Politique Internationale - La Revue n°98 - HIVER - 2003

sommaire du n° 98
CÔTE D'IVOIRE : L'ENGRENAGE
Entretien avec Ahmadou Kourouma
Écrivain
conduit par
Xavier Harel
Journaliste au service international de La Tribune
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Xavier Harel - La Côte d'Ivoire a connu en septembre 2002 son sixième putsch - ou tentative de putsch - en deux ans et demi. La dernière mutinerie a fait des centaines de morts à Abidjan et à Bouaké. Le pays semble menacé de partition et les relations avec ses voisins sont de plus en plus tendues. Poumon économique de l'Afrique de l'Ouest, longtemps considérée comme un havre de paix multiethnique, la Côte d'Ivoire est gagnée par une instabilité chronique qui n'est pas sans rappeler le Libéria ou la Sierra Leone. Comment en est-on arrivé là ?
Ahmadou Kourouma - Pour comprendre ces crises à répétition, on ne peut pas simplement s'arrêter à la mutinerie de septembre. Les racines du mal sont beaucoup plus anciennes. Elles remontent à la guerre froide. Durant toute cette période, les chefs d'État africains ont pu rançonner, piller, assassiner comme bon leur semblait. L'effondrement de l'empire soviétique et la disparition de la confrontation idéologique entre Moscou et Washington ont mis un terme à cette époque. Lorsque le mur de Berlin est tombé, François Mitterrand s'est engagé à soutenir les pays africains qui prendraient le chemin de la démocratie. La plupart d'entre eux ont alors organisé des conférences nationales auxquelles furent conviés les cadres du pays et les proches du pouvoir. Il s'agissait de dénoncer les dérives du passé et de favoriser l'émergence d'une nouvelle classe dirigeante. Mais tous les chefs d'État n'ont pas accepté de repartir de zéro. C'est ce qui s'est passé en Côte d'Ivoire : Houphouët-Boigny a refusé d'organiser une telle conférence. Comme le " Vieux " avait commis de nombreux abus sous son règne, il s'est trouvé un dauphin qui ne déballerait pas le linge sale : Henri Konan Bédié. C'était un homme du sérail qui, hélas, n'avait pas la stature intellectuelle d'un chef d'État. Henri Konan Bédié a voulu faire du neuf, sans avoir la moindre idée de la manière dont il fallait s'y prendre. Il aurait dû engager des réformes, combattre la corruption et chasser les anciens potentats qui s'étaient abondamment servis dans les caisses de l'État. Mais il avait lui-même tellement usé et abusé du système qu'il lui était impossible de s'attaquer aux vrais problèmes. Il s'est donc emparé du thème de l'" ivoirité ".
X. H. - Qu'est-ce que l'ivoirité ?
A. K. - La Côte d'Ivoire est un pays multiethnique qui compte également une forte proportion d'étrangers - officiellement 26 % de la population - venus du Burkina Faso, du Mali, du Sénégal et du Niger. Le concept d'ivoirité a d'abord consisté à faire la distinction entre les Ivoiriens dits de souche et les autres. En réalité, ce n'est rien de plus qu'une forme de nationalisme xénophobe. Ce sont les idées défendues par Jean-Marie Le Pen en France. À ceci près que le leader du Front national n'est jamais arrivé au pouvoir. Imaginez un instant que Jacques Chirac reprenne à son compte les thèses de Jean-Marie Le Pen sur le perron de l'Élysée. Eh bien, c'est ce qu'a fait Henri Konan Bédié en Côte d'Ivoire ! À mesure que le concept d'ivoirité imprégnait la société, les Ivoiriens du Sud ont commencé à mettre dans le même sac les étrangers et les gens du Nord. Comme ils appartiennent aux mêmes ethnies, ils portent souvent les mêmes patronymes. Au nom de l'ivoirité, Henri Konan Bédié a voulu écarter du pouvoir et des emplois publics tout ce qui n'était pas autochtone. L'armée n'a évidemment pas été épargnée.
X. H. - C'est dans ce contexte de montée de l'intolérance que la Côte d'Ivoire connaît le premier coup d'État de son histoire, le 24 décembre 1999...
A. K. - Tout à fait. Les mutins obtinrent le départ d'Henri Konan Bédié et appelèrent à leurs côtés le général Robert Gueï. Il ne faut pas oublier que ce coup d'État fut accueilli avec soulagement par les Ivoiriens. Et pas seulement par eux. La France, qui traversait une nouvelle période de cohabitation, ne jugea pas nécessaire de faire intervenir ses troupes stationnées sur place pour remettre Konan Bédié en selle. Le discours de Robert Gueï était séduisant. Il ne parlait que de " nettoyer la maison ivoirienne ", de restaurer un semblant d'ordre dans un pays qui partait à vau-l'eau. Au début, il a adopté une posture de neutralité, affirmant qu'il était au-dessus des clivages partisans, qu'il n'avait pas l'intention de se présenter à l'élection présidentielle. Puis quelques mois après il a changé du tout au tout. Il a voulu se présenter à la demande de ses partisans, affirmait-il. Ce discours a déplu aux militaires qui ont tenté de le chasser par un second coup d'État. Robert Gueï s'est alors décidé à effectuer une purge sévère au sein des forces armées. Beaucoup sont partis en exil, en France, au Burkina Faso et ailleurs. Ce sont ces anciens militaires qui contrôlent aujourd'hui la moitié du pays et demandent leur réintégration.
X. H. - Et pourtant, Robert Gueï a fini par se présenter à l'élection présidentielle en 2001...
A. K. - C'est exact. Il s'est laissé convaincre par son entourage. Mais pour s'assurer de l'issue du scrutin, il a éliminé de la course tous ceux qui menaçaient de lui faire de l'ombre. La candidature d'Alassane Ouattara (RDR) a été invalidée au motif que celui-ci ne pouvait pas se prévaloir de la nationalité ivoirienne. C'était évidemment un motif fallacieux. Alassane Ouattara est bien ivoirien. Il a même été premier ministre sous Houphouët-Boigny. Il est vrai, aussi, qu'il a pris la nationalité burkinabé au moment où il faisait ses études au Burkina Faso. Le seul dont le général Robert Gueï n'ait pas réussi à se débarrasser est Gbagbo. S'il l'avait écarté, il est certain que les partisans du FPI se seraient révoltés. Mais surtout, Robert Gueï, qui se croyait encore très populaire, était sûr de gagner. Il avait tort. C'est finalement Laurent Gbagbo qui l'a emporté. Gueï, qui avait pris goût au pouvoir, n'a pas voulu reconnaître sa défaite, ce qui provoqua un vent de fronde dans la population. Les partisans d'Alassane Ouattara ont saisi l'occasion pour remettre en cause les résultats du scrutin. Les manifestations et les troubles furent réprimés avec la plus grande violence par la gendarmerie. Le pogrom de Yopougon, en octobre 2001, est encore dans toutes les mémoires (9). Conscient d'avoir été mal élu, le nouveau président a convoqué une conférence nationale. Il a également réuni les quatre frères ennemis autour d'une même table à Yamoussoukro, la capitale administrative de la Côte d'Ivoire. Il a fait en sorte que la nationalité ivoirienne soit officiellement accordée à Alassane Ouattara et il a ouvert le gouvernement à toutes les composantes politiques. Le problème, c'est qu'il y a des tueurs. Personne ne sait qui les contrôle. La justice accuse la gendarmerie. Ils créent une confusion terrible autour du pouvoir. Sans ces tueurs, j'en suis sûr, il aurait réussi son pari.
X. H. - Sont-ils responsables de l'assassinat de Gueï ?
A. K. - Ils sont prêts à supprimer tous ceux qui s'opposent à Laurent Gbagbo. Il est possible que Gueï ait été victime d'un complot dont, à l'évidence, il n'a pas été l'organisateur. Le ministre de l'Intérieur Boga Doudou, pourtant proche du président, a lui aussi été assassiné. Quant à Ouattara, il a trouvé refuge à l'ambassade d'Allemagne, puis à l'ambassade de France, comme le ministre de la Défense Moïse Lida Kouassi. J'ignore qui a donné les ordres. Je ne sais pas si c'est Laurent Gbagbo. En tout cas, l'affaire semble avoir été préparée de longue date.
X. H. - Laurent Gbagbo a accusé à mots à peine couverts le président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, d'être derrière les mutins...
A. K. - Blaise Compaoré a beau être un aventurier, je ne vois pas quel intérêt il aurait eu à organiser cette rébellion. Mais c'est un fait : les mutins sont équipés de matériel militaire flambant neuf. Les premiers jours, ils payaient tous leurs achats rubis sur l'ongle. S'il y avait quelqu'un derrière cette opération, il serait déjà sorti du bois pour en revendiquer la paternité. Si c'est Alassane Ouattara, pourquoi ne s'est-il pas manifesté ? Cette mutinerie vise avant tout à semer le désordre en Côte d'Ivoire. Pour mettre le pays à genoux.
X. H. - Qui voudrait mettre la Côte d'Ivoire à genoux ?
A. K. - Je ne vois vraiment pas. Peut-être ne faut-il pas chercher ce qui n'existe pas. Peut-être s'agit-il tout simplement d'une mutinerie qui a dégénéré en coup politique. En décembre, le président devait démobiliser, officiellement pour des raisons budgétaires, 500 ex-miliciens engagés par le général Robert Gueï qui n'avaient pas été intégrés dans la fonction publique. Il se peut que l'explication soit là...
X. H. - En s'interposant entre Abidjan et les mutins, la France ne contribue-t-elle pas à une partition de fait de la Côte d'Ivoire ?
A. K. - Une chose est sûre : les Français ont empêché les mutins de descendre jusqu'à Abidjan. Dans l'esprit de Paris, il ne faisait guère de doute que leur arrivée dans la capitale aurait provoqué un bain de sang. C'est terrible à dire, mais peut-être eût-ce été préférable. Certains pensent que, si les mutins avaient pris Abidjan, la population se serait révoltée et aurait chassé Laurent Gbagbo du pouvoir. Une véritable conférence nationale aurait pu alors avoir lieu.
X. H. - Le clivage Nord-Sud, qui se superpose au clivage musulmans-chrétiens, s'accentue chaque jour davantage. À terme, l'éclatement ne vous semble-t-il pas inévitable ?
A. K. - L'ivoirité divise chaque jour un peu plus le pays. C'est ce concept nauséabond qui a instillé le venin de la discorde. Mais les rebelles souhaitent que la Côte d'Ivoire reste unifiée. Personne n'a intérêt à une scission. Sans le Sud, les infrastructures du Nord tomberaient rapidement en désuétude.
X. H. - On a quand même le sentiment que ce fameux forum de réconciliation n'a servi à rien...
A. K. - Je ne suis pas d'accord. Il a permis à Alassane Ouattara d'obtenir officiellement la nationalité ivoirienne et de pousser Laurent Gbagbo à créer un gouvernement d'union nationale. Là où je vous rejoins, c'est que les méthodes de la guerre froide qui consistaient à s'en mettre plein les poches ont perduré. Le pillage du pays a continué. Je pense que, si Laurent Gbagbo avait été mieux élu, il aurait eu les coudées franches pour éliminer les éléments les plus corrompus.
X. H. - Dans votre livre, En attendant le vote des bêtes sauvages, vous brossez avec un talent qui vous a valu plusieurs prix littéraires les portraits de quelques présidents dictateurs d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale. Ils ne sont pas nommés, mais on peut sans difficulté reconnaître Eyadema, Houphouët-Boigny, Sékou Touré, Bokassa ou Mobutu. Pourriez-vous, en quelques mots, évoquer les quatre principaux protagonistes de la scène politique ivoirienne que sont Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié et feu Robert Gueï ?
A. K. - L'exercice n'est pas facile, mais je veux bien essayer. Robert Gueï était un fou de pouvoir. Une anecdote résume bien le personnage. Houphouët-Boigny demande un jour à son ministre de la Défense une liste des officiers qu'il pourrait placer à la tête de l'état-major. Le ministre revient quelques jours plus tard, une liste en main. Le " Vieux " la parcourt, se tourne vers son collaborateur et lui dit : " Vous avez oublié du monde. " Qu'à cela ne tienne : une nouvelle liste, enrichie de quelques nouveaux noms, lui est bientôt présentée. " Je crois que vous avez encore oublié quelqu'un ", lâche le président. Le ministre, très embarrassé, lui fait observer que, selon lui, cette liste contient tous les officiers capables de diriger l'état-major. " Non, lui répond le président. Il y a encore un Yacouba (10) qui ferait l'affaire. " " Vous voulez parler de Robert Gueï, s'étonne le ministre de la Défense. Mais il aime les femmes et l'argent. On ne peut pas le nommer chef d'état-major ! " " Au contraire, reprend Houphouët, c'est l'homme qu'il me faut "... Le père de l'indépendance ivoirienne ne cherchait pas un chef d'état-major compétent. Il voulait un homme suffisamment corrompu pour le tenir dans le creux de la main. Mais ce que n'a pas vu Houphouët-Boigny, qui avait pourtant un certain talent pour percer les âmes, c'est que Robert Gueï était un homme de pouvoir.
X. H. - À quoi ressemble l'ancien président Henri Konan Bédié ?
A. K. - C'est un bon vivant. Il boit beaucoup, dit-on. Et c'est une personne qui n'aime pas travailler. Il était tellement corrompu qu'Houphouët-Boigny avait fini par l'envoyer aux États-Unis pendant un temps.
X. H. - Pourquoi l'a-t-il choisi comme dauphin ?
A. K. - Je vous l'ai dit : Houphouët-Boigny ne voulait pas que son successeur mette le nez dans ses affaires. Henri Konan Bédié était l'homme idoine. Il était corrompu. Houphouët savait que si un homme intègre lui succédait, il ne manquerait pas de fouiller son passé et de faire la lumière sur les milliards qu'il avait détournés. On prétend également qu'Henri Konan Bédié serait un enfant naturel d'Houphouët-Boigny. Je ne sais pas si c'est vrai. Ils se ressemblent physiquement et s'expriment de la même façon, mais cela ne prouve rien : quand on reste trop longtemps dans l'ombre de son chef, on finit par se comporter comme lui.
X. H. - Pourquoi le nord du pays est-il si attaché à Alassane Ouattara ?
A. K. - Les gens du Nord pensent qu'Alassane Ouattara est l'homme qui leur permettra d'accéder enfin au pouvoir. Le problème de Ouattara est très simple et ce n'est pas seulement un problème de nationalité. Comment Ouattara a-t-il pu amasser une telle fortune ? Voilà la question qui se pose à son sujet. Ce n'est certainement pas en étant directeur-adjoint du Fonds monétaire international. Y a-t-il des États, des gens puissants qui le financent ? Il a été premier ministre quand Houphouët était malade. Peut-être que cela donne un début d'explication. L'histoire, un jour, nous le dira.
X. H. - Il ne reste plus qu'à parler de Laurent Gbagbo...
A. K. - Personnellement, j'ai admiré Laurent Gbagbo. C'est le seul à s'être opposé à Houphouët-Boigny durant la guerre froide. À l'époque, il affirmait que, s'il devenait président, il ne lui faudrait pas plus de six semaines pour changer la Côte d'Ivoire. Mais, je le répète, les conditions dans lesquelles il a été élu ne lui ont pas permis d'obtenir la légitimité suffisante pour mener à bien les réformes qu'il voulait entreprendre. Il faut dire aussi que ce n'est pas un visionnaire. Il lui manque un grand dessein pour le pays. Il traite les problèmes dans l'ordre où ils se présentent. Du temps où il était dans l'opposition, les gens voyaient en lui un vrai leader qui ne baisserait pas les bras devant les difficultés. Au fond, Laurent Gbagbo est victime de la parole. C'est un type de gauche, avec des idées socialistes. Mais il a un côté populiste et démagogue qui lui a coûté cher une fois au pouvoir. C'est ce qui l'a empêché de réussir.
X. H. - Les gendarmes rasent les bidonvilles burkinabés de la banlieue d'Abidjan, le pouvoir montre du doigt le président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, tandis que les tensions entre le Sud et le Nord ne cessent de s'accroître. Le spectre du Rwanda plane-t-il sur la Côte d'Ivoire ?
A. K. - Je ne le pense pas. La situation est très différente. Au Rwanda, la colonisation avait permis d'attribuer aux Tutsis des pouvoirs importants. Ils étaient considérés comme des êtres supérieurs. Lorsque les Hutus ont tenté de reprendre le pouvoir, massacrant des centaines de milliers de Tutsis, il existait une haine ancestrale entre les deux ethnies. Dans le cas de la Côte d'Ivoire, ce qui fait craindre un scénario à la rwandaise, ce sont les tueurs. Mais ces tueurs ne représentent pas tout le peuple du Sud. Et il faut aussi avoir en tête que les gens du Nord ne se laisseront pas massacrer. Les mutins sont des gens du Nord. Ils ont réussi à contrôler la moitié du pays en quatre jours seulement avec des moyens relativement modestes. Ce sont des Malinkés, des guerriers.
X. H. - Pourtant, la peur est bien présente. Juste après la tentative de putsch, des comités d'autodéfense se sont constitués un peu partout dans le Sud. Les Burkinabés sont de plus en plus nombreux à quitter le pays, craignant pour leur vie...
A. K. - C'est toujours cette fichue gendarmerie ! Je dis la gendarmerie, car c'est ainsi que les tueurs se présentent. Mais appartiennent-ils à ce corps ? C'est elle qui sème la terreur. Tous mes amis à Abidjan, tous mes proches, m'ont recommandé de ne pas me rendre en Côte d'Ivoire. Chaque fois que je dis quelque chose, mes propos sont reproduits dans la presse et souvent déformés. Si je rentrais au pays, je risquerais de me faire assassiner. Pour nous, Ivoiriens, cette violence était réservée aux pays d'Afrique centrale, comme le Congo-Kinshasa ou le Congo-Brazzaville. Toute cette haine est le fruit venimeux de l'ivoirité et des exactions de ces mystérieux escadrons de la mort. Même ceux qui n'approuvent pas Alassane Ouattara ont fini par rejoindre les rangs de ses partisans car ils se sont sentis rejetés par le Sud. Le charnier de Yopougon a conduit tout le Nord du pays à se braquer contre le Sud.
X. H. - J'insiste : vous sentez-vous réellement menacé ?
A. K. - Encore une fois, ce sont des tueurs. Ils viennent chercher les gens chez eux la nuit. Ils les embarquent. Et on les retrouve morts dans la rue le lendemain. Cela pourrait très bien m'arriver.
X. H. - Quelles sont les conséquences pour la région de cette instabilité chronique qui secoue la Côte d'Ivoire depuis le premier putsch du général Gueï le 24 décembre 1999 ?
A. K. - La Côte d'Ivoire est la locomotive de l'Afrique de l'Ouest. Beaucoup de Burkinabés, de Maliens, de Sénégalais, de Guinéens, de Nigériens, de Togolais, de Béninois, de Ghanéens vivent et travaillent en Côte d'Ivoire. Leurs revenus permettent de faire vivre leurs familles restées au pays. Les événements actuels sont une véritable calamité pour l'ensemble de la région. Si quelqu'un avait voulu déstabiliser l'Afrique de l'Ouest, il n'aurait pas pu trouver mieux.
X. H. - N'était la Côte d'Ivoire, n'avez-vous pas le sentiment que le continent africain se porte mieux qu'il y a dix ans ?
A. K. - Les guerres qui ont ensanglanté l'Afrique ces dix dernières années sont la conséquence de la chute du mur de Berlin. La situation ne peut donc aller qu'en s'améliorant à mesure que l'on s'éloigne de la guerre froide. Les Africains sont fatigués de la guerre. De grands pays comme l'Afrique du Sud se sont stabilisés. D'autres, comme le Libéria, la Sierra Leone ou le Congo-Kinshasa, ont été secoués par des guerres civiles et se dirigent aujourd'hui - à pas inégaux, il est vrai - vers la démocratie. Sous cet angle, l'Afrique va un peu mieux qu'il y a dix ans. Mais sur le plan économique, elle continue à s'enfoncer.
X. H. - Que faudrait-il faire pour remédier à cette terrible marginalisation économique du continent ?
A. K. - Les Africains ont connu l'esclavage, la colonisation, la guerre froide, la dégradation des termes de l'échange. Non seulement l'Afrique a besoin d'un plan Marshall, mais elle le mérite. Jusqu'à présent, l'essentiel de l'aide a été accordé dans un cadre bilatéral. Les principaux bénéficiaires de ce système sont les pays donateurs, qui assoient leur domination, et les chefs d'État africains, qui captent ainsi une large part de cette manne qu'est l'aide publique au développement. C'est pourquoi il faudrait que ce nouveau plan Marshall soit géré par un organisme indépendant. Tout le monde y trouverait son compte : les pays occidentaux, qui n'auraient plus besoin de se comporter comme des citadelles assiégées face à l'immigration, aussi bien que les Africains qui trouveraient chez eux les emplois qui leur manquent. La mondialisation sera intenable si elle continue d'entraver la libre circulation des personnes, notamment du Sud vers le Nord.
X. H. - Que pensez-vous du nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique, le Nepad ?
A. K. - C'est une bonne initiative. Mais la vraie question, à laquelle personne n'a pour l'instant répondu, est celle de son financement. Nous n'aurons jamais les moyens de mettre en œuvre le Nepad si les pays riches ne se rappellent pas que les Africains ont souffert de l'esclavage, de la colonisation et qu'ils ont un droit à être aidés.
X. H. - Dans le Nepad, il y a également l'idée d'associer plus étroitement le secteur privé au développement du continent...
A. K. - Pour que les entreprises investissent en Afrique, il faut qu'elles soient sûres de la rentabilité de l'opération. De ce point de vue, un plan Marshall permettrait de réconcilier aide publique au développement et investissement privé. Car n'oubliez pas qu'après la Seconde Guerre mondiale les principales bénéficiaires du plan Marshall ont été les firmes américaines.
X. H. - Pourquoi la démocratie semble-t-elle s'acclimater au Sénégal ou au Mali, par exemple, alors qu'elle échoue ailleurs ? En quoi ces pays sont-ils différents ?
A. K. - Chaque pays suit sa propre trajectoire historique. Au Sénégal, l'idée démocratique s'est enracinée très tôt, dès la période coloniale. Après l'indépendance, il n'y a pas eu les mêmes abus qu'en Côte d'Ivoire. Léopold Senghor n'était pas un type à s'en mettre plein les poches. La transition s'est donc effectuée dans de bonnes conditions. Au Bénin, la démocratie fonctionne bien. Quant au Niger, il n'y a pas de risque de dictature, même si la situation reste instable. Au Mali, Moussa Traoré a été renversé par le lieutenant-colonel Amadou Toumani Touré (ATT) le 26 mars 1991 après le massacre de plusieurs centaines d'étudiants. ATT s'était engagé à quitter le pouvoir à l'issue du régime de transition et il a tenu sa promesse (11). Du 29 juillet au 12 août 1991, une conférence nationale a réuni tous les partis, tous les groupes socio-professionnels, pour élaborer un projet de Constitution, une charte des partis politiques et un code électoral. Les Maliens ont eu la chance d'avoir ATT. En Côte d'Ivoire, nous avons eu le général Robert Gueï... Ces pays ont un autre point commun : ils sont assez pauvres. Ils ne disposent pas de ressources naturelles importantes. Au Mali, au Sénégal, au Niger, on peut s'enrichir sans être à un moment ou un autre passé par le gouvernement. En Côte d'Ivoire, pour faire fortune, il faut exercer le pouvoir ou entretenir d'excellentes relations avec ceux qui le détiennent. Ce sont des milliards qui ont été détournés de la caisse de stabilisation jusqu'à sa suppression en 1999.
X. H. - La Sierra Leone ou le Libéria sont aussi des pays pauvres...
A. K. - Le Libéria et la Sierra Leone ont été colonisés, en totalité pour le premier et en partie pour la seconde, par des Noirs américains. Lorsque les colons blancs sont partis, les autochtones se sont révoltés contre les Noirs américains. Mais au Libéria, la révolte a échoué. C'est Charles Taylor, un Noir américain, qui a fini par s'emparer du pouvoir avec l'aide d'Houphouët et de Compaoré. Les Libériens ont voté pour Charles Taylor pour avoir la paix. Mais c'est un bandit qui a trempé et trempe toujours dans tous les trafics, notamment de diamants. En Sierra Leone, c'était un peu la même chose. Tous les fonctionnaires, les cadres, étaient des Noirs américains. Ce processus de recolonisation du Libéria et de la Sierra Leone a suscité des haines terribles.
X. H. - Les pays riches semblent décidés à mettre un terme au commerce de ces " diamants de la guerre ". Cinquante-deux pays se sont engagés, début novembre 2002, à instaurer un mécanisme de certification sur l'origine des pierres. Cette mesure est-elle suffisante ?
A. K. - Ces certificats n'auront d'efficacité que le jour où les pays concernés se seront dotés de gouvernements dignes de ce nom, dirigés par des gens honnêtes. Le problème, c'est que les diamants sont extrêmement faciles à écouler. Surtout lorsqu'ils sont vendus à très bas prix comme c'est le cas au Libéria ou en Sierra Leone. Il se trouvera toujours quelqu'un pour les acheter. Houphouët-Boigny et Blaise Compaoré n'ont d'ailleurs pas eu un rôle très clair dans la guerre qui a ensanglanté le Libéria. Charles Taylor a toujours payé en diamants les soldats et les armes que lui fournissaient la Côte d'Ivoire et le Burkina Faso. Or ces transactions ne figurent nulle part dans les budgets des deux États. Où est parti cet argent ? Au Burkina Faso, les militaires ont dû se révolter pour être payés. Je crains que, quel que soit le mécanisme de traçabilité mis en place, les diamants ne continuent de financer ce type de services.
X. H. - Quel est le sujet de votre prochain livre ?
A. K. - Il retrace la vie du dictateur guinéen Sékou Touré. Ce fut un dictateur sanguinaire. Mais c'est le Deuxième Bureau français qui l'a rendu réellement fou. Les services secrets français ont joué de sa paranoïa pour lui faire croire qu'il était menacé. Ils lui indiquaient des caches d'armes prétendument aménagées par ses adversaires. Ses hommes arrivaient sur les lieux et découvraient effectivement des stocks d'armes ! Sékou Touré n'a eu de cesse d'éliminer tous ses opposants de peur de se faire assassiner. Il a tué beaucoup de monde.
X. H. - Comment travaillez-vous ?
A. K. - Je me suis évidemment rendu à Conakry. Je puise dans les livres, dans les écrits de Sékou Touré. Contrairement à ce que je pensais, la matière est abondante : ses mémoires, ses discours, que chaque étudiant guinéen se devait d'étudier en profondeur, occupent plusieurs dizaines de volumes. Heureusement, c'est assez répétitif. J'ai découvert récemment que Sékou Touré avait eu une relation avec une Française, une Grenobloise. Elle est d'ailleurs toujours vivante. Je dois la rencontrer prochainement. Ils ont eu une relation épistolaire assez étoffée. Je me demande si elle n'a pas eu une influence importante sur lui. On me reproche souvent de ne pas accorder suffisamment de place à l'amour. Avec ce roman, cela pourrait bien changer ! Sékou Touré était un homme très élégant. Il portait toujours de très beaux costumes avec un chapeau mou. On l'appelait " Sékou trois-pièces ". Il s'exprimait bien. Il aimait les femmes. Il les aimait tellement qu'il est mort de la syphilis. Pourtant, il considérait que parler d'amour n'était pas sérieux. Il n'en discutait jamais. Il ne s'intéressait qu'aux jolies filles. Sa première femme était la plus belle de son village. Ensuite, il a épousé une Wolof catholique, de nationalité française. Ce fut une véritable promotion sociale pour lui qui était un indigène, un Malinké de la brousse. Il a vécu quelque temps avec une catholique originaire des îles de Los, en face de Conakry. Puis il a fini par se remarier avec une très belle métisse avec qui il a passé le restant de ses jours. Le livre est découpé en plusieurs veillées, comme dans En attendant le vote des bêtes sauvages. Je ne suis pas encore certain du titre définitif. Mais Sékou ou l'exigence révolutionnaire me plaît bien. Il avait, en effet, coutume d'exécuter les gens en leur disant : " Écoute, je pense comme toi, mais l'exigence révolutionnaire m'oblige à te tuer.

Au moment où nous mettons sous presse, on ne connaît pas encore l'issue des négociations de Paris qui réunissent les différents acteurs de la crise ivoirienne. Mais cette interview n'en reste pas moins extrêmement éclairante sur les données fondamentales du conflit.

Notes :

(1) Marc Le Pape et Claudine Vidale, Côte d'Ivoire, l'année terrible 1999-2000, Karthala, 2002.
(2) Laurent Gbagbo dans Le Monde du 15 octobre 2002.
(3) Richard Banégas et Bruno Losch, " La Côte d'Ivoire au bord de l'implosion ", Politique africaine, no 87, octobre 2002.
(4) Philippe Leymarie, " La Côte d'Ivoire à la dérive ", Le Monde diplomatique, octobre 2002.
(5) Le Nouvel Observateur, 14-20 novembre 2002.
(6) Bernard Conte, " Côte d'Ivoire : du clientélisme "éclairé" au clientélisme "appauvri" ", Review of African Political Economy (Roape). Voir, également, sur les racines socio-économiques de la crise ivoirienne : Marie-France Jarret et François-Régis Mahieu, La Côte d'Ivoire, de la déstabilisation à la refondation, L'Harmattan, 2002.
(7) " La Côte d'Ivoire au bord de l'implosion ", article cité.
(8) Jeune Afrique économie, 4-17 décembre 2000.
(9) Le 27 octobre 2000, cinq jours après le second tour de l'élection présidentielle qui a opposé Laurent Gbagbo au général Robert Gueï, un charnier de 57 personnes est découvert à Yopougon, un quartier populaire du nord-ouest d'Abidjan. La veille, des militants du RDR d'Alassane Ouattara, munis d'armes blanches et plus rarement d'armes à feu, envahissent les rues d'Abidjan pour réclamer de nouvelles élections. Des affrontements violents les opposant à des militants du FPI de Laurent Gbagbo et aux forces de l'ordre (police et gendarmerie) font plus d'une centaine de morts. La découverte du charnier de Yopougon suscite une immense émotion à l'intérieur du pays comme à l'étranger. Les huit gendarmes accusés ont été déclarés " non coupables " par un tribunal militaire à l'issue d'un procès discuté et discutable.
(10) Les Yacoubas sont appelés les " gens du masque ". Animistes, ils vivent dans le centre ouest de la Côte d'Ivoire à la frontière du Libéria.
(11) Amadou Toumani Touré a été élu président du Mali le 12 mai 2002.