Politique Internationale - La Revue n°98 - HIVER - 2003

sommaire du n° 98
ÉTATS-UNIS/ISRAËL : UNE ALLIANCE À TOUTE ÉPREUVE
Entretien avec Benyamin Netanyahou
Ministre des Finances d\\\\\\\\\\\\\\\'Israël depuis février 2003
conduit par
Emmanuel Halperin
Israël
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Emmanuel Halperin - Depuis le 11 septembre, sommes-nous, sans vraiment nous en rendre compte, engagés dans une troisième guerre mondiale ?
Benyamin Netanyahou - En fait, c'est la quatrième. La troisième s'est soldée par la victoire du monde libre sur le communisme. Elle a été gagnée sans coup férir. Mais nous sommes bien engagés à présent dans un conflit de dimension internationale, dans une guerre des mondes entre la civilisation et le fanatisme le plus obscurantiste, qui essaie de nous ramener aux premiers temps de l'humanité en usant d'une violence sans frontières.
E. H. - Diriez-vous, comme André Glucksmann, qu'il s'agit d'un nouveau nihilisme ?
B. N. - Non, parce que cette violence n'est pas gratuite. Elle a un objectif parfaitement défini : instaurer ou réinstaurer la primauté de l'islam, non pas par la voie d'une compétition ouverte - économique, technologique ou culturelle - mais, tout simplement, par la destruction de la partie adverse, c'est-à-dire l'Occident avec les États-Unis à sa tête.
E. H. - Ces extrémistes y croient-ils vraiment ? Ne sont-ils pas plutôt animés par une sorte de rage destructrice, sans véritable dessein politique ?
B. N. - Je ne le crois pas. À leurs yeux, ce combat n'est pas sans espoir. Si les régimes radicaux qui les soutiennent se procuraient des armes nucléaires ou biologiques, nous pourrions être totalement détruits.
E. H. - N'est-ce pas un peu exagéré ?
B. N. - Nous ne savons pas quels peuvent être les effets d'armes biologiques, puisqu'elles n'ont jamais été utilisées. Pour la deuxième fois dans l'histoire, l'esprit du mal qui sommeille en nous s'accouple au mal technologique. Ce qui aurait pu advenir il y a 60 ans n'est pas advenu parce que cet accouplement a été évité au dernier moment. Si l'Allemagne hitlérienne s'était procuré la bombe atomique avant les Alliés, l'humanité aurait sombré dans une catastrophe absolue.
E. H. - Le peuple juif, sans doute, mais pas nécessairement l'ensemble de l'humanité. Aujourd'hui, les islamistes s'en prennent à un double ennemi : les Croisés, c'est-à-dire le monde chrétien, et les Juifs. Ne craignez-vous pas que, demain, par souci tactique, ils ne désignent plus que les Juifs pour cible, ce qui replacerait Israël dans une totale solitude ?
B. N. - Je ne le pense pas. Il y a, dans leur propos, une sorte de franchise. Ils disent haut et clair leur vérité. Pourquoi Al-Qaïda a-t-il mis si longtemps avant de s'en prendre directement à Israël - je pense au double attentat de Mombasa ? Pourquoi s'est-il attaqué à des objectifs américains, anglais, français ? C'est simple : c'est parce que nous ne sommes que le petit Satan alors que les États-Unis, eux, sont le grand Satan et que l'Europe est, sans doute, un Satan de taille moyenne ! À leurs yeux, Israël n'est qu'une succursale de cet Occident qu'ils abhorrent. Et ils n'ont pas tort : nous sommes véritablement une position avancée du monde démocratique, bien que je me demande si l'on peut encore parler de position avancée, dès lors que cette épidémie se répand sur la terre entière. Pouvons-nous être sûrs que le monde libre sortira vainqueur de cette confrontation ? Réponse : seulement s'il s'y prend à temps. Car ces hommes qui vouent une haine féroce à la modernité et au progrès n'hésiteront pas à user des moyens de destruction les plus sophistiqués. Le problème existentiel auquel nous faisons tous face, c'est la capacité qu'ils ont de se procurer des armes nucléaires et biologiques. L'histoire a connu beaucoup de fanatiques, mais aucun d'entre eux n'avait la possibilité matérielle d'anéantir la civilisation. Même les barbares qui ont détruit l'Empire romain se sont finalement fondus dans la culture dominante. Or, aujourd'hui, nous sommes confrontés à des fanatiques qui veulent mettre fin au progrès de l'humanité.
E. H. - Israël n'est donc pas seul. C'est au moins un élément positif...
B. N. - En effet. De notre point de vue, c'est là un changement fondamental. Nous vivons dans un monde où les États-Unis, seule puissance planétaire, sont en parfaite adéquation avec nous sur le plan des valeurs. Et les terroristes nous identifient comme appartenant au même fonds culturel et idéologique.
E. H. - Ce qui n'empêche pas les États-Unis d'interdire à Israël des actions contraires aux intérêts américains...
B. N. - Oui, mais nous pouvons essayer de les convaincre qu'il est de leur intérêt que nous agissions. Ce fut le cas au moment de l'opération Rempart (1). L'opinion publique et l'administration américaine ont très vite compris qu'il fallait nous laisser faire.
E. H. - L'opération Rempart était limitée dans ses objectifs et ne visait pas à remporter une victoire décisive...
B. N. - C'est exact. Mais il s'agit d'une affaire de temps, en raison des préparatifs américains face à l'Irak. Le président Bush, qui a qualifié Arafat de " leader illégitime ", sait bien qu'il faudra finir par l'écarter du pouvoir.
E. H. - Pourquoi estimez-vous que la position d'Israël s'améliorera en cas de changement de régime à Bagdad ?
B. N. - Parce qu'il faudra bien appliquer la même politique sur le théâtre irakien et sur notre théâtre local. Les Américains luttent contre deux maux. D'une part, contre des régimes et des organisations terroristes qui leur sont affiliées et, d'autre part, contre des régimes irresponsables qui produisent ou se procurent des armes de destruction massive. Ces deux maux, disent-ils, ne peuvent pas continuer d'exister dans notre monde ; le danger est trop grand. Ils ont donc, dans un premier temps, éliminé le régime terroriste d'Afghanistan, et ils s'apprêtent à mettre à bas le régime extrémiste de Saddam Hussein. Ils ajoutent que leur objectif n'est pas de remplacer un dictateur par un autre mais, dans tous les cas, d'instaurer la démocratie. Je serais plus modeste et parlerais plutôt de " processus de démocratisation ". Parce que susciter la démocratie en Irak ou au sein de l'Autorité palestinienne, ce n'est pas évident ! Les conditions ne sont pas les mêmes que celles qui prévalaient en Allemagne après la chute du nazisme. Nous trouvons ici des pesanteurs culturelles et historiques qui rendent difficile le passage à la démocratie. En Irak, il s'agit donc, dans un premier temps, de renverser Saddam Hussein puis d'instaurer un régime de transition. Pendant cette période, les Américains investiront dans la reconstruction de l'économie et s'efforceront de promouvoir des réformes politiques et éducatives. Les Israéliens pourront en tirer argument pour réclamer que le même schéma s'applique chez eux : remplacer le régime d'Arafat puis mettre en œuvre des réformes qui permettront aux Palestiniens de s'engager dans un processus de réconciliation.
E. H. - Pensez-vous que ce projet sera facilement accepté ?
B. N. - Absolument. Il n'y a qu'en Israël qu'on s'imagine que les Américains nous donnent des ordres ou nous assènent leurs diktats. C'est absurde.
E. H. - N'est-il pas plus probable qu'après avoir atteint leur objectif en Irak les Américains s'efforceront de gagner l'amitié du monde arabe en lui donnant des gages de bonne volonté ? Israël ne risque-t-il pas d'en faire les frais ?
B. N. - Mais nous avons la possibilité d'exercer aux États-Unis une influence comme nulle part ailleurs...
E. H. - Grâce au lobby juif ?
B. N. - Pas du tout. Grâce au lobby non juif, autrement plus important et plus puissant !
E. H. - Vous pensez à la coalition chrétienne conservatrice ?
B. N. - Non. Je pense à ces 180 millions d'Américains qui vivent dans ce continent inconnu, ignoré par les Européens et les Israéliens - un continent qui commence à 30 km à l'ouest de New York et à 30 km à l'est de San Francisco. Quand je rencontre là-bas des Américains de l'Amérique profonde, parfois des foules impressionnantes, et que je leur parle de la déposition d'Arafat, ils applaudissent à tout rompre parce qu'ils comprennent qu'il y a identité totale entre leur combat et le nôtre. En dernière analyse, ce qui détermine la politique américaine, c'est l'opinion publique. Or l'opinion américaine, encore plus après le 11 septembre, est de tout cœur avec nous. Et c'est vrai aussi de l'administration à Washington.
E. H. - Supposons donc que les Américains obtiennent un succès total en Irak. Quelles en seraient les conséquences immédiates pour Israël ?
B. N. - Il y a quatre points sur lesquels nous devons insister et mobiliser les États-Unis à nos côtés. Premièrement, remplacer la direction palestinienne ; ils sont d'accord. Deuxièmement, instaurer une période transitoire pendant laquelle seront réalisés des investissements et des réformes, sous leur patronage. Peut-être faudra-t-il mettre en place un gouvernement provisoire pendant quelques années, en attendant que la société palestinienne se stabilise...
E. H. - Comment ? Washington devra-t-il procéder par oukazes ?
B. N. - Beaucoup de Palestiniens sont écœurés par ce qui se passe. Beaucoup rejettent le régime d'Arafat et voudraient participer à une réforme. Ils le feront de leur propre chef et non parce qu'ils y auront été forcés.
E. H. - Faudra-t-il déployer une force internationale dans les territoires ?
B. N. - Non. C'est nous qui serons responsables de la sécurité. Il y aura sur place une force de police palestinienne dont il faudra déterminer l'importance et les pouvoirs. Ce dont nous aurons besoin, ce ne sont pas des soldats étrangers mais des investissements, afin de remettre sur pied l'économie et la société civile palestiniennes. Le troisième point sur lequel nous insisterons sera l'accession au pouvoir d'une équipe chargée de gérer les réformes et de veiller à ce que cesse la violence contre Israël. Il nous sera facile de constater si elle agit ou non dans ce sens. Enfin, quatrième point : il faudra mettre à profit la période intérimaire pour entamer la réalisation d'un vaste projet d'installation et d'amélioration des conditions d'existence des réfugiés palestiniens en les fixant là où ils vivent aujourd'hui. Une direction palestinienne qui refuserait un tel projet ne serait pas un interlocuteur valable, car cela signifierait qu'elle se réserve le droit d'exiger le retour de ces réfugiés sur le sol israélien.
E. H. - Vous exigeriez donc, comme préalable, que les Palestiniens renoncent au droit au retour ?
B. N. - Exactement. Il faut renverser la logique d'Oslo. Dans le processus d'Oslo, nous avons commencé par céder Jéricho et les Palestiniens ont fini par revendiquer le retour des réfugiés ! Je propose d'inverser l'ordre des choses. Ce dont nous devons être certains, dès l'abord, c'est qu'ils ont renoncé à l'espoir ou à la volonté de nous détruire - ce qui, dans le code palestinien, a pour nom " droit au retour ". Il faut donc commencer par trouver une solution au problème des réfugiés. Dans un contexte international adéquat, la mission n'est pas très ardue...
E. H. - Il s'agit tout de même de quelque 4 millions de personnes (2)...
B. N. - Par rapport à la reconstruction de l'Irak, où vivent plus de 20 millions d'habitants, la tâche sera relativement modeste. Avec ce nouveau leadership palestinien élu, nous pourrons enfin mener une véritable négociation pour un règlement politique du conflit.
E. H. - Avec, à l'horizon, un État palestinien souverain ?
B. N. - Israël n'a absolument pas l'intention de s'immiscer dans la vie des Palestiniens, ni d'exercer la moindre autorité ne fût-ce que sur un seul d'entre eux. Je n'ai absolument pas envie que nous nous retrouvions à Naplouse ou à Gaza. Au contraire, j'ai très envie de ne pas y être : qu'ils se prennent en charge, en toute liberté ! Ce que je ne peux pas accepter, en revanche, c'est de leur laisser la capacité de menacer l'existence du seul État juif dans le monde. Nous devons, par exemple, nous assurer que l'entité palestinienne sera démilitarisée. Aujourd'hui, alors que nous contrôlons les accès aux frontières, nous y parvenons plus ou moins, au prix de grandes difficultés. Mais nous ne parvenons toujours pas à les empêcher de fabriquer ces explosifs qui ont tué des centaines d'Israéliens. Par conséquent, renoncer au contrôle des frontières, ce serait les autoriser à faire ce qu'ils ont tenté de réaliser avec le Karine A, ce bateau que nous avons arraisonné avec une cargaison d'armes à son bord et, notamment, des fusées Strella (3) - celles-là mêmes qui ont manqué de peu un avion civil israélien au Kenya. Après des générations d'incitation à la haine, de fanatisme et d'extrémisme, nous ne pouvons pas nous permettre de laisser les Palestiniens s'équiper en armes qui mettraient en danger notre existence. Il faudra donc, je le répète, que pendant un laps de temps qui ne sera pas court nous puissions conserver le contrôle des frontières.
E. H. - Quel type de régime palestinien serait, à vos yeux, acceptable ?
B. N. - Un gouvernement autonome dont la forme serait déterminée par les Palestiniens eux-mêmes, mais dépourvu des pouvoirs souverains qui lui permettraient de remettre en question l'existence de mon pays.
E. H. - Ce qui a été concédé à Oslo restera-t-il acquis aux Palestiniens ?
B. N. - Les accords d'Oslo ne nous engagent plus, puisqu'ils ont été ouvertement violés par Arafat.
E. H. - Pouvez-vous revenir sur ce que vous leur avez accordé en vertu de ces accords : un gouvernement, un Parlement, un passeport palestiniens ?
B. N. - Encore une fois, le fait qu'ils s'administrent eux-mêmes ne nous préoccupe pas. Ce qui nous préoccupe, c'est le contrôle des frontières, de l'espace aérien, des cours d'eau, des alliances militaires qu'ils pourraient conclure avec des États étrangers.
E. H. - Pensez-vous vraiment qu'un processus de démocratisation soit envisageable alors que plus de 200 000 Israéliens vivent sur ces territoires, au sein de la population palestinienne ?
B. N. - Ils vivent aux côtés des Palestiniens de même que plus d'un million d'Arabes israéliens vivent à nos côtés. Allons-nous pour autant les chasser ? Évidemment non. Si le problème des localités juives n'est pas résolu, ce n'est pas parce qu'il empêche le tracé des frontières mais parce que les Palestiniens refusent purement et simplement de nous accepter pour voisins. S'il en était autrement, le problème palestinien serait réglé depuis longtemps. Leur tragédie, et par contrecoup la nôtre aussi, c'est que, depuis les années 1920, depuis le Mufti de Jérusalem Hadj Amine El Husseini, et jusqu'à Arafat, ils ont été dirigés par des hommes qui n'avaient qu'un seul but : liquider le sionisme, le mouvement de libération du peuple juif. Ils ont rejeté toutes les propositions qu'on a pu leur faire, depuis les années 1920 jusqu'aux négociations de Camp David en 2000. Pour une raison évidente : leur objectif n'est pas de trouver un compromis permettant la coexistence, mais de mettre fin à toute présence juive souveraine.
E. H. - Du fait de l'Intifada, l'opinion israélienne penche de plus en plus à droite. Paradoxalement, une partie de cette droite adopte désormais des positions qui, hier encore, étaient celles des partisans d'Oslo : création d'un État palestinien, évacuation de l'essentiel des territoires, démantèlement de la plupart des implantations. L'Intifada a eu également pour conséquence de contribuer à la délégitimation d'Israël, non seulement en Europe, mais aussi dans certains milieux intellectuels américains. Les Palestiniens n'ont-ils pas remporté là une double victoire ?
B. N. - Je ne suis pas du tout d'accord avec ces deux constats. Prenez l'idée d'un État palestinien. Ceux qui l'acceptent ajoutent, comme M. Sharon, qu'il y faut des conditions : il faut que cet État soit démilitarisé et qu'Israël puisse conserver le contrôle des frontières, de l'espace aérien et des cours d'eau. L'opinion israélienne, en raison de l'Intifada, est donc beaucoup plus prudente et comprend mieux nos impératifs de sécurité. De même que, après les attentats au Kenya, elle comprend mieux ce contre quoi je mets en garde depuis des années : l'arrivée dans les territoires de missiles Strella, qui menaceraient notre trafic aérien depuis les collines dominant l'aéroport Ben Gourion. Quant à votre remarque sur la délégitimation d'Israël, je pense qu'elle est assez juste en ce qui concerne l'Europe, mais elle ne l'est pas du tout - je dirais même que c'est tout le contraire - pour ce qui est des États-Unis, qu'il s'agisse de l'homme de la rue ou des élites intellectuelles. Il y a toujours eu des divergences de vues entre les États-Unis et l'Europe. Lisez ce qu'en dit Thomas Jefferson dans ses mémoires, lui qui fut en poste à Paris à la fin du XVIIIe siècle. C'est très éclairant.
E. H. - En quoi l'Europe est-elle si différente des États-Unis ?
B. N. - L'Europe, contrairement à l'Amérique, est fortement marquée par son passé colonial. Les Américains, à juste titre, ne voient pas en quoi ce qui se passe en Israël relève d'un processus colonial. Nous sommes ici chez nous, sur la terre de nos ancêtres, et il est absurde de vouloir à tout prix nous comparer au Congo belge ! Autre différence : les États-Unis se sont fermement engagés à défendre les idéaux de la liberté dans le monde. En principe, l'Europe aussi. Mais tous les Européens ne se sont pas encore impliqués dans ce combat. Dans les communiqués d'Al-Qaïda, il est précisé que l'" agression israélienne " date de 1948. C'est la création de l'État d'Israël qui est dénoncée ; c'est son existence même qui est contestée, en tant qu'expression de l'impérialisme occidental. Rien à voir avec le problème des territoires ou des implantations. L'Europe participe évidemment de cet impérialisme. Elle est visée au même titre que nous. Et pourtant, nous avons bien du mal à la convaincre que nous sommes en première ligne dans une guerre livrée contre le monde libre tout entier.
E. H. - Les Européens font-ils la sourde oreille ?
B. N. - Je ne peux pas dire cela. Je m'entretiens régulièrement en privé avec des leaders européens de premier plan, et je constate que ces préoccupations rencontrent de plus en plus d'écho. Mais il n'est pas encore politiquement correct de le clamer haut et fort.
E. H. - Ne pensez-vous pas que certains États européens s'efforcent de sanctuariser leur territoire en s'abstenant de heurter de front les mouvements islamistes ?
B. N. - Si c'est là leur dessein, qu'ils sachent que cette attitude ne leur servira à rien. Les États européens se préoccupent tout autant que nous de la sécurité de leurs citoyens, de leur bien-être et de leur avenir. Ils voient bien que, sur leur propre sol, l'incitation à la haine et à la violence gagne chaque jour du terrain. J'ai le sentiment que les dirigeants européens prennent peu à peu conscience de la gravité de la situation. Ils commencent à comprendre que le problème dépasse de beaucoup le cas israélien. Ce n'est pas encore à la mode dans les médias et dans les milieux intellectuels, mais cette vérité finira par s'imposer, tout simplement parce que c'est la vérité.
E. H. - Le calcul des Européens pourrait être plus cynique. Ils pourraient se dire : " Cédons le domino israélien à l'extrémisme islamique et nous pourrons dormir tranquilles "...
B. N. - Ce domino n'a pas l'intention de renoncer à son existence et, je le souligne encore, les États-Unis le soutiennent avec force...
E. H. - Ne devriez-vous pas ajouter : pour le moment ?
B. N. - Non, je n'exprimerai aucune réserve. Je sais que l'opinion américaine nous écoute et que nous saurons la convaincre. Je le répète : le secret de notre influence aux États-Unis, ce n'est pas la communauté juive, ce sont les Américains non juifs. Une petite minorité ne peut pas imposer à cette grande nation une politique qu'elle jugerait contraire à ses intérêts. Un de mes amis américains, le journaliste Charles Krauthammer, lauréat du prix Pulitzer, était récemment interrogé par un Israélien qui lui demandait si, selon lui, nous étions condamnés à brandir l'épée pour toujours et si nous ne risquions pas de finir assiégés dans un nouveau Massada (4). Il lui a répondu que non, qu'il n'y aurait pas de Massada. Parce que, cette fois-ci, Rome est à nos côtés.

Notes :

(1) À la suite d'un attentat suicide dans un hôtel de Netanya, pendant la Pâque juive, le 27 mars 2002 (29 morts), l'armée israélienne avait lancé une opération de grande envergure en Cisjordanie, réoccupant plusieurs villes palestiniennes.
(2) Selon les chiffres de l'ONU, le nombre des réfugiés palestiniens après la guerre de 1948 était de l'ordre de 750 000. L'UNRWA, l'Agence des Nations unies pour les réfugiés, estimait en 1998 qu'ils étaient 3,5 millions.
(3) Le missile Strella, de fabrication soviétique, est un missile portable sol-air, semblable au Redeye américain. Il a une portée de 4 km. Le 3 janvier 2002, l'armée israélienne avait intercepté un bateau, le Karine A, chargé d'armes destinées à l'Autorité palestinienne, dont des roquettes de Katiousha de 107 mm et des missiles SA-7 Strella.
(4) Cette antique citadelle juive, située sur la rive ouest de la mer Morte, est l'un des mythes fondateurs de l'État d'Israël. En l'an 73, elle est tombée aux mains de l'armée romaine après un long siège. Selon l'historien Flavius Josèphe, les zélotes assiégés par les légions romaines ont préféré se suicider collectivement plutôt que de se rendre. Le site vient d'être inscrit par l'Unesco au Patrimoine mondial.