Politique Internationale - La Revue n°98 - HIVER - 2003

sommaire du n° 98
POUTINE, LE PRISONNIER DU CAUCASE
Article de Laure Mandeville
Grand reporter au Figaro
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'Occident avait presque fini par croire à la fameuse " stabilisation " russe dont parle tant le Kremlin. Presque fini par oublier cette lointaine guerre caucasienne que seuls quelques journalistes russes et étrangers s'acharnent à raconter.
Mais, le 23 octobre dernier, les Tchétchènes ont fait échec au tsar. Une spectaculaire prise d'otages réalisée par un commando exigeant le départ des troupes russes de Tchétchénie débute au théâtre de la rue Dubrovka, à Moscou. En Russie, la nouvelle fait l'effet d'une bombe. Brusquement, la guerre du Caucase déborde, pour s'inviter avec fracas au cœur d'une capitale russe qui faisait mine de ne plus y songer. En quelques minutes, près de 800 personnes réunies pour assister à une comédie musicale à la mode - " Nord-Ost " - se retrouvent prisonnières des kamikazes du chef de bande tchétchène Movsar Baraïev. Élu sur sa promesse de " buter les Tchétchènes jusque dans les chiottes ", Vladimir Poutine est défié jusque dans ses murs moscovites.
Les conséquences seront terribles. Refusant a priori toute négociation sous la menace, le pouvoir russe n'a d'autre option que la force. Alors que les troupes spéciales lancent précipitamment une opération de libération des otages, la dispersion dans le bâtiment d'un gaz dangereux, destiné à neutraliser les terroristes, va provoquer un véritable carnage parmi les civils - d'autant que les forces de l'ordre se refuseront catégoriquement à révéler aux médecins la nature de la substance utilisée. Au total, le bilan officiel fait état de quelque 129 victimes parmi les otages, auxquelles il faut ajouter la quarantaine de kamikazes qui formaient le commando (1).
Le pouvoir a beau crier au " succès ", l'épisode de Nord-Ost a tourné à la tragédie. Le président avait parié sur la " norma-
lisation " du conflit tchétchène. Mais l'action terroriste du
commando Baraïev démontre avec éclat l'échec de la pacification de la petite république. La Russie s'est révélée tout aussi incapable d'imposer la paix que de la négocier.
Curieusement, les dirigeants occidentaux vont faire comme si le drame de la rue Dubrovka n'avait jamais existé. Poutine sera félicité pour sa gestion " réussie " de la crise et encouragé à poursuivre sa " lutte contre le terrorisme ", notamment lors de la rencontre qu'il aura à Saint-Pétersbourg, le 21 novembre, avec le président américain George W. Bush. Il est vrai que, aux États-Unis, la lutte anti-terroriste prime sur tout le reste, et que la Tchétchénie, jadis objet de sollicitude, n'est plus un sujet de préoccupation politique. La thèse des Russes, qui la présentent comme un haut lieu de la lutte mondiale menée par Al-Qaida contre les Infidèles, est même implicitement entérinée.
Lors du sommet Union européenne-Russie, les Européens tentent bien, sous la houlette de la présidence danoise, d'inciter poliment leur hôte à la négociation avec la résistance tchétchène en soulignant que la résistance armée, même teintée d'islamisme, est avant tout un mouvement de libération nationale. Mais, confrontés à une véhémente fin de non-recevoir, ils s'empressent de ranger l'épisode de Nord-Ost sur l'étagère des mauvais souvenirs. Comme si ce n'était là qu'un accident de parcours, qu'une conséquence des plans machiavéliques d'Al-Qaida. Non le résultat de la politique russe au Caucase.
Pourtant, la crise du théâtre de Moscou doit être méditée. Parce qu'elle est un formidable révélateur du pourrissement du conflit et de l'incapacité des forces russes à écraser la résistance tchétchène en trois ans d'une guerre impitoyable où tous les moyens militaires ont été employés - à l'exception du nucléaire. Un révélateur de la situation extrêmement dangereuse dans laquelle le président Poutine a plongé son peuple en faisant de la poursuite de cette " campagne anti-terroriste " contre les indépendantistes de Tchétchénie l'un des axes stratégiques de sa politique. " Désormais, les Tchétchènes se réservent le droit de prendre la Russie en otage n'importe où et à n'importe quel moment ", a déclaré le chef de guerre Chamyl Bassaïev dans un message adressé aux dirigeants de l'Otan - message dans lequel il revendiquait l'organisation de l'action terroriste de Nord-Ost.
En donnant carte blanche à ses militaires pour mener une opération qui ressemble furieusement à une guerre contre tout un peuple, Poutine est devenu le prisonnier du Caucase. Un prisonnier puissant, certes, mais un prisonnier tout de même qui, à un an des élections législatives russes et à deux ans de la présidentielle, se laisse entraîner dans un processus de durcissement aux conséquences dévastatrices. De plus, malgré ses pouvoirs immenses et son grand capital de sympathie, deux ans et demi après son élection le président apparaît toujours comme l'otage des clans oligarchiques et militaires qui n'ont cessé d'instrumentaliser la Tchétchénie.
Au fond, la crise des otages de Moscou montre que la Russie est en danger. En danger, parce que la guerre produit chaque jour un vivier de kamikazes tchétchènes, désormais guidés par une logique de désespoir qui rappelle celle des kamikazes palestiniens. En danger, parce que le pouvoir russe, incontrôlé, bercé par ses illusions et ses propres mensonges, continue, au nom de l'État, de confisquer la définition de ce qui est bon pour le pays. En danger, parce que les embryons de contre-pouvoirs qui avaient émergé pendant la décennie Eltsine ont été mis au pas ou temporairement neutralisés. En danger, enfin, parce que dégoûtée d'une transition qui avait tourné au pillage du pays et à l'anarchie, l'opinion semble avoir provisoirement tiré un trait sur son désir de démocratie. Comme si elle était prête à se laisser tenter par une vie à l'ombre d'un État autoritaire. Face aux clans du Kremlin, il n'y a aujourd'hui aucun mouvement d'opinion d'ampleur suffisante pour plaider efficacement en faveur de la paix.
Le tsar Poutine, otage de la guerre qu'il a déclenchée
L'introuvable normalisation
Depuis près d'un an, le Kremlin proclame la " normalisation de la situation en Tchétchénie " à grand renfort de communiqués officiels surréalistes, annonçant l'ouverture de blanchisseries (!) ou d'écoles au centre de Grozny. Cette " normalisation " a fait l'objet de nombreux briefings du porte-parole du Kremlin pour la Tchétchénie, Sergueï Iastrjembski. Dans une conférence de presse récente, prononcée à Paris en novembre, après la prise d'otages de Nord-Ost, le ministre des Affaires étrangères Igor Ivanov a, lui aussi, développé ce thème avec conviction, parlant longuement de la politique d'éducation d'une administration tchétchène pro-russe censée détenir le pouvoir en Tchétchénie. Le retour - supposé - à la normale sert, d'ailleurs, de justification à la décision d'organiser le rapatriement forcé de dizaines de milliers de réfugiés tchétchènes d'Ingouchie vers la petite république en guerre (2). Cet argument est mis en avant par le président Poutine pour expliquer l'organisation, dès le mois de mars prochain, d'un référendum sur une nouvelle Constitution devant déboucher sur l'organisation d'élections législatives et présidentielle. Dans le discours officiel russe, cette politique dite de " normalisation " va bien évidemment de pair avec " la poursuite de la lutte anti-terroriste contre les bandits " qu'il faut absolument écraser " jusqu'au dernier ". À en croire le Kremlin, il s'agirait seulement de " finir le travail ". " Ce que nous nous emploierons à faire sans hésiter ", notait le ministre de la Défense Sergueï Ivanov lors de son passage à Paris fin novembre.
Pourtant, pour toute personne ayant mis le pied en terre tchétchène, l'irréalisme de cette approche est une évidence. Toutes les sources indépendantes qui se rendent régulièrement sur le terrain reprennent le même leitmotiv : la Tchétchénie reste un champ de ruines livré au chaos et à l'arbitraire de l'armée russe. Une sorte de prison à ciel ouvert (3) où toute vie normale est absolument impossible. Les reportages (4) démontrent sans peine à quel point chaque journée passée là-bas tient du parcours du combattant. " Chaque jour est une épreuve ; chaque jour, les civils savent qu'ils sont à la merci d'un ratissage ou d'une lubie des militaires, qu'ils peuvent être torturés, tués, violés sans la moindre raison, qu'ils peuvent disparaître sans laisser de traces. Vivre en Tchétchénie, c'est vivre un danger permanent ", témoignait Zainap Gachaïeva, présidente de l'ONG " Écho de la guerre ", qui était à Paris en décembre 2002 à l'invitation du Secours catholique. Elle soulignait aussi l'impossibilité pour les civils d'exercer un droit de recours. Sur les 27 000 plaintes déposées par des personnes lésées auprès de l'ancien représentant spécial du président Poutine pour les droits de l'homme, Vladimir Kalamanov, seulement deux (!) ont été portées devant les tribunaux (5).
De nombreux Tchétchènes rencontrés en Europe affirment que, pour les hommes de Tchétchénie, il n'y a désormais que trois choix : rejoindre la résistance armée ; attendre d'être tués par les forces russes sans se battre, à la faveur d'un ratissage ; ou partir pour l'étranger. " Beaucoup de jeunes choisissent la première solution, même si c'est très difficile, car nous savons que les Russes se vengent sur les civils plutôt que d'affronter les combattants ", affirme Ali, un jeune Tchétchène arrivé il y a quelques mois à Paris (6).
De fait, la résistance, constituée de groupes agissant de manière autonome, continue. Sa stratégie : le harcèlement. Sa méthode : la guérilla. Depuis cet été (7), les Tchétchènes ont toutefois changé de tactique et se sont remis à organiser des attaques spectaculaires contre les forces russes. Certaines ont été menées à proximité de la grande base militaire de Khankala, près de Grozny, où plusieurs hélicoptères ont été abattus. Des actions régulières visent les autorités tchétchènes pro-russes ou la police tchétchène. La nuit, le terrain appartient aux combattants de l'ombre, tandis que les soldats russes se terrent dans leurs cantonnements. Et même le jour, les militaires reconnaissent se sentir encerclés, guettés par une menace invisible. " Derrière chaque Tchétchène, disent-ils, il y a un terroriste potentiel. " C'est là toute la contradiction d'une opération censée protéger la population du terrorisme " d'une poignée de bandits ". Les quelque 80 000 à 100 000 hommes de l'armée russe se révèlent incapables de pacifier la petite république caucasienne.
Le piège qui s'est refermé sur les troupes de Vladimir Poutine est d'autant plus dangereux que l'absence de perspectives politiques et militaires a entraîné une radicalisation d'une partie de la résistance tchétchène. Quelle est l'ampleur de cette radicalisation ? Qui a importé, dans l'entre-deux-guerres, le germe d'un islam radical dont le but était de casser la structure clanique de la société tchétchène, c'est-à-dire sa colonne vertébrale ? Quels sont les risques réels de propagation de cet islam radical vers le reste de la Russie musulmane ? Les questions abondent, que cet article n'a pas pour ambition d'examiner en profondeur (8). Une chose paraît certaine : bien que la société n'ait pas basculé dans l'islamisme, tendant plutôt même à s'en éloigner selon certaines sources (9), il n'est pas exclu que la situation évolue un jour selon un scénario à l'afghane si le pouvoir russe s'obstine à refuser toute négociation. De plus en plus de jeunes Tchétchènes, réduits au désespoir, sont en tout cas prêts aux attentats suicides. Ce n'est pas encore la Palestine, mais les actions kamikazes, inexistantes pendant la première guerre de Tchétchénie de 1994-1996, se sont multipliées à partir de l'an 2000, lorsqu'il est apparu clairement que les chars russes ne repartiraient pas avant longtemps. Selon le spécialiste du Caucase Alexandre Grigoriants (10), le sentiment de se trouver dans une impasse aurait contribué à transformer de nombreux combattants en " desperados ". " Je n'ai plus goût à rien, sauf à me sacrifier pour la cause ", confiait l'un d'entre eux cet été. C'est ce qu'ont fait, en octobre, les kamikazes du théâtre de la rue Dubrovka.
La menace d'une armée en pleine décomposition
Ce n'est pas seulement la résistance tchétchène qui pose problème à Vladimir Poutine. La décomposition de l'armée, chargée de mener une opération de maintien de l'ordre sans que puisse s'exercer le moindre contrôle civil, est tout aussi explosive. Livrée à elle-même, installée dans une guerre " partie pour durer cent ans " (11), cette armée russe dont Poutine avait annoncé en 1999 " la renaissance en Tchétchénie " (!) est devenue, dans les faits, une gigantesque machine de répression et de corruption.
Il n'existe, bien sûr, aucun état des lieux vraiment approfondi des pratiques de l'armée russe en Tchétchénie mais le tableau parcellaire que dessinent les témoignages aussi bien des Tchétchènes que des militaires est totalement effrayant. Désorganisation et démoralisation, débauche de cruauté et pillage quasi systématique des villages " nettoyés ", trafics d'armes et d'essence, corruption généralisée à tous les postes de contrôle, rançons exigées des familles désirant récupérer leurs fils (ou même les corps de ces derniers) emprisonnés dans des camps de filtration... Le journaliste du Nouvel Observateur Jean-Baptiste Naudet donne, par exemple, la parole à un appelé ingouche intégré dans les rangs de l'armée russe en Tchétchénie (12). " On était très mal nourris, dit-il. La soupe qu'ils vous servent, c'est de la nourriture pour les animaux, pas pour les hommes. Les officiers vendent les rations des soldats. Il suffit d'aller sur les marchés pour trouver les boîtes de conserve destinées aux soldats russes... On aurait dû toucher chacun 810 roubles par jour, mais on n'a pas touché un kopeck. " Le même soldat raconte comment les militaires, " surtout les Kontrakniki ", se livraient au pillage : " Dans notre camp, sous les tentes, tous les meubles venaient des maisons tchétchènes. Les soldats arrivaient sur les marchés et ils prenaient tout aux pauvres babouchkas tchétchènes. " L'armée russe serait-elle devenue une armée de gangsters ?
C'est la thèse du député Vladimir Semago, un ancien communiste connu pour son immense fortune, qui a longtemps siégé à la tête de la commission pour les affaires de corruption à la Douma. Présent à un séminaire sur la Tchétchénie lors d'un passage à Paris en 2001, il raconta comment, au-delà du simple pillage, certaines troupes se livraient au détournement massif du pétrole tchétchène, l'emportant à bord de camions escortés par des hommes en armes. Le député tenait l'information d'unités concurrentes qui, chargées de surveiller les installations pétrolières, auraient tenté de s'opposer sans succès au délit. L'affaire aurait même provoqué une échauffourée. " Beaucoup de hauts gradés s'engraissent sur le dos de la guerre ", déclara Vladimir Semago. La même accusation a été formulée à plusieurs reprises par le Kremlin, quoique de manière voilée, à propos du détournement des aides financières destinées à la Tchétchénie. " Tout s'achète et se vend ici, il y a des gens à Moscou qui ont intérêt à la poursuite de cette guerre ", confiait il y a deux ans un sous-officier russe qui se disait empêtré dans le conflit comme dans une tempête de neige (13).
La nature même de la bataille - une bataille de l'ombre où les mines font plus de victimes que les combats ; une guérilla sale contre des terroristes potentiellement cachés derrière les civils - crée un traumatisme psychologique qui aggrave l'état de décomposition. Reconnaissant qu'ils sont venus en Tchétchénie pour l'argent, les hommes de troupe rencontrés sur place avouent en privé avoir l'impression d'avoir été " salis " par une guerre où tout leur est permis : les vols, les viols, les tortures, les exécutions sommaires... et les beuveries permanentes.
" À mon avis, explique un soldat ingouche de l'armée russe interrogé par Le Nouvel Observateur, 70 % des pertes dans notre régiment étaient dues à des conflits internes. " Rien que dans " mon unité, précise-t-il, en huit mois il y a eu quatre ou cinq morts dans ces règlements de comptes. Il y avait aussi pas mal de désertions. Peut-être une dizaine, dans mon unité, en neuf mois. "
Au Comité des mères de soldats de Russie, une organisation non gouvernementale qui s'efforce de défendre les droits des conscrits, on affirme que cette gangrène revient en Russie comme un boomerang, lorsque les cadres de l'armée et les jeunes soldats rentrent chez eux. La jungle de la guerre se reproduit jusque dans les villages et les garnisons du pays, aggravant une situation déjà difficile. Les valeurs se diluent, la vie n'a plus le moindre prix (14).
Comment, dans de telles conditions, imaginer la création d'une armée de métier à l'éthique rigoureuse et aux traditions établies ? Prisonnière de la guerre du Caucase, qui engloutit et démoralise ses troupes, transformant peu à peu ses soldats en bourreaux, l'institution militaire s'avère incapable de mettre en œuvre la professionnalisation des armées exigée par Poutine. Beaucoup de hauts gradés, installés dans les privilèges que leur confère la conscription, traînent des pieds et constituent une force d'inertie colossale qui gêne les ambitions de réforme du président. Les meilleurs officiers, dégoûtés, ont quitté leur poste depuis longtemps ou sont cantonnés dans des positions subalternes (15).
Les tensions entre les différentes armées engagées en Tché-
tchénie (armée régulière, ministère de l'Intérieur, services spéciaux, garde-frontières, troupes du ministère de la Justice...) se superposent à ces dérives, ajoutant à la démoralisation. Chaque hiérarchie s'efforce d'élargir au maximum son domaine de compétence militaire... et, par extension, économique. Le flou maintenu par les autorités politiques sur les forces qui ont la charge de la campagne anti-terroriste n'arrange rien. Depuis deux ans, c'est en principe le FSB qui assume la responsabilité des opérations. Dans l'optique officielle du Kremlin, l'armée régulière ne saurait, en effet, être véritablement aux commandes puisque, par définition, il n'y a pas de guerre, juste une chasse " aux bandits ". Mais, dans les faits, la présence des militaires en première ligne reste indispensable. Et le poids des généraux qui guerroient au Caucase déterminant.
C'est visiblement dans le but de limiter cette emprise que le président Vladimir Poutine a nommé à la tête du ministère de la Défense Sergueï Ivanov, l'un des ses proches, issu comme lui des services secrets. Mais l'homme, qui n'a nullement l'étoffe du poste, n'a jamais réellement été accepté par la hiérarchie militaire. Le conflit feutré qui l'a opposé à la mi-décembre au général Guennadi Trochev, commandant de la région militaire du Nord-Caucase, est à cet égard significatif. Alors qu'on venait de lui signifier sa mutation à la tête de la région militaire de Sibérie pour des raisons qui restent peu claires, le général Trochev a fait savoir par voie de presse qu'il " n'était pas d'accord " car il estimait de son devoir de mener l'opération anti-terroriste " à son terme ". Le président Poutine a jugé l'affaire " inacceptable " et forcé Trochev à obéir. Sans vraiment craindre de velléités bonapartistes de la part d'une armée qui s'est vidée de ses chefs les plus prestigieux, tous aspirés et neutralisés par la politique, le N° 1 russe semble soudain trouver ses militaires encombrants. Il découvre qu'ils jouent aujourd'hui un rôle crucial parce qu'il leur a donné une latitude infinie sur un morceau du territoire russe.
L'éclatante et scandaleuse victoire remportée par l'armée dans l'affaire du procès du colonel Boudanov est très révélatrice. Voilà un officier convaincu d'avoir étranglé une jeune fille tchétchène de 18 ans après l'avoir violentée. Le Kremlin avait exprimé son désir de faire de ce cas un exemple pour tenter de brider quelque peu les " excès " de son armée en Tchétchénie. Soumis à une pression formidable, il a dû s'incliner devant le verdict du tribunal qui a jugé au mois de décembre que le meurtrier était " irresponsable " au moment des faits (16).
Poutine, le prisonnier du Kremlin
Il y a un paradoxe Poutine. C'est l'homme le plus puissant de Russie. L'homme le plus populaire aussi, du moins si l'on en croit les sondages qui le créditaient après la prise d'otages de la rue Dubrovka, fin octobre, de 83 % d'opinions favorables ! Mais, sur le plan intérieur, il n'en reste pas moins étonnamment prisonnier des clans qui l'ont propulsé en un clin d'œil au firmament de la politique russe. Prisonnier du Kremlin et de ses logiques byzantines.
Coincé entre ses tchékistes et ses oligarques
Quand Vladimir Poutine devient président de la Russie au mois de mars 2000, il est l'homme de la Famille Eltsine, ce clan restreint qui l'a installé au pouvoir au terme d'une spectaculaire manœuvre politique (17). Un homme sans stature et sans véritable expérience, sorti tout droit du KGB pour " sauver " le régime qui menace d'être balayé. Bientôt, pourtant, il va s'en dissocier pour se présenter comme l'homme de l'ordre, placé au-dessus de la mêlée ; l'homme " gourdin " prêt à sanctionner durement les oligarques récalcitrants qui avaient privatisé le pouvoir ; celui qui veut reconstituer l'État pour pouvoir se consacrer totalement à la mise en œuvre des réformes.
Tout à sa mission de remise en ordre, Vladimir Poutine attaque très vite et très fort en orchestrant, deux mois après son arrivée aux affaires, la neutralisation des deux oligarques les plus influents. Le premier est Vladimir Goussinski, magnat des médias qui a eu le malheur de soutenir le candidat concurrent de Poutine à la présidentielle. Le deuxième est le personnage qui a le plus contribué à son ascension politique : Boris Berezovski, puissant milliardaire, lié à la fille de Boris Eltsine, Tatiana Diatchenko. Au fur et à mesure du déclin physique du vieux président, il a joué le rôle d'un véritable Raspoutine, plaçant ses hommes à travers toute la nébuleuse du pouvoir, déposant et nommant les premiers ministres au gré de ses intérêts.
Dès le mois de juin, après un bref séjour en prison, Vladimir Goussinski est sommé de quitter le pays. Il sera peu à peu dépouillé de son empire médiatique, Mediamost, par l'intermédiaire de son plus gros créancier, le complexe gazier Gazprom, qui va prendre le contrôle du groupe. La chaîne de télévision NTV, fleuron de l'empire, qui avait incarné, à l'ombre du parapluie de Goussinski, la liberté de la presse, obligeant notamment le pouvoir à arrêter la première guerre de Tchétchénie, vient d'être mise au pas.
Les affaires de Berezovski vont se dégrader presque aussi vite. Alors qu'il se croit intouchable, dès le mois d'août 2000 Vladimir Poutine lui signifie sa disgrâce et l'invite à " l'exil " en Occident. Effrayé, Boris Berezovski obtempère. Il ne fera plus qu'un passage éclair en Russie en septembre, avant de s'installer à Londres, où il a déposé une demande d'asile politique. Malgré tous ses efforts, Boris Berezovski a été jeté de l'Olympe du Kremlin, où il régnait en maître... Forcé d'abandonner la chaîne de télévision ORT qu'il contrôlait, il sera ensuite privé, au terme d'une procédure totalement illégale, de la chaîne nationale TV6 qu'il avait rachetée pour tenter de revenir dans le jeu. Les " ressources administratives " - expression désignant les leviers politiques, économiques et judiciaires que peut mobiliser le président pour parvenir à ses fins - ont eu raison de la légalité comme des milliards de Boris Berezovski. Peu regardante, l'opinion russe applaudit à la victoire de son président contre les deux oligarques - juifs de surcroît - qui cristallisaient sur leur nom toutes les haines du petit peuple. Les autres grands magnats tremblent à l'idée d'être les suivants sur la liste...
Il est vrai que, dans un premier temps, la frénésie qui s'empare des structures d'État chargées de la mise au pas des oligarques - services secrets, police fiscale, parquet... - laisse présager de nouvelles attaques contre le grand capital. Plusieurs enquêtes judiciaires sont ouvertes, les raids de la police fiscale se multiplient. Mais Vladimir Poutine ne tarde pas à freiner les ardeurs de " nettoyage " des écuries d'Augias de l'État russe, pressentant que la poursuite du processus " conduira à mettre toute la Russie économique en prison ", selon le mot d'un homme d'affaires français.
Le 28 juillet 2000, lors d'une réunion qui rassemble la plupart des grands oligarques (à l'époque, Boris Berezovski est encore là), le chef du Kremlin définit les nouvelles règles du jeu. Elles tiennent en trois points : 1°) La privatisation ne sera pas remise en cause si elle a été faite dans la légalité. Même si la formule laisse une large marge de manœuvre au pouvoir pour débouter les gêneurs, il s'agit là d'une concession aux hommes d'affaires qui voyaient avec terreur pointer le spectre d'une renationalisation de leurs actifs. 2°) Les oligarques ne se mêlent plus de politique. C'est la principale exigence de Vladimir Poutine. 3°) Il y aura une libéralisation des règles et des lois économiques. Sur ce dernier point, le président demande même aux oligarques d'apporter leur expertise sur tous les grands projets : réforme fiscale, réforme des monopoles naturels... " Les oligarques étaient indissociables du pouvoir et le dominaient dans une grande mesure ", explique Igor Iourgens, secrétaire général de l'Union des entrepreneurs russes - qui regroupe les principaux acteurs économiques du pays (18). " Avec l'arrivée de Poutine, on a fait un pas pour s'éloigner de ce système. Les oligarques se sont affaiblis tandis que la bureaucratie se renforçait... Mais nous avons conservé un fort pouvoir d'influence et de lobbying... "
C'est l'heure de la montée en puissance du FSB, la " maison mère " de Vladimir Poutine sur laquelle il lui apparaît tout naturel de s'appuyer pour mener à bien son projet de " renforcement de l'État ". Les hommes des services secrets arrivent en force au Kremlin, mais aussi à la tête des " super-régions " créées par Poutine pour tenter de mettre au pas les gouverneurs récalcitrants. À la faveur d'opérations visiblement orchestrées depuis le cœur même du pouvoir, ils s'emparent de plusieurs régions-clés, comme à Smolensk, mais surtout en Ingouchie, où un général des services spéciaux est bombardé président à la suite d'élections entachées d'irrégularités flagrantes, après la mise à l'écart du président ingouche Rouslan Aouchev (19). La " percée des hommes en gris " dans les médias, les sociétés financières ou les entreprises privées est de plus en plus nette. Il est vrai qu'ils jouaient déjà un rôle économique considérable, la hiérarchie des services spéciaux ayant constitué de longue date une véritable pyramide d'intérêts privés, louant ses services au plus offrant. Mais la pression permanente que le FSB exerce désormais sur les organisations de droits de l'homme et sur les intellectuels qui se refusent au " politiquement correct " contribue à ce que tous les anciens dissidents ressentent comme une " resoviétisation " des pratiques politiques russes... Ce clan des services est appelé le " clan des Saint-Pétersbourgeois ", car beaucoup sont originaires, comme Vladimir Poutine, de la Venise du Nord.
La Famille toujours aux commandes
Pour autant, la Famille n'a pas disparu. Son maintien massif au sommet du pouvoir paraît même totalement stupéfiant ! Il suffit d'observer la " carte " politique de Russie pour s'apercevoir que Poutine n'a pas exclu les " Moscovites " au profit des " Saint-Pétersbourgeois " (20). En fait, les deux principaux postes de l'État, en dehors de la présidence, restent aux mains du clan Eltsine : le premier ministre Mikhaïl Kassianov dont on annonce depuis deux ans et demi la démission en raison de ses liens passés avec l'équipe Berezovski, est toujours en place. Alexandre Volochine, chef de l'administration présidentielle, a, lui aussi, conservé son emploi. Marié à la fille de Boris Eltsine, le sulfureux journaliste Valentin Ioumachev, qui participait à toutes les intrigues de l'époque eltsinienne et qui fut en son temps chef de l'administration du vieux tsar malade, garde un bureau au Kremlin alors qu'il n'y exerce en principe aucune fonction...
Ce noyau dur dispose encore d'une force de frappe impressionnante au sein de l'oligarchie : la propre fille de Ioumachev a épousé le puissant magnat de l'aluminium Oleg Deripaska. Surtout, alors que Goussinski et Berezovski ont été écartés au nom de la " remise en ordre ", l'oligarque Roman Abramovitch demeure l'un des hommes les plus puissants de Russie. Celui que l'on présentait comme le " caissier " de la Famille Eltsine, et qui était le principal associé de Berezovski au sein de la compagnie pétrolière Sibneft, a même étendu son empire, devenant l'un des copropriétaires du gigantesque consortium d'aluminium Roussal. Élu gouverneur de la lointaine région de Tchoukotka à seule fin de protéger ses intérêts, il continue de gérer ses affaires en toute sécurité et a toujours ses entrées au Kremlin. Mais, à la différence de l'époque Eltsine, tout se passe désormais discrètement : si les oligarques ne se mêlent plus de la nomination du chef du FSB ou des négociations en Tchétchénie, ils n'en continuent pas moins, en sous-main, de peser sur les nominations de gouverneurs ou les décisions de la Douma...
Un point reste néanmoins obscur : quelles sont les raisons qui poussent le président à laisser une telle marge de manœuvre à une équipe - la Famille - qui pourrait être tentée de prendre sa revanche et de le déstabiliser ? Pourquoi Poutine n'agit-il pas ? Parce qu'il n'a pas d'autre choix, la Famille connaissant les points faibles de celui dont elle a fait la fortune ? Parce qu'un " accord de paix " a été conclu ? Ou Vladimir Poutine craint-il d'accorder trop de privilèges au clan du FSB, qui a déjà le vent en poupe du fait de son rôle croissant dans la gestion de la guerre tchétchène ? " Tout cela est probable mais il ne faut pas sous-estimer aussi la question de l'absence de cadres compétents, note un homme d'affaires français qui travaille avec la plupart des oligarques russes. Poutine s'aperçoit que le vivier des espions du FSB n'est pas le meilleur endroit pour rechercher des relais. Ces gens-là ne sont pas capables de gérer des entreprises complexes. Le président, qui n'a guère d'expérience, n'a visiblement pas pu se résoudre à changer d'équipe. Il doit donc louvoyer entre les anciens et les tchékistes. " " Il fait avec ce qu'il a, confirme Igor Iourgens. Et puis, il faut reconnaître que Volochine et Kassianov se sont révélés très professionnels. Soyons clairs, ce n'est pas si répandu en Russie. "
Dans une étonnante interview accordée au quotidien Le Monde (21), le mafieux repenti Djalol Khaïdarov, en exil en Occident, donne une version particulièrement inquiétante du maintien de la Famille aux affaires sous Poutine. Pour lui, Abramovitch et Deripaska ont prospéré à l'ombre du Kremlin tout en contractant une alliance avec le groupe du mafieux de l'aluminium Mikhaïl Tchernoï (et ses alliés de la mafia d'Izmaïlovo). " C'est par cette entente qu'ont pu être créés les immenses conglomérats du groupe Roussal, intégrés verticalement et construits sur du vol pur et simple ", affirme Khaïdarov. " En théorie, le président de Russie peut tout, mais ce n'est que de la théorie ", dit-il. Pour lui, " le fait que Vladimir Poutine ait dû renoncer à nommer Dimitri Kozak à la tête du Parquet de Russie, un organe-clé du pouvoir russe, et laisser en poste l'homme lige de la Famille, Vladimir Oustinov, a eu la même signification que de faire une croix sur le développement normal du pays. "
Deux affaires - celle de l'attribution de la fréquence de la chaîne de télévision TV6 et celle de la privatisation du monstre pétrolier Slavneft - sont en tout cas révélatrices de la manière dont Vladimir Poutine compose, ou non, avec les clans du pouvoir. Dans le cas de TV6, le président Poutine va mettre partiellement en échec un groupe constitué de la plupart des grands oligarques. Il leur permet d'émettre, mais les place sous la tutelle d'Evgueni Primakov et d'Arkadi Volski, deux vieux routiers des services, appelés à jouer le rôle " d'œil de l'État " au sein d'une structure qui chapeaute le consortium (22). " Ils sont comme une guillotine au-dessus de ma tête ", note, lucide, l'homme d'affaires Oleg Kissilev, qui préside la structure en question. " Je suis président, certes, mais à tout moment je peux disparaître, être mis en prison... que sais-je encore ! " (23).
Quant à la privatisation de Slavneft, dernier gros morceau détenu par l'État dans le secteur du pétrole, la victoire est allée - totalement - à l'homme d'affaires Roman Abramovitch, qui a emporté les enchères en quatre minutes pour un prix sous-estimé... alors que Vladimir Poutine avait promis une transparence exemplaire. Au cours des batailles préliminaires, l'homme d'affaires saint-pétersbourgeois Sergueï Pougatchev, que d'aucuns présentent comme le nouvel " oligarque de Poutine " (24), avait tenté de se mettre sur les rangs. Visiblement, sans succès !
Pour certains observateurs, cet épisode met en évidence la vulnérabilité de Poutine aux attaques potentielles de la Famille. " Sa situation est fragile, notait cet été l'analyste Vladimir Fedorov. Il est très isolé. Il a tenté de créer une garde à lui, avec les hommes du FSB, mais il n'y est pas vraiment arrivé. " Du coup, affirme Fedorov, la verticale du pouvoir qu'il voulait créer dans les régions est " paralysée ". " Regardez les superdistricts : ils n'ont aucun pouvoir réel, aucune prise sur la réalité ; les gouverneurs continuent d'être les vrais centres de pouvoir régionaux ", affirme Fedorov. L'analyste en déduit qu'il reste facile de faire trébucher Poutine pour peu que l'opinion passe " de l'amour à la haine ". " Simplement, pour l'instant, les oligarques ne s'emparent pas de ce problème, ils ont peur ", ajoute Fedorov.
Le feront-ils ? C'est la thèse d'un homme d'affaires français proche des milieux oligarchiques russes, qui reste persuadé que la Famille guette le moment propice pour mettre en orbite son propre candidat contre Poutine. Mais l'on voit mal comment ladite Famille oserait lever le petit doigt, vu le sort qui a été réservé à Boris Berezovski et à Vladimir Goussinski. Vu, aussi, l'absence de télévisions indépendantes susceptibles de défendre une autre candidature que celle de Poutine.
Dans cette guerre de tranchées, dont personne ne sait encore si elle éclatera au grand jour, le conflit de Tchétchénie constitue en tout cas, comme en 1999, une carte à jouer, un levier de déstabilisation potentiel. " Sur l'échiquier russe, tout peut changer très vite ", insiste l'homme d'affaires français, qui affirme que des stratégies visant à mettre le Caucase à feu et à sang - notamment en Géorgie - pour déstabiliser Poutine sont envisagées. " La politique, ici, n'est qu'un vaste échiquier sur lequel, à n'importe quel moment, on peut changer les pions ", confirme l'analyste Fedorov, qui tempère toutefois cette idée en affirmant que " Poutine dispose de moyens administratifs gigantesques pour contrer ses adversaires ".
Poutine et le byzantinisme russe
Jusqu'à cet automne, le destin présidentiel de Vladimir Poutine paraissait tout tracé. Il serait réélu en 2004 sans le moindre problème. L'élimination de toute forme d'opposition à la Douma (25), le verrouillage des médias, qui n'ont désormais d'autre choix que de pratiquer une savante auto-censure sur les sujets délicats, lui assureraient une victoire facile. Depuis le drame de Nord-Ost, pourtant, certains analystes se demandent si le président Poutine ne risque pas de trébucher sur les intrigues byzantines qui entourent chaque réélection. Et si un candidat alternatif, pas seulement décoratif, ne pourrait pas émerger.
Byzance, Vladimir Poutine connaît. N'a-t-il pas été le chef du FSB en 1999, alors que la Famille Eltsine cherchait désespérément un successeur au vieux tsar moribond ? N'a-t-il pas largement contribué à mettre les candidats Loujkov et Primakov hors course, en les privant notamment de l'appui du procureur général de l'époque Iouri Skouratov, " démissionné " à la suite d'un scandale monté de toutes pièces (26) ? N'a-t-il pas assisté en direct au lancement d'une deuxième guerre de Tchétchénie censée lui tailler un habit de sauveur ? Le mystère toujours non éclairci des attentats de 1999, attribués sans preuves aux Tchétchènes, a fait dire à certains que le pouvoir russe n'y avait pas été étranger. En septembre 1999, le général Alexandre Lebed, gouverneur de la puissante région de Krasnoïarsk, décédé depuis dans un accident d'hélicoptère, avait lancé un pavé dans la mare en accordant du crédit à cette hypothèse.
Le même débat entoure aujourd'hui les mystères de la prise d'otages de la rue Dubrovka. Derrière l'action du commando tchétchène de Movsar Baraïev, derrière la mise en scène islamiste presque trop ostentatoire pour être vraiment crédible, certains observateurs à Moscou évoquent une manipulation d'un clan du pouvoir. Soit pour déstabiliser Poutine à un an des législatives. Soit, au contraire, pour lui ôter toute velléité de négociation avec les indépendantistes. Les bons connaisseurs de la scène politique russe s'interrogent, en particulier, sur le rôle qu'aurait joué Baraïev, " un personnage qui a plus le profil d'un agent provocateur que d'un islamiste radical ", note très justement le journaliste Jean-Baptiste Naudet dans une enquête consacrée aux énigmes de la prise d'otages (27). " Le plus choquant - se souvient le député Iouli Rybakov, qui a joué le rôle d'intermédiaire avec les terroristes - c'était le désordre total qui régnait au quartier général. En même temps, derrière tout ça, il y avait quelque chose de très bien préparé, très bien planifié : l'assaut. C'est pourquoi je n'exclus pas que les services russes aient trempé dans cette histoire. C'est peut-être une machination montée par les partis de la guerre : ceux qui, en Tchétchénie et en Russie, ont intérêt à ce qu'elle continue. Je n'ai pas de réponses mais beaucoup de questions sans réponse. Pourquoi n'y a-t-il pas eu de négociations avant l'assaut pour faire libérer davantage d'otages ? Pourquoi tous les preneurs d'otages ont-ils été tués ? Pour qu'ils ne parlent pas ? Mais n'était-ce pas dans notre intérêt de faire parler ces gens, de démanteler les réseaux terroristes ? Pourquoi les autorités ne rendent-elles pas les corps aux familles des preneurs d'otages ? Peut-être ont-ils peur que les familles disent que ce ne sont pas leurs enfants. "
L'unique député tchétchène qui siège à la Douma russe, Aslanbek Aslakhanov, un ancien général du ministère de l'Intérieur russe qui a servi de négociateur, a lui aussi eu " l'impression que les preneurs d'otages n'étaient pas indépendants ". " Ils étaient manipulés, peut-être de Moscou, dit-il. En Russie, le parti de la guerre est puissant... Ici, chaque fois que l'on assiste à un début de processus politique, quelque chose d'extraordinaire survient. Quelqu'un de très haut placé a donné l'ordre de tuer tous les membres du commando. Pour moi, c'est la preuve qu'ils voulaient cacher les détails de cette opération. "
Il est intéressant de noter que cette notion de " parti de
la guerre ", aussi insaisissable qu'actif, qui établirait des connexions entre certains clans du pouvoir russe et certaines factions armées tchétchènes, revient en filigrane depuis le début du premier conflit en 1994. Dans son remarquable livre sur Boris Berezovski ou le pillage de la Russie (28), le journaliste américain Paul Klebnikov est l'un des rares à donner quelques clés pour mieux comprendre les contours de cette nébuleuse. Il met au jour les liens qui unissent les clans russes, les mafias tchétchènes moscovites et les combattants caucasiens. Les relations qu'aurait entretenues le financier Boris Berezovski avec les mafias tchétchènes dès le début de sa fulgurante carrière, puis celles qu'il a tissées avec la frange radicale de la résistance - et notamment les chefs de guerre Chamyl Bassaïev et Movladi Oudougov - permettent d'esquisser quelques pistes de recherche sur un sujet qui reste largement occulté.
Une chose est sûre : si jamais Vladimir Poutine avait eu quelque intention d'entamer des négociations avec les indépendantistes, ce n'est désormais plus le cas. Son discours est, à cet égard, sans ambiguïté aucune : " Me demander de négocier avec les terroristes tchétchènes revient à me demander de négocier avec Ben Laden ", a-t-il lancé aux Européens. Il ne peut en être question. La tentative a déjà eu lieu, lors des accords de Khassaviourt, avec un résultat catastrophique, explique-t-il. Le président Poutine n'a donc nullement l'intention de libérer les Tchétchènes. Même s'il doit, pour cela, rester lui-même prisonnier d'une guerre qui menace la Russie tout entière.
Une société anesthésiée
Curieusement, cette posture guerrière n'a pas été ébranlée par le terrible carnage de la rue Dubrovka. Même s'il a, sur le moment, demandé " pardon " à la Russie " pour ne pas avoir pu sauver tous les otages ", Vladimir Poutine ne se presse pas de comprendre comment l'opération de libération a pu si mal se passer. Alors que lui-même se contentait de féliciter les forces de l'ordre, la tentative de mise sur pied d'une commission d'enquête lancée par les démocrates de la Douma, à l'initiative de Boris Nemtsov, a tourné court. De son côté, l'opinion ne s'est nullement mobilisée pour critiquer les méthodes utilisées. Brusquement réveillée pendant les trois jours qu'a duré la prise d'otages, elle s'est à nouveau assoupie, à peine passée l'émotion des premiers moments. La tragédie n'a pas engendré un débat plus large sur les implications de la guerre ou la nécessité d'aller vers une paix tchétchène. Les rapports officiels sur les soldats russes tués en Tchétchénie déplorent plus de 4 000 morts - un chiffre contesté par le Comité des mères de soldats, qui l'estime 3 à 4 fois supérieur. Les organisations non gouvernementales comme Memorial font état, pour leur part, de 20 000 à 50 000 morts du côté tchétchène. Mais la Russie se tait.
Cet été, un sondage affirmait que la majorité de la population était favorable à la paix ; mais, depuis, un autre sondage est venu illustrer le soutien inconditionnel de l'opinion à Vladimir Poutine. Sans doute faut-il se méfier de statistiques facilement manipulables, d'autant que les Instituts de sondage reconnaissent en privé faire l'objet de fortes pressions... En tout cas, le résultat est là : deux mois après la prise d'otages de Nord-Ost, la Tchétchénie, soumise à ce que Human Rights Watch qualifie de " lent génocide ", est à nouveau redevenue un trou noir dont personne ne parle. À Moscou, une manifestation en faveur de la paix en Tchétchénie a rassemblé à peine 300 personnes... " Ce qui reste [de l'ancien régime] (...) peut se passer du peuple et même triompher sur le dos du peuple. En paraphrasant Pascal, on peut dire que l'État a ses raisons que l'esprit ne connaît pas. (...) Autrement, comment peut-on réussir à se convaincre qu'il a fallu sauver les otages de Dubrovka en les empoisonnant ? ", se désole le prêtre orthodoxe Vladimir Zielinski (29).
Nourrie par la peur et la fatigue, l'apathie de la population face au problème tchétchène s'explique aussi par une inquiétante montée en puissance du nationalisme russe. Pour une population frustrée par une transition douloureuse et traumatisante, le Tchétchène fait figure de bouc émissaire idéal. Il est l'homme à écraser, l'empêcheur de tourner en rond, le mafieux qui lèse les Russes, la cible d'une haine que la propagande officielle active apparemment de manière très efficace. Pour l'historien des idées Alexandre Bourgmeyster, il y a là un véritable danger. Celui de voir une Russie en quête d'idéologie opter pour l'" idée noire ", c'est-à-dire pour le fascisme (30). " Pour moi, nous vivons l'Allemagne des années 1930, la République de Weimar ", s'inquiète l'écrivain post-moderne Viktor Erofeïev.
Si la Russie accepte qu'une partie de sa population se fasse exterminer dans l'impunité, pourquoi n'accepterait-elle pas demain d'autres dérives à l'échelle du pays ? Commentant les récentes lois qui contraignent les journalistes à passer sous les fourches Caudines de la censure pour toute publication consacrée à la lutte anti-terroriste, le politologue Boris Kargalitski fait, lui aussi, écho à ces inquiétudes. " Jamais la Russie n'a été aussi proche de la création d'un État autoritaire que depuis la prise d'otages ", déclare-t-il dans le journal Moscow Times.


Poutine le " geôlier prisonnier ", qui est aussi l'homme du rapprochement avec l'Ouest et l'avocat de profondes réformes économiques, comprendra-t-il qu'il doit se libérer des multiples chaînes qui l'obligent à la poursuite de la guerre s'il ne veut pas compromettre ses autres projets ? Certains continuent d'y croire. Reste que son discours sur la Tchétchénie comporte une grande violence et un grand primitivisme. Poutine a voulu " buter les Tchétchènes jusque dans les chiottes ". À un journaliste français, il a même conseillé de venir " se faire circoncire en Russie afin que rien ne repousse s'il est tenté par l'islamisme ". Au fond, Vladimir Poutine reste surtout prisonnier de sa mentalité d'homme du KGB. " Ses idées économiques sont libérales mais ses blagues sont tchékistes ", résume en souriant un oligarque. Pis encore : comme souvent dans le milieu des services, le président finit par croire aux mensonges de sa propagande officielle, à la " normalisation " tchétchène par exemple. Quant à la mise au pas des médias, elle le prive du miroir du réel qui lui aurait permis de corriger ses erreurs d'appréciation. S'il était un véritable homme d'État, Poutine pourrait secouer l'emprise des oligarques, celle des militaires et même du FSB, tout simplement parce qu'il dispose des pouvoirs d'un tsar. Mais il ne le fait pas parce que, au fond, il est d'accord avec tous ces clans. Poutine est un prisonnier consentant.

Notes :

(1) Sur les 129 otages tués, cinq sont morts lors d'altercations avec les kidnappeurs, les autres ayant péri des suites d'un empoisonnement au gaz. Mais beaucoup de chiffres concernant la prise d'otages de Moscou restent controversés. Combien de preneurs d'otages y avait-il ? Combien de personnes étaient-elles prisonnières des kamikazes ? Combien en ont vraiment réchappé ? Toutes ces questions continuent de susciter de multiples rumeurs, compte tenu du manque de transparence des autorités russes sur cette affaire.
(2) À l'automne 1999, près de 150 000 Tchétchènes fuyant les combats et les bombardements avaient déferlé sur la république caucasienne voisine d'Ingouchie. Le président ingouche Rouslan Aouchev, qui avait toujours maintenu le contact avec le gouvernement du président tchétchène Maskhadov, avait fait en sorte qu'ils soient bien accueillis. Mais depuis qu'il a été écarté de son poste et remplacé par un général du FSB aux ordres du Kremlin, le mot d'ordre consiste à obliger les réfugiés à retourner en Tchétchénie de gré ou de force.
(3) L'expression a été employée par une responsable de l'antenne caucasienne de l'organisation Médecins sans frontières lors d'une conférence organisée sous la houlette de Marie Mendras, au CERI (hiver 2002).
(4) Voir, par exemple, l'excellent reportage de Patrick de Saint-Exupéry, Le Figaro, 17 juin 2002.
(5) Ces citations ont été recueillies lors d'une rencontre entre Zainap Gachaïeva et l'Association des journalistes France-Russie, le 12 décembre 2002. Dans un document, qu'il a réalisé sur la base de nombreux témoignages, l'ancien ministre de la Santé tchétchène Oumar Khanbiev, aujourd'hui réfugié à l'étranger, esquisse un tableau du système répressif mis en place en Tchétchénie par les forces russes. Loin de se borner à voir dans les exactions russes les effets pervers d'une opération de maintien de l'ordre qui, en visant les terroristes cachés derrière chaque civil, ne peut que dégénérer, Khanbiev tente de démontrer que le système de filtration, de torture, d'exécution des hommes tchétchènes, est le fruit d'une politique calculée et appliquée sur une grande échelle. Il s'agit, affirme-t-il, d'un véritable " génocide ". Cette accusation est bien évidemment battue en brèche par les autorités militaires russes. De passage à Paris en décembre, le ministre de la Défense Sergueï Ivanov a donné son explication de la disparition des hommes tchétchènes lors de ratissages de l'armée : ils se feraient passer pour morts afin de pouvoir basculer sans problèmes dans la clandestinité !
(6) Propos recueillis par Laure Mandeville à Paris en octobre 2002.
(7) Selon l'ancien porte-parole du président Maskhadov, Maïrbek Vatchagaïev, les rebelles indépendantistes se sont réunis cet été dans les montagnes, pour mettre au point une tactique beaucoup plus offensive. C'est à cette occasion que le président tchétchène aurait décidé de nommer à nouveau le radical Chamyl Bassaïev à la tête des opérations militaires - une décision qui a été annulée après que ce dernier eut revendiqué la prise d'otages de Moscou.
(8) Un article de Sophie Shihab fait le point sur cette question dans ce même numéro de Politique Internationale.
(9) C'est notamment l'avis de Zainap Gachaïeva, responsable de l'organisation non gouvernementale " Écho de la guerre ".
(10) Propos recueillis par Laure Mandeville en octobre 2002. Alexandre Grigoriants est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le Caucase et, notamment, de : Les Damnés de la Russie, Georg, 2002.
(11) L'expression est fréquemment employée par les militaires russes basés en Tchétchénie.
(12) Le Nouvel Observateur, 20-26 juin 2002.
(13) Reportage réalisé par Laure Mandeville en mai 2000 pour Le Figaro.
(14) Valentina Melnikova, Les petits soldats, Bayard éditions, 2002.
(15) Le processus de décomposition est antérieur à la Tchétchénie. Il a, en réalité, commencé bien avant la fin de l'URSS, comme le révèlent de nombreux récits d'officiers, qui ont depuis rédigé leurs Mémoires. Les témoignages sur la longue guerre d'Afghanistan, menée elle aussi contre un ennemi insaisissable et fondu dans la population civile, rappellent les récits tchétchènes. L'éclatement de l'URSS et la partition de l'Armée rouge en armées nationales ont également largement contribué à la crise de l'institution militaire, de même que les années mouvementées qui ont suivi. La guerre de Tchétchénie apparaît pourtant comme le coup de grâce porté à un corps déjà très malade. Voir Laure Mandeville, L'Armée russe, la puissance en haillons, Éditions n°1, 1994 ; et Jacques Sapir, Le Chaos russe, La Découverte, 1997.
(16) Voir l'article de Patrick de Saint-Exupéry, Le Figaro, 21 octobre 2002.
(17) Voir Laure Mandeville, " Le pouvoir carnivore ", Politique Internationale, no 91, printemps 2001.
(18) Entretien réalisé par Laure Mandeville en juin 2002.
(19) Malgré cette percée évidente des hommes du FSB dans les régions, la reprise en main de ces dernières apparaît comme un échec. Si elle a créé un niveau intermédiaire de bureaucratie (et donc de corruption), l'arrivée des superpréfets n'a pas eu raison des gouverneurs, qui conservent dans l'ensemble le vrai pouvoir.
(20) À ces deux clans principaux, s'ajoute le clan des libéraux, mené par Anatoli Tchoubaïs, patron de la très puissante Compagnie d'électricité. Tout en se tenant en retrait, il continue visiblement de jouer un rôle non négligeable.
(21) Le Monde, 28 novembre 2002.
(22) Vladimir Poutine aurait apparemment pris cette décision après avoir eu vent de l'intention des actionnaires de TV6 (tous les grands magnats de l'économie russe) de faire de Boris Eltsine leur parrain. Mais c'est finalement le président qui a choisi leurs " parrains " Volski et Primakov.
(23) Propos recueillis par Laure Mandeville en juillet 2002.
(24) Personnage mystérieux et peu médiatisé, le banquier saint-pétersbourgeois Sergueï Pougatchev a notamment longtemps été associé en affaires avec l'Église orthodoxe russe.
(25) Depuis les législatives de décembre 1999, le Kremlin s'est acharné avec succès à diviser le seul parti susceptible de le menacer : le Parti communiste.
(26) Voir Laure Mandeville, " Le pouvoir carnivore ", art. cit.
(27) Jean-Baptiste Naudet, Le Nouvel Observateur, 28 novembre-4 décembre 2002.
(28) Paul Klebnikov, Boris Berezovski ou le pillage de la Russie, Fayard, 2001.
(29) Vladimir Zielinski, La Croix, novembre 2002.
(30) Propos recueillis par Laure Mandeville en octobre 2002.