Politique Internationale - La Revue n°98 - HIVER - 2003

sommaire du n° 98
UN HÉROS AU KREMLIN
Entretien avec Gleb Pavlovski
Directeur de la Fondation pour une politique efficace
conduit par
Galia Ackerman
Russie
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Galia Ackerman - En 1995, vous avez créé la Fondation pour une politique efficace dont vous êtes toujours le directeur. Quels sont ses objectifs ?
Gleb Pavlovski - En Russie, nous réinventons tout. Les choses existent déjà ailleurs, mais nous ne le savons pas nécessairement. Or le temps presse ! La Fondation a été créée par un petit groupe de personnes qui avaient été à l'origine du lancement de nouveaux médias à la fin des années 1980. À titre personnel, j'ai été le créateur et le premier directeur de l'agence de presse Postfactum. Notre objectif était de promouvoir les investissements dans les médias et de transformer ces derniers en instruments politiques. Notre but : contourner le pouvoir de la bureaucratie.
G. A. - Pourquoi ce besoin subit ?
G. P. - Au milieu de la décennie 1990, la Russie se trouvait dans une impasse. Les démocrates frais émoulus s'enfonçaient dans des discussions idéologiques, tout en dépendant de puissants soutiens financiers. La bureaucratie parvenait à retrouver une légitimité sous la bannière démocratique, mais sans pour autant changer de nature. Nous vivions dans l'aura mystique du pouvoir eltsinien. Boris Eltsine symbolisait notre vie nouvelle, bien que son régime ne gouvernât rien, ni ne protégeât personne : ni la population, assaillie par les affairistes ; ni les entrepreneurs, pris entre une concurrence sauvage et le racket pratiqué par la mafia. Le pays s'enfonçait dans la peur. Chacun se résignait à une issue tragique. J'ai refusé cette fatalité. Je voulais agir, comme les autres créateurs de la Fondation. Nous avions tellement d'idées ! L'un d'entre nous, Marat Guelman, qui dirigeait une galerie d'art, voulait, par exemple, introduire de nouveaux styles artistiques en politique...
G. A. - Votre groupe a contribué à développer une spécialité fort répandue en Russie, mais très mal comprise en Occident : les " technologies politiques ". Comment les définiriez-vous ?
G. P. - Nous avons vécu, pendant des décennies, dans une société où la politique au sens propre n'existait pas. Les luttes qui opposaient les différents clans au sein de l'appareil d'État n'étaient pas connues du grand public et n'avaient pas de positionnements idéologiques clairs. Afin de nous démarquer du système soviétique, nous avons commencé à utiliser une approche dite " technologique ". Celle-ci s'appuie sur plusieurs instruments : le lobbying, le placement de bons candidats à des postes stratégiques, l'" image-making " et le dénigrement systématique de nos adversaires politiques. Nous avons acquis une compétence très poussée dans cette discipline, jusqu'à en faire une véritable science. Notre but était de tenter, pour la première fois, d'influencer les résultats des élections en réunissant des personnes qui possédaient des connaissances en sciences humaines. L'intelligentsia avait été complètement écartée du pouvoir. Mais une voie royale s'ouvrait désormais devant elle : celle des médias. Notre premier test, ce fut le scrutin parlementaire de décembre 1995.
G. A. - En 1995, vous jetez votre dévolu sur le général Lebed...
G. P. - Exact. Nous avons fabriqué l'image de ce militaire de carrière : un homme fort, un patriote, à la fois non communiste et démocrate. Après notre intervention, cette image est devenue sa deuxième peau.
G. A. - À un point tel qu'il est difficile d'imaginer que ce n'était pas sa vraie personnalité. Était-il si différent ?
G. P. - Je le connaissais bien et je vous assure que le général Lebed était, en réalité, un homme fin et fragile, trop fragile même pour faire de la politique. Sa voix tonitruante et sa grande carrure dissimulaient de nombreuses blessures. Sa libido était également très importante et complexe, ce qui est toujours dangereux pour un homme politique. Je vous rappelle qu'il avait à son actif la solution du problème de la Transnistrie, qui s'était déroulée sans grande effusion de sang. Il a su intuitivement appliquer les recettes de la technologie politique en combinant une utilisation très modérée de la force avec des rumeurs savamment orchestrées sur sa cruauté et sa brutalité. Ces dernières l'aidaient dans sa politique de dissuasion vis-à-vis des deux communautés, moldave et russophone, qui étaient à couteaux tirés (1).
G. A. - Pour quelles raisons avez-vous soutenu le général Lebed ?
G. P. - Il était allié à Youri Skokov, le président du Congrès des communautés russes (CCR). Or nous soutenions ce parti, car il constituait une tentative - très originale pour la Russie - de créer un véritable mouvement républicain de droite. À cette époque, nous étions très inspirés par les techniques de propagande et de promotion utilisées par les néo-conservateurs américains.
G. A. - Étiez-vous en train de préparer le terrain pour l'élection présidentielle de 1996, où vous avez également soutenu Lebed ?
G. P. - Absolument. Lors de ce scrutin, le slogan de Lebed était : " L'homme que vous connaissez. " Mais cet homme que tout le monde connaissait, nous l'avions effectivement créé l'année précédente, au cours des élections législatives ! Celles-ci ont d'ailleurs été très réussies dans nombre de grandes régions et, notamment, dans les capitales de l'information que sont Moscou et Saint-Pétersbourg. Malheureusement, Youri Skokov se méfiait du général et il a noyé sa candidature dans la campagne générale du CCR. Nous n'avions pas anticipé cette réaction. Résultat : le CCR a perdu. Il lui a manqué 0,4 % des voix pour constituer un groupe parlementaire à la Douma. En revanche, Lebed, lui, a bien été élu député.
G. A. - Tous les analystes s'accordent pour dire que la campagne présidentielle du général Lebed a été en partie financée par l'oligarque Boris Berezovski pour enlever des voix à l'électorat communiste au premier tour et assurer la victoire de Boris Eltsine au deuxième tour. Étiez-vous de mèche avec Berezovski ?
G. P. - Je ne m'attarderai pas sur Boris Berezovski, car nous risquons de nous noyer dans la mer sans fond ni rivage, de la mythologie politique russe. Il a joué, en effet, un rôle très important dans l'élection de Boris Eltsine, en coordonnant les efforts d'un groupe d'oligarques proches du pouvoir ; mais il n'a pas tiré toutes les ficelles. L'autre grand magnat de la presse, Vladimir Goussinski, a également joué un rôle déterminant.
G. A. - Boris Berezovski aurait prétendu que, grâce aux " technologies politiques ", même un singe pourrait être élu président de la Fédération de Russie. Qu'en pensez-vous ?
G. P. - On attribue volontiers des formules de cet acabit à Boris Berezovski. En réalité, elles ont été fabriquées de toutes pièces par la contre-propagande, qui, comme vous le savez, se nourrit de cette auto-humiliation si typique du peuple russe. D'ailleurs, on m'a prêté cette même phrase... Ce qui est vrai, c'est que Boris Berezovski a bien dit un jour : " Nous avons fait le président. " " Nous ", c'est le groupe d'oligarques dont je viens de vous parler.
G. A. - Au début de la campagne présidentielle, le taux de popularité de Boris Eltsine tournait autour de 5 %. Comment êtes-vous parvenu à lui faire gagner l'élection alors qu'il partait d'aussi bas ?
G. P. - Après l'échec cuisant du CCR aux élections législatives, nous avons proposé nos services à Boris Eltsine par l'intermédiaire de son " speech writer ", Valentin Youmachev. Notre stratégie n'avait pas changé. Il s'agissait toujours de repousser l'opposition communiste, puis d'amener au premier plan un parti non communiste d'inspiration nationale en opposition modérée au pouvoir en place, avant de propulser le dirigeant de ce mouvement à la fonction présidentielle. Par la suite, nous avons utilisé exactement la même méthode pour faire élire Vladimir Poutine. Nous avons commencé par réaliser un sondage pour évaluer les chances du candidat Boris Eltsine. Deux constats se sont imposés à nous : d'abord, il avait davantage de chances d'être élu au deuxième tour s'il était opposé à un communiste plutôt qu'à un non-communiste. Ensuite, les Russes étaient, certes, fatigués de lui, mais ils ne savaient pas vers qui se tourner. Ni Guennadi Ziouganov, ni le général Lebed, ni Viktor Tchernomyrdine ne les inspiraient. Nous étions confrontés à un effet de " ciseaux " : les électeurs ne voulaient plus de Boris Eltsine ; mais lorsqu'on leur demandait qui, à leur avis, serait élu, les 5 % d'intentions de vote en sa faveur se transformaient en 35 %. Le peuple avait le sentiment que cet homme-là ne lâcherait pas le pouvoir ! Le plan de campagne que nous avons présenté à Valentin Youmachev a été fondé sur ces enseignements et, grâce à cette analyse, nous avons décroché le contrat.
G. A. - Pendant la campagne, la télévision a programmé de nombreux documentaires sur les camps staliniens, sur la famine organisée par les autorités en Ukraine dans les années 1930 pour casser la paysannerie... On tentait d'effrayer les électeurs en leur montrant des atrocités qui n'avaient rien à voir avec Guennadi Ziouganov et son parti...
G. P. - Il s'agissait de faire croire à la population que l'accession au pouvoir de Guennadi Ziouganov aurait constitué le premier pas vers une restauration du régime soviétique. D'une manière générale, nous cherchions à attiser la crainte des électeurs face à l'avenir incertain qui les attendait après Boris Eltsine. Nous avons joué sur une angoisse très profonde : la peur russe, millénaire, du chaos qui conduirait à une guerre civile, à une ruine imminente, à un nouveau partage de la propriété, comme après la révolution d'Octobre. Nous avons ravivé l'animosité envers le communisme et renforcé le sentiment que Boris Eltsine représentait l'ordre et son départ, à l'inverse, le chaos. Nous devions aussi démontrer au public que le président était désormais capable de collaborer avec les nouvelles forces vives de la nation, alors que ce n'était absolument pas dans son caractère. Sur nos conseils, Boris Eltsine a donc multiplié les gestes amicaux envers le général Lebed.
G. A. - Passons maintenant à la deuxième grande étape de votre carrière. Comment Vladimir Poutine fut-il sélectionné pour être nommé au poste de premier ministre en 1999 ? Il n'était connu de personne et n'avait eu aucune carrière politique...
G. P. - Après l'élection présidentielle de 1996, la question de la succession de Boris Eltsine se posa aussitôt. Il était évident que le président, déjà très diminué, ne resterait pas au Kremlin au-delà de son deuxième mandat. De plus, il était en perte de vitesse dans l'opinion. La défaite de l'armée russe à Grozny, les accords de Khassaviourt et le limogeage du général Lebed (2) avaient fait chuter, définitivement, sa cote de popularité. Or toute la légitimité de la Russie post-communiste reposait sur lui. Nous comprîmes très vite qu'il fallait à tout prix organiser la passation des pouvoirs. Boris Eltsine devait superviser les opérations, sinon il en aurait empêché la réalisation. Deux projets étaient en lice. La première stratégie consistait à promouvoir un leader populiste, tandis que la seconde misait sur un candidat issu de la communauté bureaucratique. Dans cette dernière hypothèse, il s'agissait de nommer un premier ministre qui pourrait, ensuite, succéder au président. Ce projet était tout à fait nouveau en Russie. Il nous a séduits. D'autant que sa validité a été rapidement confirmée par l'expérience d'Evgueni Primakov, devenu présidentiable dès sa nomination au poste de premier ministre, en septembre 1998. La variante bonapartiste conservait des partisans, en particulier Boris Berezovski qui misait, lui, sur la résurrection politique du général Lebed. D'autres personnalités populistes, encore plus pittoresques, avaient été proposées, comme le réalisateur Nikita Mikhalkov. Mais ces supputations effrayaient l'élite gouvernante, qui n'avait pas envie de dépendre d'un dirigeant énigmatique et imprévisible. L'idée fut donc abandonnée. Boris Eltsine a longtemps cherché le successeur idéal, ce qui explique qu'il a si fréquemment changé de premier ministre. Il a pensé à Sergueï Stepachine, puis à Igor Ivanov, avant de trancher en faveur de Vladimir Poutine. Des foules de journalistes, d'hommes politiques et de sociologues ont défilé au Kremlin au cours de cette période. Chacun apportait ses idées, ses recherches, ses sondages. Petit à petit, nous avons vu émerger le profil souhaité par la population : un homme jeune, sportif, en bonne santé, avec un passé militaire, y compris au sein de l'armée ou des services secrets soviétiques. Bref, un " super-espion " héroïque.
G. A. - Et ce " super espion ", ce fut Vladimir Poutine...
G. P. - Il restait encore un paramètre important à prendre en compte : cet ancien militaire ne devait pas sortir directement d'une caserne. Il fallait qu'il ait l'expérience des nouvelles réalités économiques de la Russie. Sinon, nous aurions probablement fait appel à un général. Enfin, Boris Eltsine avait parfaitement le droit de se chercher un successeur. Mais il ne pouvait pas obliger le peuple à l'aimer et à voter pour lui. Vladimir Poutine présentait, certes, toutes les caractéristiques que nous souhaitions. Mais allait-il réussir son mandat de premier ministre ? Nous l'ignorions.
G. A. - Est-ce que l'on s'attendait à ce qu'il soit aussi critique vis-à-vis de Boris Eltsine ?
G. P. - Il était courant de critiquer Boris Eltsine à la fin de son règne. Le maire de Moscou, Youri Loujkov, lui prédisait ouvertement la même fin que Nicolae Ceausescu ! Vladimir Poutine devait dissiper cette crainte dont je vous ai parlé au début de notre entretien : la peur de voir la Russie sombrer dans les pires désordres après le départ de Boris Eltsine et cesser définitivement d'être gouvernable. Il fallait être prêt à tenir avec fermeté les rênes du pouvoir. Personne ne supposait, certes, que le futur président, qui n'était encore que premier ministre, serait presque aussitôt confronté à une épreuve aussi dure que celle des explosions d'immeubles d'habitation en septembre 1999. Cette vague de terreur a créé une situation entièrement nouvelle (3). Mais il n'a pas eu froid aux yeux. Je souris toujours lorsqu'on me demande qui a inventé ses répliques, comme : " Nous irons buter les terroristes jusque dans les chiottes ! " Quel " image-maker " aurait osé employer une telle métaphore ? Sa réaction était spontanée ! Il était prêt à jouer son va-tout, à hypothéquer son avenir, pour riposter à la terreur. Et c'est cette résolution sans faille qui a fait de lui le chef de la nation, à l'issue d'un psychodrame politique colossal dont le scénario n'aurait pas pu être élaboré à l'avance.
G. A. - Dans les mois qui ont suivi sa nomination au poste de premier ministre, puis de président par intérim, Vladimir Poutine est apparu à la télévision en train de piloter un avion, un sous-marin, de skier en haute montagne. Avez-vous inventé ce personnage ?
G. P. - Nous avons commencé à élaborer le modèle de comportement de Vladimir Poutine dès sa nomination au poste de premier ministre, en août 1999. Nous avons aussitôt constitué un état-major de campagne, qui s'appelait officiellement le Centre d'études stratégiques. Mais s'il sait rester dans le cadre d'un plan établi à l'avance, Vladimir Poutine n'en est pas moins un brillant improvisateur. Il aime tout essayer lui-même, comme s'il voulait s'assurer du bon fonctionnement d'un avion d'attaque ou d'un sous-marin. Nous, ses " image-makers ", n'aurions jamais pu inventer un tel trait de caractère ! Nous nous contentions d'utiliser un procédé assez banal, qui est employé dans toutes les campagnes électorales et qui consiste à placer le candidat dans des situations différentes pour lui donner un air avantageux. Encore faut-il que l'expérience ne tourne pas au désastre. Or, Vladimir Poutine se sentait à l'aise parmi les militaires et les sportifs. Il se plaisait en leur compagnie. Il ne jouait pas.
G. A. - Parallèlement à ces opérations, une campagne très forte a été lancée pour discréditer l'ancien premier ministre Evgueni Primakov, qui jouissait encore d'une forte popularité. Avez-vous organisé cette campagne ?
G. P. - Vous comprenez bien qu'il ne pouvait pas y avoir deux présidents en Russie... Vladimir Poutine allait se présenter aux élections et diriger le pays. Nous devions nous battre. Nous n'avions plus la possibilité de compter sur le général Korjakov (4) pour assurer nos arrières comme lors du scrutin de 1996 !
G. A. - En quoi le général Korjakov avait-il " assuré vos arrières " ?
G. P. - Il se tenait prêt à entreprendre des démarches " non constitutionnelles " en cas de nécessité : à annuler les élections, par exemple, si les sondages n'avaient pas été favorables à notre candidat, ou à modifier la Constitution.
G. A. - Pendant la campagne pour les élections législatives de 1999, qui ont précédé de peu l'élection présidentielle, vous avez mis l'accent sur l'état de santé d'Evgueni Primakov. Par exemple, un documentaire diffusé à la télévision, à une heure de grande écoute, a montré dans ses moindres détails une opération de la hanche similaire à celle que ce dernier s'apprêtait à subir. L'image de ces tissus disséqués et de ces flots de sang aurait contribué à miner la confiance des électeurs dans les capacités physiques du candidat...
G. P. - Oui, nous étions obligés d'être durs. Le théâtre politique est sans pitié. En l'occurrence, l'effet de discrédit a été obtenu sans entacher la réputation d'Evgueni Primakov. Ces chairs et ce sang n'étaient pas les siens et le documentaire ne contenait aucune information négative sur lui. Je souligne une fois de plus que la logique et l'idéologie de la campagne étaient simples : il ne pouvait y avoir qu'un seul vainqueur.
G. A. - Pour assurer la victoire de votre candidat, vous avez dû lui créer un parti puisque les élections législatives se déroulent traditionnellement avant les présidentielles...
G. P. - À l'origine, ce n'était pas un parti, mais un mouvement patriotique modéré qui s'appelait l'" Ours ". Et le rôle central dans sa création a été joué par Boris Berezovski.
G. A. - Il faisait partie de votre équipe ?
G. P. - Bien sûr. Il a peut-être exagéré son rôle par la suite, mais nous avons tous tendance à nous vanter. Nous avons longtemps sous-estimé l'importance du scrutin législatif. Nous ne comprenions pas encore que celui-ci a un impact direct sur l'issue de la présidentielle. À l'époque, le combat principal se déroulait entre les communistes et le bloc d'Evgueni Primakov et Youri Loujkov, " Patrie, toute la Russie ". Ce dernier était en passe de l'emporter, ce qui nous plaçait dans une situation délicate. Evgueni Primakov risquait, en effet, de devenir le prochain président de la Douma. Nous nous trouvions face à l'éventualité dangereuse d'une scission au sein du pouvoir. La montée en puissance du pôle législatif aurait pu le conduire à rivaliser avec l'exécutif, comme lors de l'insurrection du Parlement, en 1993. Bref, il fallait intervenir. La situation était d'autant plus préoccupante que l'" Ours ", malgré la popularité personnelle de son chef, Sergueï Choïgou, ne récoltait que 5 à 7 % d'intentions de vote. Il risquait même de ne pas passer la barre des 5 % nécessaires pour être représenté à la Douma. Là, j'ai joué un rôle important. J'ai suggéré de renforcer rapidement l'" Ours ", rebaptisé ensuite l'" Unité ", en expliquant que nous avions un moyen simple de le faire. Il suffisait que Vladimir Poutine, qui avait déjà acquis un immense capital de sympathie dans l'opinion, accorde son soutien personnel à Sergueï Choïgou. Grâce à ce geste décisif, ce parti est devenu instantanément populaire et il a formé le premier groupe au Parlement russe.
G. A. - Vous connaissez Vladimir Poutine personnellement. Comment décririez-vous l'homme Poutine ?
G. P. - Vladimir Poutine a provoqué en moi l'une des plus fortes impressions de ma vie. Il a une vie morale intérieure intense, bien protégée des autres et très profonde. Mais il se dévoile complètement dans les situations extrêmes, comme lors des attentats de septembre 1999, ou après la catastrophe du Koursk, lorsqu'il est allé voir les familles des victimes (5). Il est totalement ouvert à ces moments-là. Par cette ardeur, cette quête axiologique, il me rappelle les personnages de la littérature russe du XIXe siècle.
G. A. - Mais comment est-il possible qu'une personne empreinte de tels scrupules ait pu demeurer aussi longtemps au service du KGB ? Sauf erreur, un travail de ce type suppose un grand degré de docilité, d'obéissance, et ne laisse aucune place à des considérations morales...
G. P. - Je ne suis pas d'accord avec vous. L'élite intellectuelle devait, en effet, faire preuve d'une grande docilité. À vrai dire, elle offrait un spectacle assez répugnant. Au sein du KGB, certains services posaient des problèmes d'ordre moral aux personnes qu'ils employaient, comme la Cinquième direction, chargée de la surveillance des dissidents, c'est-à-dire l'" Inquisition " soviétique. Mais les agents de renseignement tels que Vladimir Poutine, eux, étaient loin de la servilité idéologique, même s'ils avaient leur lot de difficultés, ainsi que l'a très bien décrit Graham Greene dans ses romans. Par ailleurs, le président est tout sauf conformiste.
G. A. - Vladimir Poutine accomplit parfois des gestes contradictoires. Il a proposé de revenir à l'hymne soviétique et s'est fait applaudir par les communistes, ce qui a encore renforcé sa popularité. Mais il s'est également prononcé contre la peine de mort, une position extrêmement impopulaire en Russie, et a affiché son soutien aux États-Unis. Agit-il, chaque fois, en fonction de ses convictions personnelles ?
G. P. - Oui. En septembre 1999, à peine nommé premier ministre, il s'est rendu au pénitencier de Kresty. Aucun dirigeant ne s'était intéressé aux conditions de détention auparavant, alors que nos prisons sont devenues encore plus horribles que ne l'étaient les geôles soviétiques. Il s'est avéré que Vladimir Poutine était au courant de la situation et il a été le premier à dire à haute voix qu'il fallait diminuer la population carcérale, en remplaçant certaines peines d'emprisonnement par des amendes ou des travaux d'intérêt général. Il a, aussi, appelé à une réforme destinée à rendre la vie des condamnés plus tolérable (6). Et il continue toujours à s'en préoccuper alors que c'est, là encore, un sujet très impopulaire en Russie. Il s'agit donc d'une attitude morale. Pour ce qui est du retour à l'hymne soviétique, cette initiative reflétait son attachement à l'unité de l'histoire russe.
G. A. - Que peut-on dire de l'idéologie de Vladimir Poutine ?
G. P. - Il est comme les Américains qui ont foi en l'Amérique. Vladimir Poutine croit profondément en la Russie. Son pays n'est pas une abstraction pour lui, mais un corps vivant formé d'êtres humains qui méritent qu'on les écoute et qu'on les comprenne. C'est pour cette raison qu'il s'adresse si souvent à la population. Dans ce sens, il n'est pas doctrinaire.
G. A. - En quoi consiste l'" idée russe " de Poutine ?
G. P. - Il est convaincu que la Russie surmontera ses difficultés et qu'elle triomphera. Nous n'avons rien à craindre. Nous saurons toujours trouver une solution à nos problèmes. Nous ne représentons pas une menace pour les autres. Nous ne les sacrifierons pas pour atteindre nos objectifs. Vladimir Poutine apprécie beaucoup l'expérience soviétique, mais il considère que l'URSS a maltraité la Russie et que c'était une sorte de mariage raté où le peuple jouait le rôle de la femme battue. De ce point de vue, il est assez proche de Soljénitsyne, sans pour autant partager sa philosophie politique. Paradoxalement, Soljénitsyne et lui sympathisent à distance, bien que l'un ait servi au KGB et que l'autre ait passé une grande partie de sa vie à lutter contre le régime communiste.
G. A. - Vladimir Poutine a su réconcilier les Russes avec leur passé. Est-ce l'une des raisons de son incroyable popu- larité ?
G. P. - Vous avez entièrement raison. Il ne s'est pas contenté de déclarations. Il a agi avec une très grande subtilité. Les Russes ont été très impressionnés par le comportement du chef de l'État vis-à-vis de ses prédécesseurs - un comportement de réconciliation. Ainsi, par exemple, il n'a pas hésité à nommer Evgueni Primakov à la présidence de la Chambre de commerce de Russie. Cette attitude n'a pas manqué d'irriter les membres de son équipe. Mais Vladimir Poutine force les autres à débattre de manière civilisée, en dépit de leurs antagonismes. Il sait comment contourner les conflits et amadouer ceux qui refusent de collaborer.
G. A. - Vous auriez affirmé à la télévision que les " Marcheurs ensemble ", ce mouvement de jeunesse que certains à Moscou n'hésitent pas à appeler la " Putinjugend ", était l'une de vos créations. Est-ce exact ?
G. P. - Je n'ai jamais fait une telle déclaration ! C'est encore un mythe que l'on répand à mon sujet. Je me suis étonné, en revanche, que ceux qui critiquent les " Marcheurs ensemble " pour leur soutien inconditionnel au président ne remarquent pas que tous les autres mouvements de jeunesse actuels ont un caractère antisocial, voire illégal. La montée de l'extrémisme et de la criminalité parmi les adolescents est la conséquence directe de la négligence de nos dirigeants. Pendant des années, nous avons laissé cette catégorie de la population aller à la dérive, sans s'intéresser à son éducation, ni à son insertion dans le monde professionnel, ni à sa participation à la vie politique.
G. A. - Comment définiriez-vous les " Marcheurs ensemble " ?
G. P. - C'est un mouvement conservateur de droite qui défend des valeurs traditionnelles et essaie d'entraîner le plus grand nombre possible de jeunes dans son sillon. Le fait est que cette organisation grandit. Sa communication est aux mains de stratèges habiles qui savent énerver les médias. Ce qui explique que ces médias, à leur tour, dénigrent sans cesse les " Marcheurs ensemble ". Quelle meilleure publicité que celle-là ?
G. A. - Quelle place les " technologies politiques " occupent-elles dans la Russie de Vladimir Poutine ?
G. P. - Oh, c'est un énorme marché qui, je crois, est encore en train de s'élargir. Il traverse une période difficile, car les relations privilégiées qui unissaient tel ou tel " image-maker " à ses clients sont en train de disparaître. Mais les perspectives sont très importantes. La population russe n'imagine plus recourir à un autre moyen que les élections pour désigner ses dirigeants. Elle n'est peut-être pas aussi " mûre " qu'en Occident, mais elle vit déjà des passions démocratiques. Or, tous les scrutins - municipaux, régionaux, législatifs, présidentiels - représentent autant de débouchés pour les sociétés comme la nôtre.
G. A. - Dans son dernier roman, Homo Zapiens (7), l'écrivain russe Viktor Pelevine plonge le lecteur dans un univers où le public est manipulé par des créateurs d'images, qui façonnent à leur gré les hommes politiques. Cette vision vous paraît-elle réaliste ?
G. P. - Je suis convaincu que la société globale d'aujourd'hui est une société modelable. Le problème n'est plus celui du savoir-faire, mais de ses limites. Car si tout est fabriqué, arrangé, manipulé, l'homme perd son essence divine. Prenez les guerres actuelles : ne sont-elles pas le fruit d'une technologie politique sui generis assez terrifiante ? Ne sont-elles pas conduites dans un espace essentiellement idéologique ? Les terroristes contemporains ne cherchent pas en priorité à provoquer des dommages. Pour eux, les morts ne sont que de la chair à image. Leurs actes sont des coups portés à notre représentation du monde. Ils veulent produire une catastrophe planétaire, l'apocalypse dans nos têtes, pour mieux nous imposer leurs conditions. Nous sommes entrés, c'est l'évidence, dans la guerre des images. Les hommes politiques et le public russes, tout comme les autres, seront de plus en plus les acteurs et le produit de cette évolution.

Notes :

(1) La carrière politique du général Lebed a décollé en 1991, lors du coup d'État visant Mikhaïl Gorbatchev. L'année suivante, l'ex-URSS implosait. La république de Moldavie tentait de rompre ses liens avec Moscou. Mais la minorité russe de Transnistrie s'opposait à cette politique. La situation était explosive. Grâce à l'intervention de la quatorzième armée dirigée par le général Lebed, les Russes de Moldavie ont réussi à se soustraire au nouveau régime.
(2) Alexandre Lebed a joué un rôle déterminant dans la préparation des " accords de Khassaviourt ", qui accordaient, à la suite de la défaite militaire russe, une indépendance de fait à la Tchétchénie. Boris Elstine se méfiait du général, dont la stature ne cessait de grandir, et redoutait un coup d'État. Il démit, par conséquent, Alexandre Lebed de ses fonctions de secrétaire du Conseil national de sécurité, en octobre 1996.
(3) En 1999, une série d'attentats à la bombe a tué plus de 300 personnes dans des immeubles d'habitation situés dans plusieurs villes russes, dont Moscou. Ces attaques furent imputées à des séparatistes tchétchènes et contribuèrent au déclenchement d'une nouvelle offensive militaire contre les rebelles de la république sécessionniste.
(4) Ancien chef de la garde présidentielle russe, le général Alexandre Korjakov fut remercié par Boris Eltsine en juin 1996, à la veille du scrutin présidentiel.
(5) Fleuron de la marine russe, le sous-marin à propulsion nucléaire Koursk a sombré en mer de Barents le 15 août 2000, avec 118 hommes à bord. Il n'y eut aucun survivant.
(6) Un nouveau code de procédure pénale a été adopté le 22 novembre 2001, qui limite les pouvoirs des procureurs et prévoit la création de jurys d'assises sur tout le territoire de la Russie. Il contraint tout policier, ou tout agent du FSB (ex-KGB), à obtenir l'aval du Parquet pour l'ouverture d'une enquête criminelle. Ces mesures visent à désengorger les prisons de Russie, où la population carcérale se monte à 1 million de personnes, sur 145 millions d'habitants.
(7) Homo Zapiens, Viktor Pelevine, Seuil, 2001.