Politique Internationale - La Revue n°130 - HIVER - 2011

sommaire du n° 130
L'OCCIDENT A-T-IL PERDU L'UKRAINE?
Article de Viatcheslav Avioutskii
Docteur en géographie
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Viatcheslav Avioutskii *
l'occident a-t-il perdu l'ukraine ?
* Enseignant-chercheur à l'OCRE-EDC (Observatoire - Centre de recherches en entrepreneuriat - École des dirigeants et créateurs d'entreprises, Paris). Docteur en géopolitique et spécialiste du monde russe. Auteur, entre autres publications, de : Géopolitique du Caucase, Armand Colin, 2005 ; Les Révolutions de velours, Armand Colin, 2006.
« Plus près de la Russie, plus loin de la démocratie » : c'est par cette formule que l'expert allemand Niko Lange a résumé le nouveau positionnement de l'Ukraine dans un récent rapport rédigé pour la fondation Adenauer (1). On se souvient que, en 2004, à l'issue de la « révolution orange », une équipe résolument pro-américaine - conduite par le président Viktor Iouchtchenko et le premier ministre Ioulia Timochenko - s'était installée à Kiev, succédant au régime pro-russe de Léonid Koutchma. Six ans plus tard, malgré d'indéniables avancées - spécialement en matière de liberté d'expression et de liberté d'entreprise -, la coalition « orange » a fini par se disloquer. Le 7 février 2010, Viktor Ianoukovitch, chef du Parti des régions (pro-Moscou), a été élu président en battant au second tour Ioulia Timochenko, la flamboyante pasionaria « orange ».Pourquoi le bloc orange a-t-il échoué ? Viktor Ianoukovitch - que certains accusent déjà d'avoir lancé la « poutinisation » de son pays, en référence à son goût pour les méthodes musclées chères au Kremlin et à sa proximité avec Moscou - va-t-il réellement faire revenir l'Ukraine dans le giron du « grand frère » russe ? Ce dernier, qui a profité de la crise financière mondiale de 2008 pour augmenter son influence sur l'économie ukrainienne, est-il le vrai vainqueur de l'élection de 2010 ? L'Occident a-t-il « perdu » l'Ukraine ?
L'échec de Ioulia Timochenko
L'échec que Mme Timochenko a subi au cours de la dernière élection présidentielle n'est pas seulement un événement conjoncturel. Il apparaît plutôt comme l'aboutissement logique de plusieurs années d'affrontements internes au sein du mouvement orange. Ces querelles intestines ont bénéficié à Viktor Ianoukovitch - qui, lui, est le leader unique et incontesté de son camp.
L'effondrement des partis « orange »
Les sondages réalisés en juin 2010 confirment le résultat de la présidentielle : ils révèlent un  effondrement dramatique des partis « orange » face à la formation de Viktor Ianoukovitch (2). En octobre 2010, les élections municipales renforcent encore l'emprise du Parti des régions, qui contrôlait déjà le gouvernement, le Parlement et les administrations régionales (3). Cette nouvelle configuration politique conforte les conseillers du président Ianoukovitch dans leur volonté d'installer un régime présidentiel fort et une verticale du pouvoir « à la russe ». Il est vrai qu'il faudra, pour cela, procéder à une modification constitutionnelle ; mais la domination actuelle du Parti des régions lui en donne la possibilité.
La vérité, c'est que la coalition orange était trop disparate pour tenir sur la durée. Rappelons sa genèse. À la veille de l'élection présidentielle de 2004, plusieurs formations politiques se sont rassemblées pour mettre fin à dix ans de « koutchmisme » (Léonid Koutchma avait présidé aux destinées du pays sans interruption depuis 1994). L'objectif était alors d'empêcher l'élection du candidat qui, à leurs yeux, incarnait ce système pervers et dépassé : Viktor Ianoukovitch, premier ministre en exercice et dauphin désigné de Koutchma. Le bloc « orange » regroupait une palette très large de formations, du « Roukh populaire », au discours très patriotique, jusqu'aux sociaux-démocrates, porteurs d'un programme beaucoup plus modéré (4).
Après la victoire de la révolution orange, les divergences de leurs composantes se sont rapidement fait jour. S'y est ajoutée la rivalité de leurs « sponsors », désireux de consolider leurs positions respectives (nous y reviendrons un peu plus loin). Résultat : en septembre 2005, la coalition gouvernementale a volé en éclats et Mme Timochenko a été remplacée au poste de premier ministre par Iouri Ekhanourov, un technocrate fidèle de Viktor Iouchtchenko qui n'a pas affiché d'ambitions personnelles. L'État ukrainien a alors plongé dans un véritable chaos politique. Au lieu de continuer de combattre le Parti des régions, les deux leaders de la révolution orange se sont lancé, pendant cinq ans, d'innombrables accusations de corruption.
Aux législatives de décembre 2007, le parti de Mme Timochenko arrive en deuxième position derrière le Parti des régions. Face à la menace que constitue ce dernier, les formations estampillées orange parviennent à s'unir une fois de plus, et Mme Timochenko est une nouvelle fois nommée premier ministre. Mais le président Iouchtchenko se fait un devoir de bloquer toutes ses initiatives (5). Cette personnalisation de l'affrontement politique s'est encore manifestée pendant la campagne présidentielle de 2010 : Iouchtchenko discrédité, Ioulia Timochenko s'est consacrée quasi exclusivement à la critique personnelle de Viktor Ianoukovitch (6), bien que les électeurs attendissent d'elle des réponses concrètes à la crise qui venait de violemment frapper l'économie (7).
La valse des oligarques
La faiblesse du camp orange s'explique aussi par l'opportunisme des businessmen qui le finançaient. Ceux-ci n'ont pas hésité à changer de camp au fur et à mesure de l'évolution de la conjoncture économique et du rapport de forces.
En 2002-2004, le premier ministre Viktor Ianoukovitch, lui-même originaire de la ville de Donetsk, à l'est du pays, a ouvertement favorisé le groupe SCM, de l'oligarque Rinat Akhmetov (8). Ce trust, lui aussi issu de la région de Donetsk, a alors renforcé ses positions bien au-delà de sa zone d'origine, se comportant parfois très agressivement à l'égard d'autres groupes (9). Le soutien financier qu'Akhmetov a apporté au candidat Viktor Ianoukovitch en 2004 a effrayé les autres oligarques : la victoire de l'homme de Donetsk aurait signifié, pour une bonne partie d'entre eux, la perte de leurs actifs. C'est pourquoi ils se sont réunis pour financer la révolution « orange ». Parmi ces « sponsors », on retrouvait le groupe Privat (10), le groupe ISD (11) et d'autres oligarques ukrainiens (Petr Porochenko, David Jvania, etc.) (12). Après la victoire de Viktor Iouchtchenko, ces oligarques ont encore financé les deux campagnes électorales législatives du camp orange, en 2006 et 2007 (13), transformant définitivement la Rada en une « assemblée de millionnaires ». Les rivalités oligarchiques se sont superposées aux enjeux purement politiques. L'État a progressivement été privatisé par une dizaine de conglomérats qui ont placé leurs hommes à des postes stratégiques (14). Ces représentants du « grand capital » se sont consacrés à mobiliser les ressources de l'État en faveur des intérêts de leurs groupes (15).
À la différence de Léonid Koutchma, qui jouait subtilement le rôle d'arbitre entre les oligarques, Ioulia Timochenko et Viktor Iouchtchenko, eux, ont rapidement été dépassés par ces entrepreneurs qui ont constitué un véritable État dans l'État. Lorsque, en 2008, Mme Timochenko a essayé de mettre au pas le groupe Privat, devenu trop puissant, ses propriétaires ont cessé de la financer et se sont rapprochés, par pur opportunisme, de son rival Viktor Iouchtchenko (16). Timochenko a alors dû solliciter ISD, un conglomérat qui, jusque-là, soutenait plutôt le président Iouchtchenko. Mais la crise mondiale de 2008 a durement frappé ce groupe, déjà lourdement endetté. ISD n'a pas pu financer la campagne de Timochenko au niveau qu'elle espérait (17). Privée de ressources, et considérée par une bonne partie de la population comme responsable de la gestion inadéquate de la crise, le premier ministre a perdu la présidentielle.
L'Ukraine de Ianoukovitch
Des débuts inquiétants
L'arrivée de Viktor Ianoukovitch s'est accompagnée d'une série d'irrégularités constitutionnelles. L'exemple le plus flagrant de ces « libertés » prises avec la loi est le limogeage en mars 2010 du gouvernement de Mme Timochenko, en place depuis les législatives de 2007.
Il faut savoir que, selon la loi ukrainienne, une fois élus les députés ne peuvent changer de groupe parlementaire. Or, afin de trouver une majorité disposée à appuyer le gouvernement qu'il préparait, Ianoukovitch a enfreint ce principe en attirant dans le giron du Parti des régions le nombre nécessaire de transfuges (18). Coup de théâtre : la Cour constitutionnelle elle-même a approuvé cette violation du règlement de la Rada (19) ! En octobre 2010, elle a récidivé en annulant sa propre décision de 2004 qui avait consisté à transformer l'Ukraine en régime parlementaire (20). La Cour constitutionnelle est donc devenue une simple chambre d'enregistrement des desiderata présidentiels. Ces deux décisions hautement symboliques ouvrent la voie à une instabilité juridique permettant au président de gouverner par oukases. En d'autres termes, c'est tout le bilan de l'activité législative des années orange (y compris certaines privatisations) (21) qui est remis en cause.
Par surcroît, l'attitude de divers ministres du gouvernement a suscité la polémique. Le très controversé ministre de l'Intérieur Anatoli Moguilev a suggéré, par exemple, qu'il n'y avait pas eu de prisonniers politiques en URSS... insultant ainsi directement la mémoire des victimes du communisme, particulièrement nombreuses en Ukraine.
Préoccupés par la mobilisation « spontanée » des médias d'État au service du nouveau président, un certain nombre de journalistes ont fondé le mouvement « Non à la censure ! ». L'ambiance générale s'est, en effet, dégradée. Tout d'abord, ce sont les chaînes d'information privées non alliées du pouvoir qui ont subitement connu des difficultés pour obtenir le renouvellement de leurs autorisations d'émettre. Plusieurs journalistes travaillant sur les dossiers sensibles ont été agressés par des « inconnus ». Ce climat a conduit la majorité des médias à adopter un profil bas vis-à-vis du pouvoir.
Un gouvernement sous influence
Mykola Riabtchouk, un intellectuel ukrainien sympathisant de la cause « orange », a tenté de décrypter les rapports de forces au sein de la nouvelle équipe dirigeante. Il s'est demandé si le nouveau président était une « médiocre marionnette d'oligarques ukrainiens, comme beaucoup ont l'habitude de le penser » ou, plutôt, une « marionnette beaucoup plus dangereuse des services de sécurité russes et de leur puissant lobby au coeur de l'actuel gouvernement» (22). Quoique volontairement exagérée et poussée à l'extrême, cette vision reflète la relation qui s'est établie entre les puissants clans d'affaires de Donetsk et le géant gazier russe Gazprom, soucieux de trouver un moyen de contrôler les gazoducs de transit ukrainiens.
Quelle est la nouvelle configuration du pouvoir à Kiev ? La victoire de Viktor Ianoukovitch est souvent vue comme la revanche du « clan de Donetsk », évincé par l'opposition orange en 2004. En réalité, deux clans d'affaires ont soutenu Ianoukovitch à l'élection présidentielle de 2010. Le premier est dirigé par son allié historique, Rinat Akhmetov, qui réunit autour de lui un groupe d'hommes d'affaires proches du Parti des régions. Le second est conduit par Dmytro Firtash, un homme qui a fait fortune en tant qu'intermédiaire sur le marché du gaz entre la Russie et l'Union européenne. Il a rejoint Ianoukovitch pour des raisons conjoncturelles car la société RusUkrEnergo, dont il est co-actionnaire avec Gazprom, était la cible de Ioulia Timochenko (23). En d'autres termes, le gouvernement actuel défend les intérêts de deux lobbies : le « lobby métallurgique » de Rinat Akhmetov et le « lobby du gaz » représenté par le groupe de Firtash, étroitement associé à Gazprom. Chaque groupe détient une partie des postes au gouvernement et au sein de l'administration présidentielle (24). Pour le moment, Viktor Ianoukovitch a réussi à éviter une guerre ouverte entre ces deux clans. Il a, notamment, laissé à Firtash le contrôle du secteur de l'énergie et offert à Akhmetov de grandes responsabilités dans l'organisation du Championnat d'Europe de football 2012, que l'Ukraine accueillera conjointement avec la Pologne.
L'image selon laquelle Viktor Ianoukovitch serait un vassal de la Russie n'est, en réalité, pas tout à fait exacte. Bien sûr, le nouveau président a repris langue avec Moscou. Il a rétabli l'influence russe en Ukraine alors que Iouchtchenko l'avait balayée. Les accords russo-ukrainiens de Kharkov, signés en avril 2010, constituent un exemple parfait de cette approche. Ces accords, qui prolongent de 25 ans le bail de la base de Sébastopol (25), ont été qualifiés de « trahison des intérêts nationaux » par l'opposition orange. Mais le président a obtenu, en échange, une baisse de 30 % des tarifs du gaz fourni par Gazprom (26), ce qui lui a permis de faire voter par la Rada un budget national satisfaisant (27) et d'obtenir une nouvelle tranche de crédits du FMI, en juillet 2010.
Les accords de Kharkov doivent être resitués dans le contexte général. Avec Ianoukovitch, l'Ukraine revient à l'approche que prônait Léonid Koutchma. Le changement dans le ton employé avec Moscou ne s'est pas opéré seulement parce que Viktor Ianoukovitch serait le représentant des intérêts des russophones, majoritaires à l'est du pays. Il s'explique également par le rejet de la candidature ukrainienne à la fois par l'Otan (28) et par l'Union européenne (29). Malgré la rhétorique pro-américaine, pro-européenne et, parfois, antirusse du président Viktor Iouchtchenko, les Occidentaux n'ont jamais vraiment cru que l'Ukraine s'était tout à fait libérée de ses liens avec la Russie. L'adhésion de l'Ukraine à l'UE et à l'Otan susciterait non seulement un conflit grave avec la Russie, premier fournisseur de gaz de la plupart des pays européens, mais aussi des incertitudes stratégiques lourdes, liées en particulier au statut de la base navale russe de Sébastopol.
L'Ukraine de Ianoukovitch a opté pour une politique étrangère plus prudente : Kiev ne veut plus participer à l'endiguement de la Russie dans l'espoir d'obtenir un rapprochement éphémère avec l'Otan et l'UE (30). Expression de cette nouvelle tonalité : la décision prise par la Rada en juillet 2010 de conférer au pays le statut de « non-aligné ». Ce non-alignement implique non seulement le renoncement au rapprochement avec l'Alliance atlantique, mais également l'abstention de toute forme d'association politique approfondie avec la Russie.
Pressentant la nouvelle ligne ukrainienne, Moscou a évité toute euphorie après la victoire de Viktor Ianoukovitch. La prudence prédominait dans les commentaires. L'analyste moscovite Sergueï Jiltsov a noté que l'engagement de l'Ukraine dans certains projets économiques conjoints avec Moscou n'était pas nécessairement synonyme d'intégration avec la Russie. Ainsi, le nouveau président ukrainien a décliné une invitation à adhérer à l'Espace économique commun - une instance promue par Moscou comme une forme d'intégration postsoviétique (31). Kiev a même fait savoir que l'orientation européenne resterait prioritaire dans sa politique étrangère. Jiltsov affirme que les concessions récentes de l'Ukraine à la Russie s'expliquent principalement par la crise économique qui pousse le nouveau gouvernement à rechercher activement les ressources qui lui permettront de stabiliser la situation (32).
Le retour de Moscou dans sa zone d'influence
Au début des années 2000, la Russie a commencé à intervenir plus activement dans les ex-républiques soviétiques. Elle a, en particulier, lancé deux guerres du gaz en Ukraine (33) et dissuadé le Kazakhstan et le Turkménistan de participer au projet de gazoduc « Nabucco », qui contournait le territoire russe. L'apogée de ce retour en force a été la guerre d'Ossétie du Sud en 2008 (34).
En 2010, l'échec de Ioulia Timochenko à l'élection présidentielle a été interprété par le Kremlin comme la fin de la révolution orange. S'il n'y a  aucun doute sur le fait qu'il s'agit d'une fin de cycle, il serait cependant prématuré de considérer que Kiev est sur le point de redevenir un satellite de Moscou. Les vingt années d'indépendance ont laissé des traces indélébiles :« L'Ukraine a une identité linguistique et culturelle forte. Ses services de sécurité et l'armée ne dominent pas l'État et ne sont pas engagés activement dans le processus politique... L'Église orthodoxe est divisée, tandis que l'Église uniate demeure influente et les chrétiens évangéliques montent en force » (35). En même temps, comme nous l'avons souligné, les journalistes sont décidés à défendre leurs droits en cas de pressions éventuelles. La société civile est relativement bien développée. Enfin, l'opposition reste forte : le Parti des régions ne pourra évidemment pas avoir le même poids en Ukraine que « Russie unie » en Russie. Enfin, l'économie ukrainienne n'est pas fondée sur l'exploitation des ressources naturelles, comme c'est le cas en Russie. De ce fait, l'État dispose de moins de moyens financiers qui lui permettraient de dominer la société (36).  
L'expansion économique de la Russie
Il est évident que les déclarations de certains politiciens russes sur une éventuelle annexion de l'Ukraine (37) sont irréalistes. Elles relèvent de la démagogie populiste et sont destinées à une population - de plus en plus minoritaire - nostalgique de l'époque soviétique. Le divorce russo-ukrainien est consommé, bien que de nombreux fils culturels relient toujours ces deux pays. Une Ukraine plus démocratique est devenue tout simplement incompatible avec le modèle semi-autoritaire de la Russie.
Les intérêts économiques se trouvent désormais au coeur de la politique étrangère russe. Depuis quelques années, ce nouvel impérialisme est incarné par la politique agressive de Gazprom. L'Ukraine est particulièrement exposée à ce nouveau type de domination. L'expert ukrainien Andreï Kolpakov considère que l'Ukraine devrait s'attendre à subir cinq vagues successives d'expansion économique des groupes financiers et industriels russes (38). Avant la crise de 2008-2009, les oligarques russes contrôlaient déjà un quart du secteur privé ukrainien. Après les acquisitions récentes, notamment  dans le domaine de la métallurgie (39), cette proportion pourrait atteindre les 50 % et il n'est pas exclu que, dans quelques années, le capital russe devienne dominant en Ukraine. Ce n'est donc pas par les armes, mais par l'économie, que l'impérialisme russe aborde le XXIe siècle.
La coopération russo-ukrainienne et les gazoducs
Au cours des premiers mois ayant suivi la victoire de Viktor Ianoukovitch, les leaders russes et ukrainiens n'ont cessé d'annoncer d'ambitieux projets de coopération encore impensables quelques mois plus tôt. Dans la plupart des cas, au moins verbalement, cette coopération sous-entendait une véritable fusion de branches entières de l'économie des deux pays (40).
C'est d'un oeil dubitatif que Kiev regarde l'enthousiasme du secteur énergétique russe dans sa reconquête de l'Ukraine. C'est pourquoi les annonces triomphales de Poutine concernant la fusion du russe Gazprom et de l'ukrainien Naftogaz ont été immédiatement recadrées par Nikolaï Azarov, le premier ministre ukrainien, qui a relativisé ces propos, parlant plutôt d'un projet de coopération dans le cadre d'un consortium. En effet, la principale préoccupation de Kiev ne se trouve pas dans un mariage prématuré mais bien plus dans le financement de la modernisation du réseau de gazoducs locaux.
On aurait donc tort de croire à une lune de miel entre ces héritiers de l'URSS que sont la Russie et l'Ukraine. Les contradictions entre les deux pays se sont exprimées dans le projet du gazoduc sous-marin South Stream (41), que l'Ukraine tente de bloquer. Lancé par Gazprom en réaction aux guerres du gaz, ce chantier est censé diminuer la dépendance russe vis-à-vis de l'Ukraine (80 % du gaz russe destiné à l'UE transitent par le territoire ukrainien). Il devrait relier l'Italie et les Balkans aux gisements de Sibérie occidentale à travers la mer Noire.
On peut penser qu'avec le départ de Viktor Iouchtchenko l'utilité de South Stream a diminué. En juillet 2010, Viktor Ianoukovitch a proposé à la Russie de construire une nouvelle branche du gazoduc de transit à travers l'Ukraine (42). Cette proposition a été soutenue par l'UE qui voit dans la création d'un consortium tripartite UE-Ukraine-Russie (43) une alternative crédible à South Stream. Toutefois, Gazprom continue à préparer ce projet et il semble très peu probable qu'il y renonce au nom de sa solidarité avec Viktor Ianoukovitch.
Le vecteur européen et américain
Les cartes ont été redistribuées en Ukraine, mais le jeu est brouillé. Le lourd héritage soviétique et ses pesanteurs idéologiques et structurelles s'effacent progressivement devant les nouvelles réalités. L'actuelle politique ukrainienne se définit, après un retrait relatif des États-Unis (44), par une « prudence positive » vis-à-vis de Moscou et un enthousiasme maîtrisé vis-à-vis de Bruxelles. C'est l'équation originale que Viktor Ianoukovitch doit résoudre.
Parallèlement au rétablissement de la coopération avec la Russie, Viktor Ianoukovitch bâtit une relation solide avec Bruxelles. Symboliquement, en mars 2010, il a réservé sa première visite à l'étranger à la capitale européenne et non à Moscou - un signal clair lancé à la communauté internationale. Le président ukrainien a déclaré que l'intégration européenne restait une priorité pour son pays. En réponse, l'Union européenne, un peu frileuse, s'est fixé un délai d'un an pour négocier un accord d'association avec l'Ukraine (45). Évidemment, Ianoukovitch recherche le soutien de Bruxelles en bonne partie pour maintenir le transit du gaz vers l'Europe sur le territoire ukrainien.
Depuis la victoire de Viktor Ianoukovitch, les États-Unis cherchent un nouveau format de relations avec l'Ukraine. En juillet 2010, la secrétaire d'État Hillary Clinton a fait escale à Kiev au cours de sa tournée en Europe de l'Est. Elle y a réaffirmé l'attachement de Washington à l'adhésion, à terme, de l'Ukraine à l'Otan, tout en insistant sur le droit de l'Ukraine à « choisir ses alliés » (46). Cette visite a été interprétée comme une tentative visant à contrecarrer l'influence russe dans cette ancienne république soviétique. En réalité, malgré cette déclaration d'intention, la nouvelle administration démocrate peine, à cause de la crise économique et des gouffres financiers que représentent l'Irak et l'Afghanistan, à maintenir ses projets concernant l'Europe centrale.
Avec l'affaiblissement de l'influence américaine, la perspective de l'intégration européenne devient un vecteur décisif de l'approfondissement de la démocratisation en Ukraine. C'est ce dernier facteur, plus que le jeu subtil des grandes puissances, qui sera décisif pour l'avenir du pays.
L'exception ukrainienne
Le rôle de l'Europe a été et demeure crucial dans la construction de l'Ukraine indépendante, qui a commencé à se doter de sa propre identité géopolitique, démarquée de Moscou. Ancienne « zone grise » entre l'UE et la Russie, l'Ukraine a une vocation européenne indéniable. En réalité, si l'Europe sait se montrer habile, l'Ukraine peut devenir un atout de poids dans son dialogue avec le Kremlin. En effet, une Ukraine aidée par Bruxelles échapperait à l'emprise géopolitique du face-à-face stérile entre Washington et Moscou. Il y a fort à parier que Mme Ashton, le chef de la diplomatie européenne, réfléchit à une solution de ce type qui permettrait d'équilibrer les rapports de forces dans la région (47).
Deux scénarios opposés paraissent possibles : soit la situation se durcit, et l'on peut imaginer le scénario catastrophe de la partition de l'Ukraine en deux États (l'un à l'ouest regroupant les non-russophones, et l'autre à l'est pour les nostalgiques de l'Union soviétique). Soit on assiste à la normalisation des rapports UE-Russie, ce qui aboutit à un dialogue permanent et à la recherche d'un compromis, l'Ukraine restant unie et se rapprochant de Bruxelles.
En un mot, l'Ukraine de Ianoukovitch, c'est indéniable, n'est pas l'État le plus démocratique au monde. Et à la différence de l'Ukraine orange, elle a la ferme intention d'entretenir de bonnes relations avec la Russie. Pourtant, force est de constater que le nouveau président n'a pas fermé la porte des négociations préparant une future adhésion à l'Union européenne (48). À l'Europe de soutenir réellement cette démarche de longue haleine. Mais en a-t-elle vraiment la volonté ?
Notes :

(1) « Le premier faux pas de Viktor Ianoukovitch », Eurasia Intelligence, n° 2, juillet 2010.
(2) KIIS (Institut de sociologie internationale de Kiev), sondage organisé les 11-20 juin 2010. Oukraïnskaïa Pravda, 3 juillet 2010. D'après ce sondage, le Parti des régions est soutenu par 38 % de l'opinion publique, alors que le Bloc de Ioulia Timochenko ne séduit que 11,3 % des personnes interrogées. Et Notre Ukraine, le parti de Viktor Iouchtchenko, n'atteint que 0,7 %, Ce sondage est confirmé par celui qu'a organisé le Centre de Razoumkov en juin 2010 : le Parti des régions y obtenait 41 % d'opinions favorables et le Bloc de Ioulia Timochenko 16 % (voir Unian, 18 juin 2010).
(3) Les gouverneurs régionaux, connus sous le nom de « chefs d'administration régionale », sont nommés par le président.
(4) Le Bloc de Ioulia Timochenko était initialement composé de quatre partis politiques : Batkivchtchina (parti de Timochenko), le parti républicain Sobor, le parti social-démocrate et le parti Réformes et Ordre. Plus tard, Sobor a rejoint Notre Ukraine de Viktor Iouchtchenko, un bloc qui réunissait en 2002 neuf autres partis politiques : Roukh populaire, Parti populaire, parti « Ukraine, en avant ! », Congrès des nationalistes ukrainiens, Parti libéral, Parti de la jeunesse, parti Solidarité, Union chrétienne-démocrate, Parti républicain-chrétien. En 2005, Notre Ukraine comptait six formations politiques. En juillet 2007, un bloc électoral a été formé sur la base de Notre Ukraine et Autodéfense populaire avec huit autres partis.
(5) A. Karatnycky, « Orange Peels : Ukraine after Revolution », New Atlanticist Policy and Analysis Blog, 18 août 2010.
(6) Le fait que Viktor Ianoukovitch ait purgé deux peines de prison dans sa jeunesse est largement connu. Il faut cependant préciser que, depuis, cet orphelin originaire d'une cité minière du Donbass a repris ses études et est allé à l'université. Plus tard, il a fait carrière d'abord en tant que gérant d'une entreprise, puis dans l'administration régionale qu'il a dirigée pendant plusieurs années. Avant 2010, il a été à deux reprises chef du gouvernement, en 2002-2004 et 2006-2007. Il dirige le parti le plus influent d'Ukraine. Par ailleurs, il est devenu croyant pratiquant et participe très activement aux activités de l'Église orthodoxe. Enfin, accusé par l'opposition de ne pas parler l'ukrainien (il vient d'une région majoritairement russophone), il a appris sur le tard cette langue, qu'il parle désormais correctement et qu'il emploie régulièrement dans son activité politique. Contrairement aux affirmations de l'opposition, Viktor Ianoukovitch n'a plus rien à voir avec le monde du crime.
(7) En 2009, le PIB ukrainien a chuté de 15 %.
(8) Cet Ukrainien d'origine tatare est né dans une famille de mineurs, dans une cité industrielle à proximité de Donetsk. Depuis 2002, Rinat Akhmetov est considéré comme l'homme le plus riche d'Ukraine. Dans les années 1990, il s'est fait connaître au poste de président du club de football du Chakhtior Donetsk. Dans les affaires, il a commencé dans les finances (en ouvrant la banque Dongorbank), puis a été copropriétaire du groupe « ISD » (Union industrielle du Donbass) avec Sergueï Tarouta et Vitali Gaïdouk. Au début des années 2000, Akhmetov sépare ses actifs et fonde le groupe « System Capital Management » qui figure actuellement parmi les leaders mondiaux du secteur métallurgique. Le groupe réunit plus d'une centaine d'entreprises spécialisées dans la métallurgie, les mines, les télécommunications, la grande distribution, les activités portuaires et l'agro-alimentaire.
(9) En 2008-2009, un autre groupe métallurgique de Donetsk, ISD, contrôlé par les anciens associés d'Akhmetov, Sergueï Tarouta et Viktor Gaïdouk, s'est retrouvé sous une forte pression tarifaire de la part de SCM, fournisseur quasi monopolistique de minerais de fer en Ukraine. ISD a accusé SCM d'avoir imposé des tarifs largement supérieurs à ceux en vigueur sur le marché international. ISD a été obligé de se fournir en minerais de fer au Brésil. SCM a porté le litige sur les tarifs devant une Cour d'arbitrage ukrainienne qui a décidé de mettre sous séquestre les actifs d'ISD. La plupart des observateurs ont considéré que SCM a tenté de s'emparer d'ISD en profitant de sa situation monopolistique. Finalement, en décembre 2009, le paquet de contrôle d'ISD a été vendu à un groupe d'investisseurs russes non identifiés. Vitali Ermakov, Sergueï Andiouchtchenko, Delo, 30 août 2010, http://smi.liga.net/articles/IT104812.html
(10) Ce groupe de Dniepropetrovsk contrôlé par Igor Kolomoïski et Guennadi Bogolioubov s'est structuré autour de la plus grande banque ukrainienne, PrivatBank. Il comprend plus d'une centaine d'entreprises spécialisées dans la métallurgie, le raffinage pétrolier, la distribution de carburant et les médias. Privat contrôle plus de 20 % de la production mondiale de ferraillages.
(11) ISD était contrôlé jusqu'en janvier 2010 par trois oligarques ukrainiens : Viktor Gaïdouk, Sergueï Tarouta et Oleg Mkrtchan. En 2009, le groupe s'est retrouvé en état de cessation de paiement après s'être endetté auprès de banques européennes. En janvier 2010, un investisseur russe (non identifié à ce jour) a racheté à travers la banque russe Vnechekonombank la part majoritaire du groupe.
(12) Les relations entre un autre oligarque, Dmytro Firtash, et le pouvoir ukrainien demeurent opaques. Son nom est devenu connu du grand public début 2006 après la signature d'accords portant sur la fourniture de gaz russe à l'Ukraine. On a alors appris que la société RusUkrEnergo (RUE), intermédiaire dans ce commerce gazier, appartenait à 45 % à Dmytro Firtash, 5 % appartenant à son associé, le banquier ukrainien Ivan Foursine, et le reste à Gazprom. Firtash connaîtrait Viktor Iouchtchenko depuis 2004, mais il n'existe pas de preuves indiquant qu'il aurait financé la campagne présidentielle de ce dernier. Firtash aurait également été proche de l'administration présidentielle de Iouchtchenko à travers le frère du président, Petr Iouchtchenko. En tout cas, la signature des accords gaziers avec la participation de RUE n'aurait pas été possible sans le soutien de Viktor Iouchtchenko. L'ex-président et son frère ont démenti entretenir des liens avec Dmytro Firtash, qui a fait savoir en avril 2006 dans une interview accordée au journal autrichien Kurier que le président ukrainien soutenait RUE. On sait toutefois qu'il existe une forte animosité entre Firtash et Ioulia Timochenko, qui s'est régulièrement attaquée à RUE. Voir : Kommersant-Ukraine, 23 mars 2006 ; Ekonomitcheskie izvestia, 24 mars 2006 ; Radio Svoboda, 29 avril 2006.
(13) À l'occasion des élections législatives, les oligarques ukrainiens « orange » ont soutenu des partis différents. Notre Ukraine a été soutenue par Vitali Gaïdouk et Sergueï Tarouta (ISD), Petr Porochenko (OukrPromInvest), Alexandre Slobodian (Obolon), Vladimir Poliatchenko (Arkada), David Jvania (Brinkford), Pavel Jebrivski (Farmatsia-2000), Fedor Chpig (Aval), Viktor Baloga (Barva), Viktor Topolov (Kiev-Donbass), Alexandre Tretiakov (Atek-95), Nikolaï Martynenko (Firma) et Petr Iouchtchenko (Première banque d'investissements). Le Bloc Ioulia Timochenko aurait été soutenu par Igor Kolomoïski et Guennadi Bogolioubov (Privat), Tariel Vassadze (OukrAvto), Konstantin Jevago (Finances et Crédit), Alexandre et Sergueï Bouriak (BrokBusinessBank), Andreï Verevski (Kernel Group), Evgueni Sigal (Agromars), Alexandre Feldman (AVEK), Alexandre Edine (Inter-Kontakt), Alexandre Abdouline (Guermes) et Natalia Korolevskaïa (LouganskKholod). La plupart de ces oligarques sont devenus députés à la Rada, ont fait élire des députés représentant leurs intérêts ou ont occupé des postes de responsabilité au gouvernement et dans les agences publiques. Ioulia Shukan, « Ukraine : les principaux enjeux de la vie politique depuis la révolution orange », Études du CERI, n° 134, 2007.
(14) Le milliardaire V. Khorochkovski a dirigé les douanes, puis a été nommé vice-président du SBU (services secrets ukrainiens). Depuis mars 2010, il est à la tête du SBU. Un autre milliardaire, le banquier ukrainien S. Bouriak, a dirigé l'administration des impôts, en  2008-2010. Considérée comme une proche de Rinat Akhmetov, Raissa Bogatyreva, a présidé le SNBO - Conseil national de sécurité et de la défense d'Ukraine, dirigé en 2005 par l'oligarque orange Petr Porochenko, puis présidé en 2006-2007 par un autre soutien orange, le milliardaire Vitali Gaïdouk. Les biographies des oligarques ukrainiens peuvent être consultées sur Liga.net. Business-inform, http://www.liga.net/
(15) Les dix hommes les plus riches d'Ukraine contrôleraient 25 % de son PIB.
(16) Ce rapprochement s'est fait à travers le très influent chef de l'Administration présidentielle, Viktor Baloga (2006-2009).
(17) L'un des trois propriétaires du groupe aurait vendu sa part à un groupe d'investisseurs russes non identifiés. Cette transaction aurait été négociée et autorisée dans le plus grand secret par Ioulia Timochenko en personne, ce qui a permis de dégager un financement pour sa campagne électorale.
(18) Plus précisément, le Parti des régions n'a pas respecté la Constitution, selon laquelle les députés élus sur la liste d'un parti donné ne pouvaient plus changer de groupe parlementaire. Pour constituer sa majorité parlementaire, le Parti des régions, en plus de s'allier avec le Parti communiste et le Bloc de Litvine, a dû incorporer une vingtaine de députés « transfuges » en provenance de Notre Ukraine et du Bloc de Ioulia Timochenko. La Cour constitutionnelle a approuvé cette procédure, qui a permis la formation d'un nouveau gouvernement. Il était évident qu'avec Ianoukovitch au poste de président et Timochenko à celui de premier ministre, le pouvoir resterait paralysé.
(19) La plupart des observateurs ont tendance à considérer cet organe comme un instrument au service des clans politiques plus qu'un arbitre indépendant. La Cour constitutionnelle ukrainienne est composée de 18 juges : 6 sont nommés par le président, 6 par la Rada et 6 par le Congrès des juges. Compte tenu de la domination de la Rada par le Parti des régions, Viktor Ianoukovitch dispose de facto de la majorité des voix. Depuis juillet 2010, la Cour est présidée par Anatoli Golovine, originaire de Donetsk et apparemment très lié au président Ianoukovitch. M. Golovine a passé une grande partie de sa carrière au KGB - SBU (1979-2005). Trois autres juges sont également originaires de Donetsk. Vremia Novosteï, 17 avril 2007, http://www.vremya.ru/2007/67/5/176375.html
(20) En décembre 2004, l'opposition orange et les représentants du Parti des régions ont trouvé un accord à l'amiable pour sortir de la crise qui pouvait conduire à la guerre civile. Il a été décidé d'invalider les résultats du second tour de l'élection présidentielle et d'organiser un autre second tour. En échange, les perdants du Parti des régions ont obtenu la transformation du régime présidentiel en un régime parlementaire-présidentiel dans lequel les compétences du président devaient être réduites (il continuait de s'occuper de la politique étrangère et de nommer quatre ministres au gouvernement, mais il perdait le contrôle effectif sur la politique économique et sociale au profit de la Rada). Entérinés par la Cour constitutionnelle, ces changements devaient entrer en vigueur le 1er janvier 2006.
(21) Le premier producteur mondial d'acier, Arcelor Mittal, avait acheté l'aciérie ukrainienne Kryvorizhstal en 2005, en promettant d'y investir de manière conséquente. Mais le 14 mai 2009, l'État ukrainien (à l'époque encore présidé par Viktor Iouchtchenko) a accepté de repousser certains investissements, en raison de la crise mondiale. En juillet 2010, le Bureau du procureur général a porté plainte auprès de la Cour économique de Kiev pour invalider les modifications réalisées le 14 mai 2009, ce qui pourrait remettre en cause la privatisation de cette usine. De nombreux observateurs voient dans les difficultés d'Arcelor Mittal une tentative des oligarques proches de Viktor Ianoukovitch visant à récupérer cette aciérie. BIN.ua, 4 octobre 2010, http://bin.com.ua/companies/105564-arselor-mittal-krivoj-rog-zayavlyaet-o.html
(22) Mykola Riabchuk, « Yanukovych's Gleichschaltung and Ukraine's Future », Current Politics in Ukraine Blog, 7 juillet 2010.
(23) Dès son arrivée au pouvoir, elle avait promis de mettre un terme aux agencements peu clairs pour le paiement du gaz, qui enrichissaient alors les intermédiaires russes et ukrainiens proches de Gazprom.
(24) Les hommes de Dmytro Firtash sont le chef de l'Administration présidentielle Sergueï Liovotchkine, le ministre de l'Énergie Iouri Boïko et le chef du SBU Valeri Khorochkovski. Les intérêts de Rinat Akhmetov seraient représentés par le vice-premier ministre Boris Kolesnikov, le ministre de la Jeunesse et des Sports Ravil Safioulline et la première adjointe du chef de l'Administration présidentielle, Irina Akimova.
(25) La base navale de Sébastopol est la principale base de la Flotte de la mer Noire de la Fédération de Russie. C'est là que sont basés 70 % des vaisseaux de cette flotte, ainsi que 25 000 hommes. Entre 1991 et 1997, l'Ukraine (où se situe Sébastopol) et la Fédération de Russie, qui souhaitait récupérer la marine soviétique, ont conduit des négociations sur le partage de la Flotte de la mer Noire. Finalement, un accord a été signé en 1997. En échange de la reconnaissance de ses frontières par Moscou, l'Ukraine a transféré une grande partie des vaisseaux basés à Sébastopol à l'armée russe et a loué jusqu'en 2017 les installations militaires du port maritime de Sébastopol à la Russie. Après l'arrivée au pouvoir de la coalition orange, Viktor Iouchtchenko a tenté de faire évacuer cette base russe qu'il considérait comme une violation de la souveraineté nationale.
(26) Au cours d'une conférence de presse conjointe avec Dmitri Medvedev, Viktor Ianoukovitch a évalué cette baisse des tarifs, en la présentant comme une forme d'investissement russe dans l'économie ukrainienne, à un montant de 40 milliards de dollars sur 10 ans. 21 avril 2010, Kremlin.ru, www.kremlin.ru
(27) Nezavisimaïa gazeta, 17 mai 2010.
(28) En 2008, les chefs de la diplomatie des pays membres de l'Alliance ont décidé de ne pas intégrer l'Ukraine au Plan d'action pour l'adhésion à l'Otan (MAP) en attendant que ce pays remplisse les conditions nécessaires. Une décision alternative a été adoptée, celle d'intensifier les travaux de la commission Ukraine-Otan afin d'associer ce pays à un « plan national annuel ».
(29) L'Ukraine n'a pas déposé officiellement de candidature. Cependant, les responsables européens ont à plusieurs reprises annoncé que Kiev ne respectait pas les critères d'adhésion.
(30) Nezavisimaïa gazeta, 17 mai 2010.
(31) L'Espace économique commun (EEC) est un projet d'intégration économique concernant initialement quatre États postsoviétiques : Russie, Ukraine, Biélorussie et Kazakhstan. Ce projet date de 2003. Cependant, après l'arrivée au pouvoir de Viktor Iouchtchenko début 2005, l'Ukraine a fait savoir qu'elle n'y participerait pas. Les trois autres participants ont poursuivi l'intégration en créant une zone de libre-échange dont la mise en place a aboli les contrôles douaniers à partir de juillet 2010.
(32) Nezavisimaïa gazeta, 7 juin 2010.
(33) Deux conflits ont opposé la Russie à l'Ukraine en 2005-2006 et 2008-2009 à propos des tarifs du gaz fourni à l'Ukraine par Gazprom et des tarifs de transit du gaz acheminé à travers l'Ukraine vers l'UE. Ces conflits ont conduit à des interruptions des livraisons du gaz russe à divers pays européens. En dépit de la résistance ukrainienne, les tarifs du gaz fourni par Gazprom ont été considérablement augmentés. Bien que Vladimir Poutine ait fait savoir que ces conflits étaient fondés sur des considérations économiques, les observateurs occidentaux les ont interprétés comme une tentative de la part de Moscou de « punir » Kiev pour avoir voulu conduire une politique étrangère indépendante. Viatcheslav Avioutskii, « Les nouveaux rapports de force en Ukraine », Enjeux Diplomatiques et Stratégiques 2010, Economica.
(34) En août 2008, la république sécessionniste géorgienne d'Ossétie du Sud est devenue le théâtre d'un conflit armé entre la Russie et la Géorgie, qui avait tenté de « récupérer » l'enclave. Après une semaine d'affrontements, l'Ossétie du Sud a été occupée par l'armée russe. Les deux parties ont enregistré de nombreuses victimes. Des dizaines de milliers de civils ont fui la zone de combats. L'armée russe a aussi, un temps, occupé des territoires géorgiens à l'extérieur de l'enclave (Gori). Moscou a rapidement reconnu l'Ossétie du Sud, ainsi que l'Abkhazie, autre province géorgienne sécessionniste, en établissant des relations diplomatiques avec ces territoires ; Viatcheslav Avioutskii, « Le conflit d'Ossétie du Sud », Défense nationale et sécurité collective, n° 10, octobre 2008.
(35) Plusieurs Églises chrétiennes existent en Ukraine. La plus importante est l'Église orthodoxe, placée sous la juridiction du Patriarcat de Moscou et traditionnellement favorable à la Russie. L'Église uniate, qui est rattachée à Rome, est présente à l'ouest du pays et historiquement opposée à la Russie. Il existe aussi une troisième Église, l'Église orthodoxe sous la juridiction du Patriarcat de Kiev, qui s'est positionnée comme étant opposée à Moscou.
(36) A. Karatnycky, « Orange Peels : Ukraine after Revolution », New Atlanticist Policy and Analysis Blog, 18 août 2010.
(37) La déclaration la plus célèbre est celle de Vladimir Poutine, faite à Bucarest, en 2008, au cours d'une réunion Russie-Otan. En s'adressant au président américain, M. Poutine a dit : « Tu ne comprends pas, George, que l'Ukraine n'est même pas un État ? Qu'est-ce que l'Ukraine ? Une partie de son territoire est en Europe de l'Est ; une autre partie, et une parte considérable, nous la lui avons offerte ! » ; Kommersant, 7 avril 2008, http://www.kommersant.ru/doc.aspx?DocsID=877224 ; un autre homme politique russe, le vice-président de la Douma, Vladimir Jirinovski, a déclaré en février 2010 à la radio Ekho Moskvy que le sud-est de l'Ukraine serait d'ici cinq ans incorporé en tant qu'unité administrative à la Fédération de Russie, Korrepondent.net, 11 février 2010, http://korrespondent.net/ukraine/politics/1046087-zhirinovskij-cherez-5-let-ukraina-stanet-federalnym-okrugom-rossii
(38) A. Kolpakov, « La Russie prépare cinq vagues d'expansion économique », Gazeta.ua, 15 juillet 2010.
(39) Il s'agit des acquisitions des parts de contrôle dans deux groupes ukrainiens, ISD et Zaporojstal.
(40) En plus des accords de Kharkov, signés en avril 2010, signalons les accords de Kiev négociés en mai de la même année (sur la démarcation de la frontière russo-ukrainienne, la coopération dans l'utilisation et le développement du système de navigation par satellite « Glonass », la coopération interbancaire entre les banques Oukreksimbank et VTB, la coopération dans le domaine de l'éducation et des sciences pour la période 2010-2012 et la collaboration entre les ministères de la Culture des deux pays pour les années 2010-2014). Nezavisimaïa gazeta, 7 juin 2010.
(41) South Stream désigne le gazoduc qui doit relier la Russie, à travers la mer Noire, à l'Italie, l'Autriche, la Grèce et d'autres pays balkaniques. La partie sous-marine doit être de 900 kilomètres et appartenir à Gazprom (40 %), ENI (40 %) et EDF (20 %). La capacité de transit prévue est de 63 milliards de mètres cubes par an. La valeur estimée du projet est de 8,6 milliards d'euros (selon Gazprom, 25 milliards d'euros). Expert, 16 février 2010.
(42) Vzgliad, 28 juillet 2010.
(43) En novembre 2010, les représentants de l'Ukraine, de la Russie et de l'UE ont conduit à Bruxelles des consultations au sujet de la modernisation des gazoducs de transit ukrainiens, sans se mettre d'accord sur un projet concret. Rossiskaïa Business-Gazeta, 23 novembre 2010, http://www.rg.ru/2010/11/23/gaz.html
(44) Depuis la victoire de Viktor Ianoukovitch, les États-Unis n'ont toujours pas clairement formulé leur attitude à l'égard du nouveau président ukrainien. Cette relative passivité permet de penser que Washington est en train de redéfinir ses priorités en Eurasie en se concentrant davantage sur le Moyen-Orient et sur l'Afghanistan. Certains analystes estiment que le « désintérêt » des États-Unis vis-à-vis de l'Ukraine pourrait avoir été décidé en échange du soutien de la Russie sur le dossier iranien. Ainsi, un analyste américain, Nikolas Gvosdev, écrit : « Les décisions de l'Ukraine de renoncer aux tentatives d'adhérer à l'Otan et de signer un nouvel accord de location de la base navale à la Flotte de la mer Noire russe ont retiré l'Ukraine de l'échiquier de la rivalité russo-américaine et, en retour, ont diminué le besoin de la Russie de causer des problèmes aux États-Unis dans d'autres parties du monde. » Nikolas K. Gvosdev, The National Interest, 28 octobre 2010.
(45) RFI, 1er mars 2010.
(46) RIA Novosti, 2 juillet 2010.
(47) La Baronesse Ashton a été nommée Haut Représentant pour les affaires étrangères de l'UE en 2009. En février 2010, elle a envoyé un signal fort à la nouvelle direction ukrainienne en assistant en personne à la cérémonie de prise de fonctions de Viktor Ianoukovitch, tandis que la plupart des autres dirigeants européens ont envoyé des représentants de rang inférieur. En septembre 2010, Catherine Ashton a inclus l'Ukraine dans la liste des partenaires privilégiés et stratégiques de l'UE.
(48) Un sommet Ukraine-UE s'est tenu à Bruxelles le 22 novembre 2010. Kiev a signé un plan d'action permettant l'abrogation des visas pour les Ukrainiens se rendant dans les pays de l'UE. Toutefois, l'accord de libre-échange envisagé n'a pas été accepté par les pays membres, réticents à l'idée de voir arriver les produits agricoles ukrainiens sur le marché communautaire. « L'Ukraine a fait savoir à nouveau que l'intégration européenne reste une priorité de sa politique étrangère », RIA Novosti, 22 novembre 2010, http://fr.rian.ru/world/20101122/187924643.html