Politique Internationale - La Revue n°98 - HIVER - 2003

sommaire du n° 98
LE GRAND JEU PÉTROLIER DE WASHINGTON
Article de Olivier Guez
Journaliste à La Tribune
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Les menaces de guerre proférées par George W. Bush à l'encontre de Saddam Hussein ces derniers mois ont été interprétées par nombre d'observateurs comme les prémices d'une campagne visant à s'emparer des fabuleuses richesses pétrolières du golfe Persique. Cette analyse est, certes, polémique. Mais elle se fonde sur un élément indiscutable : la dépendance des États-Unis vis-à-vis de leurs importations d'or noir, l'une des rares faiblesses de l'" hyperpuissance ".
Les Américains consomment le quart de la production mondiale de brut, soit près de 20 millions de barils par jour, qui alimentent leurs différents moyens de transport et leur industrie. Comme les autres pays développés, ils ont considérablement réduit, de près de 30 %, l'intensité pétrolière de leur économie après les chocs énergétiques des années 1970.
Leur production a, cependant, décru de 39 % sur la même période et ils n'extraient plus que 5,8 millions de barils par jour. Ce déclin les a rétrogradés de la première à la troisième position du classement mondial des producteurs de brut, derrière l'Arabie saoudite et la Russie. La chute devrait se poursuivre. D'après l'Energy Information Administration, les États-Unis ne tireront plus de leur sol que 4,3 millions de barils par jour en 2020. Or, parallèlement, leur consommation pourrait augmenter d'un tiers au cours des vingt prochaines années. Il faudra compenser ce décalage par une hausse des importations. Ces dernières couvrent déjà 55,4 % des besoins domestiques (1). Plus de la moitié d'entre elles viennent du continent américain : du Canada, principal fournisseur de Washington, du Mexique et du Venezuela. Lorsque les gisements de ces pays s'amenuiseront à leur tour, le golfe Persique prendra le relais.
Grandeur et décadence de l'alliance saoudienne
Le président Franklin D. Roosevelt avait déjà perçu cette tendance lorsque, en 1945, il décida de s'allier à l'Arabie saoudite, qui n'occupait encore qu'une position secondaire sur le marché des hydrocarbures. Au retour de la conférence de Yalta, il fit un détour par l'Égypte, où il rencontra le roi Ibn Seoud. Les deux hommes conclurent un pacte historique, à bord du croiseur Quincy : en échange de la stabilité du royaume, désormais considérée comme un intérêt vital par les Américains, Riyad s'engageait à garantir les approvisionnements en pétrole des États-Unis.
Les deux pays s'étaient rapprochés pendant les années d'avant-guerre. En 1933, la société californienne Standard oil avait acquis plusieurs concessions dans la péninsule Arabique. L'exploitation n'avait vraiment débuté qu'en 1938, avec la mise en service du puits de Damman. Chaque nouveau forage confirmait la richesse du sol saoudien, qui contenait un pétrole à la fois abondant, peu coûteux à extraire et de bonne qualité. L'Arabie saoudite devint donc rapidement un atout stratégique majeur. Un consortium anglo-américain fut aussitôt mis en place. Baptisé California Arabian Standard Oil, il prit ensuite le nom d'Arabian American Oil Company, plus connu par son acronyme, ARAMCO.
Le pacte du Quincy fut très avantageux pour Washington, qui utilisa également la monarchie saoudienne afin de contrer les ambitions panarabes de Nasser et la ferveur de Khomeiny. Des milliards de dollars furent dépensés par Riyad pour acheter des armes américaines. Les États-Unis, eux, ne recoururent qu'avec mesure à l'or noir du royaume, qui ne représenta jamais plus de 25 % du total de leurs importations de pétrole brut (2). Les capacités inutilisées des Saoudiens équivalent à près de 30 % de leur production. Elles constituent un facteur d'équilibre, une réserve qui permet d'apaiser les accès de fièvre des marchés internationaux. L'Arabie saoudite augmenta, ainsi, ses exportations après la révolution islamique iranienne, en 1979, puis lors de la guerre Iran-Irak, de 1980 à 1988, et pendant la guerre du Golfe, en 1991. Ces interventions firent chuter le prix du baril, au profit des pays consommateurs.
Les relations commencèrent à se dégrader au lendemain du 11 septembre 2001. L'enquête établit que 15 des 19 pirates de l'air impliqués dans les attentats contre le World Trade Center étaient saoudiens. Des centaines de ressortissants du royaume demeurent, par ailleurs, enfermés au camp de détention de Guantanamo. En juillet 2002, des experts proches du secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, n'hésitèrent pas à accuser Riyad d'être " le noyau du mal, le premier moteur, le principal opposant des États-Unis au Moyen-Orient ". Le très influent Council on Foreign Relations, basé à New York, reprocha, quant à lui, à l'Arabie saoudite de financer les réseaux terroristes. Plusieurs proches des victimes, enfin, ont décidé de poursuivre trois princes de la famille régnante pour leur soutien présumé à Al-Qaida. Ils leur réclament plusieurs milliards de dollars de dommages et intérêts. Progressivement, l'Amérique découvre la réalité sociale et politique de son " alliée " : les lapidations, l'assujettissement des femmes, l'autocratie ; le refus de Riyad de laisser Washington utiliser ses bases militaires en cas d'attaque contre l'Irak et de participer à une coalition internationale pour renverser Saddam Hussein. Dans ce nouveau contexte, les États-Unis peuvent-ils encore faire confiance à leurs anciens partenaires pour continuer à équilibrer le marché pétrolier en cas de guerre dans le golfe Persique ?
Les autorités saoudiennes rassurent les États consommateurs dès qu'elles en ont l'occasion. À Osaka, en septembre 2002, à l'issue d'une réunion de l'OPEP, le ministre de l'Énergie du royaume wahhabite déclara que son pays était déterminé " à maintenir la stabilité des cours, à empêcher de brusques fluctuations des prix, ainsi qu'à garder des capacités disponibles à tout moment ". Ce discours peine, toutefois, à convaincre les États-Unis, qui ont accéléré le redéploiement de leur politique énergétique. Ce dernier avait été lancé sous la présidence de Ronald Reagan. Il est désormais dirigé par le vice-président Dick Cheney, qui en a tracé les grandes lignes dans le " livre vert " qu'il a remis à George W. Bush en mai 2001.
Stimuler l'offre mondiale
Dans ce document, vraie pierre angulaire de la stratégie de l'administration républicaine, il n'est pas question de réduire la demande de pétrole, mais de stimuler l'offre mondiale afin de diminuer la dépendance des États-Unis vis-à-vis du Moyen-Orient et, en particulier, de l'Arabie saoudite. Ce rapport accuse également l'OPEP d'abuser de sa position quasi monopolistique pour fixer arbitrairement le prix du baril par le biais de sa politique de quotas (3). La recherche de nouveaux gisements en Alaska, ainsi que le long des côtes de Californie et de Floride, recommandée par Dick Cheney, est très coûteuse et électoralement périlleuse. Le gouvernement américain conduit donc une intense offensive diplomatique pour disposer de davantage de ressources à l'étranger, avec deux cibles privilégiées : l'Afrique et la région de la mer Caspienne.
Ce mouvement est encouragé par les cours élevés du brut qui poussent les multinationales à multiplier les forages aux quatre coins de la planète. Les sanctions qui menacent les compagnies si elles investissent plus de 20 millions de dollars en Iran, en Libye et en Irak, les incitent également à diversifier leurs engagements. Les États-Unis ont soutenu ces efforts par une politique juridique internationale très ambitieuse destinée à ouvrir les marchés pétroliers et à réformer le régime des investissements dans ce secteur. Car il fallait rassurer les sociétés qui avaient été échaudées par les nationalisations sauvages pratiquées dans les années 1970 et refusaient de s'implanter dans les zones sensibles. Ces sociétés exigeaient de pouvoir bénéficier d'une très grande sécurité : la certitude que leurs partenaires respecteraient les contrats signés, la possibilité de rapatrier librement leurs profits et la capacité de porter leurs différends devant des tribunaux arbitraux. De telles garanties ont finalement été obtenues par le lobbying que pratique Washington au FMI, à la Banque mondiale et à l'OMC. Faut-il préciser qu'elles ont facilité le redéploiement de la politique énergétique américaine ?
Les États-Unis ont commencé par régionaliser leurs approvisionnements. Trois de leurs quatre principaux fournisseurs de brut sont, désormais, situés dans l'hémisphère occidental : le Canada, le Mexique et le Venezuela.
Le nouvel Eldorado
Ces pays représentent, comme nous l'avons souligné, près de la moitié des importations américaines. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. En 1980, en effet, cette partie du monde ne procurait que 20 % du pétrole consommé outre-Atlantique. La solution actuelle présente de nombreux avantages : le Canada est un partenaire fiable et géographiquement proche ; il possède d'immenses réserves, encore inexploitées, notamment en Alberta et en Nouvelle-Écosse. Le Mexique ne tire pas, lui non plus, suffisamment parti de son potentiel, dans la mesure où la compagnie nationale, Pemex, conserve le monopole - donc le contrôle - de la production. Washington incite, d'ailleurs, à sa privatisation dans le cadre de l'ALENA, qui prévoit une harmonisation des législations des États membres (4).
Le cas du Venezuela est différent. Ce pays dispose de très vastes réserves d'hydrocarbures. Il a refusé pendant longtemps de respecter les quotas de l'OPEP, dont il est pourtant l'un des membres fondateurs. Cette politique a changé après l'arrivée au pouvoir, en décembre 1998, du président Hugo Chavez, favorable à l'instauration d'une nouvelle discipline au sein de l'organisation. Caracas se conforme désormais aux quotas de production, au risque de mécontenter une population déjà exsangue. Les exportations vénézuéliennes de brut ne représentent plus, ainsi, que 13 % de l'ensemble des importations des États-Unis, alors que ce chiffre atteignait 17 % en 1997. Il sera, toutefois, difficile de maintenir une ligne aussi stricte : une grève générale paralyse le secteur pétrolier depuis décembre 2002 et Hugo Chavez a failli être renversé, en avril de la même année, lors d'une tentative de coup d'État. Caracas accuse à mots couverts Washington, qui ne dissimule pas son intérêt pour les gigantesques gisements du bassin de l'Orénoque, de fomenter ces troubles.
Les États-Unis misent également sur un pays voisin du Venezuela : la Colombie, où les investissements se multiplient. En 2001, Bogota a extrait 616 000 barils par jour, dont 280 000 ont été exportés vers les côtes américaines, et sa production pourrait atteindre 850 000 barils par jour en 2010. Washington a dépêché des militaires sur place pour former - entre autres missions - des troupes d'élite locales chargées de la protection des pipelines. Ce programme, doté de 94 millions de dollars, doit permettre d'enrayer les attaques de la guérilla, qui ont fait perdre au pays près de 24 millions de barils l'année dernière.
La nouvelle ambition africaine
" Le pétrole africain fait partie de nos intérêts stratégiques nationaux et son importance ira croissant. " Cette déclaration de Walter Kansteiner, un ancien courtier en matières premières devenu le " Monsieur Afrique " de l'administration Bush, résume l'intérêt crucial que revêt, désormais, ce continent aux yeux des experts américains de l'énergie. En 2001, près de 15 % des importations d'hydrocarbures des États-Unis provenaient du golfe de Guinée, soit davantage que la quantité livrée par l'Arabie saoudite. Le Nigeria, l'Angola et le Gabon figurent parmi les principaux fournisseurs de Washington. Leur production réunit de nombreuses qualités : la plupart des gisements sont off-shore, ce qui les met à l'abri des troubles politiques et sociaux qui ravagent ces pays pauvres et instables ; la marchandise peut être transportée par des voies maritimes, avec plus de sûreté et de rapidité que dans le golfe Persique.
Les compagnies pétrolières s'activent sur le terrain. Exxon Mobil espère, par exemple, tripler ses rendements dans la région au cours des prochaines années. Chevron Texaco a accompli, quant à elle, une percée remarquée en Angola. Les deux groupes sont, par ailleurs, associés au projet de pipeline qui relierait Doba, au Tchad, à Kribi, au Cameroun, et devrait permettre d'exporter 225 000 barils supplémentaires par jour à partir du golfe de Guinée - et cela, à compter de 2003.
D'après le National Intelligence Council, l'Afrique de l'Ouest fournira 25 % des importations de pétrole des États-Unis à l'horizon 2015. L'administration républicaine conduit une vaste campagne pour séduire les chefs d'État africains. Dix de ces derniers, dont les dirigeants des principaux pays producteurs, ont été reçus par George W. Bush en septembre 2002, en marge d'une session des Nations unies. Le président américain se rendra sur le continent noir au cours du premier semestre 2003. Il visitera le Nigeria, qui pourrait extraire 3 millions de barils par jour en 2004. Les multinationales ont effectué de nombreux investissements dans le pays et poussent Lagos à augmenter sa production de brut. Des rumeurs ont même circulé, pendant l'été 2002, sur son possible retrait de l'OPEP.
À son retour du sommet de Johannesburg sur le déve-
loppement durable, en septembre 2002 le secrétaire d'État
Colin Powell s'est arrêté au Gabon et en Angola. Le prési-
dent angolais José Eduardo Dos Santos s'est rapproché de
Washington, en dépit du soutien américain à son ennemi Jonas Savimbi, le chef de l'Unita, pendant la guerre froide. Il a déclaré que son pays, qui devrait rapidement doubler sa production actuelle de 1 million de barils par jour, souhaitait " travailler avec les États-Unis pour contribuer à leur sécurité énergétique ". L'administration républicaine courtise, également, le régime sanguinaire de Teodoro Obiang Mbasogo en Guinée équatoriale. Cet État s'apprête à supplanter le Gabon comme troisième fournisseur de brut d'Afrique de l'Ouest, avec un rendement de 500 000 barils par jour. Au Soudan, dont les réserves sont estimées à 3,5 milliards de barils et qui exporte 250 000 barils pas jour, Washington n'hésite pas à s'impliquer dans les négociations de paix. Et même l'île lilliputienne de São Tomé et Pr@gincipe, dans le golfe de Guinée, est l'objet d'attentions particulières, puisque cette ancienne colonie portugaise pourrait bientôt accueillir une base de l'US Navy.
Si les manœuvres se multiplient en Amérique latine et sur le continent africain, le " grand jeu " touche à sa fin, en revanche, pour ce qui est de la région de la mer Caspienne. Là, on peut dire que les manœuvres américaines sont, d'ores et déjà, sur le point de produire leurs fruits.
La victoire de la Caspienne
Le bassin caspien, qui comprend l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan et, dans une moindre mesure, le Turkménistan, renferme le troisième gisement mondial de pétrole, même
si les estimations demeurent imprécises. D'après le cabinet
de consultants MacKenzie, ses réserves prouvées s'élèvent à 39,4 milliards de barils. L'équipe de Dick Cheney considère, elle, qu'elles n'atteignent " que " 20 milliards de barils. Mais ses réserves potentielles pourraient dépasser les 80 milliards de barils. À titre de comparaison, l'Arabie saoudite possède 221 milliards de barils de réserves prouvées.
Les compagnies anglo-saxonnes ont implanté leurs bureaux dans cette zone dès l'implosion de l'URSS. En 1994, British Petroleum y a signé le " contrat du siècle ", portant sur l'exploitation des champs azerbaïdjanais de Chirag, Gunechli et Azeri. Ses concurrents Exxon Mobil et, surtout, Chevron Texaco ont massivement investi à Tenguiz, au Kazakhstan, le sixième plus grand gisement de la planète.
Washington n'est impliqué politiquement dans la région que depuis la seconde moitié des années 1990. Ses objectifs consistent à assurer l'indépendance et la souveraineté des nouveaux États du Caucase et d'Asie centrale ; à résoudre les conflits régionaux ; à augmenter et à diversifier les sources d'énergie locales ; à soutenir les activités des sociétés américaines. Pour réussir, les États-Unis misent sur le désenclavement du pétrole de la Caspienne. Ils comptent, en particulier, sur le projet de pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) auquel serait raccordé, à plus long terme, un oléoduc transcaspien reliant les côtes du Kazakhstan à celles d'Azerbaïdjan, pour renforcer la stabilité de la zone. Comme l'a expliqué le secrétaire à l'Énergie de Bill Clinton, Bill Richardson, en 1999, le BTC n'est pas un " pipeline de plus ", mais " une structure stratégique qui promeut les intérêts nationaux de sécurité des États-Unis ".
Ce projet vise, en effet, à isoler l'Iran et à contrecarrer les visées de la Russie. Pour le Kremlin, l'enjeu est de taille puisque les hydrocarbures du bassin caspien transitent, en majorité, par son territoire. Or Moscou souhaite conserver le contrôle des exportations d'hydrocarbures de cette zone, pour renforcer son influence sur ses anciennes colonies du Caucase et d'Asie centrale. Sa rivalité avec les États-Unis a été, néanmoins, atténuée par le " nouveau partenariat énergétique " mis en place au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Deux exemples : George W. Bush et Vladimir Poutine se sont engagés, au sommet de Moscou, en mai 2002, à conduire des efforts conjoints pour " développer les vastes ressources de la région de la Caspienne ". Par ailleurs, la Russie, le Kazakhstan et l'Azerbaïdjan ont conclu des accords sur la délimitation de leurs frontières maritimes - ce qui rassure les compagnies pétrolières.
En septembre 2002, les premiers coups de pioche ont été donnés, en Azerbaïdjan et en Turquie, pour construire le BTC. Ce dernier acheminera un million de barils par jour à partir de 2005. Le pipeline entre Tenguiz et Novorossiisk, le grand port de la mer Noire, réalisé par un consortium regroupant Chevron et la plus importante compagnie russe, Lukoil, fonctionne depuis l'automne 2001. Il transporte quotidiennement 550 000 barils et sa capacité sera doublée en 2010. Ces nouvelles routes s'ajoutent aux anciens oléoducs Bakou-Novorossiisk et Bakou-Soupsa. Le pétrole de la Caspienne devrait, par conséquent, être totalement désenclavé à la fin de la décennie. Il arrivera sur les marchés internationaux au moment où la production atteindra son niveau le plus élevé. En 2010, on estime que la région produira entre 3 et 4 millions de barils par jour, dont les trois quarts seront extraits au Kazakhstan. Les États-Unis touchent au but : ils ont trouvé un substitut à la mer du Nord - dont les gisements commencent à s'épuiser et sont de plus en plus coûteux à exploiter - pour diversifier leurs importations de brut.
Un allié de poids, la Russie
Cette victoire n'aurait pas pu être obtenue sans l'aide d'un partenaire considérable : la Russie, deuxième fournisseur mondial de brut, qui vient de réussir un retour impressionnant sur la scène pétrolière. Alors que sa production quotidienne avait chuté à 6,1 millions de barils par jour en 1996, elle frôle désormais les 8 millions de barils par jour. En février 2002, ses rendements ont même, temporairement, dépassé ceux de l'Arabie saoudite. D'après l'Agence internationale de l'énergie (AIE), elle devrait se stabiliser autour de 9 millions de barils par jour à l'horizon 2010. Moscou ne cesse de grignoter des parts de marché aux membres de l'OPEP, tout en profitant des retombées de la politique que celle-ci impose (en particulier en matière de cours élevés).
Plusieurs facteurs expliquent cette progression massive et foudroyante de la Russie. Dès son arrivée au pouvoir, au début 2000, Vladimir Poutine a conclu un pacte avec les barons de l'industrie pétrolière : il s'engageait à ne pas remettre en cause les privatisations litigieuses de leurs sociétés s'ils se tenaient à l'écart des affaires politiques du pays et réinjectaient leurs bénéfices localement, plutôt que de les transférer sur des comptes à l'étranger. Résultat : les investissements ont triplé dans le secteur, portés par la bonne tenue des cours et la faiblesse du rouble, qui a réduit les coûts des compagnies. Mieux gérées, plus efficaces, cotées en Bourse, ces dernières sont devenues compétitives et productives. Dans un souci de transparence, pour lever des fonds sur les marchés, elles commencent à découvrir les vertus de la " corporate governance ". Elles multiplient les mises de fonds et les acquisitions, de la Caspienne aux pays baltes, des Balkans au Proche-Orient. Lukoil a, par exemple, signé un contrat de 4 milliards de dollars avec Bagdad, en 1997, portant sur l'exploitation du gisement de West Qurma, dont les réserves sont estimées à 15 milliards de barils.
Cette augmentation de la capacité russe sert les intérêts des États-Unis. Les multinationales américaines peuvent, en effet, profiter de la manne en s'associant aux entreprises locales pour réunir les dizaines de milliards de dollars nécessaires à l'exploitation de gisements souvent très difficiles d'accès. Il faudra également construire de nouveaux pipelines. Le système actuel fonctionne à la limite de ses possibilités.
Le " nouveau partenariat " entre Moscou et Washington commence donc à se traduire dans la réalité. Comme l'a expliqué le chef du gouvernement russe Mikhaïl Kassianov lors du premier sommet énergétique bilatéral qui s'est tenu à Houston en octobre 2002, cette alliance " contribuera à la stabilité du marché et à un nouvel équilibre entre pays consommateurs et producteurs ". À l'appui de ses propos, il a indiqué que son pays se doterait de réserves stratégiques afin de pouvoir intervenir en cas de rupture des approvisionnements. Les réserves stratégiques américaines seront, en retour, constituées partiellement de brut russe. Les quantités resteront, certes, négligeables, puisque cet accord ne concernera que 300 000 barils sur les 585 millions stockés par l'administration Bush. Mais le symbole est fort. Les États-Unis ont promis, d'autre part, de faciliter l'accès au crédit des compagnies pétrolières russes et de financer certaines études géologiques.
Au cours de l'été 2002, deux cargos ont livré pour la première fois du pétrole sibérien aux Américains. Le patron de la société Lukos, commanditaire de l'opération, Mikhaïl Khodorkovsky, l'homme le plus riche de Russie, a estimé que ces livraisons demeureraient rentables tant que le prix du baril ne serait pas inférieur à 20 dollars et que son pays pourrait bientôt fournir un million de barils par jour aux États-Unis. À condition, toutefois, que de nouvelles routes d'exportation, plus courtes et moins chères, soient mises en place. Les Russes s'emploient activement à cette tâche. Plusieurs projets ont été lancés ou sont à l'étude : des infrastructures devraient voir le jour sur l'île de Vytosk, dans le golfe de Finlande ; les entreprises Lukoil, Lukos, TNK et Sibneft viennent de signer un mémorandum de coopération pour la construction d'un terminal en eaux profondes à Mourmansk, sur la mer de Barents ; Transneft prévoit de prolonger les oléoducs Droujba et Adria jusqu'au port croate d'Omisalj ; un pipeline géant de 4 000 kilomètres relierait, à terme, les gisements de Sibérie orientale à la mer du Japon, pour alimenter l'Asie et la côte ouest des États-Unis.
De leur côté, les compagnies occidentales, telles que RoyalDutch Shell, British Petroleum, TotalFinaElf et Chevron Texaco, sont intéressées par le marché. Exxon Mobil investira, par exemple, 12 milliards de dollars pour exploiter le gisement de l'île de Sakhaline qui possède des réserves estimées à 13 milliards de barils. De nombreux projets se heurtent, toutefois, à d'incessantes tracasseries juridiques, administratives et légales. Avant de s'engager davantage, les multinationales exigent des garanties. Elles souhaitent signer des Production Sharing Agreements (PSA), tandis que leurs homologues russes préfèrent les joint-ventures, qui exposent les sociétés étrangères aux mêmes risques qu'elles. Les entreprises locales ne sont, par ailleurs, pas pressées de partager leurs richesses avec leurs puissantes concurrentes. Ces divergences contractuelles constituent le principal obstacle au partenariat énergétique russo-américain.
L'option irakienne
Le redéploiement de la politique énergétique des États-Unis est en cours, avec un certain succès. La production de pétrole ne cesse d'augmenter sur le continent américain, en Afrique de l'Ouest, autour de la mer Caspienne et en Russie. Les compagnies occidentales sont à pied d'œuvre pour exploiter le brut et lui faire atteindre les économies développées. Cette stratégie stimule l'offre mondiale et pousse le prix du baril à la baisse, même si ce phénomène a été éclipsé par la " prime à la peur " qu'ont suscitée les tensions entre Washington et Bagdad.
L'OPEP est pressée de réviser sa politique de quotas. L'offre progresse plus vite que la demande et il sera difficile au cartel de maintenir le cours du baril dans la fourchette de 22 à 28 dollars qu'il s'est fixée depuis la fin des années 1990. Ses membres se livreront à une terrible bataille au cours des prochains mois. Plusieurs d'entre eux, dont l'Algérie, le Nigeria et le Venezuela, ont reçu d'importants investissements étrangers et souhaitent augmenter leur production. Le retour de l'Irak, avec ou sans Saddam Hussein, représenterait une difficulté supplémentaire. Les 2,8 millions de barils par jour que Bagdad pourrait injecter très rapidement sur le marché - car tel est le niveau de ses possibilités actuelles - compliqueront encore l'équation.
Ce facteur explique pourquoi la levée de l'hypothèque irakienne est si importante aux yeux de Washington, même si son objectif est avant tout politique : débarrasser le Moyen-Orient d'un tyran et d'un foyer d'instabilité majeur, pour remodeler la région et peser sur l'" ami " saoudien. Dans cette optique, le pétrole de Saddam Hussein constitue plus un moyen qu'un but de guerre. L'installation d'un régime pro-occidental à Bagdad servirait, néanmoins, les desseins énergétiques américains, car le golfe Persique demeure incontournable sur le marché des hydrocarbures. Selon les prévisions de l'AIE, il devrait fournir 65 % de la production mondiale de brut en 2030, grâce à l'Arabie saoudite, qui possède 25 % des réserves de la planète, et à l'Irak, qui en détient 11 %.
Le marché irakien suscite de nombreuses convoitises. Bagdad extrayait 3,5 millions de barils par jour à la fin des années 1970. Mais huit années de guerre avec l'Iran et plus de douze ans de sanctions internationales ont gravement endommagé les infrastructures du pays. Les spécialistes du secteur estiment qu'il faudrait trois ans et 7 milliards de dollars d'investissements pour revenir au niveau des années 1970, et pas moins de 10 ans et 20 milliards de dollars pour augmenter les rendements et parvenir à 5,5 millions de barils par jour.
Ces perspectives n'effraient pas les compagnies pétrolières américaines, qui assiègent l'opposition irakienne en exil pour revenir dans le pays si Saddam Hussein est renversé. Elles veulent s'imposer sur un marché que leurs concurrentes française (TotalFinaElf), italienne (Agip) et, surtout, russes (Lukoil,
Slavneft) ont commencé à se partager, sans pouvoir en tirer profit à cause de l'embargo des Nations unies. Bien que cette politique ne soit destinée à être rentable qu'à moyen terme, elle présente un autre avantage : elle permet de faire contrepoids au régime saoudien, comme nous l'avons expliqué, mais aussi de contraindre ce dernier à ouvrir son économie.
Riyad refuse, en effet, de remettre en cause le monopole de l'ARAMCO. Au sein de l'administration de George W. Bush, certains espèrent que la concurrence irakienne incitera l'Arabie saoudite à s'ouvrir aux multinationales américaines. D'autres, en particulier dans l'entourage de Richard Perle, le " prince des ténèbres " de la guerre froide, vont plus loin et prônent la sécession de la province chiite du Hassa, où sont situés les principaux champs pétrolifères du royaume wahhabite. La famille régnante ne dominerait plus que les villes saintes de l'Islam et serait privée de la très grande majorité de la manne énergétique, source de financement d'activités parfois douteuses.
Les États-Unis ne peuvent pas se passer du golfe Persique. La Russie possède 4,6 % des réserves de brut de la planète, mais celles-ci commencent déjà à décliner. Ni la mer Caspienne, ni l'Afrique de l'Ouest n'ont la capacité d'assurer la sécurité énergétique de la première puissance mondiale, sur le long terme. L'administration de George W. Bush n'a, donc, pas d'autre choix que d'équilibrer le marché et de réduire la toute-puissance des producteurs du Moyen-Orient. Un nouvel Irak, s'il voit le jour, ne sera qu'une carte de plus dans le grand jeu pétrolier de Washington.

Notes :

1) Ces besoins sont constitués principalement par les transports (67 %) et l'industrie (25 %).
(2) Les importations saoudiennes représentaient 25 % de l'ensemble des importations de pétrole américaines en 1977. Elles se situent désormais autour de 15 %.
(3) Créée lors de la conférence de Bagdad, du 10 au 14 septembre 1960, l'Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP) est composée de : l'Iran, l'Irak, le Koweït, l'Arabie saoudite, le Venezuela (membres fondateurs), l'Algérie, la Libye, le Nigeria, l'Indonésie, le Qatar et les Émirats arabes unis. Elle a pour but de coordonner et d'unifier les politiques pétrolières de ses membres, qui s'engagent à respecter des quotas de production, pour assurer la stabilité des cours.
(4) Lancé en janvier 1994 par le Canada, les États-Unis et le Mexique, l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) vise à former la plus vaste zone de libre-échange du monde.