Politique Internationale - La Revue n°132 - ÉTÉ - 2011

sommaire du n° 132
LA POLOGNE A LA TETE DE L'EUROPE
Entretien avec Bronislaw KOMOROWSKI
Président de la République de Pologne depuis avril 2010.
conduit par
LUC ROSENZWEIG
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Luc Rosenzweig - Monsieur le Président, vous êtes le descendant d'une longue lignée d'aristocrates polonais dont le berceau se trouve dans l'actuelle Lituanie. Comment avez-vous traversé la période où la Pologne était sous la domination du pouvoir communiste ?

 Bronislaw Komorowski - Dans notre tradition familiale, plus que les titres, le statut social, les biens matériels, c'est le comportement patriotique qui était valorisé. Depuis plusieurs générations, ma famille s'est attachée à servir au mieux sa patrie - soit par l'épée, soit par les armes de l'esprit en contribuant à la vie culturelle et intellectuelle du pays. C'est avec une grande fierté que je peux évoquer mes ancêtres : chaque génération a participé aux guerres et aux insurrections qui ont marqué l'histoire de la Pologne. En ce qui me concerne, je n'avais pas d'autre issue que de vivre dans la Pologne communiste. Pour ma génération, ce n'était plus tellement un problème - en tout cas, pas aussi douloureux que pour celle de mes grands-parents et de mes parents. Le système communiste, en effet, s'était efforcé d'humilier, de piétiner ces gens qui, contrairement à nous, avaient connu la Pologne d'avant-guerre. Ils ont tout perdu : leurs biens et le monde de leur jeunesse. Compte tenu de tout cela, je suis fier de constater qu'une grande partie de ma famille s'est comportée en vertu du principe du yoyo : plus on cherche à vous attirer vers le bas, plus vous remontez haut ! C'est ainsi que, malgré tous les obstacles placés sur son chemin, mon père a pu mener une carrière de professeur à l'Université de Varsovie et, même, à l'université de Nice. Plus tard, il fut nommé ambassadeur par le premier gouvernement de la Pologne libre. Ma propre carrière relève de cette même logique : l'activité clandestine contre le régime communiste a précédé mon entrée en politique.

L. R. - Pouvez-vous nous donner plus de détails sur cette activité clandestine ?

B. K. - Je peux me prévaloir d'appartenir à cette catégorie d'hommes politiques polonais qui ont participé au processus révolutionnaire dès le premier jour. Pour moi, tout a commencé lorsque j'avais seize ans, en 1968. J'étais lycéen et j'ai manifesté aux côtés des étudiants qui exigeaient la liberté d'expression et la fin de la censure (1). En 1976, j'ai fait partie d'un groupe de soutien aux ouvriers polonais en lutte contre le pouvoir. Ce groupe faisait fonctionner des imprimeries clandestines. J'animais une revue souterraine dont le titre était ABC - acronyme qui, en polonais, signifie « De l'Adriatique à la Baltique et jusqu'à la mer Noire ». Notre revue ne se limitait pas aux sujets concernant la Pologne ; elle parlait, aussi, des atteintes à la liberté et de l'oppression des citoyens dans l'ensemble de l'Europe centrale et orientale. Dès cette époque, je me suis intéressé à la solidarité entre les nations et les peuples de la région.

L. R. - Dans votre enfance et dans votre jeunesse, vous avez été très engagé dans le mouvement scout. Cela vous a-t-il servi dans votre vie politique ?

 B. K. - Certainement. Il faut savoir que sous le régime communiste on s'est battu pour maintenir l'indépendance du mouvement scout. C'était une question de fidélité à une tradition remontant à avant la dernière guerre. Pour simplifier, le choix était le suivant : on pouvait devenir membre soit des « pionniers » (l'organisation communiste destinée aux enfants et adolescents), soit des scouts liés à l'Église catholique... Le scoutisme vous enseigne la fraternité entre les gens. Dans le cas de la Pologne, il a une très forte connotation patriotique. Comme scout, vous apprenez, certes, à obéir à vos chefs ; mais le scoutisme vous initie également à l'art de commander les autres. Aujourd'hui encore, je suis en mesure de repérer, par leur manière de se comporter, les personnalités du monde politique ou économique qui ont été scouts...

L. R. - Lord Baden-Powell n'est sans doute pas le seul modèle qui guide aujourd'hui votre action politique... Quels sont les dirigeants passés ou actuels dont vous pourriez vous inspirer ?

B. K. - Je préfère parler d'autorité morale que de « modèle », car chaque époque exige des hommes politiques des qualités différentes. Du côté polonais, le maréchal Pilsudski (2) représente à mes yeux une autorité incontournable. Comme moi, c'était un Polonais d'origine lituanienne. Il est l'exemple même d'un révolutionnaire qui a réussi sa mutation en homme d'État. Il inspire d'autant plus le respect qu'il a gagné la guerre contre les bolcheviks en 1920. L'autre Polonais que je considère comme une autorité est Tadeusz Mazowiecki (3). J'ai travaillé avec lui lorsqu'il était premier ministre et je continue de le solliciter aujourd'hui. C'est lui qui m'a appris le métier d'homme d'État. Il a très peu de traits communs avec le maréchal Pilsudski, sauf un : une fois qu'il a pris une décision, il s'y tient fermement. Mais c'est un homme de compromis, qui respecte les gens dont l'opinion diffère de la sienne. Grâce à lui, j'ai eu la chance de travailler dans le premier gouvernement non communiste de la Pologne d'après-guerre, comme vice-ministre de la Défense. En ce qui concerne les hommes d'État étrangers, je vous le dis très sincèrement, et pas seulement parce que je m'adresse à un public français, on a toujours manifesté dans ma famille une grande admiration pour le général de Gaulle. Cette conviction était celle de mon père, qui me l'a transmise. Comme mon père, de Gaulle était physiquement de grande taille ; mais ce n'est évidemment pas la seule raison pour laquelle mon père l'appréciait ! En fait, le Général incarnait, aux yeux de nombreux Polonais, l'esprit de résistance, le refus de déposer les armes même lorsque la cause paraît désespérée. Il était, par surcroît, très respecté en raison de son souci de la grandeur de la nation et du peuple français. Cette attitude plaisait beaucoup aux Polonais qui ont, comme vous le savez, beaucoup souffert de la limitation de leur souveraineté. De Gaulle ne se privait pas, non plus, de se plaindre de ses compatriotes : il estimait qu'il est très difficile de gouverner un pays produisant autant de variétés de fromages. En Pologne, il est vrai, nous ne connaissons pas ce type de problème puisque nous ne produisons que trois sortes de fromages !

 L. R. - Vous pensez donc que le peuple polonais est facile à gouverner ?

 B. K. - Non ! Nous sommes un peuple qui réagit très émotionnellement. Mais beaucoup de choses ont évolué au cours des deux dernières décennies. Le fait que nous ayons obtenu notre liberté et notre indépendance par la voie du compromis et non de la lutte armée a changé la mentalité des Polonais. C'est une expérience que j'ai vécue personnellement : j'ai été vice-ministre de la Défense comme représentant de Solidarnosc dans le gouvernement de Tadeusz Mazowiecki alors que mon chef, le ministre, était un général qui m'avait, jadis, envoyé en prison (4), puis dans un camp d'internement ! Toutes les études d'opinion montrent que les Polonais sont devenus plus pragmatiques. Ils sont désireux d'obtenir des résultats palpables et se montrent donc moins sujets à l'exaltation que par le passé. Cette attitude nous a permis d'obtenir des succès dans des domaines où nous ne pensions par réussir aussi bien : l'établissement d'une économie de marché performante et la construction d'une société civile apaisée et démocratique.

L. R. - Dans cette démocratie retrouvée, les rôles respectifs du président de la République et du premier ministre sont assez différents de ce qu'ils sont chez nous...

B. K. - Le système est, en effet, différent de celui en vigueur en France, où la fonction présidentielle est prédominante. Il se distingue aussi de celui de l'Allemagne, où le président fédéral occupe un rôle purement protocolaire. Nous sommes à peu près à mi-chemin entre les deux. La Constitution polonaise adoptée en 1997 a renforcé le pouvoir exécutif. Celui-ci est bicéphale : il est incarné par le président et par le gouvernement. L'existence de ces deux pôles dotés d'une forte légitimité constitutionnelle peut provoquer des conflits très aigus, comme cela s'est produit dans un passé récent (5). Mais on peut également assister, comme c'est le cas aujourd'hui, à une coopération très harmonieuse. J'estime, pour ma part, que le caractère des hommes exerçant ce pouvoir exécutif est au moins aussi important que ce qui est stipulé dans la Constitution. Le président de la République possède d'importantes prérogatives : il dispose du droit de veto sur toute loi. Il peut aussi renvoyer une loi devant le Conseil constitutionnel, car il est le gardien de la Constitution. Il contrôle ainsi le travail du Parlement et les initiatives du gouvernement. En politique étrangère, le président joue également un rôle non négligeable : nul ne peut être nommé ambassadeur sans la signature présidentielle. Le président, chef de l'État, soutient vis-à-vis de l'extérieur la politique étrangère de la Pologne, dont les lignes principales sont définies par le gouvernement. Naturellement, cette répartition des rôles s'applique également aux éléments de notre politique liés à notre présence au sein de l'UE.

 L. R. - Qui est habilité à représenter la Pologne lors des sommets européens ?

B. K. - La Constitution ne dit rien à ce sujet. Cette question fait l'objet, chaque fois, d'une concertation entre le président et le premier ministre. Depuis mon entrée en fonctions, il n'y a pas eu de conflit sur ce point avec Donald Tusk. À l'inverse, pendant le mandat de mon prédécesseur, on a assisté à une série de conflits « pour s'asseoir sur la chaise », comme disaient alors les Polonais... En tout cas, dans les réunions internationales relatives aux questions de sécurité et de défense, c'est toujours le président qui représente la Pologne en tant que chef suprême des armées. Ainsi, lors du sommet de l'Otan à Lisbonne en novembre 2010, c'est moi qui ai conduit la délégation polonaise.

L. R. - Où en sont vos relations avec l'actuel premier ministre ?

B. K. - Nous sommes issus de la même famille politique. Nous avons, depuis de longues années, participé ensemble à la modernisation et à la démocratisation du pays. Nous partageons également des objectifs communs pour l'avenir de la Pologne. Quant au reste, je suis réticent à décrire des rapports politiques en termes d'amitié, d'amour ou de fraternité. Dans ce domaine, je n'aime pas utiliser le registre des émotions. Ne serait-ce que parce que, souvent, de nombreuses relations entre des présidents et des premiers ministres qui s'étaient juré mutuellement amitié et fraternité se sont très mal terminées (6)... Le premier ministre et moi-même respectons pleinement l'autonomie de chacun d'entre nous dans les domaines que définit la Constitution. Donald Tusk sait très bien que, en tant que président, je souhaite, tout comme lui, soutenir et accélérer le processus de modernisation de la Pologne. Il sait également que je n'envisage pas de me constituer un capital politique en lui rendant la vie difficile. Mais, en tant que gardien de la Constitution, je dois être ferme sur les principes qui fondent notre droit. C'est dans cet esprit que j'ai mis mon veto à la loi relative à la réforme de la fonction publique (7) et que j'ai renvoyé quelques autres lois devant le Conseil constitutionnel...

L. R. - La Pologne vient de prendre pour six mois la présidence tournante du Conseil européen. Quelles sont les priorités fixées par les autorités polonaises pour cette présidence ?

B. K. - Il est bon d'avoir des priorités, mais il faut tenir compte du fait que la vie nous présente constamment de nouveaux défis, de nouveaux enjeux... Nous sommes bien conscients que l'Union européenne se trouve actuellement face à deux grands sujets de préoccupation. Le premier a trait à ses réformes internes visant à surmonter les difficultés apparues dans la zone euro. Le second défi est celui de la réponse à apporter aux événements survenus récemment en Afrique du Nord. Mais nous ne renoncerons pas à des projets que nous avions élaborés avant ces événements. Notre principal objectif est de rendre l'UE plus à même de favoriser la croissance et le développement économique des pays membres. Nous pouvons en parler d'autant plus facilement que, pendant la crise, la Pologne a maintenu sa croissance économique à un niveau élevé (4 % en 2010).

 L. R. - Ne pensez-vous pas être handicapé par le fait que la Pologne n'est pas membre de l'eurozone ?

B. K. - La Pologne souhaite devenir membre de la zone euro et elle y parviendra un jour. Il reste que, pour l'heure, ce sont des pays de la zone euro qui ont des problèmes ! Paradoxalement, la Pologne, qui n'est pas membre de cette zone, est beaucoup mieux préparée à remplir les exigences imposées par l'euro (8) que bon nombre de pays qui ont adopté cette monnaie. Nous avons inscrit dans notre Constitution l'obligation, pour les gouvernements, de maintenir la dette publique en dessous de 60 % du PIB annuel. L'âge du départ à la retraite - 60 ans pour les femmes et 65 ans pour les hommes - est plus élevé chez nous que dans nombre de pays de la zone euro, et nous nous préparons à le repousser encore de quelques années. Bref, des réformes de ce type effectuées au sein de la zone euro ne nous effraient pas. Mieux : nous leur apporterons notre plein soutien.

L. R. - Vous êtes donc favorable au renforcement de la gouvernance économique de l'Europe...

B. K. - Absolument. Nous souhaitons que l'intégration européenne s'approfondisse dans ce domaine. Les mécanismes européens de contrôle des budgets des États membres doivent être amplifiés et renforcés. C'est grâce à une stricte discipline budgétaire que nous avons pu maintenir en Pologne un taux de croissance annuelle supérieur à 4 % tout au long de la crise. Mais nous sommes bien conscients que des comportements budgétaires moins rigoureux dans certains pays dits de la « vieille Europe » peuvent avoir des répercussions chez nous.

L. R. - Au cours de votre carrière politique, vous vous êtes beaucoup intéressé aux questions de défense et de sécurité. La présidence polonaise va-t-elle prendre des initiatives pour approfondir la coopération au sein de l'UE dans ce domaine ?

B. K. - La Pologne porte un grand intérêt à l'établissement d'une politique européenne commune de défense et de sécurité. Nous souhaiterions que tous les autres pays, dont la France, manifestent un intérêt similaire... D'autant que l'on s'aperçoit, à l'occasion des événements d'Afrique du Nord, que les capacités d'intervention militaire européennes sont très insuffisantes ! C'est pourquoi nous souhaitons vivement mettre sur pied des unités de combat intégrées à l'échelle européenne, en particulier dans le cadre du « Triangle de Weimar » ou dans celui du « Groupe de Visegrad » (9). Nous voudrions élargir ce concept de groupes de combat multinationaux intégrés à l'ensemble de l'Union européenne. On pourrait également faire évoluer le concept stratégique de la défense européenne. Il faudrait, notamment, réviser les documents en vigueur à la lumière - j'y reviens - des événements récents d'Afrique du Nord. Il serait souhaitable, enfin, de trouver une réponse européenne à la coopération militaire renforcée entre la France et la Grande-Bretagne. Cela pourrait être l'élargissement de cette coopération à d'autres pays, ou la création de formules parallèles.

 L. R. - Mais ces beaux projets ne se heurtent-ils pas à la baisse constante des budgets militaires dans la plupart des pays de l'UE ?

B. K. - Il n'existe pas de sécurité gratuite. En Pologne, j'ai introduit, à l'époque où j'étais ministre de la Défense, un mécanisme qui garantit la croissance du budget de la défense au même rythme que l'augmentation du PIB. Ainsi, depuis quinze ans, le budget militaire polonais a été maintenu à hauteur de 1,95 % du PIB annuel. Par ailleurs, la Pologne soutient la mise en place d'un bouclier antimissile commun dont l'UE et l'Otan seraient parties prenantes. Un tel développement permettra d'utiliser de manière plus rationnelle les éléments déjà existants dans les armées des États membres de l'Otan, dont les États-Unis. Voilà qui reviendra beaucoup moins cher que de construire quelque chose à partir de rien ! L'Europe doit faire un choix : doit-elle s'en remettre aux seuls États-Unis pour assurer sa sécurité ? Si l'on répond par l'affirmative, alors il faut cesser de parler de « partenariat euro-atlantique » dans ce domaine. Sinon, il faut trouver de l'argent - non pas pour construire des bâtiments luxueux destinés aux états-majors, mais pour mettre en place des moyens réels d'action militaire : structures de combat et systèmes de défense techniquement sophistiqués.

L. R. - À ce propos, n'avez-vous pas été déçu par le discours tenu à Prague en avril 2009 par Barack Obama? Ce jour-là, on s'en souvient, le président américain a renoncé au projet de George W. Bush qui visait à installer un bouclier antimissile en Pologne et en République tchèque...

B. K. - Non, parce que j'appartenais à l'époque au petit nombre des hommes politiques polonais qui estimaient qu'un tel revirement des États-Unis était quasi certain. Alors que la plupart de mes collègues s'enthousiasmaient pour le bouclier antimissile américain, je préconisais, moi, la mise en place d'un système antimissile de l'Otan, capable de réagir vite contre toutes les menaces, y compris celles visant le territoire de la Pologne. J'ajoute qu'une partie de ce système devrait être mise en place par les États-Unis puisqu'il les protégera contre les menaces balistiques potentielles dirigées contre leur territoire. Je me réjouis que Barack Obama partage ce point de vue, qu'il a d'ailleurs présenté lors du sommet avec les pays d'Europe centrale et orientale tenu en avril dernier à Varsovie.

L. R. - La Pologne est également très favorable à un dialogue plus intense entre l'UE et ses voisins orientaux. Que comptez-vous faire dans ce domaine ?

B. K. - Notre objectif, ici, est de proposer l'approfondissement de l'intégration européenne dans le domaine de l'énergie. Cette question prend une importance particulière en raison du conflit en Libye et des risques de déstabilisation du Proche et du Moyen-Orient. C'est pourquoi nous tenons à maintenir l'ouverture de l'Union européenne à de nouveaux membres et à engager l'UE dans un mécanisme de coopération avec les États voisins. Il nous paraît très important de maintenir des négociations approfondies avec une puissance importante comme l'Ukraine. À cet égard, je rappelle que, lors du sommet de Varsovie des chefs d'État d'Europe centrale et orientale, le président ukrainien Viktor Ianoukovitch s'est déclaré prêt à contribuer à la solution de la crise libyenne en proposant de jouer les médiateurs avec Kadhafi...

L. R. - Lors de la présidence polonaise de l'UE, d'autres événements importants risquent de se produire, comme le vote prévu à l'ONU, en principe au mois de septembre, sur la reconnaissance d'un État palestinien dans les frontières de 1967. La présidence polonaise espère-t-elle aboutir à un consensus au sein de l'Union ?

B. K. - Sur la question du Proche-Orient, nous ferons tout pour que les pays de l'UE adoptent une position commune. Permettez-moi de vous rappeler qu'à l'époque des négociations du traité de Lisbonne la Pologne s'était prononcée pour une intégration maximale dans le domaine de la politique étrangère commune. C'est une position un peu différente qui a finalement été adoptée. Elle a, certes, fait progresser l'intégration mais n'assure pas une politique étrangère unifiée de l'UE. Nous nous efforcerons donc de promouvoir une position commune vis-à-vis de la demande palestinienne à l'ONU, bien que nous sachions que nos possibilités sont limitées... Nous souhaitons, par ailleurs, que les parties au conflit retournent à la table des négociations. Car c'est le seul moyen d'y mettre un terme. Durant notre présidence nous soutiendrons, sur ce point, les efforts du président Obama ainsi que ceux des autres membres du Quartette (10).

L. R. - À propos de politique énergétique commune, comment jugez-vous la décision du gouvernement allemand de renoncer à l'énergie nucléaire d'ici à 2022, ce qui rend ce pays encore plus dépendant de la livraison du gaz russe ? Un gaz russe qui, bientôt, ne transitera plus par le territoire polonais lorsque le gazoduc « Nord Stream » sous la Baltique sera achevé...

B. K. - Nous n'avons pas aimé le projet Nord Stream, et nous ne l'aimerons pas plus lorsqu'il entrera en activité. Nous ne comprenons pas pourquoi on construit un gazoduc plus cher au fond de la mer Baltique alors que, si un nouveau gazoduc s'impose, on pourrait le construire à moindre frais à l'air libre, notamment sur le sol polonais. Lorsque l'on se comporte ainsi, il ne s'agit pas d'économie, mais de politique. Je suis convaincu que si, au moment où cette décision a été prise, la coopération entre la Pologne, l'UE et la Russie avait été aussi fructueuse qu'aujourd'hui, cette idée de Nord Stream n'aurait jamais vu le jour. En ce qui concerne les perspectives énergétiques de l'Europe, nous estimons que l'UE doit se montrer conséquente. Comme vous le savez, des limitations relatives à l'émission de gaz à effet de serre ont été édictées. Or, pour la Pologne, c'est un problème gigantesque : 90 % de notre énergie électrique proviennent de centrales au charbon ou au lignite ! Si l'Europe dit « nous ne pouvons plus tolérer autant d'émissions de CO2 », nous chercherons, alors, d'autres sources d'énergie. L'essentiel, c'est d'être clair. De toute façon, la Pologne souhaite construire des centrales nucléaires pour remédier au déficit d'énergie dans certaines régions du pays et parce que ce mode de production d'électricité n'émet pas de dioxyde de carbone. Mais que l'on ne vienne pas nous dire ensuite qu'il faut limiter la construction de centrales nucléaires en Pologne alors qu'à nos frontières - à Kaliningrad ou dans l'ouest de la Biélorussie - on projette de construire des centrales basées sur des technologies dont la sécurité n'a même pas été vérifiée ! Nous ne nous soumettrons pas à une mode passagère et nous ne nous laisserons pas détourner de nos objectifs par les peurs qui surgissent à propos de l'énergie nucléaire. Tout simplement parce que nos intérêts vitaux sont en jeu.

L. R. - Toujours dans le domaine énergétique, la question de l'exploitation du gaz de schiste fait également polémique. La Pologne dispose, selon les géologues, de très importantes réserves de ce gaz, estimées à 5 500 milliards de mètres cubes. Entendez-vous poursuivre la recherche et, plus tard, l'exploitation de ce gaz en dépit des objections des défenseurs de l'environnement ?

B. K. - C'est le même problème que pour le nucléaire. On trouvera toujours quelqu'un, en Europe, qui souhaitera forcer les autres à renoncer à cette chance. Nous demanderons avec insistance que la Pologne puisse profiter de cette ressource, car son exploitation n'est pas contraire aux normes européennes établies dans ce domaine. Si nous devons nous soumettre au principe de limitation des émissions de CO2, ce qui ne serait pas sans douleur pour notre économie, il faudra dans ce cas nous laisser l'accès à ce gaz qui produit moins de dioxyde de carbone. Et si cela ne plaît pas à certains, qu'on nous le dise : nous pouvons parfaitement continuer à brûler du charbon car nous en avons en réserve pour cent ans !

 L. R. - On a l'impression d'assister, ces dernières années et ces derniers mois, à un réchauffement sensible des relations entre Varsovie et Moscou. Ce réchauffement a été symbolisé par la reconnaissance du massacre de Katyn, perpétré en 1939 par les troupes soviétiques : celles-ci avaient alors sauvagement assassiné plus de vingt mille officiers de l'armée polonaise. Comment vos relations avec les dirigeants russes évoluent-elles ?

B. K. - Il aura fallu que la Pologne lutte pendant plus de soixante ans pour que la vérité à propos de Katyn surgisse enfin et pour que cette vérité parvienne dans une Europe occidentale qui ne pouvait pas croire que ce crime avait été commis par la Russie de Staline. Il a fallu encore beaucoup de temps pour que, ensuite, cette vérité soit admise par une partie importante de la société russe. Le film Katyn d'Andrzej Wajda, diffusé en 2009, a beaucoup contribué à cette prise de conscience dans la mesure où il n'offensait pas les sentiments nationaux des Russes : il leur montrait le massacre de Katyn comme un fragment du système criminel stalinien. Or ce système a été également dévastateur pour la Russie. Le dévoilement de ce crime ne concerne pas seulement la Pologne, mais également la Russie, et contribue à l'amélioration des relations de l'Union européenne avec Moscou. Cette reconnaissance a donné au président Dmitri Medvedev l'occasion de parler de la nécessité, pour la Russie, de rompre avec la tradition stalinienne. Il a eu le courage d'opérer cette rupture qui détache la Russie d'aujourd'hui de cette sombre période. Ce n'est pas chose facile : pour un grand nombre de Russes, Staline reste le commandant en chef vainqueur de la Seconde Guerre mondiale. Mais, de mon point de vue, le président Medvedev se rend parfaitement compte qu'il faut rompre ce lien émotionnel avec Staline pour parvenir à moderniser la Russie. Ce fut pour nous une immense satisfaction de voir un président russe visiter, pour la première fois, le cimetière de Katyn. Nous avons renouvelé ce geste ensemble, le 11 avril 2011 : Dmitri Medvedev est retourné au cimetière polonais, et je me trouvais à la tête de la délégation polonaise qui s'est rendue au cimetière des victimes russes des crimes staliniens.

 L. R. - Cette embellie des relations russo-polonaises n'a-t-elle pas été affectée par la publication du rapport des autorités russes sur l'accident d'avion de Smolensk du 10 avril 2010, au cours duquel périrent le président Lech Kaczynski et plus de quatre-vingt-dix personnalités qui l'accompagnaient lors de cette première commémoration commune du massacre de Katyn ?

B. K. - Après cette première commémoration, l'euphorie relative à l'amélioration des relations polono-russes était à son comble. Cette catastrophe aérienne a beaucoup ému le public russe et les Polonais ont apprécié l'expression de la compassion du gouvernement et du peuple de Russie. Ce bon climat a été obscurci à cause de la manière dont le rapport sur cet accident a été présenté par Mme Tatiana Anodina, directrice de l'autorité russe de la circulation aérienne (11). Nous avons été choqués par le fait que ce rapport était présenté non pas comme le début d'une enquête approfondie, mais comme un rapport final. Il y aura un rapport polonais qui sera une réponse au rapport russe. Mais cette affaire n'est qu'une péripétie dans l'histoire récente des relations entre la Pologne et la Russie ; elle n'aura pas, à mon avis, d'importance décisive sur l'évolution de ces relations. C'est une longue marche et nous n'en sommes qu'au début. Je suis persuadé que nous atteindrons avec la Russie la même qualité de relations que celles que nous entretenons aujourd'hui avec l'Allemagne - et pourtant, en Pologne, chaque famille compte au moins un membre tué par les Allemands au cours de la Seconde Guerre mondiale. Ma génération, celle de Solidarnosc, est tout à fait capable de surmonter ces problèmes issus de l'Histoire.

L. R. - Vous avez tenu des propos très élogieux à l'égard de M. Medvedev. Tiendriez-vous les mêmes à l'égard du premier ministre Vladimir Poutine ?

B. K. - Je ne connais pas le premier ministre russe. Il faudrait plutôt poser la question à notre premier ministre, Donald Tusk... Pour ma part, j'éprouve personnellement une grande satisfaction d'avoir rencontré le président de la Russie. Ce dernier a d'excellentes idées relatives à la modernisation de son pays - une modernisation dans laquelle l'amélioration des relations avec la Pologne joue un rôle important. J'ajouterai que Dmitri Medvedev est un homme politique relativement jeune. Il a certainement de l'avenir.

L. R. - Une dernière question. La situation de votre voisin oriental, la Biélorussie, est préoccupante à plus d'un titre : le régime du président Loukachenko est montré du doigt pour son mépris de la démocratie et des droits humains ; quant à la situation économique de ce pays, elle est tout bonnement catastrophique. Quels commentaires cet état des choses vous inspire-t-il ?

B. K. - Je vais être franc : il me semble que les jours de ce régime sont comptés. Les pays d'Europe orientale ont plus ou moins bien profité de leur chance après l'écroulement du régime communiste. Lors du sommet des pays d'Europe centrale et orientale qui s'est tenu début juin à Varsovie, on a pu faire des comparaisons. Prenez deux pays qui avaient été des républiques de l'URSS : l'Estonie et la Biélorussie. L'Estonie est aujourd'hui membre de l'UE et de l'Otan ; de plus, elle pratique une économie de marché efficace ; la Biélorussie, elle, a des problèmes économiques de plus en plus graves. C'est un pays qui se condamne lui-même à l'isolement. Nous avons vécu une situation semblable dans les années 1970 et 1980 en Pologne : les gens qui étaient à l'époque au pouvoir pensaient qu'ils allaient le conserver pour l'éternité. Mais c'étaient les gens de Solidarnosc qui avaient raison, et le régime est tombé. C'est pourquoi il faut soutenir les organisations démocratiques de Biélorussie et agir avec ce pays comme le monde libre le faisait avec la Pologne sous le joug communiste. Il faut que le peuple biélorusse ait accès à des informations non contrôlées par le pouvoir, à des médias libres. Il faut favoriser la venue dans nos pays de jeunes Biélorusses, pour qu'ils y fassent leurs études ou y effectuent des travaux saisonniers. Ma génération a connu le monde occidental de cette manière - en allant, par exemple, faire les vendanges en France ou, comme moi, la cueillette des fraises en Suède. Cette expérience que nous avons accumulée à l'étranger a par la suite contribué au changement politique en Pologne... Il faut, aussi, réagir fermement vis-à-vis des autorités biélorusses en limitant leur possibilité de circuler hors de leur pays. Nous ne pouvons pas, par exemple, admettre que les détenteurs du pouvoir à Minsk jettent en prison les candidats de l'opposition à l'élection présidentielle (12) ! Ce type de comportement appelle des sanctions internationales bien ciblées qui frapperont la caste au pouvoir et non le peuple de Biélorussie.
Notes :
(1) De janvier à mars 1968, les étudiants de nombreuses universités polonaises organisèrent des grèves et des manifestations de rue pour protester contre le manque de liberté d'expression. Le premier ministre Wladislaw Gomulka y répondit par une purge à caractère antisémite dans les rangs du Parti, de l'Université et de l'administration, en faisant porter la responsabilité de la contestation aux « éléments sionistes » de la société polonaise. (2) Le maréchal Josef Pilsudski (1867-1935) fut le premier président de l'État polonais après que celui-ci eut recouvré sa souveraineté en 1918. De 1926 à sa mort, il gouverna un pays menacé par la montée du nazisme et l'hostilité de l'URSS de Staline. (3) Tadeusz Mazowiecki fut, en 1989, le premier chef d'un gouvernement issu d'élections semi-libres. Solidarnosc avait largement remporté le scrutin mais le compromis établi avec le pouvoir laissait aux communistes quelques postes clés, comme la présidence de la République et le ministère de la Défense. Candidat à l'élection présidentielle de 1990, Mazowiecki fut battu par Lech Walesa. Il est aujourd'hui un proche conseiller de Bronislaw Komorowski. (4) Il s'agit du général d'armée Florian Siwicki. (5) Le président Lech Kazcynski, membre du parti conservateur « Droit et Justice », refusa en 2008, jusqu'au dernier moment, de parapher le traité de Lisbonne pourtant approuvé par la majorité parlementaire libérale du premier ministre Donald Tusk. Il finit in extremis par le signer. (6) M. Komorowski fait allusion aux rapports conflictuels que Lech Walesa a entretenus, entre 1990 et 1995, avec des premiers ministres pourtant issus, comme lui, du mouvement Solidarnosc. (7) Cette loi prévoyait la réduction de 10 % du nombre des fonctionnaires et l'alignement de leur statut sur celui du secteur privé. (8) Critères dits de Maastricht, imposant notamment un déficit budgétaire annuel inférieur à 3 % du PIB et un endettement public ne dépassant pas 60 % du PIB annuel. (9) Le Triangle de Weimar désigne le cadre dans lequel se déroulent à intervalles réguliers des consultations à trois : France, Allemagne, Pologne. Le Groupe de Visegrad rassemble, pour des consultations annuelles, quatre pays d'Europe centrale : Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie. (10) Le Quartette est un groupe de travail sur le conflit israélo-arabe qui rassemble les États-Unis, la Russie, l'Union européenne et l'ONU. (11) En janvier 2011, Tatiana Anodina, présidente de l'autorité russe de la circulation aérienne, rendait public un rapport de son institution faisant porter la responsabilité de l'accident aux autorités polonaises présentes dans l'avion transportant Lech Kazcynski et sa suite de Katyn vers la ville russe de Smolensk. Le chef de l'armée de l'air polonaise aurait ordonné au pilote de procéder à un atterrissage en dépit du fait que les conditions météorologiques étaient très défavorables. (12) À la proclamation des résultats de l'élection présidentielle du 19 décembre 2010 - la réélection du président sortant Alexandre Loukachenko avec près de 80 % des voix -, d'importantes manifestations se sont déroulées dans la capitale, Minsk, et dans d'autres villes du pays pour protester contre la manipulation du scrutin. Des centaines de manifestants ont été arrêtés et condamnés à des peines de prison. Sept candidats à la présidentielle de l'opposition démocratique sont toujours incarcérés, en dépit des protestations internationales, y compris en provenance de Russie. Ce comportement a provoqué des sanctions de l'ONU, qui a dressé une liste de 150 responsables politiques et de hauts fonctionnaires biélorusses interdits de voyages à l'étranger.