homme d'affaires influent. Et comme lui, il est toujours membre du Comité exécutif national de l'ANC. Est-ce normal ou dangereux ?

 
A. B. - C'est potentiellement dangereux, mais ces deux hommes peuvent toujours faire le bien. Leur pouvoir découle de leur légitimité, de ce qu'ils ont fait auparavant, mais aussi de leur prospérité financière actuelle, qui peut leur permettre de contribuer de manière positive au changement. Par exemple, Tokyo Sexwale, à son poste actuel de ministre du Logement, s'est servi de ses fonds privés pour accélérer des programmes publics ! Cela dit, bon nombre d'hommes d'affaires noirs n'ont aucune considération pour les plus pauvres et ne pensent qu'à eux-mêmes. 

Encore une fois, si Mandela avait pu rester cinq ans de plus au pouvoir, nous n'aurions pas eu tous ces problèmes. Mandela avait de si bonnes intentions... Il est l'une des personnes les plus incroyables de l'Histoire. Il a passé 27 ans en prison... et quand il a été libéré, il a fait preuve d'un tel sens de l'intérêt général, d'une telle générosité ! Ma femme et moi-même avons contribué à l'éducation de la fille de notre femme de ménage. Eh bien, depuis qu'elle a deux ou trois ans, elle parle de « Tata Mandela » (« grand-père Mandela ») avec déférence et respect. Il est comme Jésus pour elle. La grande majorité des Noirs le voient ainsi. L'Afrique du Sud a ceci de remarquable qu'elle a porté au pinacle deux personnes d'une immense valeur - Nelson Mandela et Desmond Tutu - à la même époque. Aujourd'hui encore, leur présence reste une bénédiction dont nous ne prenons pas vraiment la mesure. 

 
S. C. - Desmond Tutu a été le premier à parler d'une « nation arc-en-ciel ». Y a-t-il un rêve sud-africain ? 

 
A. B. - Pendant la transition, entre 1992 et les années qui ont suivi les élections de 1994, le rêve sud-africain a existé. La Coupe du monde de football vient le raviver, dans une certaine mesure. Des gens qui avaient été méfiants - voire hostiles - les uns à l'égard des autres pendant des années s'étaient déjà retrouvés à l'occasion des deux Coupes du monde de rugby gagnées par l'Afrique du Sud (en 1995 et en 2007). Le football pourrait avoir le même effet. En dehors du sport, la musique et la danse peuvent également faire beaucoup pour l'identité nationale et nous donner des raisons de rester optimistes pour l'avenir. Le gouvernement ne fait pas grand-chose pour les arts. Et pourtant, malgré l'état lamentable de l'éducation et le fait que la création ne soit pas amplifiée par une promotion de la culture en général, l'activité artistique est bouillonnante.

 
S. C. - Les lamentations des Blancs, qui s'estiment victimes des processus d'affirmative action dans la fonction publique (8) et du « Black economic empowerment » (9) dans le secteur privé, vous paraissent-elles justifiées ? 

 
A. B. - Oui. Il est très difficile pour les Blancs, y compris pour mes propres fils, de trouver de bons emplois. Ils sont victimes de discrimination quand ils postulent aux emplois les plus prestigieux parce qu'ils sont blancs. Et on le leur dit ouvertement ! Du coup, des gens très doués n'ont pas l'occasion d'oeuvrer pour le pays, à cause de la couleur de leur peau. Cette situation me paraît très dommageable, mais il faut être raisonnable. Après tant d'années d'exploitation, il n'est pas injuste de faire de la place à des personnes qui ont été terriblement désavantagées. J'aimerais simplement que les processus en faveur des Noirs ne se produisent pas aux dépens de ceux qui méritent aussi d'apporter leur contribution à la bonne marche du pays... 

 
S. C. - Les Blancs détiennent-ils toujours le pouvoir économique en Afrique du Sud ? 

 
A. B. - Oui, mais il y a du changement. Le glissement actuel en faveur des Noirs se passe à une vitesse assez étonnante. La Bourse de Johannesburg est désormais détenue à 23 % par des intérêts noirs, contre moins de 5 % en 1994. Nous sommes plus près d'un partage à égalité qu'il y a quinze ou seize ans - un laps de temps qui ne représente rien dans l'histoire d'un pays. C'est déjà remarquable.

 
S. C. - Helen Zille, à la tête de l'Alliance démocratique (DA), le principal parti d'opposition, qui recrute surtout parmi les Blancs, critique les nouveaux riches noirs qu'elle qualifie de « Gucci revolutionaries »... 

 
A. B. - La critique me paraît faible. Elle ne va sans doute pas assez loin !

 
S. C. - Le fait que la bourgeoisie minière noire soit étroitement liée à l'ANC est-il inquiétant ?

 
A. B. - Il serait beaucoup plus sain, pour le pays, qu'une pensée politique alternative occupe plus de place. Mais, encore une fois, il faut être réaliste : c'est l'ANC qui a conduit l'essentiel de la lutte pour le changement. Cela dit, je le répète, si une scission de grande envergure se produisait au sein de l'ANC, le pays ne s'en porterait que mieux. La dissidence formée par le Congrès du peuple (Cope) (10) l'an dernier n'a pas vraiment pris son essor. Son échec montre l'influence déterminante que conserve l'ANC. Ce parti compte de nombreux mécontents, mais ses membres ont été conditionnés dès la naissance à voir dans l'ANC le seul et unique vecteur de changement. La loyauté à l'égard du parti est la même que celle qui prévalait dans les anciens pays du bloc soviétique. 

 
S. C. - L'hégémonie de l'ANC rend-elle le pays comparable au Zimbabwe (11) ?

 
A. B. - Certainement. Au Zimbabwe, les conséquences de l'hégémonie politique du parti au pouvoir paraissent exclusivement négatives - malgré un très bon début après l'indépendance obtenue en 1980. Robert Mugabe, on l'oublie souvent, a été un leader exemplaire ! Je me souviens d'avoir emmené un groupe d'écrivains sud-africains visiter le Zimbabwe : les participants au voyage ont tous voulu rencontrer Mugabe. Il avait l'image d'un dirigeant extraordinaire. Il l'est toujours, d'une certaine manière : il est devenu fou, il n'est plus responsable de ses actes ni de ses paroles !

 
S. C. - L'évolution du Zimbabwe est-elle une question cruciale pour l'avenir de l'Afrique du Sud ?

 
A. B. - Son potentiel économique demeure très important, même s'il est affaibli. Les deux pays ont été proches de bien des manières, d'abord via les affinités qui existaient entre leurs anciens pouvoirs blancs, puis parce que le Zimbabwe a montré la voie aux mouvements de libération nationale d'Afrique du Sud, mais aussi de Namibie. Une coopération étroite est encore possible, mais elle devrait porter ses fruits avant que tout ne soit détruit et que l'économie du Zimbabwe soit en ruine. 

 
S. C. - Certaines thèses chères à la propagande de l'apartheid persistent à ce jour, y compris à l'étranger. L'idée d'une très forte rivalité entre Zoulous et Xhosas, les deux plus grands groupes ethniques du pays (12), est enracinée dans les consciences. Cette rivalité est-elle réelle ?

 
A. B. - Non, elle relève en grande partie du mythe. Les Xhosas ont paru dominer le leadership de l'ANC, parce qu'ils sont sortis de l'université de Fort Hare, située dans leur région du Cap oriental. Aujourd'hui, les Zoulous sont plus visibles dans les structures du pouvoir. C'est un effet positif de l'avènement de Jacob Zuma à la présidence. Malheureusement, Zuma n'est pas le meilleur exemple de ce qu'un grand leader zoulou pourrait être ! Mais il a le mérite de faciliter la coopération entre Zoulous et Xhosas, qui existait déjà au coeur de l'ANC. Ces deux grands groupes ethniques sont d'ailleurs très proches l'un de l'autre.

L'ethnie ne constitue pas nécessairement un facteur « explosif ». La variété ethnique fait partie de notre diversité. Mieux : cette richesse a été mise à profit dans les structures du pouvoir depuis 1994. En ce moment, je pense que ces questions ne représentent pas un danger pour le pays.

À propos des Zoulous, je voudrais ajouter qu'il est très erroné de les réduire à l'image de violence qui leur colle parfois à la peau. Certains Zoulous ont été des leaders exemplaires et pas seulement dans l'art militaire. Par surcroît, certains des écrivains sud-africains les plus importants étaient ou sont zoulous : Mazisi Kunene, Lewis Nkosi, Mandla Langa... Enfin, le premier Sud-Africain à avoir remporté un prix Nobel de la paix, en 1960, était Albert Luthuli, un Zoulou, président non violent de l'ANC.

 
S. C. - Comment expliquez-vous qu'environ 30 % des Sud-Africains souhaitent quitter le pays (13) ?

 
A. B. - Beaucoup de gens sont partis... puis revenus (l'un de mes fils, par exemple). Mais il est vrai que bon nombre des esprits les plus influents et les plus brillants se sont installés à l'étranger. C'est une perte réelle pour l'Afrique du Sud. Il faut absolument que le mouvement s'inverse. Si la tendance se confirme, si le pouvoir ne donne pas aux expatriés de bonnes raisons de rentrer ou de rester au pays, alors nous aurons de graves problèmes. 

 
S. C. - Le poids diplomatique de l'Afrique du Sud correspond-il à son poids économique ?

 
A. B. - Non, pas entièrement. Pourtant, le potentiel est là. La plupart des esprits dotés d'un sens poussé de l'analyse et qui ont de l'influence attendent de voir ce qui se va se passer. Tant que des gens comme Cyril Ramaphosa ne franchiront pas le pas et ne s'engageront pas en politique, nous resterons à la traîne. 

 
S. C. - Cyril Ramaphosa a démenti à plusieurs reprises envisager un retour en politique. N'est-il pas plus intéressé, aujourd'hui, par les placements en Bourse et la pêche à la truite ?

 
A. B. - C'est l'héritage de Thabo Mbeki ! Si Mbeki lui avait fait un peu plus de place, il n'aurait pas pris autant de distance avec le monde politique. On peut encore persuader Cyril Ramaphosa de jouer un rôle dans le changement des mentalités en Afrique du Sud. D'autres talents existent, en particulier parmi les personnalités qui sont devenues ambassadeurs après 1994, comme Barbara Masekela, ancienne ambassadrice en France et aux États-Unis. J'ai toujours rêvé du jour où elle serait la présidente de l'Afrique du Sud ! Mais le côté patriarcal et machiste de l'ANC est sans doute trop fort pour qu'une femme puisse aspirer à une fonction aussi éminente... Des gens comme Franklin Sonn, 71 ans, lui aussi ancien ambassadeur à Washington, peuvent nourrir une génération de grands leaders, s'ils ne tombent pas dans le piège de l'argent...

 
S. C. - Quand vous revenez en France, où vous avez vécu mai 1968, partagez-vous la nostalgie des soixante-huitards ?

 
A. B. - Naturellement, à cause de mon âge ! Cette expérience m'a préparé à ce qui s'est produit plus tard en Afrique du Sud. Nous avons, nous aussi, pensé que nous pouvions changer le monde. En France, de Gaulle est parti, mais un nouveau monde n'est pas né pour autant. En Afrique du Sud, à la fin de l'apartheid, l'euphorie a été beaucoup plus forte qu'à Paris en 1968, mais la désillusion a été bien plus importante. Comme vous le voyez, la France demeure pour moi une grille de lecture qui me sert à analyser la situation en Afrique du Sud !

 
S. C. - Dans un pays tel que l'Afrique du Sud, où l'État est si faible, le changement relève aussi de la responsabilité de chacun. De nombreux Sud-Africains veulent changer les choses, les uns en aidant bénévolement les malades du sida, les autres en construisant des écoles dans des villages. Vous-même, comment traduisez-vous dans les faits, aujourd'hui, cette question de l'engagement personnel ?

 
A. B. - Je suis arrivé à un âge où il devient difficile de peser sur la situation. Dans la niche que je me suis choisie, la littérature, je continue mon travail. Nelson Mandela m'a dit que la littérature comptait et qu'elle pouvait changer les choses. Alors, je suis mon chemin...

En Afrique du Sud, vous avez raison de le souligner, les gens qui s'activent sur le terrain, en dehors de la politique, représentent une force incroyable. Si toutes les bonnes volontés se voyaient conférer de vrais moyens d'action par l'État, alors les choses pourraient évoluer dans le bon sens. Mais il est vrai, aussi, que ce phénomène est inquiétant : quand toute une frange de la société ne peut compter que sur elle-même, c'est que l'État n'est pas en bonne santé !
Notes :
(1) Julius Malema, 29 ans, président de la Ligue des jeunes du Congrès national africain (ANC), s'est fait remarquer cette année pour ses propos anti-Blancs, son éloge de la confiscation des terres au Zimbabwe et sa volonté de voir les mines d'Afrique du Sud nationalisées. Il a expulsé un correspondant de la BBC d'une conférence de presse, début avril, le traitant de « salaud » et d'« espion ». Un mois plus tard, il est passé en conseil de discipline de l'ANC, une procédure rare, mais toutes les charges retenues contre lui ont été abandonnées, sauf une : avoir osé critiquer le président Jacob Zuma, en le comparant à son grand rival et prédécesseur, Thabo Mbeki. Malema s'en est tiré avec une amende et des cours de « maîtrise de soi ».

(2) L'Inkhata Freedom Party (IFP) a été créé en 1975 par Mangosuthu Buthelezi, partisan du fédéralisme et de la création d'une nation zouloue. L'Inkhata a été régulièrement accusé d'être armé par Pretoria pour limiter l'influence de l'ANC et enrayer la révolte des townships noirs. La guerre civile larvée entre partisans de l'ANC et de l'Inkhata ne cessera qu'après les élections de 1994.

(3) Cyril Ramaphosa, 58 ans, avocat de formation, fondateur du puissant Syndicat des mineurs (Num), ancien secrétaire général de l'ANC, est un homme de l'intérieur, par opposition aux « exilés », les dirigeants de l'ANC qui ont vécu de longues années hors du pays. Chef de l'équipe de négociateurs de l'ANC pendant les discussions difficiles autour de la transition démocratique, de 1991 à 1994, Cyril Ramaphosa a noué une solide amitié avec Roelf Meyer, son interlocuteur du Parti national (NP, au pouvoir pendant l'apartheid). Évincé dans la course à la succession de Mandela par Thabo Mbeki, avant les élections de 1994, il a abandonné son mandat de député en 1997 pour se consacrer aux affaires. Il est devenu le premier millionnaire noir du pays, à la tête de New Africa Investment Ltd (Nail), puis de l'empire industriel et médiatique de Johnnic, et aujourd'hui de sa société d'investissement, Shanduka.

(4) Jacob Zuma, 68 ans, fait exception dans le paysage politique sud-africain en tant que polygame. L'une de ses anciennes épouses, Kate Zuma, s'est suicidée en 2000, tandis qu'il garde de bonnes relations avec Nkosazana Dlamini-Zuma, dont il a divorcé en 1998. Cette ancienne ministre des Affaires étrangères sous Thabo Mbeki a été nommée ministre de l'Intérieur dans son gouvernement. Jacob Zuma a été acquitté d'un procès pour viol, intenté contre lui en 2005 par la fille de l'un de ses amis - procès qu'il a présenté comme une manoeuvre de Thabo Mbeki visant à ruiner sa carrière politique. Il a provoqué un tollé au cours du procès en déclarant avoir « pris une douche » après un rapport sexuel non protégé avec la jeune femme, qui lui avait annoncé sa séropositivité. Jacob Zuma, actuellement marié à trois femmes, prépare un quatrième mariage. Le chef de l'État, qui a 19 enfants de cinq femmes, a de nouveau fait scandale en février, après les révélations de la presse sur un nouvel enfant, né d'une relation extra-maritale avec Sonono Khoza, la fille d'Irvin Khoza, directeur du comité national d'organisation de la Coupe du monde de football.

(5) Winnie Madikizela-Mandela, aujourd'hui âgée de 74 ans, a démissionné en 2003 de toutes ses fonctions politiques (députée, présidente de la Ligue des femmes de l'ANC et membre du Comité national exécutif de l'ANC), après avoir perdu le procès intenté contre elle pour fraude et vol. Elle avait apposé sa signature sur du papier à en-tête de la Ligue des femmes de l'ANC, permettant à des employés fictifs de cette instance d'obtenir pour 1 million de rands (100 000 euros) de prêts bancaires.

(6) Mangosuthu Buthelezi, 82 ans, fondateur de l'Inkhata Freedom Party (IFP), a été le premier ministre du bantoustan du Kwazulu de 1976 à 1994 - l'un des territoires prétendument autonomes, créés par l'apartheid pour regrouper les Noirs par grands groupes ethniques, à l'écart des villes. À ce poste, il a été perçu comme un collaborateur du régime raciste. Le rapport final de la TRC, en 1998, l'a mis en cause en tant qu'auteur de 33 % de la totalité des violations rapportées par la commission. Ministre de l'Intérieur de 1994 à 2004, Buthelezi n'a pas été inquiété par la justice.

(7) Tokyo Sexwale, 57 ans, ministre du Logement depuis 2009, ancien bagnard à Robben Island aux côtés de Nelson Mandela, dont il est resté proche, a été premier ministre de la province de Gauteng (Johannesburg et Pretoria) après 1994. Il démissionne en 1998 pour se reconvertir dans les affaires, comme Cyril Ramaphosa. Il fonde Mvelaphanda Holdings, devenu un petit empire minier, actif dans le diamant et le platine, mais reste membre du Comité exécutif national de l'ANC. 

(8) La politique d'affirmative action instaurée dans la fonction publique a modifié la composition de l'administration sud-africaine à tous les niveaux : la part des fonctionnaires noirs, inférieure à 50 % en 1994, est passée à plus de 70 % en 2004.

(9) Le black economic empowerment (BEE), une expression officielle qui signifie la « montée en puissance économique des Noirs », a d'abord concerné, après 1994, les prises de participation boursières par des intérêts noirs, ainsi que les passations de marchés publics (pour avoir un contrat, il faut un associé noir). Le BEE désigne aussi, depuis 2002, la cession de 26 % des parts des industries minière, pétrolière, bancaire et publicitaire à des intérêts noirs, dans le cadre de chartes consensuelles négociées entre le gouvernement et le secteur privé.

(10) Le Congrès du peuple (Cope), une dissidence de l'ANC, a été formé en novembre 2008 par l'ancien ministre de la Défense Mosiuoa « Terror » Lekota, et l'ancien premier ministre de la province du Gauteng, Mbazima Shilowa. Son nom a été contesté par l'ANC devant la justice, en vain, parce qu'il évoque le Congrès du peuple, dont l'ANC faisait partie, qui a adopté en 1955 la Charte de la liberté, un texte fondateur qui posait les bases d'une démocratie multiraciale. Son score n'a pas dépassé 7,42 % des voix lors des élections générales d'avril 2009, contre 65,9 % des voix à l'ANC. 

(11) Le Zimbabwe est plongé dans une crise économique et politique depuis la fin des années 1990. Menacé par l'essor d'une contestation syndicale et du Mouvement démocratique pour le changement (MDC), Robert Mugabe, au pouvoir depuis l'indépendance obtenue en 1980, joue la carte raciale : à partir de 2000, une « réforme agraire » se solde par la confiscation des terres détenues par les 5 000 fermiers blancs du pays, pour la plupart des descendants d'anciens colons britanniques. L'économie nationale reposant largement sur l'agriculture, le pays est en proie à des situations de disette depuis 2001, et reçoit l'aide du Programme alimentaire mondial (PAM), alors qu'il était autrefois exportateur net de céréales.

(12) Les Zoulous - entre 10 et 11 millions de personnes (22 % de la population) - vivent majoritairement dans la province du Kwazulu Natal et représentent le principal groupe ethnique en Afrique du Sud. Ils sont suivis par les Xhosas, 8 millions de personnes (16 % de la population), qui vivent dans la province voisine du Cap oriental (ancien Transkei), et dont la langue est marquée par la présence de nombreux clics (claquements de langue). L'image de ces deux groupes, tous deux issus des grandes migrations bantoues (des peuples d'éleveurs sédentaires d'Afrique centrale et orientale descendus vers le Sud aux XVIe et XVIIe siècles), découle de leurs traditions respectives : plutôt guerrière côté zoulou et plutôt pastorale côté xhosa.

(13) Selon un sondage publié en 2008 par Future Fact, 39 % des Sud-Africains envisageaient sérieusement l'émigration en 2007, contre 18 % seulement en 2000. Tous les groupes raciaux sont concernés : 41 % des Blancs souhaitent émigrer, mais aussi 38 % des Noirs, 42 % des métis et 30 % des Indiens. Selon l'Institut sud-africain des relations raciales (SAIRR), 800 000 Blancs, sur les 4 millions que compte le pays, ont émigré depuis 1995, principalement dans des pays industrialisés et anglophones - États-Unis, Canada, Grande-Bretagne, Australie et Nouvelle-Zélande.