Politique Internationale - La Revue n°98 - HIVER - 2003

sommaire du n° 98
L'AVENIR RADIEUX DU PÉTROLE
Entretien avec Daniel Yergin
Président du CERA (Cambridge Energy Research Associates)
conduit par
Patrick Wajsman
Directeur Général
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Politique Internationale - Daniel Yergin, vous comptez parmi les plus célèbres experts mondiaux en matière d'énergie. Vous êtes, notamment, l'auteur du best-seller Les Hommes du pétrole, couronné par le prix Pulitzer en 1992. On vous prête cette formule célèbre : " Le pétrole, c'est 10 % d'économie et 90 % de politique. " Est-elle toujours d'actualité ?
Daniel Yergin - J'ai utilisé cette formule pour décrire le marché du pétrole en Europe dans les années 1930, quand la plupart des économies étaient encore dirigées. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Mais il est vrai qu'aucune autre matière première n'a des liens aussi étroits avec la géopolitique. On le constate au Moyen-Orient, en Russie, en Chine, en Amérique latine... Dans tous les pays du monde ! Le pétrole est, par surcroît, une fenêtre ouverte sur le fonctionnement de l'économie planétaire. La simple observation du marché pétrolier permet de déduire, par exemple, que la croissance ne viendra plus de la France ou des États-Unis durant les dix prochaines années. Elle viendra des nouveaux " globalisateurs ", comme la Chine et l'Inde. Leur demande explose et elle devrait être multipliée par deux au cours de cette période. L'énergie est un domaine en constante évolution. Il est très stimulant intellectuellement et n'a cessé de me fasciner depuis l'époque où je n'étais encore qu'un étudiant en relations internationales.
P. I. - Le prix du baril de pétrole a augmenté de près de 50 % depuis le début de l'année 2002. Il fluctue aujourd'hui entre 25 et 32 dollars. Comment expliquez-vous une telle hausse ?
D. Y. - Elle s'explique en partie par des raisons économiques : par les quotas de l'OPEP et par la persistance d'un marché relativement étroit, avec une très faible marge entre l'offre et la demande. À ces facteurs sont venues s'ajouter des tensions politiques provoquées par le conflit israélo-palestinien, la crise au Venezuela et, surtout, la perspective d'une nouvelle guerre du Golfe. La possibilité d'une intervention militaire en Irak a ajouté entre 3 et 5 dollars supplémentaires au prix du baril. C'est ce que j'ai appelé la " prime à la peur ".
P. I. - Comment calculez-vous cette " prime à la peur " ? Jusqu'où peut-elle monter ?
D. Y. - Le calcul est très simple ! Lorsque l'on constate que le cours du pétrole varie de près de 2 dollars à chaque déclaration du président George W. Bush ou de ses homologues irakiens, on peut logiquement en déduire que ce cours est déterminé à hauteur de 10 à 15 % par des facteurs politiques, et non par le simple jeu du marché. Où la hausse s'arrêtera-t-elle ? Tout dépend de la suite des événements. Une interruption de l'approvisionnement irakien pourrait aisément être compensée. Le cours continuerait à monter, mais seulement jusqu'à un certain point. En revanche, si d'autres sources venaient à se tarir ou si elles étaient menacées, si le marché en venait à redouter une pénurie, une réaction émotionnelle pourrait alors se produire, avec des conséquences incalculables.
P. I. - Concrètement, quel pourrait être l'impact d'une intervention militaire américaine en Irak sur le prix du baril ?
D. Y. - Comme je vous l'ai expliqué, ce prix grimperait tant que la sécurité des approvisionnements n'aurait pas été rétablie. Il faudrait d'abord rassurer les milliers d'intervenants présents sur le marché. Ensuite, il est probable que le prix baisserait et retomberait à un niveau inférieur au cours actuel. Mais ce n'est qu'une hypothèse. Tout dépend de la nature de l'opération - les États-Unis agiront-ils seuls ou dans le cadre de l'ONU ? -, de sa durée et de son éventuelle extension hors des frontières irakiennes. Si les hostilités ne s'étendent que sur deux ou trois semaines, tout ira bien. Au-delà, l'anxiété risque de s'emparer des esprits.
P. I. - La plupart des analystes s'accordent à penser que, en cas d'intervention, l'Arabie saoudite augmenterait immédiatement sa production de pétrole pour compenser la perte de celle de l'Irak et freiner la hausse du prix du baril. Ce scénario vous paraît-il vraisemblable ?
D. Y. - Oui. L'Arabie saoudite, comme les autres membres de l'OPEP, tient à la stabilité du marché. Les pays producteurs ne veulent pas d'un prix trop élevé qui, à terme, nuirait à leurs exportations ainsi qu'à l'économie des pays développés, où ils ont de très nombreux intérêts. Par ailleurs, les États-Unis peuvent utiliser leurs réserves stratégiques pour faire baisser le cours du pétrole. Cette stratégie avait bien fonctionné pendant la première guerre du Golfe. Mais il est vrai que les alliés avaient très rapidement conquis la supériorité aérienne et que l'approvisionnement ne paraissait plus menacé dans la région... Cela dit, il faut s'attendre à tout. Je me souviens d'une discussion que j'avais eue avec Margaret Thatcher, il y a quelques années. Elle avait conclu notre entretien par ces mots : " N'oubliez pas la "loi de Thatcher" ! " Je n'en avais jamais entendu parler. Je le lui ai dit. Elle m'a répondu aussitôt : " La "loi de Thatcher", c'est que l'inattendu peut survenir et que vous avez intérêt à vous y être préparé ! "
P. I. - Pensez-vous vraiment que les États-Unis utiliseraient leurs réserves stratégiques lors d'une deuxième guerre du Golfe ?
D. Y. - Les États développés ont constitué des réserves stratégiques d'environ 1,2 milliard de barils, dont la moitié est située aux États-Unis. Ces derniers disposent de suffisamment de pétrole pour compenser 250 jours d'importations du Moyen-Orient, ce qui constitue une sécurité beaucoup plus importante que sous les précédentes administrations. Ils sont contraints de maintenir ces réserves par les traités internationaux qu'ils ont signés, en tant que membres de l'Agence internationale de l'énergie (AIE), et par la loi américaine. Je pense qu'ils n'hésiteraient pas à les utiliser en cas de crise sérieuse, comme les autres pays de l'AIE (1). En revanche, il est impossible de prévoir les réactions de la Chine et de l'Inde, qui sont devenus des marchés très importants pour le pétrole et ne disposent pas de stocks d'urgence. Ces États ne sont pas membres de l'AIE et leur comportement, en cas de crise, pourrait s'avérer crucial. L'un et l'autre ne risquent pas la pénurie, car ils peuvent disposer de nombreuses autres sources d'approvisionnement. Mais ils pourraient devenir très nerveux et provoquer un début d'affolement, qui ne ferait qu'aggraver la situation. À l'origine, l'AIE avait été instituée pour éviter ce genre d'aléas et fournir un catalogue de mesures d'urgence propres à endiguer la tendance naturelle de l'homme à paniquer. En cas d'intervention militaire en Irak, la communication jouera un rôle capital. La guerre sera aussi psychologique.
P. I. - La Chine semble avoir pris une très grande importance sur le marché international...
D. Y. - La croissance rapide de la consommation de pétrole en Chine est l'une des principales caractéristiques de la situation actuelle. En dix ans, ce pays est devenu le troisième plus gros consommateur au monde, derrière les États-Unis et le Japon. Il s'apprête même à dépasser le Japon et à occuper la deuxième place. La moitié de son approvisionnement est domestique et il tente, à la fois, de développer sa propre production et de diversifier ses sources à l'étranger. Ses sociétés sont présentes dans de très nombreux pays. Elles multiplient les investissements et coopèrent avec les autres multinationales du secteur pour renforcer leur position sur le marché. Elles sont encore loin de concurrencer les sociétés américaines, mais elles sont en bonne voie.
P. I. - La hausse du prix du pétrole, vous l'avez rappelé, a un impact direct sur l'économie mondiale. Une intervention militaire en Irak ne risque-t-elle pas, dans ces conditions, d'accentuer le ralentissement économique actuel sur le court terme, particulièrement aux États-Unis ?
D. Y. - Un prix élevé du pétrole a une incidence négative sur l'économie. Ce facteur a été négligé pendant la période de la prétendue " nouvelle économie ". C'était à la fin des années 1990. Le baril ne comptait plus. Cette illusion a vécu. Il semble évident, désormais, que les prix élevés des hydrocarbures ont contribué à plonger les États-Unis dans la récession et que le cours actuel du pétrole est nettement trop élevé. Il pèse sur la croissance. Les statistiques publiées dans les prochains mois ne manqueront pas, je pense, de confirmer cette hypothèse.
P. I. - Quel est, selon vous, le " juste prix " du baril ?
D. Y. - Il est impossible de le fixer définitivement, mais les producteurs et les consommateurs considèrent généralement que le " juste prix " du baril se situe dans une fourchette de 18 à 26 dollars. À ce niveau, il ne constitue pas un handicap pour les économies des pays industrialisés et il garantit un revenu régulier aux pays exportateurs. Ce dernier point est important car un prix trop bas provoquerait une crise chez les producteurs. Il réduirait les investissements et ferait le lit de la prochaine pénurie. L'industrie pétrolière a besoin qu'on investisse de l'argent tous les jours. La production décline en permanence et il faut constamment remplacer les réserves, tout en exploitant celles qui sont encore disponibles.
P. I. - Combien de temps faudrait-il à l'Irak pour reconstruire ses capacités pétrolières d'avant la première guerre du Golfe ? Quel serait le coût d'une telle opération ?
D. Y. - La production irakienne a décliné d'environ 20 % depuis son pic de 1980, de 3,5 millions à 2,4 millions de barils par jour. Rétablir la situation prendrait au minimum deux à trois ans. Contrairement à une croyance répandue, il est impossible de remettre tout en état du jour au lendemain. L'industrie pétrolière repose sur l'ingénierie, la logistique. Elle requiert du temps. Il faudrait d'abord réunir les investissements nécessaires, soit plusieurs milliards de dollars. Toutes les compagnies pétrolières seraient intéressées par ce marché. Mais elles exigeraient de pouvoir négocier avec un interlocuteur fiable, qui poserait des conditions raisonnables, avec la garantie que ces conditions ne changeraient pas d'une année à l'autre. Ce sont des questions classiques : celles que se posent toutes les sociétés du secteur avant d'investir, où que ce soit dans le monde. Elles se les poseront avec une intensité particulière concernant l'Irak. La stabilité politique du pays figurera au premier plan de leurs préoccupations.
P. I. - Que pensez-vous de la thèse selon laquelle les États-Unis ne souhaitent débarquer en Irak que pour prendre le contrôle des réserves pétrolières de ce pays et affaiblir ainsi l'OPEP, dont Bagdad fait partie ? Cette idée est largement développée dans la presse, à la fois en Europe et en Asie...
D. Y. - Cette analyse est totalement déconnectée de la réalité ! On peut ne pas être d'accord avec le point de vue des États-Unis sans refuser, pour autant, de voir que leurs pressions sur l'Irak sont motivées par la seule question des armes de destruction massive ! On peut débattre des risques posés par une telle intervention et de la manière d'y faire face ; mais il est très invraisemblable que l'administration Bush mettrait en péril son avenir et prendrait tous ces risques à cause d'un simple désaccord sur le prix du pétrole ! Ce dernier est, certes, trop élevé. Il reste que les premiers à pâtir de son éventuel effondrement seraient les producteurs américains, dont les coûts de production sont les plus élevés. Les États-Unis ont intérêt à maintenir un contrôle des prix, sans lequel ils dépendraient beaucoup plus des importations. On est toujours tenté de trouver des explications simples à une situation compliquée. Mais réduire une éventuelle action américaine à une menée anti-OPEP ou à un combat pour les concessions, comme l'Irak en a connu par le passé, est tout simplement absurde ! C'est là une analyse d'un autre âge.
P. I. - Le pétrole ne joue donc aucun rôle dans la crise actuelle ? Une telle affirmation peut surprendre...
D. Y. - Ce n'est pas ce que j'ai dit ! Les deux tiers des réserves mondiales de pétrole sont situées dans le golfe Persique. Saddam Hussein a clairement affiché sa volonté de dominer cette région depuis qu'il a envahi l'Iran, en 1980, puis le Koweït, en 1990. Ses ambitions ne sont un secret pour personne. Il est évident que les débats autour de l'Irak se déroulent dans un contexte pétrolier. Mais ce n'est pas la question centrale. Le problème le plus important reste celui des armes de destruction massive, celui du respect par l'Irak des accords conclus sous l'égide de l'ONU en 1991 (2). En un sens, on peut dire que la situation actuelle prolonge celle que nous avons vécue en 1991. C'est une nouvelle phase de la guerre du Golfe et non une " deuxième " guerre du Golfe.
P. I. - Si l'intervention militaire américaine se produit, si elle réussit et qu'un gouvernement pro-américain arrive au pouvoir à Bagdad, pensez-vous que l'Irak restera membre de l'OPEP ?
D. Y. - Si Saddam Hussein est chassé du pouvoir, il sera remplacé par un gouvernement nationaliste qui aura à cœur de valoriser au maximum la ressource la plus importante du pays : le pétrole. L'Irak restera membre de l'OPEP parce que ses nouveaux dirigeants ne voudront certainement pas d'un baril à 10 dollars, par exemple, au moment où ils reconstruiront l'économie. Bien au contraire, ils souhaiteront augmenter leurs revenus. Pourquoi choisiraient-ils de gagner 10 ou 20 millions de dollars par jour alors qu'ils pourraient en gagner le double ?
P. I. - La politique américaine de diversification des sources d'énergie, conçue par le vice-président Dick Cheney (3), vise particulièrement trois zones : l'Afrique de l'Ouest, l'Amérique latine et la mer Caspienne. Cette politique a-t-elle réussi jusqu'à présent ?
D. Y. - La diversification est devenue l'un des piliers de la sécurité énergétique des États-Unis. L'administration Bush cherche, par exemple, à encourager le développement du pétrole en Russie. Certes, elle ne dispose pas de nombreux leviers pour le faire. Elle ne peut pas dire aux multinationales du secteur d'aller investir en Russie, au risque de perdre de l'argent, simplement parce qu'elle l'estime nécessaire ! Mais la volonté d'aller dans cette direction n'en est pas moins réelle. Washington s'intéresse également à l'Afrique de l'Ouest. Les compagnies pétrolières investissent dans cette région parce que son sous-sol regorge d'un pétrole d'une très grande qualité et qui peut être acheminé par bateau, sans construire de pipeline. Pour ces diverses raisons, ce sous-continent risque de dépasser bientôt la mer du Nord comme source d'approvisionnement sur le marché mondial. Mais l'exploitation se heurte à de sérieux obstacles : l'instabilité politique, les conflits ethniques, les maladies, la pauvreté, la corruption... Comme en Russie, l'opacité des processus de décision et l'inertie bureaucratique freinent l'investissement.
P. I. - Quels pays d'Afrique de l'Ouest intéressent plus particulièrement les investisseurs ?
D. Y. - Ils sont très intéressés par le Nigeria. Ce grand pays a un très fort potentiel. Mais il doit d'abord régler de nombreux problèmes, et en priorité celui de son organisation territoriale et des relations entre l'État fédéral et les États fédérés. L'Angola et la Guinée équatoriale figurent également en tête des priorités des compagnies pétrolières.
P. I. -Toujours dans cette optique de diversification, qu'en est-il du projet de construction d'un pipeline en Afghanistan ? Selon certains analystes, le maintien d'une présence militaire américaine dans le pays s'expliquerait en partie par la volonté de construire ce pipeline...
D. Y. - Le projet visant à construire un pipeline en Afghanistan remonte aux années 1997-1998. Il était le fruit de circonstances particulières : le gaz naturel produit et embouteillé au Turkménistan était bloqué au nord et à l'ouest par la Russie. L'une des solutions consistait à construire un gazoduc à travers l'Afghanistan pour alimenter les marchés indien et pakistanais. Mais un tel schéma supposait une coopération entre l'Inde et le Pakistan et il n'en a plus été question après la surenchère nucléaire survenue en 1998 (4). L'idée a été abandonnée. On peut néanmoins s'attendre à la voir ressurgir car les besoins existent toujours. Sans oublier que le nouvel État afghan aura besoin d'argent pour assurer sa place au sein de l'économie mondiale. Or prélever des droits sur le passage d'un pipeline est une bonne façon de s'assurer un revenu régulier.
P. I. - L'Union européenne devrait-elle suivre l'exemple des États-Unis et entreprendre sa propre politique de diversification ? A-t-elle les moyens d'avoir une " politique énergétique commune " ?
D. Y. - Il ne faut pas aller trop vite. L'Europe doit d'abord réduire les positions monopolistiques et créer un marché domestique réellement compétitif. C'est son objectif prioritaire. Le paysage européen est en plein bouleversement. Des sociétés nationales deviennent européennes, comme le groupe allemand Eon ou le français EDF. Des fusions de grande envergure se produisent, auxquelles on ne s'attendait pas et qui donnent naissance à des géants, tels que TotalFinaElf. Comparé aux États-Unis, le point fort de l'Union européenne réside, bien sûr, dans le développement des énergies renouvelables et, en particulier, de l'énergie éolienne. Et son point faible réside dans son manque d'unité. Elle n'a pas de politique commune concernant le pétrole, par exemple, qui est encore l'affaire des gouvernements nationaux.
P. I. - La France et la Russie ont d'importants intérêts pétroliers en Irak, via leurs sociétés TotalFinaElf et Lukoil. Or le principal groupe d'opposition, le Congrès national irakien - soutenu par les États-Unis - a annoncé qu'il renégocierait tous les contrats d'exploitation et favoriserait les compagnies américaines s'il arrivait au pouvoir. Un tel scénario vous paraît-il vraisemblable ?
D. Y. - Lukoil et TotalFinaElf ont conclu des accords de développement avec l'État irakien, mais ceux-ci ne pourront pas entrer en vigueur tant que les sanctions de l'ONU n'auront pas été levées. En cas de changement de régime à Bagdad, je pense que le nouveau gouvernement, quel qu'il soit, voudra travailler avec des sociétés de différentes nationalités : françaises, russes, chinoises, américaines, britanniques, italiennes... Ce sera la seule façon pour lui d'asseoir son autorité et de consolider sa position sur le plan international. J'ajoute que les compagnies pétrolières préféreront très certainement travailler en consortium, comme elles le font partout, pour partager les risques et se protéger de l'imprévu.
P. I. - Selon vous, est-il imaginable que la France et la Russie aient négocié leur soutien à une intervention militaire américaine pour obtenir des garanties sur la préservation de leurs intérêts pétroliers après la guerre ?
D. Y. - Un tel compromis serait totalement disproportionné ! Pour un pays comme la France, il est essentiel que les Nations unies et le Conseil de sécurité soient respectés ; mais pour des raisons politiques, pas commerciales ! La question du pétrole est importante, pas décisive. Encore une fois, il s'agirait d'une guerre pour la sécurité, pas pour les concessions. Nous ne sommes plus au début du siècle. Je comprends que l'on soit tenté de tout expliquer par le pétrole. Cette explication est simple, exotique, spectaculaire. Mais elle n'est pas rationnelle. Oui, l'Irak a des ressources pétrolières. N'oubliez pas, cependant, qu'on a découvert du pétrole dans bien d'autres régions du monde : en Afrique de l'Ouest, autour de la mer Caspienne, en Russie, dans la mer du Nord...
P. I. - Soit. Mais l'Irak possède les deuxièmes réserves de pétrole au monde. Ce n'est pas un producteur comme un autre...
D. Y. - Je vous l'accorde. D'autant que, comme nous l'avons dit, ces réserves sont sous-exploitées. Il suffit de regarder les chiffres : le monde produit environ 77 millions de barils de pétrole par jour. Actuellement, l'Irak, lui, produit 2,4 millions de barils par jour. Donc l'Irak ne pèse que 2,5 % de la production mondiale. Est-ce décisif ? Le pétrole excite les imaginations. Il conserve encore un caractère mystérieux pour beaucoup de gens. La réalité est plus prosaïque.
P. I. - On dit parfois que, pour un pays pauvre, découvrir du pétrole dans son sol est à la fois un bienfait et une malédiction. Qu'en pensez-vous ?
D. Y. - Éternelle question. Si la richesse tirée du pétrole n'est pas bien gérée, si elle n'est pas investie dans la santé, l'éducation et le développement social, elle crée une dépendance et un déséquilibre. Le pays dispose d'une très grande richesse, mais pas d'une économie solide, ni durable. Vous avez là une variante du " mal hollandais " (5). Des pays comme la Corée du Sud ou Singapour, en revanche, qui n'ont pas de pétrole et ont dû se frayer un chemin dans l'économie mondiale par la seule force de leur génie et de leur éducation, offrent certainement un meilleur modèle de développement. Donc, il s'agit bien d'une bénédiction, mais d'une bénédiction mitigée. Lorsqu'on a la chance de recueillir de l'argent " facile ", il y a toujours un prix à payer !
P. I. - Une thèse à la mode, développée entre autres par l'essayiste américain Jeremy Rifkin dans L'Économie hydrogène (6), prédit que les réserves de pétrole seront bientôt épuisées. D'après lui, nous devons trouver des énergies de substitution, de préférence renouvelables, telles que l'hydrogène... Qu'en pensez-vous ?
D. Y. - Vous savez, on manque de pétrole depuis 1880, quand l'un des fondateurs de Standard Oil a revendu ses parts en déclarant qu'on ne trouverait jamais de pétrole en dehors de la Pennsylvanie ! Plus sérieusement, l'histoire du pétrole est celle du développement de la société moderne. Elle est pleine de bruit et de fureur, de guerre et de politique. Mais elle raconte aussi une évolution technologique. Pendant ses quinze premières années d'existence, le pétrole a été utilisé pour l'éclairage, avant d'être détrôné par l'électricité. Puis ce fut l'invention du moteur à explosion, le développement de l'automobile, l'entrée dans une nouvelle ère. Le pétrole est-il aujourd'hui sur la voie du déclin ? Je ne le pense pas. Bien sûr, c'est une ressource naturelle. Bien sûr, cette ressource finira par s'épuiser. Il n'en demeure pas moins que les faits sont têtus : les réserves mondiales de pétrole ont doublé par rapport aux années 1970 et l'on ne cesse de découvrir de nouveaux gisements. Le pétrole reste, avec le gaz naturel, l'énergie la moins chère. Sur le marché de l'énergie, on croise des milliers d'hypothèses, des milliers d'acteurs ; mais, au bout du compte, il n'en reste que deux : l'offre et la demande. Elles déterminent tout. Quand le déclin se produira, il est certain qu'une nouvelle énergie prendra le relais. Laquelle ? On commence à travailler le gaz naturel pour en faire un carburant liquide pour voitures. L'exploitation du gaz naturel devient même une part de plus en plus importante de l'activité des grandes sociétés. Mieux encore : certains analystes prédisent que les énergies renouvelables prendront le dessus dès le milieu du siècle. Personnellement, je trouve difficile d'adhérer à cette prophétie. L'avenir dira si j'ai tort ou raison. En tout cas, ma conviction est que l'économie des hydrocarbures a encore de beaux jours devant elle.

Notes :

(1) L'AIE a été créée en 1974, au sein de l'OCDE (Organisation de commerce et de développement économiques). Elle regroupe 26 pays : l'Allemagne, l'Australie, l'Autriche, la Belgique, le Canada, la Corée du Sud, le Danemark, l'Espagne, la Finlande, la France, la Grèce, la Hongrie, l'Irlande, l'Italie, le Japon, le Luxembourg, la Nouvelle-Zélande, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, la République tchèque, le Royaume-Uni, la Suède, la Suisse, la Turquie et les États-Unis. Elle contribue à l'entraide et à la coopération de ses membres dans le domaine de l'énergie.
(2) Le 3 avril 1991, le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté la résolution 687, qui oblige l'Irak à détruire ses armes de destruction massive et certains types de missiles, établit un système d'inspection et crée la Commission spéciale de l'ONU sur le désarmement de l'Irak (UNSCOM).
(3) Pour un historique et une analyse détaillée de la politique énergétique américaine, se reporter à l'article d'Olivier Guez, intitulé " Le grand jeu pétrolier de Washington ", publié dans le présent numéro de Politique Internationale.
(4) L'Inde a procédé à une série d'essais nucléaires les 11 et 13 mai 1998. Le Pakistan l'a imitée quelques semaines plus tard, les 28 et 30 mai 1998.
(5) Le " mal hollandais " frappe un pays quand l'essor du secteur de l'énergie entraîne un afflux de revenus et que se met en place une économie de rente, au détriment de l'appréciation de la monnaie, de la maîtrise de l'inflation et de la compétitivité industrielle. Cette expression fait référence à un phénomène observé aux Pays-Bas au XIXe siècle, pendant la Révolution industrielle.
(6) L'Économie hydrogène, Jeremy Rifkin, La Découverte, 2002.