Politique Internationale - La Revue n°98 - HIVER - 2003

sommaire du n° 98
ARABIE SAOUDITE : L'ENNEMI PUBLIC No 1
Entretien avec Laurent Murawiec
Directeur de recherche au Hudson Institute (Washington)
conduit par
Amir Taheri
Écrivain et éditorialiste
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Amir Taheri - Vous avez placé l'Arabie saoudite au " cœur " de la menace terroriste. Vous avez même suggéré qu'elle devait désormais être considérée comme une ennemie. N'avez-vous pas le sentiment d'être allé un peu trop loin ?
Laurent Murawiec - Pas du tout. J'ai fait ce que fait le petit garçon de la fable quand il dit tout fort que le roi est nu. Tout le monde sait à quoi s'en tenir sur la place centrale de l'Arabie saoudite dans le réseau terroriste mondial, mais la plupart des gens préfèrent l'ignorer. Qui étaient les pirates de l'air suicidaires du 11 Septembre ? Sur dix-neuf, quinze étaient saoudiens. Qui était leur cerveau ? Un millionnaire saoudien. Comment ont-ils obtenu l'argent nécessaire ? Par l'Arabie saoudite. Ajoutez à cela le rôle que l'Arabie saoudite a joué dans la promotion du fondamentalisme radical à travers le monde et vous obtenez un panorama complet. Chaque jour qui passe apporte de nouvelles preuves de l'implication saoudienne à tous les niveaux.
A. T. - Peut-on prouver que l'État saoudien a directement apporté son soutien à Oussama Ben Laden ?
L. M. - Toutes les preuves sont là. Pour commencer, il est certain que Ben Laden a travaillé pour les services secrets du royaume. Quant à sa famille, elle a bâti sa fortune sur les contrats du gouvernement saoudien. Souvenez-vous : en 1998, le gouvernement soudanais, alors contrôlé par le fondamentaliste Hassan al-Tourabi, a proposé aux États-Unis de leur livrer Ben Laden. Les Saoudiens ont immédiatement dépêché à Khartoum deux émissaires chargés d'organiser sa fuite en Afghanistan. Ils lui firent cadeau de 200 millions de dollars (1) pour couvrir ses frais de voyage et l'aidèrent à s'installer. En échange, Oussama était prié de se concentrer sur d'autres cibles que le royaume. Nous savons que, au cours des dix dernières années, l'argent d'Oussama a servi à financer des opérations terroristes dans une trentaine de pays. Mais jamais en Arabie saoudite ! Oussama a respecté le pacte de non-agression qui le liait à la famille royale. Même maintenant, s'il est encore en vie, il doit se cacher quelque part sous la protection des services secrets pakistanais. Or il est de notoriété publique que les chefs de l'ISI et la plupart de leurs agents sont à la solde des Saoudiens depuis des années. Si les Saoudiens veulent enfumer la grotte de Ben Laden pour le faire sortir, ils le peuvent.
A. T. - Les relations Arabie saoudite-États-Unis datent d'au moins soixante-dix ans. Les deux pays ont fait preuve d'une convergence de vues totale sur de nombreux sujets, particulièrement pendant la guerre froide. Pourquoi les Saoudiens voudraient-ils s'attaquer à leur plus loyal allié et partenaire ?
L. M. - On peut distinguer trois phases dans les relations Washington-Riyad. La première a commencé lorsque le président Franklin Roosevelt et le roi Abdelaziz Ibn Saoud se rencontrèrent en 1945 et conclurent une alliance stratégique. Les États-Unis avaient alors besoin du pétrole saoudien et les Saoudiens avaient besoin de la protection et du marché américains. Pour Washington, l'Arabie saoudite était une gigantesque pompe à essence, la plus grande du monde. La politique américaine visait à empêcher les autres pays d'accéder à cette station-service géante. Il y avait, à l'époque, deux menaces. La première venait du bloc soviétique. La seconde émanait du monde arabe, où certains dictateurs - dont le plus célèbre était Gamal Abdel Nasser - défiaient ouvertement le camp des démocraties. La deuxième phase commença après 1971 quand les dirigeants saoudiens - dont le ministre du Pétrole de l'époque, Ahmad Zaki Yamani - s'alignèrent progressivement sur les positions populistes du Shah d'Iran, et de certains autres producteurs qui voulaient pousser le prix du pétrole aussi haut que possible. Une étude attentive des événements de ces années-là montre que l'OPEP n'aurait pas pu quadrupler le prix du brut sans le soutien enthousiaste des Saoudiens. Le choc pétrolier des années 1970 plongea les économies occidentales dans une crise majeure dont les effets se font encore sentir de nos jours. En 1973, les Saoudiens montrèrent leur vrai visage en prenant la tête de cette opération. Ce cycle se termina par la prise d'otages dramatique de 1979 dans Haram al-Sharif à La Mecque, qui ébranla les fondements mêmes du régime. Les leaders saoudiens, en pleine panique, décidèrent de réaffirmer leurs préceptes islamiques pour affronter un double défi : celui de leurs propres fondamentalistes et celui du militantisme chiite symbolisé par l'ayatollah Ruhollah Khomeiny en Iran.
A. T. - C'est à ce moment-là qu'ils décidèrent de renouer avec l'extrémisme wahhabite...
L. M. - Exactement. Ils utilisèrent leurs énormes revenus pétroliers pour étendre leur influence sur une multitude d'institutions musulmanes et de mosquées à travers le monde et pour les transformer en bastions du fondamentalisme. Dans certains cas, ils réussirent à stopper l'avancée du khomeinisme, bien que l'Iran, lui aussi, consacrât à sa propagande d'énormes sommes d'argent. Puis vint l'invasion soviétique et l'occupation de l'Afghanistan, qui fournit aux Saoudiens une couverture plausible pour leurs dangereuses activités.
A. T. - Mais les États-Unis ont soutenu la politique saoudienne en Afghanistan...
L. M. - Laissez-moi vous dire une chose. Une politique américaine totalement homogène dans un domaine donné, ça n'existe pas. Il y a toujours des divergences. Les États-Unis sont un pays trop vaste et trop contrasté pour pouvoir suivre une ligne unique. Sur n'importe quel sujet s'expriment des opinions diverses, qu'elles viennent de la Maison-Blanche, du Département d'État, du Pentagone, du National Security Council, de la CIA, de la Chambre des représentants, du Sénat ou, dans le cas de l'Arabie saoudite, des grandes compagnies pétrolières. Ces dernières peuvent même avoir des avis différents qui varient en fonction de leur degré de présence sur le terrain. Et puis, il y a tous les groupes de pression. N'oubliez pas que beaucoup d'Américains influents sont plus ou moins liés financièrement aux Saoudiens. Les largesses saoudiennes ont épargné peu de personnes à Washington. Pendant des années, le Département d'État, ou du moins sa section Moyen-Orient, était considéré comme une filiale d'Aramco. Les États-Unis sont prêts à faire la guerre pour du pétrole et à se voiler la face devant beaucoup de choses.
A. T. - Peut-on parler de comportement mercenaire ?
L. M. - Pourquoi ? Il n'y a pas de mal à faire la guerre pour du pétrole. Tout au long de l'Histoire, les États se sont battus pour ce qu'ils estimaient indispensable à leur prospérité et à leur survie, à commencer par le blé et les terres fertiles.
A. T. - Je reviens au soutien que l'Arabie saoudite a apporté à la résistance afghane. N'était-ce pas en accord avec les États-Unis ?
L. M. - En effet. Mais je pense que les politiciens américains ont été bernés. Les Saoudiens ont appuyé le groupe le plus radical, celui de Gulbuddin Hekmatyar, qui bénéficiait par ailleurs de l'aide des services secrets de l'armée pakistanaise (ISI). Le général Pervez Musharraf pourrait vous en parler plus savamment que moi. Ce sont les Saoudiens qui ont persuadé la CIA de soutenir Hekmatyar, et plus tard les Talibans, plutôt que d'encourager les forces modérées au sein de la résistance afghane. Ils se sont servis de la guerre d'Afghanistan comme prétexte pour créer une armée de combattants du djihad, qu'ils finançaient et qui s'entraînait au Pakistan et en Afghanistan. Vu de Washington, toutes ces activités paraissaient viser essentiellement l'Union soviétique. Les États-Unis préféraient ignorer les conséquences à long terme de ce qui était en fait un putsch islamiste radical, une prise en main du monde musulman par ses éléments les plus fanatiques. Les Saoudiens pensaient qu'en exportant les courants islamistes radicaux qui existaient dans leur société ils seraient immunisés contre leurs ravages.
A. T. - Les États-Unis et l'Arabie saoudite étaient également de proches alliés dans la guerre de libération du Koweït en 1991...
L. M. - C'est exact. Les Saoudiens souhaitaient cette guerre parce qu'ils craignaient que Saddam Hussein ne devienne trop puissant, au point de menacer le royaume. Mais après la défaite des Irakiens, ce sont eux qui ont demandé à George Bush de ne pas aller jusqu'à Bagdad. Ils ne voulaient pas que s'installe à leur porte un régime proche des États-Unis qui aurait pu se poser en rival dans la région. Pour eux, l'idéal était que l'Irak fût dirigé par un Saddam Hussein affaibli. Je sais que certains, particulièrement en France, voient en Saddam un laïc, ou même un moderniste. Mais il est aussi séculier et moderniste que l'était Staline !
A. T. - Comment expliquer l'ambiguïté de la politique saoudienne ?
L. M. - Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que l'État saoudien est composé de deux moitiés jumelles : d'une part, la famille Al Saoud, qui détient le pouvoir temporel ; d'autre part, les descendants de Muhammad Abul-Wahab et les ulémas qui incarnent une version radicale de la foi islamique. Ces deux éléments vivent en osmose depuis bientôt 250 ans, l'un prenant tantôt l'ascendant sur l'autre. La dynastie Al Saoud croit à la Realpolitik. Elle a assimilé la dynamique du pouvoir et de l'environnement mondial. Le clergé, lui, est aveuglé par son idéologie extrémiste et est prêt à courir de gros risques dans l'espoir d'imposer sa vision de l'islam à l'ensemble du monde musulman. Quelqu'un comme Oussama Ben Laden est le reflet de cette ambiguïté. Beaucoup de Saoudiens désapprouvent ses méthodes mais, globalement, ils sont d'accord avec le contenu de son message.
A. T. - Parlant des États-Unis, vous avez dit tout à l'heure que Washington pouvait mener plusieurs politiques à la fois. Ne peut-on pas en dire autant de l'Arabie saoudite ?
L. M. - Peut-être y a-t-il à Riyad des gens qui n'apprécient que modérément l'aventurisme de leurs dirigeants. Peut-être qu'un Gorbatchev saoudien attend son heure quelque part. Mais où sont ces gens ? Pourquoi ne se manifestent-ils pas ? Pourquoi tout ce que nous entendons en provenance de Riyad est-il aussi vague, pour ne pas dire hypocrite ? À moins de leur administrer une sérieuse piqûre de rappel, les leaders saoudiens n'ont aucune raison d'infléchir, encore moins d'abandonner, une politique qui leur permet de pérenniser leur pouvoir.
A. T. - Quel serait ce choc salutaire que vous appelez de vos vœux ?
L. M. - Avant toute chose, il faut clairement désigner l'Arabie saoudite comme étant notre ennemie. Une fois qu'on aura fait cela, il faudra soumettre aux responsables saoudiens une liste de demandes auxquelles ils devront répondre dans un délai déterminé. Premièrement : ils doivent autoriser le FBI à interroger tous les suspects de nationalité saoudienne, y compris les membres de la famille royale. Plus de 5 000 Saoudiens sont passés par les camps d'entraînement en Afghanistan et au Pakistan. Il nous faut savoir où ils sont et ce qu'ils font. Ceux qui ont été impliqués dans des actes de terrorisme doivent être traduits en justice. Deuxième demande : le royaume doit interdire toutes les prétendues associations caritatives qui aident, directement ou indirectement, les organisations terroristes. Troisièmement : les Saoudiens doivent bannir du royaume toute propagande visant à inculquer la haine de l'Occident, en particulier dans les écoles et les mosquées. Nous devons être sûrs que les Saoudiens se conforment à ces exigences minimales, jusqu'à ce que toutes nos demandes soient satisfaites.
A. T. - Et si elles ne le sont pas ?
L. M. - Alors nous devrons agir. J'ai déjà présenté un plan d'action axé sur trois points sensibles : le pétrole, les comptes bancaires à l'étranger et les Lieux saints de La Mecque et Médine. Nous pourrions sans difficulté occuper les champs pétrolifères dont la plupart sont situés dans la province orientale. Il suffirait, pour ce faire, d'exhumer des projets d'invasion qui datent des années 1970. La manœuvre ne prendrait que quelques jours. On verrait ensuite comment agir : la province pourrait être transformée en un nouvel État ou bien annexée à Bahreïn. Saisir les avoirs saoudiens est tout aussi enfantin. Les États-Unis et leurs alliés disposent d'ores et déjà de tout un arsenal législatif qui leur permet de mettre sous séquestre les biens ennemis. Des Saoudiens ont placé des milliards de dollars dans les banques occidentales. Ils pourraient tout perdre en un jour. Enfin, nous aborderons le problème des Lieux saints. Ils sont situés dans la région du Hedjaz, là où se concentre la population la plus cultivée, la plus raffinée, certainement la moins en phase avec la mouvance terroriste. Peut-être cette population voudra-t-elle se détacher du reste de l'Arabie et former son propre État. Si une telle solution s'avérait impossible, nous pourrions nous tourner vers nos vieux amis et alliés les Hachémites, qui n'ont jamais abandonné leur rêve d'un retour au Hedjaz. Une autre partie du royaume pourrait être redonnée au Yémen, qui l'avait perdue dans les années 1930, ou au Qatar. Il ne resterait plus aux Saoud qu'une toute petite portion de territoire, certes dominée par les fondamentalistes, mais privée des ressources pétrolières qui leur servaient, jusqu'à présent, à exporter leur version fanatique et archaïque de l'islam.
A. T. - Autrement dit, vous seriez prêt à lancer une guerre totale contre le royaume...
L. M. - Oui. Après tout, ce ne serait qu'un épisode de la guerre contre le terrorisme qui a débuté avec les événements du 11 septembre 2001. Comme toutes les guerres, cette guerre a ses propres lois d'airain, sa propre logique. Il doit y avoir des vainqueurs et des vaincus. Les États-Unis ne seront jamais en sécurité tant qu'on enseignera la haine dans les écoles et les mosquées. Ils ne seront jamais totalement à l'abri tant que de riches hommes et femmes utiliseront les profits faramineux tirés du pétrole pour financer le terrorisme, et se protéger eux-mêmes.
A. T. - Un démembrement de l'Arabie saoudite ne risquerait-il pas de déstabiliser le Moyen-Orient tout entier ?
L. M. - Et alors ? Le statu quo nous a apporté la tragédie du 11 septembre. Et rien ne dit qu'il ne nous en apportera pas d'autres à l'avenir. On sait quelles sont les causes de cette tragédie. Ce serait pure folie que de ne rien faire pour les éliminer.
A. T. - Quel écho vos idées rencontrent-elles à Washington ? Si je ne me trompe, vous venez d'être courtoisement " démissionné " de la Rand Corporation...
L. M. - C'est vrai. Le vice-président de la Rand m'a appelé et m'a dit que, selon leur règle, les chercheurs ne devaient pas provoquer de polémiques. Je n'ai pas pu lui donner tort : le résultat de mes recherches est, en effet, controversé. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Mon analyse rencontre davantage de compréhension et mes idées davantage de soutien que vous ne l'imaginez. Il n'est pas en mon pouvoir de défaire ce que des décennies de largesses saoudiennes déversées sur quelques milliers d'Américains influents ont pu faire. Ce que je sais, en revanche, c'est que cette vénalité n'a aucun avenir politique. Le tabou a été levé et l'Arabie saoudite est maintenant un sujet qui intéresse tous les Américains, pas seulement ceux qui pourraient être - ou sont - achetés.
A. T. - Pour l'heure, c'est plutôt l'Irak qui occupe les esprits à Washington...
L. M. - L'Irak a la priorité parce que l'opinion publique est mieux préparée à l'éventualité d'une telle action. Mais, quoi qu'il arrive à Bagdad, cela ne changera rien au fait que le régime saoudien nourrit le terrorisme. Nous intervenons en Irak parce que nous craignons qu'il ne développe des armements susceptibles d'être utilisés contre nous. Dans le cas de l'Arabie saoudite, l'agression a déjà eu lieu : en plein cœur de New York et de Washington. Et rien ne garantit qu'il n'y en aura pas d'autres.
A. T. - Êtes-vous sûr que, en 2004, au moment des prochaines élections présidentielles américaines, Saddam Hussein ne sera pas encore au pouvoir à Bagdad ?
L. M. - Oui, j'en suis sûr. Les dictateurs sous-estiment toujours la détermination des États-Unis, et Saddam Hussein ne fait pas exception à la règle. Ils s'imaginent que les Américains ne s'intéressent qu'à l'argent et à leur confort. Guillaume II les a traités par le mépris pendant la Première Guerre mondiale. Hitler a fait de même un quart de siècle plus tard. L'amiral Tojo était, lui aussi, convaincu que les Américains ne se battraient pas. Même les Talibans, qui ont fui comme des lapins en quelques jours, croyaient jusqu'au dernier moment que leurs soldats ne viendraient pas en découdre avec eux en Afghanistan. Pour avoir étudié l'arsenal militaire des États-Unis pendant des années, je peux vous assurer que ce que nous avons vu en Afghanistan n'est qu'une toute petite partie de ce que la machine de guerre américaine peut produire. Saddam Hussein n'a tout simplement aucune idée de ce qui l'attend.
A. T. - Si je vous comprends bien, nous nous dirigeons vers un conflit de civilisations, une guerre entre l'islam et l'Occident ?
L. M. - Non. L'islam n'est pas concerné en tant que tel. C'est au sein même de la civilisation islamique que passe la ligne de clivage. D'un côté, il y a ceux qui veulent moderniser l'islam et accorder aux musulmans des libertés, un niveau de vie élevé et la dignité dont bénéficient les citoyens en Occident. De l'autre côté, il y a ceux qui, comme Saddam Hussein ou les fondamentalistes saoudiens, n'ont aucun respect pour les droits de l'homme et essaient de prolonger leur règne en semant la terreur chez eux et à l'étranger. Je vous rassure : la grande majorité des 53 nations musulmanes recensées à ce jour est constituée de régimes plus ou moins démocratiques.
A. T. - Ces pays peuvent-ils évoluer par eux-mêmes ou ont-ils besoin de notre intervention ?
L. M. - Ce qui se passe dans le monde musulman, aujourd'hui, est comparable à ce qui est arrivé en Occident entre les années 1000 et 1300, au moment où le Moyen Âge touchait à sa fin. Le Moyen Âge de l'islam s'achèvera, lui aussi ; et cette religion se libérera enfin du joug des fanatiques et des terroristes financés par l'argent du pétrole. La guerre est nécessaire comme instrument du changement là où il n'existe aucun mécanisme d'évolution. Mais la plupart des sociétés musulmanes se transformeront d'elles-mêmes, en puisant dans leurs propres ressources. Regardez l'Iran. Il change grâce à sa jeunesse et à sa population féminine. Lors d'un sondage organisé par les mollahs eux-mêmes, 75 % des Iraniens se sont déclarés favorables au resserrement des liens avec les États-Unis (2). Ce chiffre n'est-il pas étonnant ? La Turquie est un autre modèle intéressant. Les élections législatives d'octobre dernier ont montré que les Turcs pouvaient changer de gouvernement par la voie démocratique tout en préservant leur culture islamique, leur foi et leur tradition. Les musulmans peuvent vivre dans une démocratie comme des millions de gens le font déjà en Occident. En Indonésie, en Malaisie et dans plusieurs États africains, on assiste également à une évolution positive. Le problème majeur vient des pays arabes dominés par des tribus, des familles et des clans qui n'ont d'autre finalité que de perpétuer leur propre pouvoir. Sur trente ans, ce sont eux qui obtiennent les plus mauvais résultats en termes de développement. Leur taux d'alphabétisation est pratiquement identique à celui de l'Afrique noire. Le niveau d'instruction des femmes est même inférieur. Et cela, en dépit des milliards de dollars qui viennent, chaque année, remplir leurs caisses.
A. T. - Le cas des Arabes est-il donc désespéré ?
L. M. - Pas du tout. De nombreux intellectuels et hommes politiques essaient de faire revivre le Mouvement de l'Éveil (An Nahdha), qui marqua le renouveau de l'islam au milieu du XIXe siècle. Si on leur envoie un message de liberté, de dignité humaine et de prospérité, les masses arabes ne le rejetteront pas. Certains hommes courageux, comme Fouad Ajami et Kanan Makiya (3), ont osé dénoncer le despotisme qui a maintenu les Arabes enchaînés pendant des décennies. Ils sont des millions à aspirer à la liberté et à rêver d'une vie meilleure. Ces gens-là refusent de confier leur destin à des dictateurs incultes, et sont prêts à se battre pour un système politique plus juste. Dans ce combat, l'Occident doit se tenir à leurs côtés. L'Occident et la civilisation musulmane sont du même bord dans la lutte contre l'archaïsme, la tyrannie et le terrorisme.

Notes :

(1) Ce chiffre est confirmé par les sources officielles saoudiennes, citées dans Asharq al-Awsat du 17 décembre 2002. Les Saoudiens affirment qu'ils ont offert cet argent en échange de la dissolution du réseau Ben Laden. Ce dernier ayant refusé, l'affaire n'a pas été conclue.
(2) Sondage effectué par l'Agence de presse officielle iranienne en juin 2002.
(3) D'origine libanaise, Fouad Ajami vit actuellement aux États-Unis. Il a publié, en 1999, Dream Palace of the Arabs : a Generation's Odyssey, Random House. Kanan Makiya, qui est, lui, d'origine irakienne vit également aux États-Unis. Il est l'auteur de : Republic of Fear : the Politics of Modern Iraq, University of California Press, 1989 ; Cruelty and Silence : War, Tyranny, Uprising and the Arab World, Norton, 1994.