Politique Internationale - La Revue n°131 - PRINTEMPS - 2011

sommaire du n° 131
SYRIE : LE DEBUT DU CREPUSCULE
Entretien avec Burhan GHALIOUN
conduit par
Mohammad Ali ATASSI et Loulouwa Al Rachid
Chercheur, spécialiste du monde arabe et consultante sur l'Irak.
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Loulouwa Al Rachid et Mohamad Ali Atassi - Tout commence par un acte de désespoir, l'immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, un jeune Tunisien pauvre, issu d'une bourgade laissée à l'abandon. On connaît la suite :  en l'espace de quelques semaines seulement l'ensemble du monde arabe s'embrase. Comment expliquez-vous l'effet de dominos qu'a provoqué ce geste individuel ?

Burhan Ghalioun - Mohamed Bouazizi est devenu le symbole d'une grande révolution dont les origines profondes sont à rechercher dans la faillite du système politique, économique et culturel arabe. Il ne s'agit pas simplement du geste d'un individu désespéré ou d'un Tunisien. Depuis la chute de mur du Berlin, seul le monde arabe était resté à l'écart de l'adhésion généralisée aux valeurs démocratiques ; bon nombre d'analystes avaient justifié cette exception en affirmant que l'islam ou la culture arabe étaient incompatibles avec la modernité politique. En réalité, le monde arabe a été empêché d'accéder aux valeurs de cette modernité politique. Par les puissances occidentales, d'abord, qui tenaient à endiguer la montée de l'islam politique et à protéger leurs intérêts économique contre les risques d'une immigration incontrôlée. Par les élites dirigeantes locales, ensuite, qui ont fait échec à toute transformation démocratique en s'appuyant sur la répression. Des facteurs internes et externes ont conjugué leurs effets pour produire un système à la fois despotique et néolibéral.
Aussi bien en Afrique du Nord qu'au Moyen-Orient, d'importants moyens ont été investis dans les instruments de coercition alors que, sur le plan culturel, c'était le néant : les élites locales n'avaient rien d'autre à proposer à leur population que la promesse d'une entrée dans la société de consommation. Mais la donne a changé : depuis la guerre d'Irak en 2003, l'influence occidentale dans la région a reculé ; les régimes eux-mêmes ont perdu toute légitimité du fait de l'aggravation des inégalités sociales, du chômage et de la corruption ; enfin, les peuples qui avaient accepté jusque-là de se soumettre tant qu'aucune perspective ne semblait se dessiner à l'horizon se sont redécouvert des aspirations. Grâce à la jeunesse tunisienne et à la technologie, un acteur est né et a prouvé que le changement n'était pas nécessairement synonyme de chaos : la société civile.  

L. A. R. et M. A. A. - Arrêtons-nous un instant sur les modalités de ce soulèvement. N'exagère-t-on pas l'importance des réseaux sociaux quand on sait qu'une large part des déshérités qui ont grossi les rangs des manifestants n'y ont pas ou très peu accès ? Par ailleurs, en Syrie, le régime a coupé la société du monde extérieur et entravé la diffusion d'Internet...

B. G. - Pour que les gens osent se soulever, il faut leur laisser l'espoir d'occuper un vide politique tout en échappant aux foudres du régime. Or la révolution techno-médiatique a permis aux jeunes de créer un « parti politique virtuel » qu'aucun censeur et aucun policier ne peuvent désormais contrôler. La possibilité de relier des milliers d'individus entre eux, de mettre en place une organisation, de communiquer et d'élaborer des mots d'ordre collectifs, voilà ce qui manquait à toute tentative d'émancipation politique. C'est à partir de cette mise en réseaux qu'une fenêtre d'action s'est ouverte. Ses principaux artisans sont des jeunes qui ont grandi avec les téléphones portables et Internet. En Syrie, le régime en a effectivement limité la diffusion, mais pas au point de pouvoir l'interdire complètement. À partir du moment où les Tunisiens ont réussi ce modèle de déverrouillage politique, toutes les autres dictatures arabes étaient en danger de mort. Avec leur modèle de révolution « propre », les Tunisiens ont aidé les autres Arabes à dépasser leur peur.

L. A. R. et M. A. A. - Les commentateurs n'ont-ils pas tendance à enjoliver le rôle de la jeunesse révolutionnaire dans cette grande transformation du monde arabe ?

B. G. - Le fait que ces révolutions arabes aient été déclenchées par des jeunes dénués d'expérience politique n'est pas un hasard. Car ce sont les régimes eux-mêmes qui ont éradiqué toute opposition organisée. De plus, les jeunes entre 15 et 25 ans représentent de 50 à 60 % des populations arabes et, contrairement à leurs aînés, ils n'ont pas vu les grands espoirs portés par les mouvements d'émancipation nationale des années 1950 et 1960 - des espérances détruites par la terreur des régimes. Évidemment, il ne suffit pas d'avoir une page sur Facebook pour élaborer un agenda politique ou assumer le leadership d'une société. Pour le moment, la soif de liberté sert de mot d'ordre et de point de ralliement mais, demain, le conflit social et idéologique reviendra au premier plan. Nous avons besoin d'élites et de forces politiques pour encadrer la transition.

L. A. R. et M. A. A. - Aussitôt le régime tunisien tombé à la mi-décembre 2010, la « rue arabe » a immédiatement réagi même si, dans de nombreux pays, le phénomène a été éphémère et vite maîtrisé. Comment expliquez-vous que la Syrie soit le dernier de la liste à avoir été touché ? Qu'est-ce qui la différencie ?

B. G. - La vitesse et les conditions du changement dépendent de plusieurs facteurs : les équilibres intérieurs des systèmes répressifs ; leur façon d'articuler les intérêts politiques et économiques ; la nature des sociétés ; les enjeux par rapport à l'Occident... Ainsi, la forte homogénéité sociale explique la rapidité et l'aspect plus ou moins pacifique du changement en Tunisie et en Égypte où elle a rendu possible un véritable élan national. Le cas du Yémen est différent : la pauvreté du pays, les dissensions régionales et tribales, la présence d'une armée contrôlée par le clan présidentiel ont ralenti le processus. En Libye, ce n'est pas la nature de la société mais la personnalité même du dirigeant qui compte : Mouammar Kadhafi se prend pour le Dieu de la nation et veut reconquérir par la force un pays qui le rejette massivement. En Syrie, le retard s'explique par deux éléments négatifs. D'une part, depuis un demi-siècle, le régime a surjoué les dissensions confessionnelles (1). Il a poussé les Syriens à se méfier les uns des autres. La crainte du bain de sang, si le statu quo venait à être ébranlé, et le chantage à la guerre civile ont été fortement intériorisés par une population qui a perdu son unité et son âme. Le régime tire sa force de cette peur collective. D'autre part, il se distingue par un style de gouvernement cruel, basé sur un usage disproportionné et permanent de la terreur. C'est pourquoi il a fallu aux Syriens trois mois d'attente et de réflexion avant de tenter leur chance. Ils n'en sont qu'au début du processus. Personnellement, je reste confiant bien que la coordination soit très difficile et que, pour le moment, aucune revendication claire n'ait été exprimée. Surtout, la répression promet d'être de nouveau très sévère.

L. A. R. et M. A. A. - Vous parlez de dissensions confessionnelles « surjouées » par un régime habituellement décrit comme « minoritaire ». Cette qualification de régime « minoritaire » vous semble-t-elle appropriée ? Le pouvoir syrien ne se caractérise-t-il pas plutôt par le parti unique, l'hérédité du pouvoir ou, d'une façon plus générale, le clanisme familial ?

B. G. - Dans les années 1970, j'ai été l'un des premiers à soulever dans mes travaux la question alors taboue du communautarisme en Syrie. Avant l'arrivée du Baas, la question confessionnelle n'existait pas. Les Syriens s'identifiaient comme tels indépendamment des autres appartenances communautaires, notamment religieuses. L'idéologie dominante depuis l'époque du mandat français était fortement imprégnée d'une culture politique nationaliste. À ses débuts, le parti Baas a dû faire face à la concurrence idéologique du nassérisme, y compris auprès de ses propres bases. Après le coup de février 1963 (2), le parti s'est développé en fonction des relations de parenté et des appartenances régionales. C'était un réflexe de survie politique. On est progressivement passé d'une idéologie laïque et arabiste à des pratiques semi-confessionnelles et clientélistes. Cette approche a porté ses fruits : Hafez el-Assad a pu ainsi se doter d'instruments de contrôle (armée, police, renseignement, parti unique) assez soudés, homogènes du point de vue du recrutement et forts d'un solide esprit de corps. Il pouvait compter sur eux pour réprimer une société qui n'a jamais massivement adhéré à l'idéologie baasiste. C'est là le drame de la Syrie.
Toute l'histoire du pouvoir baasiste a consisté en une série d'affrontements avec la société, en particulier à Hama et à Alep (3). À partir de 1994, la faillite économique (en raison de la perte du soutien de l'URSS) a poussé le régime à rechercher un second souffle dans les politiques libérales. Or, qui dit ouverture économique dit nécessité d'intégrer de nouvelles couches de la société et de lâcher du lest à certains secteurs de l'opinion publique. Le pouvoir a alors limité son immixtion dans la vie quotidienne des gens et a eu la main moins lourde en matière de répression. Avec l'arrivée de Bachar en 2000, cette tendance s'est confirmée. La base sociale du régime s'est alors transformée : la logique du recrutement exclusif dans une seule communauté s'est effacée au profit d'un ensemble de réseaux et de clientèles plus diversifiés. Le cercle du pouvoir s'est élargi tout en conservant à sa tête le clan familial alaouite qui chapeaute cette constellation de groupes d'intérêts (4).

L. A. R. et M. A. A. - Comment ces réseaux fonctionnent-ils ?

B. G. - Le sommet du pouvoir n'est plus alaouite stricto sensu. La base minoritaire n'en disparaît pas pour autant mais le régime veille à ce que, dans chaque communauté, des notables, des familles et des entrepreneurs participent à son modèle de capitalisme clanique et prédateur. Une puissante classe d'affairistes a vu le jour ; la logique communautaire n'est plus aussi déterminante. Deux holdings regroupant les plus grosses entreprises du pays, Al-Sham al-Qabida et Surya al-Qabida, sont devenues les symboles de cette intégration économique clientéliste. Le plus grand clan est, en réalité, damascène : les hommes d'affaires de la capitale sont parmi les soutiens les plus sûrs du régime.

L. A. R. et M. A. A. - Comment expliquez-vous que la première brèche dans l'édifice du pouvoir soit venue de la périphérie, c'est-à-dire de la région de Hauran et, en particulier, de la ville de Deraa ?  

B. G. - La région de Hauran est certes périphérique, rurale et pauvre, mais elle est centrale pour le régime qui y a massivement recruté des cadres du parti et de l'appareil de sécurité pour contrebalancer l'hostilité des grands centres urbains sunnites dans les années 1970-1980. D'une façon générale, le régime s'est appuyé sur toutes les zones lointaines et rurales (Deir al-Zor, Djézireh, Jabal al-Arab) pour donner un sens à son programme socialiste et étouffer les idéologies concurrentes (nassérisme, Frères musulmans). Alors, pourquoi Deraa ? Cette ville a été frappée de plein fouet par l'économie néolibérale : l'ascension des clans affairistes des villes a relégué ses élites locales, comme leurs homologues de la région alaouite, au second plan dans l'édifice du pouvoir. De plus, la sécheresse des cinq dernières années a détruit le secteur agricole à Hauran. Le régime, qui était sûr de son implantation dans cette région, ne pouvait que réagir brutalement face à une manifestation qui, au départ, était pourtant de faible ampleur (5). Cette violence a, à son tour, entraîné un durcissement de la contestation en raison de la prégnance dans cette région d'une certaine culture tribale, avec son code de l'honneur et de la virilité. En disant cela, je ne prétends pas qu'il y a encore, dans le tissu social, des « structures » tribales. Je parle de « culture » tribale. D'ailleurs, les manifestants de Deraa ont hurlé deux slogans qui en disent long : « Le peuple syrien ne sera pas humilié » et « Oh, Buthaina, oh Shaaban, le peuple syrien n'est pas affamé ! ». Ce qui veut dire que la soif de dignité passe avant le pain.   

L. A. R. et M. A. A. - Vous n'évoquez pas le précédent du « Printemps de Damas » auquel vous avez pourtant participé. Pourquoi ? L'intelligentsia syrienne avait alors offert au régime la possibilité de tourner la page et d'amorcer une ouverture politique...

B. G. - Je ne sous-estime en rien l'importance de ces événements. Pour la première fois, les intellectuels et la classe moyenne s'étaient unis pour mettre de côté les séquelles du communautarisme et dépasser les divisions. C'est la raison pour laquelle le pouvoir a réagi si violemment, étouffant dans l'oeuf un processus qui risquait d'ébranler les fondements mêmes de sa domination. Les nombreux intellectuels et artistes alaouites qui ont participé au « Printemps de Damas » ont pris conscience de leur responsabilité nationale. La leçon à tirer de cette expérience, c'est que le régime doit commencer par reconnaître la légitimité des opposants et leur offrir un cadre juridique qui leur garantisse un minimum de liberté d'expression et d'organisation à l'intérieur du pays. Il faut aujourd'hui composer avec les forces de l'opposition (6), aussi éparpillées et affaiblies soient-elles. Au fur et à mesure, d'autres forces apparaîtront.

L. A. R. et M. A. A. - Dans le passé, les Frères musulmans ont incarné l'opposition la plus sérieuse face au régime. Pensez-vous que la Syrie puisse basculer, comme beaucoup le redoutent en Europe et aux États-Unis, dans le camp de l'islamisme ?

B. G. - La Syrie est, à mon sens, le pays le moins exposé à ce type de danger. La plupart des islamistes syriens conçoivent la religion comme appartenant à la sphère strictement personnelle. Ils qualifient d'ailleurs leur projet d'« État séculier ». On ne peut pas parler, bien sûr, d'acceptation de la laïcité, ne serait-ce que parce que le mot n'a qu'une faible résonance au sein de la société en général. Il n'en demeure pas moins que les islamistes refusent le modèle iranien avec tout ce qu'il implique en termes de domination de la vie politique par le clergé. Le modèle turc séduit davantage : un parti islamiste, libéral sur le plan idéologique et économique, y exerce le pouvoir dans le respect de la démocratie électorale. Dans les pays arabes, rares sont ceux qui exigent encore l'application de la charia, à l'exception de quelques groupes ultra-minoritaires et marginalisés. De plus, la population syrienne compte d'importantes minorités dont le poids atteint 30 % ; ces minorités ne voteront jamais pour un système religieux. L'épouvantail islamiste ne fait plus peur : les Syriens se révoltent pour la liberté et non pas pour l'islam. Entre le despotisme et l'islamisme, il existe bel et bien une troisième voie. La démocratie est une valeur universelle dont les Syriens, comme les autres Arabes, veulent bénéficier pour entrer dans le monde moderne.

L. A. R. et M. A. A. - Sommes-nous dans un moment de rupture ou de transformation du régime ?

B. G. - La Syrie vit, indéniablement, un moment de rupture par rapport à un système hérité de la guerre froide et qui ne tient pas compte de la souveraineté populaire. Le monopole stérile et stérilisateur de la parole et de l'action a assez duré. Les gens descendent dans la rue pour recouvrer leurs droits. Je doute que le régime puisse surmonter la crise actuelle. La Syrie est irréversiblement entrée dans une phase de transition. On pourrait envisager un modèle négocié en deux temps : d'abord, la limitation des prérogatives de l'État policier, avec la suspension de l'état d'urgence et l'introduction graduelle du pluralisme politique ; ensuite, le passage à une véritable démocratie. En tout cas, il est impossible de garder intact un régime aussi obsolète.  

L. A. R. et M. A. A. - Excluez-vous totalement le risque d'éclatement du pays et de guerre civile ?  

B. G. - Je n'y crois pas. Il existe, en Syrie, une bourgeoisie d'affaires assez structurée qui ne tolérera aucune aventure suicidaire aussi séduisante qu'elle puisse apparaître aux yeux des éléments les plus radicaux du clan présidentiel ou de l'armée. Quelles que soient leurs appartenances communautaires, les hommes d'affaires ne sont pas prêts à tout perdre pour défendre les intérêts d'une famille.

L. A. R. et M. A. A. - Qu'en est-il de l'armée ?  Peut-elle tenter de jouer un rôle politique ? Est-elle à l'abri des divisions confessionnelles qui parcourent la société ? Que peut-elle face aux unités d'élite qui défendent la famille El-Assad et la capitale ?  

B. G. - Il n'y a aucun risque d'éclatement de l'institution militaire. Un scénario à la libyenne me semble impensable en Syrie où les forces armées ne se réduisent pas à quelques bataillons dirigés par les fils du colonel Kadhafi. Nous sommes en présence d'une armée de plus de 350 000 hommes, dont 40 à 50 000 officiers qui, je le répète, ne vont pas se sacrifier pour que la Syrie reste la propriété exclusive d'un clan familial ! La Syrie est un pays de 20 millions d'habitants avec deux grandes villes de plus de 4 millions d'âmes. Si, dans ces deux villes, plusieurs dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue, aucune force armée n'osera les massacrer. Si le régime persiste dans son intransigeance et dans la répression, une crise avec l'armée ne manquera pas de se produire.

L. A. R. et M. A. A. - Passons aux enjeux régionaux d'une éventuelle transition politique en Syrie. Certains redoutent un soutien iranien direct au régime ou par Hezbollah interposé. Est-ce un scénario plausible ? Pensez-vous que les fondamentaux de la politique étrangère syrienne seront affectés ?

B. G. - Ni l'Iran ni le Hezbollah n'interviendront pour défendre un régime à l'agonie. Ils essaieront probablement de discerner, au sein du régime, les éléments avec lesquels ils pourront continuer à travailler afin de préserver leurs intérêts. L'Iran n'acceptera pas facilement de perdre une pièce maîtresse dans son dispositif régional : il hâtera le changement de l'intérieur ou négociera. Quant à savoir avec qui, c'est difficile à dire dans la mesure où les relations entre les deux pays restent opaques : les rouages du pouvoir syrien qui traitent directement avec Téhéran ne sont pas clairement identifiés. Pour l'essentiel, et dans une perspective de transformation partielle du régime, je privilégie en tout cas l'hypothèse de la continuité par rapport à celle de la rupture. On le voit en Égypte : la chute du président Moubarak n'a pas, jusqu'à présent, entraîné de bouleversements en matière d'alliances extérieures.

L. A. R. et M. A. A. - Après l'assassinat du premier ministre libanais Rafic Hariri, la Syrie avait réussi l'impensable, à savoir une quasi-réconciliation avec les puissances occidentales, France en tête. Depuis le début de la contestation, le ton de l'Occident à l'égard de Damas se fait menaçant. Pensez-vous que ce changement d'attitude soit réel et qu'il puisse, en cas d'exactions à l'encontre de la population, s'accompagner d'un recours à la force ?

B. G. - Les Occidentaux ont fait le deuil des dictatures sur lesquelles ils se sont appuyés depuis un demi-siècle. En Syrie comme ailleurs dans le monde arabe, ils devront composer avec la volonté populaire et encourager les réformes. En multipliant les mises en garde, leurs dirigeants adressent un signal au régime syrien. Ils lui indiquent que la logique du tout répressif mène à l'impasse et qu'elle n'est plus admissible. C'est, en soi, une menace de lâchage de la part de l'Occident qui ne pourra plus traiter comme avant avec le régime. Cela étant dit, il me semble exclu qu'une nouvelle résolution du Conseil de sécurité, sur le modèle de la résolution 1973 adoptée à l'encontre de la Libye, s'applique à la Syrie. C'est aux Syriens, et à eux seuls, de décider de leur avenir.

L. A. R. et M. A. A. - Y aura-t-il des changements sur le front syro-israélien ?

B. G. - Quelle que soit la nature du régime syrien à l'avenir, la politique vis-à-vis d'Israël sera poursuivie. Le principe des négociations sera maintenu mais il se peut que la configuration diffère quelque peu. Par exemple, une position commune entre l'Égypte et la Syrie pourrait émerger dans les négociations futures. De leur côté, les Israéliens n'ont pas intérêt à l'escalade : ils sont aujourd'hui isolés et dépassés par des bouleversements régionaux qui leur font perdre leurs repères habituels.

L. A. R. et M. A. A. - Quelle serait la place de la Syrie post-Bachar el-Assad dans l'ensemble régional arabe ?

B. G. - Les pays du Golfe ne sont pas favorables à un changement de régime en Syrie. C'est un voisin trop proche de leurs frontières ; et certains d'entre eux, comme l'Arabie saoudite ou le Qatar, y ont massivement investi. Leur malaise transparaît dans la manière prudente dont la chaîne Al-Jazeera rend compte des événements. Pour l'heure, ils attendent. Peut-être ont-ils confiance dans les capacités du régime à se maintenir en place et à retarder le plus possible l'heure de vérité. Sauf dérapage imprévu, les pays du Golfe restent persuadés qu'il est possible de garder la transition syrienne sous contrôle. En ce qui concerne le Liban et l'Irak, la relation ne changera pas.
En revanche, si un pouvoir issu d'élections libres et transparentes voyait le jour à Damas, la configuration régionale évoluerait. On assisterait alors à une nouvelle renaissance de la nation arabe avec de réelles perspectives de consolidation de la Ligue arabe et d'intégration économique. Ces révolutions ont, en effet, renforcé le sentiment d'appartenance à une même nation et permis aux Arabes de retrouver une certaine fierté collective.

L. A. R. et M. A. A. - Abordons, pour terminer, votre trajectoire personnelle. Vous avez plusieurs casquettes : universitaire, exilé, militant de la démocratie et des droits de l'homme. Vous êtes surtout une figure de la scène intellectuelle arabe et syrienne. Envisagez-vous de vous engager, un jour, en politique ?

B. G. - Je me considère comme un homme politique qui a investi dans la culture et dans la pensée, et qui fait de la politique à travers le savoir et le travail intellectuel, indépendamment des partis. Les révolutions arabes l'ont démontré : elles ont marqué le triomphe des idées, pas celui des structures partisanes. Pour revenir à mon cas personnel, disons que les postes politiques ne me tentent pas. Ce qui ne veut pas dire que je renie mon engagement en faveur de l'émancipation des peuples arabes.

L. A. R. et M. A. A. - De votre exil parisien, comment pouvez-vous contribuer à faire bouger les choses ?

B. G. - Les exilés ne doivent pas s'ériger en autorité de tutelle : le plus gros de l'effort doit venir du pays lui-même. Si les Syriens de l'intérieur n'ont pas atteint la maturité requise pour le changement, nul ne peut les y pousser malgré eux. Comme les jeunes, je veux observer, contrôler, critiquer le cours des événements et assurer une forme de vigilance. J'aspire à un simple rôle d'accompagnateur qui participe à l'élaboration d'un agenda politique et facilite les contacts entre les différents courants d'idées. Mais s'il fallait, demain, intervenir en Syrie pour une négociation ou une médiation, je serais bien entendu présent...
Notes :

(1) La population syrienne est majoritairement sunnite et arabe, mais elle compte une minorité kurde. Il a fallu attendre le déclenchement de la vague de protestations pour que le régime consente, le 7 avril 2011, à octroyer la nationalité syrienne à une partie des deux millions de Kurdes vivant sur son territoire et dont l'identité ethnique était auparavant totalement niée. Les alaouites représentent environ 12 % de la population. Ils sont essentiellement regroupés dans la chaîne montagneuse du nord-ouest du pays, le long du littoral méditerranéen. Les chrétiens représentent 10 % de la population, auxquels s'ajoutent deux petites minorités, l'une druze et l'autre ismaélite.
(2) Après une période d'instabilité et de luttes politiques incessantes, des officiers baasistes et nasséristes s'emparent du pouvoir à la faveur d'un coup d'État le 8 mars 1963. Ce n'est qu'en novembre 1970 que le général Hafez el-Assad, alors ministre de la Défense, parvient à éliminer tous ses rivaux et à s'installer solidement au sommet de l'État.
(3) Entre 1980 et 1982, le régime a été confronté à une forte contestation populaire qui s'est soldée par un affrontement armé avec les Frères musulmans. Le massacre perpétré en 1982 dans la ville de Hama, où plusieurs milliers de personnes ont péri au cours de la répression, a mis brutalement fin à ce cycle de contestation.
(4) Outre Bachar el-Assad qui occupe la position de chef suprême des forces armées, son frère cadet, Maher, commande la Garde présidentielle. Son beau-frère, Assef Shawkat, a longtemps dirigé le renseignement militaire avant de devenir vice-chef d'état-major de l'armée. Les cousins, de la famille Makhlouf, occupent à la fois des positions sécuritaires sensibles et des rôles clés dans le monde des affaires : Rami Makhlouf est l'homme d'affaires le plus puissant du pays, contrôlant le très lucratif secteur des télécommunications, des banques et des boutiques duty free. Hafez Makhlouf est, quant à lui, un officier supérieur dans l'appareil de sécurité intérieure. Le troisième cousin, Ehab Makhlouf, est un puissant entrepreneur qui bénéficie d'une grande partie des marchés publics dans la construction.
(5) La contestation à Deraa a commencé avec l'arrestation d'une quinzaine d'adolescents qui avaient tracé sur les murs de la ville des graffitis hostiles au pouvoir. Leurs familles ont alors formé une délégation pour demander au gouverneur et au responsable de la sécurité de la ville de Deraa (un parent du président Bachar el-Assad) leur libération ; en plus d'une fin de non-recevoir, ces derniers les auraient humiliés, enflammant ainsi la contestation.
(6) En 2005, la plupart des forces d'opposition de l'intérieur ont cosigné la Déclaration de Damas appelant à un processus de transition démocratique. Outre plusieurs personnalités indépendantes et des intellectuels ayant participé au Printemps de Damas, cette déclaration a rassemblé neuf partis politiques kurdes ainsi que l'ensemble des forces composant l'échiquier politique arabe, allant des communistes aux libéraux en passant par les socialistes et les nasséristes. Les Frères musulmans de l'intérieur ont également cautionné cette déclaration.