Politique Internationale - La Revue n°131 - PRINTEMPS - 2011

sommaire du n° 131
RUSSIE : L'HEURE DE GLOIRE DU FSB
Entretien avec Andreï SOLDATOV
conduit par
Galia Ackerman
Journaliste
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Galia Ackerman - Depuis l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, en 1999, le FSB - Service fédéral de sécurité, l'héritier principal du KGB soviétique - reprend du poil de la bête. Quelles sont ses fonctions aujourd'hui ?

Andreï Soldatov - Le FSB tient à la fois de l'ancien KGB et des services secrets de nombreux pays du Proche-Orient. Comme dans la Syrie d'Assad ou l'Égypte de Moubarak, il s'agit d'une agence de contre-espionnage et d'une police secrète. Garant de la stabilité politique du régime, le FSB a pour fonction de lutter « contre le terrorisme et l'extrémisme » - c'est-à-dire, en termes clairs, contre tous ceux qui pourraient défier le régime ; de surveiller l'opposition politique ; de garder les frontières ; et, même, de gérer une partie des activités de renseignement, à côté des agences qui en sont spécifiquement chargées, comme la Direction du renseignement militaire (GRU) et le Service de renseignement extérieur (SVR).

G. A. - Quelle est la principale différence entre le FSB et le KGB ?

A. S.  - L'omniprésent KGB surveillait la vie de chaque citoyen. Le FSB, lui, agit d'une façon plus sélective ; mais il a aussi acquis certaines caractéristiques assez sinistres qui n'ont jamais été celles du KGB. En effet, le KGB n'avait pas été confronté à la menace du terrorisme. C'est une chose de démasquer des espions susceptibles de causer un préjudice économique ou militaire au pays ; c'en est une autre de prévenir un acte terroriste ! Voilà pourquoi les services secrets russes considèrent, aujourd'hui, que tous les moyens sont bons, surtout dans le Caucase du Nord. Ils agissent dans l'urgence, souvent hors de tout cadre légal, et avec une grande cruauté.

G. A. - Hormis le FSB, quels sont les autres services secrets russes, et quelles sont leurs fonctions respectives ?

A. S. - Le premier président de la Russie post-communiste, Boris Eltsine, a préservé la division soviétique des services de renseignement extérieur, dont les attributions étaient réparties entre deux entités : le GRU (Direction du renseignement militaire) et le SVR (Service du renseignement extérieur). Le FSO (service fédéral de protection) assure la sécurité des hauts fonctionnaires fédéraux et régionaux ainsi que des membres du gouvernement ; mais le FSB empiète sur ses plates-bandes. Il existe également des structures obscures dont on ne sait pas grand-chose - par exemple, le GUSP (direction d'État des programmes spéciaux), qui fait partie de l'administration présidentielle. Sa fonction est d'assurer la sécurité des bunkers souterrains et des tunnels construits à l'époque soviétique. Il s'agit d'un métro secret et d'un réseau de communications, d'abris et d'entrepôts. Ces installations doivent servir aux élites gouvernantes en cas de guerre conventionnelle ou nucléaire. Le GUSP est chargé d'entretenir et d'élargir cet espace souterrain. On ne sait pas si ce service est réellement indépendant car, depuis des années, il est dirigé par un ancien général du FSB.

G. A. - J'ai appris en vous lisant qu'il existait une « réserve active » au FSB : il s'agit de gens qui ont formellement démissionné ou qui ont pris leur retraite du FSB mais qui continuent, en réalité, à travailler pour cet organisme. Le FSB a donc la possibilité d'infiltrer n'importe quel service d'État et n'importe quelle société privée. Quel est le niveau de cette pénétration ?

A. S. - Précisons que ce n'est pas nouveau. En réalité, il s'agit d'une pratique héritée de l'époque soviétique. Dans les années 1990, le FSB a été chargé de la protection des intérêts économiques de la Russie. Pour remplir cette fonction extrêmement floue, les officiers ont commencé à pénétrer des organismes d'État, des corporations, des banques. C'était d'autant plus facile que les corporations elles-mêmes étaient désireuses d'embaucher les anciens du FSB ! En effet, compter ces hommes parmi leurs collaborateurs leur permettait d'obtenir plus facilement des informations précieuses voire, dans certains cas, d'utiliser le FSB pour devancer ou détruire leurs rivaux.
Dans les années 2000, Vladimir Poutine - lui-même ancien du KGB et du FSB, comme chacun sait - a donné une nouvelle impulsion à ce système de pénétration. Il a nommé certains anciens collègues (souvent originaires, comme lui, de Saint-Pétersbourg) à différents postes de responsabilité au sein de l'appareil d'État. Par la suite, ces ex-agents ont rapidement recruté d'autres anciens du FSB... Il faut cependant souligner que Poutine a généralement installé ces vétérans des services secrets non pas à la tête des administrations, mais aux postes immédiatement subalternes, peut-être dans un souci de discrétion. Si on prend un ministère quelconque, le tableau typique est celui-ci : le ministre et le premier vice-ministre sont des civils, mais le chef de l'appareil, différents vice-ministres et chefs de service sont, eux, issus des services secrets.

G. A. - À l'époque soviétique, le KGB ne faisait rien s'il n'avait pas reçu, au préalable, un ordre émanant du Politburo. Sans l'aval du Parti, il ne pouvait même pas effectuer une perquisition chez un dissident, encore moins l'arrêter. Et les actions du KGB avaient toujours une motivation idéologique. Aujourd'hui, on a l'impression que le FSB est bien plus indépendant et que ses motifs sont plus flous. Possède-t-il une idéologie qui lui soit propre ? Au service de qui et de quoi le FSB se trouve-t-il aujourd'hui ?

A. S. - À l'époque soviétique, chaque département du KGB disposait de sa propre cellule du Parti communiste : tous les agents de ce service étaient encartés et respectaient la discipline du Parti. Le contrôle exercé par le PCUS permettait d'endiguer la corruption au sein du KGB et, en même temps, de surveiller de près ses activités. Préoccupée par sa propre sécurité, la direction du Parti - qui se souvenait trop bien de l'époque de Staline (1) - voulait absolument conserver la mainmise sur le KGB. Même à l'époque de gloire du KGB, quand Iouri Andropov (lui-même ancien chef du KGB) se trouvait à la tête de l'URSS, c'était le Parti qui prenait les décisions politiques. Le Service n'avait même pas le droit de présenter à la direction du Parti des rapports analytiques !
Tout ce système a disparu dans les années 1990. Le PCUS n'existait plus ; normalement, le Parlement, la société ou les médias auraient dû reprendre à leur compte le contrôle des services secrets ; mais ce n'est pas ce qui s'est produit. Au même moment, le FSB a obtenu le droit de faire un travail analytique. Dans ce but, on a créé au sein du FSB un grand département d'analyse et de prévision qui fournissait des rapports directement au président. L'un de ses directeurs a été Sergueï Ivanov (aujourd'hui vice-premier ministre, et ministre de la Défense de 2001 à 2005). C'est ainsi que le FSB a acquis la possibilité d'influencer directement le Kremlin. Or les services secrets russes sont très suspicieux, en particulier vis-à-vis de l'Occident. Par exemple, ils voient dans le travail des ONG russes la « main de l'Occident » qui « s'immisce dans les affaires intérieures de la Russie ». Ils considèrent que ces ONG répandent en Russie une influence occidentale néfaste. Et l'on constate que la politique du Kremlin vis-à-vis des ONG reflète ce point de vue (2). Ce n'est pas un hasard !

G. A. - Je reviens sur l'idéologie du FSB. En quoi les gens des services secrets croient-ils ? Sont-ils nationalistes ? Qui sont leurs héros ? Y a-t-il une différence, du point de vue idéologique, entre le personnel de rang inférieur et les chefs ?

A. S. - Il faut toujours se rappeler que le FSB est une grosse organisation ramifiée qui possède des bureaux dans toutes les grandes et petites villes de Russie. Et les gens en province ont souvent des idées très différentes de leurs collègues de Moscou ! De même, il existe une différence substantielle entre la mentalité des cadres de rang inférieur ou moyen et celle des échelons supérieurs du FSB.
Les généraux moscovites, habitués à des conditions de vie confortables, sûrs de leur avenir et de celui de leurs enfants, ne se montrent guère critiques envers le régime. Comme toute l'administration du Kremlin, ce sont des chrétiens orthodoxes. Eux aussi sont soupçonneux vis-à-vis de l'Occident, mais sans agressivité, car ils comprennent que la cohabitation est nécessaire.
En revanche, les officiers des échelons moyens et inférieurs du FSB, tous ces colonels et majors, sont bien moins orthodoxes. En fait, aussi surprenant que cela puisse paraître, ils croient souvent en des théories païennes !

G. A. - Par exemple ?

A. S. - Une théorie très populaire est celle de l'« eau morte », inventée dans les années 1990 par des militaires (3). Selon cette théorie, dans l'Antiquité, la civilisation judéo-chrétienne s'est emparée de la Russie par la ruse. La Russie doit se réveiller, rejeter le joug judéo-chrétien et revenir à ses racines païennes. Pour cela, il lui faut utiliser l'« eau morte » (un motif récurrent des contes russes) et se débarrasser du « prêcheur satanique », un centre situé aux États-Unis qui décide de l'avenir de la Russie. Cette vision du monde semble délirante ? Eh bien, figurez-vous que sur Youtube on peut trouver l'enregistrement d'une conférence sur la « conception de l'eau morte » donnée à la très officielle académie du FSB de Saint-Pétersbourg (4) ! Pour les officiers de rang inférieur ou moyen, cette théorie explique pourquoi la Russie, entourée d'ennemis, doit résister à toute influence extérieure.
Dans la Russie profonde, des théories encore plus saugrenues et plus mystiques ont cours. Parmi les officiers du FSB des rumeurs insistantes affirment que l'ancien patron du Service, Nikolaï Patrouchev, aurait participé à une ascension de l'Elbrouz (le principal sommet du Caucase) en suivant exactement le chemin des détachements SS d'Hitler qui y avaient cherché des connaissances secrètes (5)...

G. A. - Ces théories pourraient-elles, à terme, prendre de l'ampleur à l'échelon le plus élevé du FSB ?

A. S. - Oui. Il existe au sein du FSB un système de rotation. Les agents des régions montent peu à peu à Moscou et l'élite du FSB - qui, je le rappelle, influence les décisions du Kremlin - se retrouve progressivement sous la pression de ces provinciaux imbus de croyances démentes et d'une suspicion démesurée vis-à-vis de l'Occident. Du coup, cette perception du monde est reflétée dans les activités quotidiennes du FSB. Juste un exemple. Entre 2001 et 2005, la direction du FSB de Nijni Novgorod a régulièrement adressé au siège central des rapports affirmant qu'elle avait découvert que certains journalistes étrangers étaient, en réalité, des espions. Selon ces rapports, elle « décelait » ces espions d'après les questions qu'ils posaient pendant des interviews. Cette espionnite s'est avérée payante : en 2006, le patron de l'antenne du FSB à Nijni Novgorod, Vladimir Boulavine, fut promu directeur adjoint du FSB et, en 2008, il est devenu le secrétaire adjoint du Conseil de sécurité de Russie.
 Officiellement, le Kremlin comme le FSB ne professent aucune idéologie. La seule formule adoptée par le FSB, c'est l'idée de servir le régime, quel qu'il soit. Par conséquent, le FSB est à la fois un héritier de l'Okhrana, la police politique du tsar qui combattait les révolutionnaires, et un héritier de la Tchéka soviétique, qui servait férocement le nouveau régime issu de la révolution. Un peu schizophrène, n'est-ce pas ?

G. A. - Il existe en Russie de nombreux groupes ultranationalistes, voire néo-nazis. On a l'impression que ces groupes jouissent d'une certaine tolérance de la part des services secrets et de la police. En tout cas, ils sont bien plus tolérés que l'« opposition hors système » (c'est-à-dire les mouvements politiques non représentés à la Douma et ceux que les autorités refusent d'enregistrer)...

A. S. - Le tableau est plus compliqué. Le FSB n'a jamais participé à la création de ces groupes et n'a pas cherché à entretenir des liens avec eux. Non pas à cause d'une absence de sympathie à leur égard, mais par prudence : les officiers ne veulent pas qu'on puisse leur reprocher d'avoir collaboré avec des néo-nazis. Le FSB s'en tient donc à une position de stricte neutralité vis-à-vis de ces groupes. En revanche, l'administration présidentielle, elle, est plus encline à prendre des risques. Au sein de cette administration, il y a de nombreux jeunes qui essaient d'inventer des idées originales : ils se sont trouvés à l'origine de la création de divers mouvements de jeunesse d'orientation patriotique, comme « Nachi » (les Nôtres) ou « Jeune Garde », mais ils ont également soutenu d'autres mouvements ultranationalistes bien plus sinistres. Ainsi, il y a quelques années, s'est tenu à Moscou le procès d'une « société nationale-socialiste » - une organisation de masse dont les membres avaient perpétré un certain nombre de meurtres et d'attentats à la bombe. C'est le FSB qui a mené l'enquête, et ses collaborateurs ont bien senti que ces « nationaux-socialistes » jouissaient probablement de soutiens au Kremlin.
Quant à l'idéologie de ces mouvements d'extrême droite, elle évolue. Si, dans le passé, ils ciblaient en premier lieu les migrants originaires d'Asie centrale et du Caucase, ils considèrent désormais que leurs principaux ennemis sont les collaborateurs du FSB et des autres structures du maintien de l'ordre. D'après des officiers du FSB auxquels j'ai pu parler, il y a même une sorte de vendetta entre le FSB et les néo-nazis...
Il en va autrement pour ce qui concerne les agents du ministère de l'Intérieur. La police, dans son ensemble, n'aime pas les « culs noirs » (surnom péjoratif donné aux ressortissants du Caucase) qui contrôlent une grande partie du commerce sur les marchés de la capitale. Du coup, elle sympathise avec les néo-nazis désireux d'« éradiquer » ces éléments étrangers. Cette proximité se manifeste par le fait que la milice ne fait pas beaucoup d'efforts pour élucider les meurtres ou les passages à tabac commis par les néo-nazis et dont les victimes sont des ressortissants d'Asie centrale, du Caucase, voire des pays africains. Et quand ces néo-nazis sont malgré tout arrêtés, on les accuse rarement de crimes à caractère raciste, mais plutôt de simples « actes de hooliganisme »...

G. A. - Vous avez dit tout à l'heure que les généraux moscovites du FSB étaient presque tous des orthodoxes pratiquants. Existe-t-il des liens spécifiques entre l'Église orthodoxe russe et le FSB ? On sait qu'il y a une chapelle au siège du FSB à la Loubianka et que les officiers ont leurs confesseurs attitrés. Or une bonne partie de ces mêmes officiers ont servi le régime soviétique athée. Pourquoi l'Église s'est-elle à ce point ralliée au nouveau régime ?

A. S. - La position de l'Église orthodoxe russe est en effet décevante. Elle a été tellement opprimée pendant toute la période soviétique qu'il est quelque peu indécent de la voir se rapprocher à ce point des gens qui l'ont persécutée. Car, comme vous venez de le dire, il ne s'agit pas simplement de la même organisation (le FSB, ex-KGB). Il s'agit aussi, physiquement, des mêmes collaborateurs - ces mêmes individus dont la tâche était à l'époque soviétique de surveiller l'Église orthodoxe et ses paroisses. Pour expliquer ce paradoxe, il faut rappeler que l'Église orthodoxe russe a toujours eu un rapport fusionnel avec le pouvoir. Pendant des siècles, le chef de l'Église était subordonné au chef de l'État. De surcroît, l'Église orthodoxe russe instrumentalise volontiers les sentiments nationalistes de ses fidèles : elle assume la vieille formule « Moscou, troisième Rome » (6) et appelle à défendre cette « troisième Rome » entourée d'ennemis.
Dès que Staline a remplacé la rhétorique communiste par l'appel au patriotisme, au début de la Seconde Guerre mondiale, et arrêté, temporairement, la persécution des prêtres, l'Église orthodoxe a renoué avec son régime. Et, depuis, elle n'a jamais su s'émanciper de l'État. Même si on étudie l'histoire de la dissidence orthodoxe en URSS, on constate l'absence de soutien à ces dissidents de la part de la hiérarchie ecclésiastique.
Comme la Russie post-soviétique a totalement renoncé à l'idéologie communiste, plus rien ne s'opposait à une collaboration fusionnelle entre le régime et l'Église. Le FSB semblait un partenaire d'autant plus idéal pour l'Église que, au début des années 2000, celle-ci s'est estimée menacée par le prosélytisme d'autres religions, au premier rang desquelles le catholicisme. Il est vrai que les catholiques étaient très actifs dans les grandes villes, à commencer par Moscou. Au sein de l'élite intellectuelle et de l'élite gouvernante, il y a eu de nombreuses conversions au catholicisme, même si, le plus souvent, celles-ci n'ont pas été affichées publiquement. Beaucoup de gens avaient l'impression que le service catholique était mieux organisé et les prêtres, plus intelligents.
Je citerai un exemple de l'activité des catholiques : entre 1995 et le début des années 2000, la fondation catholique allemande « Kirche in Not » a financé une station de radio chrétienne à Moscou. L'inspiratrice et organisatrice de cette chaîne était Irina Ilovaïskaïa-Alberti, proche du Vatican. Bien que cette radio fût oecuménique, l'Église orthodoxe russe l'a toujours perçue comme un instrument d'influence catholique. Le Vatican a également ouvert plusieurs excellentes écoles et universités en Russie. Le FSB a alors pris le parti de l'Église orthodoxe russe : accusés d'espionnage, cinq prêtres catholiques ont été tout simplement expulsés. Le Vatican a compris le signal.

G. A. - Alexandre Litvinenko, le célèbre transfuge empoisonné à Londres en 2006, avait travaillé dans le service de lutte contre la criminalité organisée. Il affirmait que le FSB avait commis de nombreux assassinats extra-judiciaires et, spécifiquement, que le Service avait liquidé des parrains de la mafia contre lesquels il n'y avait pas de preuves formelles. Il accusait également le FSB d'avoir voulu assassiner l'oligarque Boris Berezovski...

A. S. - Sur ce dernier point, n'oublions pas que Litvinenko était un proche de Berezovski. Il n'en demeure pas moins qu'il a pu surprendre une conversation entre des généraux où le souhait de se débarrasser de l'oligarque a peut-être été exprimé. Bien sûr, il est inadmissible d'avoir de telles conversations, surtout en présence d'officiers subalternes qui peuvent interpréter ce qu'ils entendent comme un ordre oral, sans trace écrite.
Quant à la mafia, le FSB n'a jamais eu d'intérêt particulier à organiser des assassinats. La Direction de la lutte contre le crime organisé (ce même service où Litvinenko a travaillé) a vite compris qu'il était plus simple et plus profitable de coopérer avec des groupes criminels que de les combattre.

G. A. - Pouvez-vous préciser votre pensée ?

A. S. - C'est dans les années 1990 que commence la fusion entre certains services du FSB et des groupes du crime organisé. À cette époque, la résistance tchétchène était en grande partie armée et nourrie par quelques mafieux d'origine tchétchène qui collectaient des fonds auprès de la diaspora tchétchène de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Sous prétexte de lutter contre le terrorisme, des officiers du FSB entraient en contact avec ces mafieux tchétchènes ou autres, mais la direction du FSB fermait les yeux sur la corruption qui régnait dans ses rangs, car le plus important était de vaincre le terrorisme. Ces officiers véreux qui contrôlaient le flux de l'argent, des armes et de l'information n'avaient strictement aucun intérêt à organiser des exécutions susceptibles de nuire à leur business.

G. A. - Si je vous suis bien, vous voulez dire que, aux yeux de la direction du FSB, il était nécessaire d'infiltrer les milieux criminels tchétchènes pour arrêter ce flux d'armes et d'argent, et que des officiers peu scrupuleux en profitaient pour arrondir leurs propres fins de mois...

A. S. - Précisément. Imaginez que vous travaillez au sein de cette direction de lutte contre le crime organisé et que vous infiltrez un agent au sein d'un groupe criminel tchétchène. Un jour ou l'autre, le chef de votre département vous demandera où sont les mafieux que vous avez fait emprisonner. Or, si vous organisez l'infiltration au nom de la lutte contre le terrorisme, votre opération prend tout de suite une autre allure. Vous justifiez votre inaction en disant : « Il est vrai que nous n'avons pas arrêté tel ou tel parrain. Pour une raison simple : ces gens nous livrent des informations cruciales sur ce qui se trame en Tchétchénie. » C'est une belle justification pour que ces criminels restent en liberté et, même, soient protégés des poursuites engagées par le ministère de l'Intérieur. C'est ainsi que se sont forgées les alliances contre nature entre le FSB et les mafieux. Litvinenko l'a décrit. Il a participé lui-même à ces combines et, sur ce point précis, je suis persuadé qu'il disait vrai.

G. A. - On affirme que le FSB rackette souvent des entreprises sous prétexte d'assurer leur protection contre les bandits. Serait-ce la structure la plus corrompue en Russie ? La vague actuelle de lutte contre la corruption peut-elle changer la donne ?

A. S. - Je ne suis pas convaincu que le FSB soit la structure la plus corrompue. En Russie, n'importe quelle entreprise industrielle ou commerciale est obligée d'être en contact permanent avec le ministère de l'Intérieur (MVD), mais pas avec le FSB. Or de tels contacts engendrent des situations propices à la corruption. Par conséquent, je crois que le FSB est bien moins corrompu que le MVD.
Plus généralement, la pratique des services secrets consistant à régler des conflits opposant des hommes d'affaires n'est pas née par hasard. Le business a intérêt à avoir recours aux structures corrompues. Des businessmen en conflit avec leurs concurrents ou désireux d'engloutir une entreprise qui ne leur appartient pas ne font pas appel à la justice comme dans un pays normal : par le passé, dans les années 1990, ils s'adressaient à des mafieux ; de nos jours, ils se tournent vers des collaborateurs du FSB ou du MVD qui agissent en tant que mercenaires. C'est moins dangereux : quand on traite avec des bandits, on risque de se retrouver en prison. C'est aussi plus efficace que de porter son cas devant une cour d'arbitrage : quand votre adversaire perd à la cour d'arbitrage, il perd de l'argent ; mais si c'est le FSB ou le MVD qui s'en prend à lui, il risque de perdre sa liberté. Les gens ont peur ! Au niveau des PME, ce système provoque de l'indignation mais, dans le gros business, il n'indigne personne. Tout le monde y joue selon les mêmes règles, tout le monde a appris à travailler avec le Parquet, le FSB et le MVD... D'ailleurs, chaque entreprise ou corporation a dans chacune de ces organisations des gens de confiance qui l'aident à régler ses problèmes. Au fond, cette économie corrompue apporte toujours des bénéfices, grâce aux prix élevés du pétrole et du gaz. Chacun y trouve son compte.

G. A. - Passons aux assassinats politiques. On a beaucoup parlé des éliminations d'Alexandre Litvinenko à Londres, de l'ex-président tchétchène Iandarbiev au Qatar (et de plusieurs autres opposants tchétchènes en Europe), de Natalia Estemirova ou d'Anna Politkovskaïa en Russie... Le FSB est-il derrière ces crimes (7) ?

A. S. - Dans tous ces assassinats, il y a des points obscurs. Tout d'abord, en quoi la situation en Russie est-elle différente de celle qui prévalait en URSS ? Eh bien, quand on a tué Trotski, on pouvait être sûr que l'ordre avait été donné par Staline. En revanche, pour ce qui concerne les assassinats « politiques » commis de nos jours, on ne peut jamais affirmer avec certitude que l'on connaît le commanditaire, même si des agents des services secrets y sont impliqués.
Prenons le cas d'Anna Politkovskaïa. On sait que le colonel du FSB Riagouzov est impliqué dans son exécution. Selon les enquêteurs, il a fourni aux assassins des informations sur leur victime. Mais a-t-il agi sur ordre de sa hiérarchie ou en tant que mercenaire ? C'est sur ces questions que bute n'importe quelle enquête, y compris les enquêtes journalistiques, sans même parler de la justice. Le même problème se pose pour le cas Litvinenko. Si Andreï Lougovoï savait réellement qu'il était en train de contaminer Litvinenko, a-t-il agi sur ordre (8) ? Et si c'était un ordre, de quel niveau de la hiérarchie provenait-il ? L'appareil d'État en Russie est tellement opaque et corrompu, et le processus de prise de décision est tellement incompréhensible qu'il est pratiquement impossible de répondre à cette question.
Ni pour Litvinenko ni pour Politkovskaïa, l'instruction n'a réussi à établir le mobile - et encore moins le commanditaire. On nous raconte qu'on a tué Politkovskaïa parce qu'elle était une journaliste d'opposition, et Litvinenko parce qu'il était un dissident. Mais pourquoi ont-ils été tués précisément en 2006, à un mois d'intervalle ? Il doit y avoir une raison concrète. Même Novaïa Gazeta, le journal où travaillait Anna, n'a pas réussi à savoir si les enquêteurs ont découvert un mobile. Et tant qu'on ne connaît pas le mobile, on ne peut avancer...

G. A. - On peut tout de même se dire que, si Politkovskaïa et Litvinenko avaient été tués sur l'ordre d'un simple général désireux de se venger d'eux, l'instruction se serait probablement comportée d'une façon plus active...

A. S. - Quels que soient les commanditaires, les agents des services secrets sont toujours protégés par leur hiérarchie. Riagouzov, par exemple, a assisté au procès des complices de l'assassinat de Politkovskaïa, mais en tant que témoin. Et s'il y a un nouveau procès, il ne sera pas jugé avec les autres, mais par un tribunal militaire à huis clos, de sorte qu'on ne saura rien des séances. J'insiste : les services secrets protègent leurs agents, même si ceux-ci ont agi en tant que mercenaires. Et la pression de la société est trop faible pour percer une brèche dans ce mur.

G. A. - Vous affirmez dans votre livre que le FSB mène des activités de renseignement dans l'« étranger proche », c'est-à-dire dans les ex-républiques de l'URSS. Pouvez-vous en dire davantage ?

A. S. - Au début des années 1990, quand Boris Eltsine a procédé à la fragmentation des services secrets de l'époque soviétique, le FSB s'est vu interdire de s'occuper des activités de renseignement à l'étranger, et le SVR d'agir sur le sol russe. La situation était alors comparable à celle qui prévaut aux États-Unis, où la CIA n'a pas le droit d'agir sur le sol américain et où le FBI n'a pas le droit de mener des activités à l'étranger. Mais Eltsine n'a pas pris en compte la structure complexe du KGB dont le FSB est issu.
Dans chaque direction régionale du KGB, il y avait un service qui s'occupait du recrutement des étrangers sur le territoire soviétique. Quand Eltsine a séparé le SVR et le FSB, ces services sont demeurés au sein des directions régionales du FSB. Ils avaient toujours l'objectif de recruter des étrangers qui venaient pour étudier ou travailler en Russie, mais ils ne savaient plus quoi faire de ces nouvelles recrues. Du moment qu'un étranger quittait le territoire de la région où il avait été recruté, qui devait être son officier traitant, qui allait s'occuper de lui ? Il n'y avait aucune coordination entre le FSB et le SVR là-dessus.
La direction du FSB a exposé la situation à Vladimir Poutine dès son élection à la présidence du pays et lui a demandé l'autorisation de créer un nouveau service capable de coordonner le travail de recrutement dans les régions. Naturellement, ce service devait faire partie du FSB. En réalité, cette question de la coordination des recrutements n'était qu'un prétexte. Le FSB souhaitait disposer d'une structure ayant le droit de mener des activités de renseignement ! C'est ainsi que Poutine a décrété la création d'une Direction de coordination de l'information opérationnelle. Au début des années 2000, la loi sur le FSB a été légèrement changée et le FSB a acquis, en plus du droit de mener des activités de renseignement depuis le territoire national (recrutement des étrangers), celui de disposer de son propre centre de renseignement extérieur. Conformément aux lois bureaucratiques universelles, ce centre s'est mis à grandir et à acquérir de nouveaux pouvoirs, d'autant que sa création a coïncidé avec le début des « révolutions de couleur » à caractère démocratique : la révolution des roses en Géorgie en 2003, la révolution orange en Ukraine en 2004-2005, la révolution des tulipes au Kirghizstan en 2005.

G. A. - Quel a été l'effet de ces « révolutions de couleur » sur le régime russe ?

A. S. - Le Kremlin a commencé à craindre ces révolutions après la Serbie. L'opération de l'Otan en 1999 - surtout les bombardements de Belgrade et la destitution de Milosevic - a été vécue comme une ingérence occidentale : pour le Kremlin, la Serbie était le premier pays où de nouvelles méthodes occidentales de travail de sape et de diversion ont été testées. Et lorsque quelques années plus tard la « révolution des roses » s'est produite à Tbilissi, cette nouvelle structure du FSB dont je viens de parler a été chargée de surveiller l'« étranger proche ». Il était question non seulement de collecter des informations secrètes, mais de peser sur les processus politiques dans les pays issus de l'URSS, de sorte qu'il n'y ait pas de changements de régime.
Il faut préciser que, au début des années 1990, le SVR a signé un accord sur l'interdiction d'activités de renseignement entre les partenaires de la CEI ; mais comme le FSB n'avait rien signé de tel, il s'est senti en droit de mener des activités sur le territoire des anciennes républiques soviétiques ! En plus, dans le cadre de la lutte commune contre le terrorisme ou contre le trafic de drogue, le FSB travaillait déjà la main dans la main avec les services secrets de plusieurs pays de la CEI, ce qui lui permettait de se faire une idée exacte de la situation qui y prévalait.
De nos jours, cette Direction de coordination de l'information opérationnelle est un département important qui se mêle activement des processus politiques dans les pays de la CEI. Voici une anecdote. À l'été 2010, plusieurs collaborateurs du FSB ont décidé de s'insurger contre ses dérives et ont ouvert un site, rapidement fermé, où ils ont publié des documents secrets de leur officine : des rapports destinés à Vladimir Poutine, datés essentiellement de 2005-2006. Il y était question, entre autres, des activités en Ukraine de la Direction de coordination de l'information opérationnelle. On a ainsi découvert que cette officine avait essayé de saper les relations entre l'Ukraine et le Turkménistan (9). Un faux document a été fabriqué, faisant état d'un soutien (complètement fictif) que le gouvernement ukrainien fournirait à l'opposition au Turkménistan. Ensuite, ce « document secret » a été diffusé dans l'entourage du satrape turkmène, Saparmourat Niazov. L'objectif était de rendre le dictateur turkmène suspicieux vis-à-vis des Ukrainiens. Et le plus drôle dans cette histoire, c'est que le SVR a obtenu une copie de ce faux... mais l'a pris pour un document authentique et en a informé le Kremlin ! Dans un rapport adressé à Vladimir Poutine, la direction du FSB demandait au Kremlin d'informer le SVR qu'il s'agissait d'un faux confectionné dans le cadre d'une opération spéciale. Ces informations n'ont jamais été démenties.

G. A. - Parlons maintenant de l'attitude du FSB vis-à-vis des dissidents, de l'« opposition hors système», des nationaux-bolcheviks. Il semblerait que tout ce beau monde soit étroitement surveillé...

A. S. - C'est la crise économique de 2008 qui a servi de catalyseur à l'instauration d'une surveillance de tous les « extrémistes » potentiels. Pendant les nuit ou neuf années précédentes, à cause des prix élevés des hydrocarbures, rien ne menaçait le régime. Lorsque la crise de 2008 a ébranlé un peu cette stabilité, le Kremlin a pris peur. C'est alors que la décision d'augmenter d'un cran la lutte contre l'« extrémisme » a été adoptée. Selon le FSB, n'importe quel groupe informel tombe sous la définition de ce concept : sont considérés comme extrémistes les sectes qui ne font pas partie des religions reconnues, mais aussi les ONG qui s'occupent des droits de l'homme, les syndicats libres, les journalistes trop impertinents et ainsi de suite.
Le pouvoir pensait que, dans des conditions économiques plus difficiles, ces groupes pourraient provoquer une nouvelle « révolution de couleur ». Il fallait donc les combattre à titre préventif. Le nouveau président, Dmitri Medvedev, a initialement confié cette tâche au MVD. Une réforme de ce ministère a été engagée. Cette réforme a conduit au remplacement du département de lutte contre le crime organisé (comme si celui-ci avait été vaincu !) par un département de lutte contre l'extrémisme. Le FSB a suivi l'exemple du MVD, mais plus tardivement, en 2010.
Sur l'initiative de Medvedev, des amendements ont été introduits dans le règlement du FSB. Celui-ci a désormais le droit de convoquer n'importe quel citoyen, à titre préventif, pour l'avertir de la dangerosité publique de ses activités, pour lui recommander de ne pas participer à des meetings non autorisés, etc. Des sommes importantes ont été investies pour créer un système de surveillance totale, très moderne, à l'aide de moyens électroniques très sophistiqués. Il existe désormais une banque de données qui contient des informations très complètes sur des gens considérés comme des « dangers publics ».
Mais voici le plus gros problème. Comme il s'agit de prévention, on ne sait pas qui commettra un crime. Il faut donc sélectionner des catégories d'individus potentiellement dangereux ! Une telle liste a été créée suite à une décision conjointe du FSB, du MVD et du Parquet. Des personnes appartenant à différents groupes informels ont été placées, à leur insu, sous surveillance totale (contacts, appels téléphoniques, déplacements, etc.). Uniquement parce que, un jour, elles pourraient théoriquement commettre un acte extrémiste ! Le système devient donc bien plus totalitaire qu'il y a dix ou quinze ans...

G. A. - Vous voulez dire que les membres de n'importe quelle ONG, par exemple Mémorial ou le Groupe Helsinki, peuvent se retrouver sur la liste des extrémistes ?

A. S. - Ces organisations sont anciennes, trop connues et jouissent d'une réputation internationale. Le fichage menace plutôt des organisations régionales, locales, naissantes, qui n'ont pas de contacts avec des ONG du même type en Occident, ni même avec des journalistes à Moscou.

G. A. - Parlons spécifiquement de l'extrémisme islamiste. Quel rôle le FSB joue-t-il dans le Caucase du Nord ?

A. S. - Le FSB n'a été responsable du maintien de l'ordre en Tchétchénie que pendant 31 mois, de 2001 à 2003. Ultérieurement, cette fonction a été confiée aux troupes du MVD puis partagée, de façon très peu claire, entre le MVD et divers services d'ordre locaux comme les formations armées de Ramzan Kadyrov. Cette répartition a engendré une situation potentiellement dangereuse : d'une part, le FSB n'est pas responsable de la situation sécuritaire dans le Caucase du Nord mais, d'autre part, ses officiers ont le droit de mener des « opérations spéciales » à leur guise...
Autre problème : l'absence de confiance entre les différents services de sécurité concernés - le MVD, le FSB, le GRU (renseignements militaires), les structures locales... J'ai été témoin du modus operandi du MVD. On confie une « mission spéciale » à trois ou quatre personnes de l'appareil central du MVD en leur fournissant des faux papiers. Ces hommes partent pour la Tchétchénie afin d'y liquider deux ou trois combattants, puis rentrent immédiatement à Moscou. La direction du MVD agit de cette façon pour que ses collaborateurs n'entrent pas en contact avec les organes locaux de maintien de l'ordre et ne puissent pas être corrompus.
À cause de ce manque de confiance mutuelle, les opérations dans le Caucase du Nord ne sont pas coordonnées. Si le FSB ou le MVD effectuent une opération en Tchétchénie, ils ne veulent pas en informer Kadyrov ou Evkourov (le président de l'Ossétie du Nord voisine). Dans ce capharnaüm, les services spéciaux qui combattent l'extrémisme dans le Caucase du Nord considèrent les assassinats extra-judiciaires comme la meilleure tactique. Normalement, ils devraient recruter des informateurs au sein de la population locale, enquêter, etc. Mais ils préfèrent enlever, torturer et tuer le moindre suspect, commettant parfois de graves erreurs au passage...
Malgré ces mesures, la situation dans le Caucase du Nord ne cesse de se dégrader. En réalité, elle ressemble de plus en plus à une guerre civile. L'année 2010 a été une année record pour le nombre de combattants liquidés, mais elle l'a été également pour le nombre d'actes terroristes. La tactique des assassinats ciblés utilisée par les services secrets est efficace, mais elle n'impressionne pas les boïeviki (c'est ainsi que l'on appelle les combattants tchétchènes) - qui, ne l'oublions pas, sont capables de commettre des attentats jusqu'à Moscou. Malheureusement, le Kremlin conforte les services secrets dans l'usage de cette tactique. Après les derniers attentats survenus à Moscou - dans le métro, le 29 mars 2010, et à l'aéroport de Domodedovo, le 24 janvier 2011 -, Dmitri Medvedev a dit qu'il fallait « liquider les terroristes dans leurs tanières », en écho à la fameuse formule employée par Vladimir Poutine il y a dix ans, quand il a dit vouloir « buter les terroristes jusque dans les chiottes ». Il faudrait peut-être changer la stratégie et la tactique de la lutte anti-terroriste...

G. A. - Pour l'instant, nous ne savons pas qui, de Poutine ou de Medvedev, sera candidat à l'élection - ou, plutôt, à la succession - présidentielle en 2012. On a l'impression que Poutine s'appuie principalement sur le FSB et Medvedev sur le MVD. La rivalité des deux dirigeants n'augmente-t-elle pas la rivalité entre ces services ?

A. S. - La situation est plus complexe. De nombreux cadres du MVD sont issus du FSB, à commencer par le ministre de l'Intérieur Rachid Nourgaliev lui-même. Cet état de fait est le fruit d'une politique délibérée. La lutte contre la corruption au sein du MVD a commencé au début des années 2000, et Poutine a alors voulu « faire débarquer » des officiers du FSB au MVD.
Au fond, je ne vois pas de conflit réel entre le FSB et le MVD. Il faut comprendre que ces structures ne sont pas monolithiques. Si la direction du FSB est acquise à Poutine, il ne faut pas croire pour autant que tous les officiers le sont. Aussi bizarre que cela puisse paraître, le FSB n'est pas une organisation parfaitement hiérarchique et disciplinée. Les généraux du FSB ont des possibilités informelles d'établir leurs propres relations avec l'administration du président, avec des oligarques, etc. Il en va de même pour le MVD. Au sein de ces deux instances, il y a de nombreux clans à la loyauté fluctuante.
Dès lors, on ne peut pas dire à qui obéit telle ou telle structure. Il y a des groupes de généraux ou des groupes de colonels aussi bien au MVD qu'au FSB qui se sentent en ce moment plus proches de Medvedev ou de Poutine. Il est impossible de prévoir qui va s'allier à qui avant l'élection présidentielle de 2012, car ces gens sont influencés par leur situation économique et par leurs intérêts du moment.

G. A. - On pourrait presque dire que c'est au sein de l'élite gouvernante que l'on retrouve un pluralisme par ailleurs absent de la vie politique !

A. S. - La vie politique existe en Russie. Seulement, elle obéit à des règles totalement différentes de celles d'une société démocratique. Dans les premières années qui ont suivi la chute de l'URSS, il y a eu une vie politique plus ou moins démocratique. Mais, par la suite, on a assisté à un glissement progressif. Ce changement de société a été provoqué par les intérêts des oligarques et des hauts fonctionnaires. Dans la première moitié des années 1990, ces gens étaient obligés de mener des combats politiques ouverts. Ce sont eux, et non les structures de force, qui ont compris - on était encore sous Eltsine - qu'ils avaient intérêt à régler leurs problèmes entre eux, à huis clos, sans laisser la presse ou d'autres représentants de la société y fourrer leur nez. Ce sont eux qui ont choisi de s'appuyer sur le FSB, ce sont eux qui ont choisi Poutine. Il n'a pas fait un coup d'État pour arriver au pouvoir : ce poste de président, on le lui a proposé (10). Poutine est l'homme d'un système. C'est pourquoi je pense que, quel que soit le président élu en 2012, qu'il s'agisse de Poutine ou de Medvedev, les règles du jeu ne changeront pas. De ce point de vue, je suis pessimiste...
Notes :

(1) À l'époque de Staline, l'ancêtre du KGB, le NKVD, a été utilisé pour mettre en oeuvre des répressions de grande ampleur, y compris contre l'appareil du Parti. À la mort de Staline, l'élite du Parti a tout fait pour éviter d'éventuelles nouvelles purges.
(2) En 2006, plusieurs ONG spécialisées dans la défense des droits de l'homme, dont le célèbre Groupe Helsinki de Moscou créé par des dissidents dans les années 1970, furent accusées d'avoir reçu des fonds provenant des services de renseignement britanniques. La télévision russe a montré un film qui « démasquait » des diplomates britanniques et « révélait » qu'ils étaient des agents du renseignement chargés de financer des ONG russes. Vladimir Poutine en personne a soutenu cette attaque en déclarant lors d'une séance du Collège du FSB que les ONG « devraient être plus attentives en choisissant des propositions d'aide financière ».
(3) Cette conception a été inventée par le général Konstantin Petrov au début des années 1990.
(4) Cf. http://video.google.com/videoplay?docid=-6175551644747082673
(5) Patrouchev est monté sur l'Elbrouz fin août 2003, avec un groupe de troupes d'élite, dans le cadre de manoeuvres militaires. Les sociétés secrètes des nazis, Thule et Ahnenerbe, considéraient que ce massif possédait des propriétés magiques.
(6) La théorie « Moscou, troisième Rome » remonte au XVIe siècle. Elle sert de base aux idées messianiques sur le rôle de la Russie.
(7) Le vice-président de la Tchétchénie indépendantiste Zelimkhan Yandarbiev a perdu la vie dans une explosion au Qatar, le 13 février 2004 ; la journaliste Anna Politkovskaïa a été abattue dans son propre immeuble le 7 octobre 2006 ; l'ex-officier du FSB Alexandre Litvinenko est mort d'un empoisonnement au polonium dans un hôpital de Londres, le 24 novembre 2006 ; la militante des droits de l'homme Natalia Estemirova a été assassinée en Ingouchie le 15 juillet 2009.
(8) Le Parquet royal britannique a accusé de l'assassinat de Litvinenko Andreï Lougovoï, un ancien officier du FSB qui avait rencontré Litvinenko le jour de son empoisonnement. La Russie a refusé d'extrader Lougovoï, devenu en décembre 2007 député à la Douma, où il fait partie du Comité à la sécurité (qui est censé surveiller les activités du FSB !).
(9) L'objectif était d'empêcher la tenue de négociations entre l'Ukraine et le Turkménistan sur les livraisons du gaz turkmène à l'Ukraine car ce projet mettait en péril les intérêts de Gazprom en Asie centrale.
(10) Il est largement reconnu que les oligarques ont chargé leur collègue Boris Berezovski du choix du successeur d'Eltsine et ont soutenu la candidature de Vladimir Poutine, proposée par Berezovski. Fin 1999, Boris Eltsine a officiellement désigné Vladimir Poutine comme son successeur, bien avant la tenue de l'élection présidentielle.