Politique Internationale - La Revue n°130 - HIVER - 2011

sommaire du n° 130
COMBATTRE LA PIRATERIE
Entretien avec JACK LANG
Ancien ministre de la Culture (1988-1993) et de l'Éducation nationale (2000-2002). Président de l'In
conduit par
Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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Entretien avec Jack Lang*
Combattre la piraterie
Cet entretien a été conduit par Isabelle Lasserre**
* Conseiller spécial du secrétaire général de l'ONU sur les questions juridiques liées à la piraterie au large des côtes de la Somalie, nommé en août 2010.
** Grand reporter au Figaro. Auteur, entre autres publications, de : L'Impuissance française, Flammarion, 2007.
Ancien ministre de la Culture sous François Mitterrand, ex-ministre de l'Éducation de Lionel Jospin, professeur de droit, le socialiste Jack Lang a été nommé, à 71 ans, conseiller spécial du secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon pour les questions de piraterie. Le député du Pas-de-Calais, qui fut émissaire spécial à Cuba puis en Corée du Nord et possède de solides compétences en droit international, est chargé d'imaginer des solutions à l'épineux problème du jugement et de l'incarcération des pirates capturés au large de la Somalie. Il lui a été demandé d'identifier, dans un rapport qui doit être rendu fin janvier, les mesures qui doivent être prises pour aider les États, en particulier ceux de la région, à poursuivre et à incarcérer les pirates.Depuis plusieurs années, le golfe d'Aden et l'océan Indien ont connu une nette recrudescence des activités de piraterie. Ces dernières se sont encore développées en 2010, malgré la flottille internationale de navires de guerre qui patrouillent dans les eaux de cette zone depuis un an pour dissuader les pirates d'agir. Pour la plupart des experts, il ne sera pas possible de ramener la paix en mer sans instaurer la paix sur terre. Or ce défi ne pourra pas être relevé par un rapport ou par des patrouilles de navires internationaux. Ravagée par la guerre civile depuis 1991, éclatée en plusieurs entités (le Puntland et le Somaliland sont des régions semi-autonomes), la Somalie vit dans l'instabilité politique permanente. Créé en 2009, le très fragile Gouvernement fédéral de transition somalien (GFT) est soutenu à bout de bras par la communauté internationale. Son autorité se limite à quelques quartiers de la capitale Mogadiscio, dont la plus grande partie est contrôlée par les insurgés islamistes.
I. L.
Isabelle Lasserre - Monsieur Lang, le secrétaire général de l'ONU vous a demandé de travailler sur la piraterie qui fait rage, depuis plusieurs années, au large de la Somalie. Où et comment ce phénomène est-il né ?

Jack Lang - La Somalie est la région d'origine de cette forme de piraterie. En partie pour des raisons géographiques : la pointe que forme la Corne de l'Afrique est un endroit idéal pour entreprendre des actions contre les bateaux. Et, en partie, pour des raisons économiques : selon eux, la pêche illégale effectuée par les navires venus d'Europe et du reste du monde occidental, et le rejet de déchets toxiques par ces mêmes bateaux dans ces eaux auraient, peu à peu, empêché les pêcheurs locaux d'exercer leur métier.
Quant à la recrudescence des actes de piraterie à laquelle nous assistons depuis une dizaine d'années, elle est directement liée à l'affaiblissement de l'État en Somalie. Si la piraterie est un phénomène ancien en Somalie et dans le golfe d'Aden, l'absence totale de capacités maritimes du gouvernement de transition comme des autorités régionales explique l'augmentation des attaques.

I. L. - Vous l'avez dit : il y a toujours eu des pirates. En quoi le phénomène actuel est-il nouveau ?

J. L. - Le phénomène existe peut-être depuis toujours, mais il a souvent pris des formes différentes. Un exemple : aux XVIIIe et XIXe siècles, des corsaires sont apparus dans la région de Boulogne-sur-Mer pour réagir au pillage des richesses de la mer par les Anglais. Il s'agissait, fondamentalement, d'une révolte de pêcheurs. Vous voyez qu'il existe une parenté avec les pirates somaliens ! Mais en France, à l'époque, ces corsaires étaient plus ou moins « officiels ». Plusieurs d'entre eux ont été récompensés par les autorités. Certains sont même restés illustres...
Plus généralement, il faut bien comprendre que la liberté de navigation, c'est-à-dire la possibilité de naviguer sur les mers en toute sécurité, est un principe tout à fait récent dans l'histoire du monde ! Entre le Mare liberum (De la liberté des mers) écrit en 1609 par le Hollandais Hugo Grotius et le Mare clausum du Britannique John Selden, publié en 1635, les deux thèses opposées ont longtemps cohabité. Mais le principe de navigation libre n'a été affirmé qu'un siècle plus tard !

I. L. - Quelle est, aujourd'hui, l'ampleur de la piraterie somalienne ?

J. L. - Ce phénomène s'est développé progressivement depuis quelques années. Au début, il était assez artisanal. Les bateaux étaient modestes ; on avait surtout affaire à des embarcations de fortune. Puis il s'est développé. Les attaques sont de plus en plus nombreuses. Elles se déroulent de plus en plus loin des côtes, jusqu'à 1 000 milles nautiques à l'est et au sud de la Somalie. Le mode opératoire devient de plus en plus élaboré : le système est organisé autour de « bateaux mères » tractant des vedettes rapides. Les pirates - c'est récent - deviennent aussi plus violents. Ils utilisent désormais des lance-roquettes. Il est difficile de dire à combien s'élève leur nombre aujourd'hui. Mais ce qui est certain, c'est que la piraterie en Somalie est devenue un phénomène durable, organisé, structuré, lié à une sorte de mafia et alimenté à la fois par les rançons que touchent les pirates et par l'impunité dont ils bénéficient. Il faut savoir que certains pays, comme le Kenya, ne possèdent pas suffisamment de prisons pour détenir tous les pirates qu'ils interpellent. Par conséquent, ils les remettent en liberté ! C'est un véritable cercle infernal.
Dans le même temps, les rançons que les pirates exigent pour la libération des marins et des navires ne cessent d'augmenter. Elles ont déjà rapporté aux pirates somaliens plusieurs dizaines de millions d'euros. Il existe aujourd'hui une véritable économie de la piraterie.

I. L. - Qu'est-ce qui caractérise la piraterie aujourd'hui ?

J. L. - La menace est avant tout à caractère économique, car les actes de piraterie visent une route vitale pour le commerce mondial et, notamment, pour celui des hydrocarbures. 16 000 bateaux passent dans ces eaux chaque année, 80 % du trafic mondial y transitent ! Il est facile de comprendre, dès lors, que les effets de la piraterie sont néfastes pour tous les pays de la planète, ceux du Nord comme ceux du Sud, et qu'ils constituent une source de déstabilisation de l'économie internationale. Le phénomène a aussi des conséquences humanitaires puisque les pirates s'attaquent aux bateaux du Programme alimentaire mondial (PAM).

I. L. - Pourquoi en parle-t-on davantage en ce moment ? À cause des prises d'otages et des demandes de rançons ?

J. L. - Avant tout parce que, comme je viens de le dire, la piraterie gagne en gravité et en intensité. Elle a, également, un impact immédiat et très fort sur l'Afrique elle-même : les prix des importations s'envolent, les escales navales deviennent moins nombreuses, l'approvisionnement humanitaire chute...

I. L. - La piraterie est-elle un phénomène qui, à l'instar d'Al-Qaïda, va devenir incontrôlable ?

J. L. - Comme toute activité criminelle organisée, le phénomène s'auto-entretient et croît car il dispose de ressources toujours plus importantes. Il reste que, à la différence d'Al-Qaïda, la piraterie ne repose pas sur une idéologie mais sur des ressorts mafieux. Si l'on ne prend pas des mesures énergiques et rapides pour endiguer et éradiquer ce phénomène, on peut craindre, en effet, qu'il fasse tache d'huile et se propage à d'autres régions du monde.

I. L. - Qui sont les pirates ?

J. L. - Un certain nombre d'entre eux possèdent une expérience de la mer, soit en tant que pêcheurs, soit en tant qu'anciens marins. Mais ceux qui agissent en mer aujourd'hui sont, pour la plupart, très jeunes et inexpérimentés. Certains ne savent même pas nager ! Les commanditaires, eux, restent à terre...

I. L. - Existe-t-il un grand chef de la piraterie, une sorte de Barberousse moderne ?

J. L. - Les réseaux de pirates reposent sur des alliances claniques, locales et familiales. Il y a les petits poissons - ceux qui n'ont rien à perdre - et il y a les gros. Parmi ces derniers, plusieurs personnages sont connus pour être les commanditaires : placés à la tête de réseaux, ils effectuent l'investissement initial puis récoltent les rançons. L'un de ces commanditaires a été arrêté par les autorités régionales du Puntland et y est emprisonné à l'heure actuelle.

I. L. - Les pirates ont-ils des liens avec les groupes islamistes actifs dans la zone ?

J. L. - Très peu. Encore une fois, ces réseaux sont de type mafieux : ils sont mus par des intérêts mercantiles et non idéologiques. Leur but unique est de prendre en otage un équipage, un navire et une cargaison pour les ramener sur les côtes en attendant de percevoir une rançon. Pour l'instant, en tout cas, il n'y a pas de porosité entre les Shebabs (1) et les gens impliqués dans la piraterie. Attention : je ne dis pas qu'il n'y a pas de contacts... Mais, en général, les islamistes ne veulent pas qu'on les soupçonne d'être liés aux pirates. Pour une raison simple : la piraterie entraîne toutes sortes de comportements qui sont bannis par les chefs religieux et réprouvés par la population, comme la consommation de drogue et d'alcool, ou encore le recours aux prostituées.

I. L. - Où les pirates trouvent-ils leurs armes ?

J. L. - Le Conseil de sécurité a imposé un embargo complet sur les armes en provenance et à destination de la Somalie dès 1992. Et pourtant, il y en a énormément dans ce pays livré à l'anarchie depuis près de vingt ans. L'explication est double : primo, il y avait déjà beaucoup d'armes avant 1992 ; secundo, les trafics permettent d'en importer de nouvelles. Les pirates, à cet égard, n'ont aucun souci à se faire.

I. L. - Quelle autonomie ont-ils vis-à-vis de leurs chefs ?

J. L. - Les pirates qui partent en mer sont soumis à des chefs de groupe qui, eux-mêmes, relèvent des commanditaires. Ces derniers exercent des menaces et imposent une obligation de résultats aux exécutants. Ceux-ci ont donc une faible autonomie. Il s'agit, en fin de compte, d'un système très hiérarchisé !

I. L. - Comment mettre fin à cette pratique ?

J. L. - La communauté internationale a fait preuve d'une capacité d'innovation qui mérite d'être saluée. La France, en particulier, a dès 2007 réagi à la montée en puissance du phénomène en lançant des programmes d'escorte et de protection des navires du PAM : c'est l'opération Alcyon. Bruxelles a ensuite décidé de s'engager à son tour, via l'opération Atalante. Celle-ci a démarré en décembre 2008. Elle fait de l'Union européenne le premier acteur naval dans la région. Outre la France, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l'Espagne, l'Allemagne, la Grèce, l'Italie, la Suède, la Belgique et le Luxembourg participent à l'opération. Dix à quinze navires de guerre patrouillent en permanence dans ces mers. Résultat : Atalante déjoue un nombre important d'attaques. C'est un vrai succès.
L'UE a également mis en place le centre de sécurité maritime de la Corne de l'Afrique (MSC-HOA), vital pour la protection du golfe d'Aden. Elle déploie ses navires dans une zone très étendue, vers l'est et le sud de l'océan Indien. Surtout, son approche est globale : en plus d'Atalante, elle forme les forces de sécurité somaliennes avec la mission EUTM (2) et contribue au développement de la Somalie, dont elle est le premier bailleur. Elle aide également les États de la région à développer leurs capacités judiciaires et pénitentiaires.
Et ce n'est pas tout, car d'autres États (la Russie, la Chine, l'Inde, le Japon et la Corée) et d'autres coalitions (la Task Force 151 créée par les États-Unis et l'Otan (3)) ont rejoint l'UE dans cette région pour lutter contre la piraterie.

I. L. - Avec quels résultats ? Peut-on tarir le phénomène en amont ? Ou bien la répression est-elle la seule réponse possible ?

J. L. - Les opérations navales ne pourront pas vaincre le phénomène à elles seules. Une série d'actions à terre est nécessaire. En premier lieu, la restauration de l'état de droit en Somalie : les Nations unies, l'Union européenne et de nombreux États s'y emploient en soutenant le gouvernement fédéral de transition ainsi que les autorités locales du Puntland (4) et du Somaliland (5). Par ailleurs, des actions en faveur du développement économique et de la reconstruction sont nécessaires afin de proposer aux jeunes Somaliens une voie alternative. D'importants programmes de développement ont déjà été mis en oeuvre. Enfin, une réponse judiciaire doit être apportée par la poursuite, le jugement et l'incarcération systématique des pirates appréhendés en mer. Mais il faut aussi rappeler que l'Organisation maritime internationale (OMI) a élaboré des recommandations pratiques pour se protéger des pirates (6) et que les navires qui respectent ces mesures réussissent le plus souvent à échapper aux malfaiteurs. En fait, les problèmes concernent environ 20 % des navires - précisément ceux qui ignorent les mesures de protection.

I. L. - Quelle est la « solution Jack Lang » ?

J. L. - Je remettrai bientôt mes propositions au secrétaire général des Nations unies. Mais je peux d'ores et déjà vous donner ma conclusion : il faut une « somalisation » des solutions. Le problème ne pourra être réglé que par les Somaliens eux-mêmes. C'est en Somalie (et spécialement au Somaliland et au Puntland) qu'il faut juger et emprisonner les pirates.

I. L. - Peut-on vraiment juger les pirates capturés ?

J. L. - Bien sûr. C'est même indispensable. Ce sont des criminels de droit commun ! Mais je reconnais que ce n'est pas chose facile en raison des obstacles de nature juridique, capacitaire et politique. Songez que plus de 700 d'entre eux sont actuellement détenus dans treize pays différents (7) ! C'est l'un des défis que nous devons relever.
Pour résumer, il faut mettre fin à l'impunité des pirates, poursuivre les commanditaires, développer la Somalie et les autres pays de la région, et sécuriser les mers. La tâche est ample, mais nous pouvons réussir. D'autant que la communauté internationale a pris conscience, désormais, de l'ampleur du problème.
Notes :

(1) Les Shebabs sont des milices islamistes fondées en 2004. Issues de la fraction la plus dure des « tribunaux islamiques », ces groupes contrôlent la majeure partie du sud et du centre de la Somalie. Ils mènent régulièrement des attaques contre les forces gouvernementales à Mogadiscio. Les insurgés islamistes prônent l'application de la charia et se réclament d'Al-Qaïda. Ils ont été placés sur la liste officielle des organisations terroristes par les États-Unis.
(2) EUTM : Mission européenne de formation des soldats, créée en mai 2010.
(3) Task Force 151 : Force maritime créée par les États-Unis, à l'instar d'Atalante, pour lutter contre la piraterie dans la région.
(4) Région du nord-est de la Somalie, qui a proclamé son autonomie en 1998, mais ne réclame pas l'indépendance et connaît une stabilité relative par rapport au reste du pays.
(5) Région du nord de la Somalie qui a autoproclamé son indépendance en 1991.
(6) L'OMI recommande notamment de naviguer en convoi  et de faire appel à des escortes.
(7) Notamment au Kenya, au Yémen, aux Seychelles, à l'île Maurice, en Tanzanie...