Politique Internationale - La Revue n°98 - HIVER - 2003

sommaire du n° 98
CE N'EST QU'UN AU REVOIR...
Entretien avec Vaclav Havel
Président de la Tchécoslovaquie de décembre 1989 à juillet 1992
conduit par
Jacques Rupnik
Directeur de recherche au CERI (Fondation nationale des sciences politiques)
en français
in english
en español
en français

Jacques Rupnik - La mort de l'Otan fut annoncée au moins deux fois : après la fin de la guerre froide et au lendemain du 11 septembre 2001. Or le sommet que vous avez organisé à Prague, fin novembre 2002, fut présenté comme celui du renouveau de l'Alliance. Est-ce le début d'une résurrection ?
Vaclav Havel - Il y a une étiquette médiatique qui me colle à la peau : on raconte que j'étais favorable à la dissolution de l'Otan puis que je serais devenu son indéfectible défenseur ; que j'aurais bataillé non seulement pour y faire entrer la République tchèque mais pour en adapter le mode de fonctionnement à une Alliance élargie. En fait, lorsque je revois mon parcours, j'ai plutôt le sentiment qu'avec ce dernier sommet se réalise ce que nous avions imaginé de façon un peu naïve dans notre Appel de Prague (1) des années 1980. Nous pensions alors qu'il fallait dissoudre le Pacte de Varsovie, dans lequel nous voyions l'instrument de la domination de Moscou. Nous pensions aussi que, si les choses bougeaient en Europe, son pendant occidental, créé pour résister à l'expansion soviétique, perdrait sa raison d'être et qu'il faudrait alors mettre en place une nouvelle structure de sécurité européenne. C'est précisément ce qui vient de se produire à Prague, avec cette différence : au lieu de créer une structure entièrement neuve, c'est l'ancienne qui s'est progressivement transformée. Je me souviens de ma première conversation avec Bush-père en février 1990. Nous avions parlé non pas de " dissoudre " l'Alliance - ce n'était qu'une boutade dans mon discours au Congrès - mais de changer son appellation car, disais-je, elle accueillerait bientôt de nouveaux pays membres qui n'auraient pas grand-chose à voir avec l'Atlantique. Bush-père répétait sans cesse : " C'est une idée intéressante. " Sans doute n'en pensait-il pas moins. Et voilà qu'à Prague, devant Bush-fils, un premier ministre européen (je crois que c'était le Belge Guy Verhofstadt) propose de rebaptiser l'Alliance ! N'est-ce pas un beau clin d'œil de l'Histoire ?
J. R. - Rebaptiser implique de redéfinir. À ce stade, deux options sont possibles : soit une organisation de sécurité collective paneuropéenne avec la Russie, soit une alliance militaire adaptée aux nouvelles menaces que sont le terrorisme, l'Irak, voire la défense des intérêts occidentaux au Moyen-Orient. Laquelle de ces deux approches privilégiez-vous ?
V. H. - Pour ce qui concerne la sécurité collective, nous avons déjà la CSCE. Il faut éviter de faire double emploi. Je pense que l'Otan doit rester une alliance du monde occidental chargée de défendre les valeurs démocratiques, et c'est en tant que telle qu'elle doit construire une nouvelle relation avec la Russie. Si la Russie devait y entrer, alors pourquoi pas l'Arménie ou la Géorgie ? D'autres s'étonneront : " Puisque l'Arménie est admise, pourquoi pas l'Azerbaïdjan et le Kazakhstan ? " Puis la Thaïlande aura beau jeu de faire remarquer : " Mais nous sommes plus démocratiques que le Kazakhstan. Pourquoi pas nous ? " C'est sans fin. Il n'y a aucune honte à dire : " Ici je m'arrête, là commence autre chose. " Mais rien ne s'oppose à ce que nous discutions ensemble des dangers qui nous menacent et des domaines dans lesquels nous pouvons coopérer utilement.
J. R. - Vous avez qualifié cet élargissement d'" explosif ". L'Alliance ne risque-t-elle pas de perdre en cohésion ce qu'elle va gagner en étendue ?
V. H. - Il est clair que l'élargissement apportera des complications, mais l'objectif en vaut la peine. Quand il s'agit de construire un espace de civilisation commun, on peut bien consentir quelques sacrifices. C'est une chance à saisir, même si le succès n'est nullement garanti. J'ajouterai une observation personnelle : pendant le sommet, lorsque les nouveaux membres furent introduits un à un, et que chacun prononça une courte allocution, j'ai lu sur le visage de George W. Bush un certain étonnement. Il ne se doutait pas à quel point l'appartenance au monde occidental était essentielle pour ces petits pays qu'il connaissait à peine. Il écouta, vaguement ému, ces sept discours un peu pathétiques où revenaient sans cesse les mêmes formules : " une étape historique ", " le moment le plus important de notre histoire ", etc. Je crois que ce troisième voyage de George W. Bush en Europe fut, pour lui, celui de la découverte de la diversité de notre continent. Une Europe bigarrée, à la fois décadente et provocante, où de petites nations sont en train de décider librement de leur destin. Il a compris, me semble-t-il, que l'Amérique avait intérêt à les accompagner sur ce chemin.
J. R. - La veille de l'ouverture du sommet, vous avez évoqué deux événements qui ont durablement marqué votre pays : Munich, en 1938, et l'occupation soviétique qualifiée d'" aide fraternelle ", en 1968. Quelle leçon peut-on en tirer pour aujourd'hui ?
V. H. - Ces deux expériences renvoient aux problèmes fondamentaux du droit d'intervention et de la souveraineté. Depuis l'ère des Lumières, dans un contexte de sécularisation de nos sociétés, l'État a été érigé en valeur suprême. Or, la période récente pose de nouveau la question de savoir s'il existe des valeurs supérieures au nom desquelles on peut envisager de s'ingérer dans la souveraineté d'un État. L'État est l'œuvre de l'homme, mais l'homme est une œuvre divine. C'est pourquoi il est, selon moi, légitime d'intervenir pour défendre les droits de l'homme dès lors que ces droits sont bafoués de manière manifeste et vérifiable. J'avais affirmé ce principe au moment de l'intervention militaire contre le régime de Milosevic. Dès la fin des opérations, je suis allé au Kosovo pour me rendre compte de la situation sur place. J'étais convaincu qu'une ère nouvelle commençait, où la liberté et la dignité de l'homme primeraient sur la souveraineté. Mais - et c'est tout le sens de la métaphore dite de l'" aide fraternelle " - il n'y a là rien d'automatique ni allant de soi. On ne peut, chaque fois qu'est commis dans le monde un acte condamnable, simplement décréter l'impératif d'intervention. C'est le dilemme auquel nous sommes aujourd'hui confrontés avec l'Irak.
J. R. - Parallèlement à l'élargissement de l'Otan s'annonce celui de l'Union européenne. Dans quelle mesure ces deux processus sont-ils complémentaires ?
V. H. - L'Alliance restera un lien entre l'Europe et l'Amérique. Et ce serait, je crois, une bonne chose pour tout le monde si, à côté d'un pilier nord-américain, il existait un pilier européen constitué de l'UE. Le plus simple serait évidemment que l'appartenance à ces deux institutions, qui se réclament des mêmes valeurs, se recoupe. À terme, cela implique de parachever le double élargissement vers les Balkans (la Croatie, la Serbie, la Bosnie...) lorsque, bien entendu, les pays concernés seront à même de remplir les conditions requises. Sans doute assistera-t-on, dans l'avenir, à l'émergence de pôles puissants tels que la Chine, l'Inde ou le Brésil. L'Amérique devrait se rendre compte que, dans ce monde pluriel, l'ensemble qui lui sera le plus proche sera l'Union européenne. Elle devrait, par conséquent, soutenir tout ce qui la rapproche de l'Europe et qui ne se réduit pas à l'Alliance atlantique. Le processus d'intégration européenne est aussi dans l'intérêt bien compris des États-Unis.
J. R. - À côté du " rêve américain " de l'Europe centrale, concrétisé à Prague par l'élargissement à l'Est de l'Otan, il y a le " rêve européen " de l'élargissement de l'Union européenne annoncé en décembre au sommet de Copenhague. Or, au lieu de s'en réjouir, les peuples d'Europe centrale semblent glisser dans la perplexité. Ne craignez-vous pas qu'en passant de l'idéal européen à la comptabilité on ne perde le soutien des opinions publiques, dans les pays candidats comme dans les pays de l'Union ?
V. H. - L'Europe croule sous le poids de la technocratie, des normes réglementaires et des procédures administratives, au point d'en oublier l'essentiel : le sens historique du processus de réunification. J'ai souvent mis en garde contre cette dérive, au Parlement européen et ailleurs. C'est un danger contre lequel l'Europe devrait lutter en permanence. Mais la tâche n'est pas facile. D'un côté, l'opinion publique ressent une aversion pour le caractère normatif et bureaucratique de l'intégration européenne : tous ces fonctionnaires qui s'occupent de la taille des bornes kilométriques sur les routes, des quotas douaniers ou du nombre autorisé de vaches subventionnées lui sont insupportables. Cette extrême attention portée aux détails suscite un ressentiment quasi général. D'un autre côté, cette même opinion publique, à laquelle il manque un supplément d'âme européen, pousse ses gouvernants vers de bien singuliers idéaux : ceux de la croissance sans limite, de la production sans frein et de l'innovation tous azimuts. La société s'est à ce point identifiée à ce manège, à ce " totalitarisme " de la consommation, que nos dirigeants sont (ou se croient) portés à répondre à son attente, légitimant ainsi une façon de concevoir la politique qui, précisément, irrite leurs électeurs.
J. R. - Valéry Giscard d'Estaing a proposé que l'UE prenne le nom d'" Europe unie ". Qu'en pensez-vous ?
V. H. - Ce changement de nom suggère que ce qui est en jeu, c'est l'unification du continent et pas seulement l'" élargissement " d'un modèle de l'Ouest vers l'Est. Personnellement, comme je l'ai dit dans mon discours de mars 1999 à Paris, je suis convaincu de la nécessité d'une Constitution européenne et du renforcement du processus d'intégration dans un sens fédéraliste. Certains entretiennent une confusion absurde entre l'Europe et la mondialisation, et voient dans l'intégration européenne une menace pour leur identité nationale. Or si quelque chose menace les identités nationales, c'est bien la globalisation appelée de leurs vœux par ces mêmes nations lorsqu'il s'agit d'attirer chez elles les représentants de la World Company, toujours prêts à leur vendre des biens de consommation " universels " dans tous les supermarchés et les multiplex de la planète. De Singapour à Prague, tout se ressemble. Face à cette uniformisation du monde, celui dont l'identité est fragile a tendance à invoquer la " nation " et la " patrie ". Il se trompe, car la coopération entre États démocratiques sur un principe fédéraliste est encore le meilleur rempart contre ces dérives qui l'inquiètent. L'Europe ne doit pas être vécue comme une menace mais, au contraire, comme une réponse aux défis de la globalisation.
J. R. - L'autre question majeure concerne les frontières de l'Union européenne...
V. H. - L'" unification de l'Europe " d'accord, mais jusqu'où ? La frontière orientale de l'Europe est incertaine et c'est pour cette raison qu'une clarification s'impose, car une frontière floue ne présage rien de bon pour la viabilité d'une entité politique. Avant d'envisager la candidature de la Turquie ou de la Russie, peut-être faudra-t-il examiner celle de l'Ukraine et de la Biélorussie, voire de la Géorgie et de l'Arménie. Je me garderai ici de trancher le débat sur " qui a vocation ou non à devenir membre de l'Union ", mais il faudra bien un jour que celle-ci dise enfin où elle commence et où elle s'arrête. Elle ne pourra s'élargir indéfiniment. Comme je l'ai dit autrefois, à propos d'une autre organisation régionale : " Il y a des institutions qui périssent d'un excès de politesse "...
J. R. - L'intégration de l'espace centre-européen dans les institutions occidentales est, malgré ses difficultés et ses lenteurs, une réussite. En revanche, la coopération centre-européenne n'a pas vraiment remporté le succès escompté. Je me rappelle que vous en avez été le principal promoteur dès votre discours de janvier 1990 devant la Diète polonaise, puis à Bratislava en avril de la même année. Vous êtes, également, à l'origine du " Groupe de Visegrad " dont le but était de favoriser une approche commune des problèmes de la région et de l'intégration européenne. Comment expliquez-vous que tant d'efforts aient été déployés en vain ?
V. H. - Bien des lieux communs circulent sur le compte de l'Europe centrale. Certains flatteurs, d'autres moins. Parmi ces derniers, il y a l'image d'Épinal du fanfaron de chef-lieu de canton. Orban en Hongrie, Haider en Autriche, etc. : chacun a le sien. Ces géants paroissiaux s'en prennent d'autant plus aisément au voisin qu'ils lui ressemblent ! En outre, ils se renforcent les uns les autres. Un tel phénomène, typique de nos contrées, est lié à l'histoire des nations centre-européennes. Tantôt dominées, tantôt indépendantes, souvent rivales, elles se côtoyaient néanmoins dans la capitale de l'Empire où elles envoyaient leurs ministres siéger au gouvernement...
J. R. - Pensez-vous que l'intégration européenne ou atlantique favorise la coopération régionale ?
V. H. - Dans le domaine de la sécurité et de la défense, certainement. Vous imaginez chacun de ces petits États en train de fabriquer sa propre aviation derrière le dos du voisin ? Si l'on veut que le flanc oriental de l'Alliance se construise selon les principes de l'interopérabilité des équipements et du commandement unifié, la coopération est une nécessité. Il y a dix ans, les Tchèques et les Slovaques ont divisé leur armée en deux. Aujourd'hui, ils viennent de décider de mettre en commun leurs forces aériennes.
J. R. - En avril 1994, vous avez convié dans la petite ville de Litomysl, en Bohême, les présidents des pays du Groupe de Visegrad ainsi que les présidents allemand von Weizsäcker et autrichien Klestil. L'idée consistait à favoriser le rapprochement entre les pays d'Europe centrale et l'Ouest en s'appuyant sur l'Allemagne et l'Autriche. Or, il s'avéra par la suite que ce sont précisément les relations problématiques avec vos deux voisins qui risquaient de compliquer l'entrée de votre pays dans l'Union européenne...
V. H. - Il faut se replonger dans la situation de l'époque : la République tchèque existait depuis un an et se cherchait un ancrage. Mon ambition était de dissiper les barrières psychologiques entre l'Est et l'Ouest, entre les post-communistes et les autres, entre les membres de l'Alliance et de l'Union européenne et les non-membres. Le projet n'était pas évident pour la bonne raison que les contours de l'Europe centrale n'épousent pas totalement les frontières étatiques : Munich est en Europe centrale, mais pas Hambourg ; Lvov aussi, mais pas Kiev. Ces rencontres annuelles avaient leur charme. Il régnait entre les participants une atmosphère particulière. Mais le processus a été peu à peu dévoyé au fur et à mesure que d'autres pays ont demandé à nous rejoindre ; il a été victime, en quelque sorte, de son succès. Entre-temps, le contexte a changé : l'Union européenne et l'Alliance se sont élargies, les guerres balkaniques ont pris fin et il n'est pas certain que l'idée centre-européenne ait conservé toute sa pertinence.
J. R. - Votre premier voyage en tant que président, en janvier 1990, fut pour l'Allemagne, où vous avez prononcé des paroles courageuses sur les traumatismes du passé et, en particulier, sur l'expulsion des Allemands des Sudètes en 1945. Nous sommes en 2003 et les contentieux ne sont pas encore totalement apurés. Les Polonais, eux, se sont efforcés après la chute du Mur d'obtenir la reconnaissance de la frontière Oder-Neisse. Ils ont négocié âprement jusqu'à obtenir satisfaction dans le cadre des discussions " 4+2 " sur la réunification de l'Allemagne. Et, depuis, leurs relations bilatérales se portent plutôt bien. D'où ma question : en termes de résultats politiques, la Realpolitik classique de la Pologne n'a-t-elle pas été plus payante que la posture morale du président tchèque ?
V. H. - Je ne crois pas qu'il faille opposer les brillants " realpoliticiens " polonais aux " moralistes " praguois. Il y a d'autres considérations dans la relation germano-polonaise. Cela s'explique par les énormes sacrifices qu'a consentis la nation polonaise pendant la guerre - je vous rappelle que un cinquième de la population a été exterminé. Ce très lourd tribut payé par la Pologne, ainsi que sa taille et sa position géopolitique, créaient une position de négociation un peu particulière... Pourquoi mon premier voyage à l'étranger m'a-t-il conduit en Allemagne ? Je n'allais pas me rendre à Moscou comme le faisaient jadis les secrétaires du Parti communiste ! Ni en Hongrie, qui avait encore un chef d'État communiste. Jaruzelski ? Ce n'était pas vraiment indiqué. Pas plus que Waldheim en Autriche. Restait notre grand voisin allemand qui présentait, en outre, l'avantage d'avoir pour président un homme que j'estime. En me rendant, dans la même journée, à Berlin-Est et à Munich, mon déplacement avait également une portée symbolique : l'unification de l'Allemagne et de l'Europe. Mais l'essentiel est ailleurs : je crois, par mes paroles, avoir réussi à briser un tabou. Aujourd'hui paraissent d'excellents ouvrages d'auteurs tchèques sur l'expulsion des Allemands, sur les événements qui l'ont précédée et les crimes qui l'ont accompagnée. La réflexion sur soi est un préalable indispensable à l'action. Quant à savoir quand et sous quelle forme cette réflexion trouvera sa traduction sur le terrain politique, c'est une autre affaire. Cela exige du temps, du recul, peut-être le passage d'une génération. On ne peut pas forcer l'allure.
J. R. - Ne pensez-vous pas, rétrospectivement, que si vos propos de 1990 ont été mal compris, c'est qu'ils étaient l'aboutissement d'une réflexion et d'un débat sur les traumatismes du passé menés uniquement dans un cercle d'intellectuels dissidents assez restreint, à l'écart du reste de la société tchèque ? Et que, du côté allemand, on fut tout aussi étonné, au point de laisser votre geste sans réponse politique ?
V. H. - Ces épisodes de l'histoire récente sont restés enfouis dans le silence pendant des décennies et refont surface aujourd'hui. La société les redécouvre avec surprise, voire réticence, car les stéréotypes ont la vie dure. D'autant que certains groupes de pression, qui en ont fait leur fonds de commerce, n'ont aucun intérêt à ce que ces problèmes soient réglés. C'est le cas des communistes tchèques et de certaines associations d'expulsés des Sudètes. Ils ont probablement contribué à faire échouer une tentative de règlement peu connue dont nous avions pris l'initiative et que le chancelier Kohl avait ignorée.
J. R. - De quoi s'agissait-il ?
V. H. - C'était une offre absolument unique en son genre, et vous allez comprendre pourquoi. Elle fut conçue en 1992 dans le contexte de la privatisation par coupons. J'avais proposé de reconnaître la citoyenneté tchécoslovaque à tous ceux qui en avaient été privés par les décrets Benes (2). Juridiquement, rien ne s'y opposait. Cette citoyenneté, qui se fondait sur la continuité juridique de la République et de ses futures frontières, avait, en effet, été préservée pendant toute la durée de la guerre. Benes ne pouvait pas priver de sa citoyenneté une partie de la population, dans la mesure où il se présentait lui-même comme le président de tous les citoyens de l'État tchécoslovaque dans ses frontières originelles.
J. R. - Qu'aviez-vous proposé concrètement ?
V. H. - Ceux qui le souhaitaient auraient pu recouvrer leur citoyenneté, ce qui leur aurait permis de participer aux privatisations. Ils auraient eu la possibilité d'acquérir pour une somme dérisoire les biens de l'État privatisés par la méthode des coupons : une habitation, une ferme dans les Sudètes, une usine textile à rénover... Les personnes potentiellement intéressées n'étaient pas nombreuses. Mais ceux qui l'auraient voulu auraient pu revenir et participer à la reconstruction de nos régions frontalières. C'était une période de grande improvisation où les nouvelles initiatives jaillissaient de toutes parts. J'ai exposé ce plan aux premiers ministres tchèque et slovaque, Pithart et Carnogursky, qui l'ont approuvé sans réserve. En Allemagne, je l'ai d'abord présenté au président von Weizsäcker qui lui a réservé un accueil enthousiaste et qui s'est empressé d'appeler Kohl pour le lui recommander chaudement. Ce dernier a répondu que c'était fort intéressant et que l'idée méritait d'être étudiée. Le projet en est resté là et jamais Kohl n'en a reparlé (3). Ce qui montre que, dans l'univers démocratique, il ne suffit pas que des dirigeants politiques se mettent d'accord pour que les problèmes trouvent une solution. Il faut prendre en considération les opinions publiques, les électeurs, la force des préjugés. Tout va beaucoup plus lentement que nous ne le voudrions. Il faut se souvenir que les grands actes de clairvoyance politique tels que la fondation de l'ONU ou l'intégration européenne furent décidés dans l'immédiat après-guerre, après qu'une tempête terrible se fut abattue sur notre planète. Il y eut un moment où tout était possible. Les décisions les plus surprenantes - et les plus courageuses - suscitaient l'adhésion de l'opinion internationale. Croyez-vous que la Charte des Nations unies ou les prémices de la construction européenne pourraient voir le jour en 2003 ? Je crains que non.
J. R. - Si je comprends bien, vous vouliez mettre à profit une situation exceptionnelle pour débloquer la relation tchéco-allemande...
V. H. - Sauf que ma démarche n'était pas aussi consciente et réfléchie qu'elle pourrait l'être aujourd'hui. Je sentais que nous devions, d'une manière ou d'une autre, faire un geste envers nos anciens concitoyens. Alors j'ai fait ce que je pouvais et ce que je savais faire. Mais je ne suis pas seul et, même en période révolutionnaire, je ne pouvais dicter sa conduite à la nation. Ce n'est pas mon caractère. Notre opinion n'est pas mûre pour affronter sereinement son passé et il n'est pas certain que les Allemands y soient prêts, eux non plus. Qui sait, d'ailleurs, si l'on parvient jamais à " résoudre " de tels problèmes et s'il n'est pas préférable de les laisser reposer dans l'oubli, en attendant que les générations futures prennent la relève ? Il faut apprendre la patience. L'herbe ne sera pas plus haute si l'on tire dessus (4).
J. R. - Le Parlement européen, en accord avec la Commission, a confirmé que les " décrets Benes " ne devaient pas être un obstacle et encore moins une condition pour l'entrée de la République tchèque dans l'UE. Il a souligné, en revanche, qu'un " geste symbolique " avant l'adhésion serait le bienvenu. Croyez-vous encore en la force des gestes symboliques dans les relations tchéco-allemandes ?
V. H. - Au sommet de Copenhague, nous avons été officiellement invités à rejoindre l'Union européenne. C'est l'occasion, pour la République tchèque, d'affirmer solennellement qu'il est désormais temps de clore certains chapitres amers de son histoire et d'assumer sa part de responsabilité. Un gouvernement qui ne dispose que d'une voix de majorité au Parlement aura-t-il la volonté de dire une chose aussi simple ? En tout cas, moi, je le dirai.
J. R. - Même vos adversaires les plus résolus reconnaissent vos succès sur la scène internationale. Mais même vos partisans les plus indulgents admettent que, sur le plan intérieur, votre bilan est plus mitigé. Nul n'est prophète en son pays, me répondrez-vous. En réalité, le problème est plus profond et tient à votre expérience de la dissidence. Votre conception de la politique, fondée sur le primat de l'éthique et de la société civile, n'a pas réussi à s'imposer après 1990 parce que, me semble-t-il, elle ne correspondait pas à la phase d'institutionnalisation parlementaire qui privilégie les partis, leurs appareils et leurs leaders. Êtes-vous d'accord avec ce diagnostic ?
V. H. - Depuis le milieu du siècle, deux traditions politiques s'affrontent dans ce pays. L'une considère que la démocratie prend sa source dans la société civile et la vie associative. C'est à travers ces sphères, indirectement politiques, que la nation tchèque s'est constituée dans un contexte de domination impériale. La seconde tradition, également née pendant la période autrichienne, mais qui a atteint son apogée dans l'entre-deux-guerres, met l'accent sur le rôle des partis, dont la finalité consiste à placer leurs hommes au cœur des institutions. On sait à quels abus ce système a mené. Ces deux tendances ressurgissent aujourd'hui. Les tenants d'une logique partisane unidimensionnelle s'opposent à tous ceux qui croient à la diversité des acteurs politiques et sociaux. Vaclav Havel n'a pas le pouvoir, à lui seul, de faire pencher la balance dans un sens ou dans l'autre.
J. R. - N'avez-vous pas commis une erreur en négligeant de créer une force politique capable de relayer vos initiatives ? N'avez-vous pas regretté, au fil des années, de ne pas pouvoir compter sur un " parti du président " ?
V. H. - Oui, j'y ai souvent songé dans les mois qui ont suivi la chute du communisme, d'autant que j'avais à l'époque une grande marge de manœuvre. J'aurais pu prendre la présidence du Forum civique, ce qui lui aurait évité d'être phagocyté par d'autres. J'aurais pu aussi attendre deux ou trois ans, que les petits partis divers et variés tels que le Mouvement civique ou les Démocrates libres de Jiri Dienstbier disparaissent du paysage politique, et fonder mon propre mouvement. Pour des raisons sans doute liées à ma façon de voir le monde et à mon tempérament, je n'ai pas suivi cette voie. Mais qui sait...
J. R. - Vous avez écrit il y a vingt-cinq ans un essai intitulé Le pouvoir des sans-pouvoir. Après treize ans passés au Sommet de l'État, quel regard portez-vous sur le monde des " puissants " ?
V. H. - Pendant treize ans, ce qui est extrêmement long, j'ai été conduit à côtoyer un grand nombre d'hommes politiques de tout premier plan. Cette expérience m'a permis de constater qu'ils ne sont ni omniscients ni tout-puissants. Il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire sur l'" impuissance des puissants "... En fait, ils sont comme tout le monde : souvent jaloux, parfois très sympathiques, animés de nobles idéaux, mais rarement capables de les réaliser. Ils doivent perpétuellement donner le change, faire semblant d'être au courant de tout, même quand ils ne savent pas grand-chose. Leur communication personnelle devient de plus en plus importante. C'est un phénomène entièrement nouveau : au XIXe siècle, l'Europe était gouvernée par une poignée de rois et d'empereurs qui se rencontraient une fois tous les cinquante ans. Aujourd'hui, les chefs d'État et de gouvernement sont très proches les uns des autres. Ils se voient fréquemment, à l'occasion de sommets, de déjeuners ou de dîners qui ne manquent pas de susciter les sarcasmes des contestataires anti-mondialisation sous prétexte qu'il y a au menu du crabe ou du chevreuil ! C'est d'un ridicule ! D'abord, il faut bien manger quelque chose. Et, surtout, c'est ne rien comprendre à l'importance des relations personnelles dans la vie politique contemporaine.
J. R. - En quoi l'exercice du pouvoir vous a-t-il changé ?
V. H. - Ce n'est pas à moi d'en juger. J'ai sans doute plus d'expérience, un jugement plus sûr. Mais le plus grand changement dans ma vie, ce n'est pas d'avoir été président pendant treize ans : c'est d'avoir dû arrêter de fumer !
J. R. - Comment êtes-vous passé du rôle d'intellectuel critique à celui d'homme politique, de l'éthique de conviction à l'éthique de responsabilité ?
V. H. - Il faut apprendre à adapter son langage et à s'exprimer avec plus de diplomatie. Et, en tant qu'écrivain et créateur - ce que je crois être - cela me pose un problème spécifique. D'un autre côté, j'ai de la volonté et, de même que j'ai cessé de fumer après 45 ans, je suis capable de me plier à cette contrainte. S'exprimer avec plus de précaution n'implique pas nécessairement de travestir la vérité. Je n'ai pas le sentiment d'avoir menti. Je ne disais pas tout, mais je n'ai jamais trahi mes convictions. Il y a en moi un mélange de responsabilité constructive - ce qui est une qualité en politique - et d'éternelle contestation. Cette contradiction me crée parfois des problèmes. Quand bien même le manifestant me serait plus sympathique que le policier, je dois, de par ma fonction, soutenir le policier face au manifestant. Parfois, aussi, j'ai réussi à concilier l'esprit de la dissidence et la fonction présidentielle, la responsabilité de l'homme d'État et la critique de l'establishment. Pendant les rencontres du Forum 2000, par exemple (5). Ou encore lors de ce débat exceptionnel que j'avais organisé au Château de Prague, en septembre 2000, entre les plus hauts représentants de la Banque mondiale et du FMI et les principaux animateurs des mouvements anti-mondialisation. Je ne dis pas que cet échange a bouleversé la face du monde, mais je le mentionne comme une illustration positive de cette tension interne - et plutôt désagréable - que je porte en moi.
J. R. - Au moment où vous vous apprêtez à quitter le devant de la scène, comment définiriez-vous votre héritage politique ?
V. H. - Il faut que je prenne un peu de recul, que je lise, que je réfléchisse. Pour l'heure, mon inquiétude majeure porte sur les liens très troubles qui, dans tous les pays post-communistes, se sont tissés entre le monde des affaires et la sphère politique. Le capitalisme mafieux étend ses ramifications à tous les niveaux de l'État et je ne sais pas s'il est encore temps d'arrêter sa progression. En quelques années, des sommes considérables sont passées de main en main ; on a assisté à une réallocation des ressources sans précédent dans l'histoire ; et des méthodes incroyablement sophistiquées ont été mises au point dans le seul but de détourner des milliards de dollars ! Serons-nous gouvernés par une élite un peu, beaucoup ou pas du tout corrompue ? J'avoue que cette question me préoccupe. Personnellement, j'ai toujours fait en sorte que la politique reste un engagement au service des citoyens. Que les hommes politiques, tiraillés entre des logiques contradictoires et folles, trouvent le courage de mettre en conformité leurs actes avec leur conscience : tel est mon vœu le plus cher. Si ce vœu se réalisait, je n'aurais pas besoin d'autre testament politique.
J. R. - Comment envisagez-vous votre avenir ?
V. H. - Je ne disparaîtrai sans doute pas complètement de la vie publique. D'abord, ce n'est pas dans mon caractère et, ensuite, j'aurai du mal à résister aux pressions amicales de mon entourage. Mais j'aimerais, dans un premier temps, rester à l'écart. Je veux prendre le temps de réfléchir à ce que je viens de vivre, m'éloigner un peu du brouhaha de Prague, de la lecture quotidienne des journaux, de l'emprise de la télévision, de toutes ces choses qui dissipent l'attention. Je n'ai accepté aucune des offres alléchantes qu'on m'a faites, qu'il s'agisse de publier mes mémoires ou de donner des cycles de conférences. Je veux être absolument libre, vivre au gré de mes pensées et non de quelque obligation contractuelle. J'ai une dette envers la société. Peut-être écrirai-je quelque chose sur ces treize années passées à la tête de l'État. Mais pas de mémoires ni de récits comme certains valets de princesses qui gagnent des millions en dévoilant les " coulisses de l'histoire " ou, plus exactement, le dessous des lits. Ce n'est pas le chemin que j'ai l'intention d'emprunter. Je n'ai pas tenu de journal et ne suis pas un chroniqueur. Ce qui m'intéresse, ce sont les situations de pouvoir. J'ai quelques idées sur le sujet et l'on verra bien ce que j'en ferai...

Notes :

(1) L'" Appel de Prague " de 1985 considérait que l'Allemagne n'était plus dangereuse alors que la division du continent l'était. Il préconisait la sortie des deux blocs militaires et la réunification de l'Allemagne comme condition de la réunification du continent. Texte paru dans La Nouvelle Alternative (1986/1), pp. 32-33.
(2) Les " décrets Benes ", concernant le sort des populations allemandes de Tchécoslovaquie à la fin de la guerre, doivent être replacés dans leur contexte. Ils font partie des quelque 140 décrets pris par le président tchécoslovaque en exil à Londres pendant la guerre. Ils représentent, de ce fait, un maillon important dans la continuité juridique de l'État tchécoslovaque, qui fut démembré à la suite des accords de Munich et de l'occupation allemande. Aucun ne traite de l'expulsion des populations allemandes de Tchécoslovaquie. Il n'est question que de la confiscation des biens appartenant aux " Allemands, aux Magyars ainsi qu'aux traîtres et aux ennemis du peuple tchèque et slovaque " et de la privation de la citoyenneté tchécoslovaque. Ce décret fut adopté le 2 août 1945, le jour où, à la conférence de Potsdam, les vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale donnaient leur aval aux " transferts " de populations allemandes de Pologne, de Tchécoslovaquie et de Hongrie. Étaient exclues de l'application des décrets les personnes pouvant " prouver qu'elles étaient restées loyales à l'égard de la République tchécoslovaque... ou qui avaient pris une part active à la lutte pour la libération ou qui avaient été victimes de la terreur nazie et fasciste ". Cette question de la citoyenneté ne doit pas être confondue avec le problème des violences commises pendant l'expulsion. Elle est d'autant plus délicate que, après les accords de Munich, les citoyens tchécoslovaques de nationalité allemande se sont vu offrir la possibilité d'opter pour la citoyenneté du Reich - ce que fit l'écrasante majorité d'entre eux. Quant aux violences commises à la fin de la guerre et pendant l'expulsion, il convient de se référer aux conclusions de la Commission d'historiens germano-tchèques, constituée au début des années 1990, qui évalue le nombre de victimes entre 25 000 et 30 000. Ces travaux devraient mettre un point final aux polémiques qui ont cours à Prague (où certains tentent de banaliser l'événement en parlant de quelques centaines de victimes) ou en Bavière (où l'on continue à évoquer le chiffre extravagant de 300 000 morts afin d'accréditer le label de " génocide "). Du point de vue juridique, deux éléments doivent être pris en compte : 1°) Une charte des droits fondamentaux fut adoptée par la Tchécoslovaquie en 1990 après la chute du communisme. Par la suite, le Parlement vota une loi disant clairement que toute loi ou décret contraire à cette charte des droits devenait caduc. Autrement dit, personne ne risque d'être aujourd'hui victime d'une législation discriminatoire adoptée à la fin de la guerre. 2°) La Commission européenne a commandé un rapport à un comité de juristes présidé par le professeur Frowein de l'Université de Heidelberg. Ces juristes ont considéré que les " décrets Benes " n'étaient pas incompatibles avec le droit européen et qu'ils constituaient encore moins un obstacle à l'entrée de la République tchèque dans l'UE.
(3) Le chancelier Kohl n'a pas donné suite à cette proposition, sans doute pour des raisons de politique intérieure concernant ses relations avec la CSU bavaroise, traditionnelle porte-parole des revendications sudètes.
(4) C'est la métaphore que Vaclav Havel utilisa dans un discours prononcé à l'Académie des Sciences morales et politiques à Paris en octobre 1992. Sa méditation sur le temps en politique distinguait deux formes d'attentes : attendre Godot, c'est-à-dire attendre un salut (qui ne viendra pas) ; et attendre patiemment le résultat de son effort, que la graine semée donne une plante...
(5) Le Forum 2000 a réuni chaque année à Prague, à l'initiative de Vaclav Havel, des hommes politiques et des intellectuels, des savants et des industriels, ainsi que des représentants de toutes les grandes religions. On peut consulter les principales interventions de la première rencontre de 1997 dans la revue Civilization (Library of Congress, avril-mai 1998). Les transcriptions des autres colloques sont publiées chaque année par la fondation Forum 2000.