Politique Internationale - La Revue n°132 - ÉTÉ - 2011

sommaire du n° 132
IRLANDE : UN NOUVEAU DEPART
Article de Pierre Joannon
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Pierre Joannon - Vous avez qualifié de « révolution démocratique » le raz de marée électoral du 25 février 2011 qui vous a porté au pouvoir à la tête d'une coalition Fine Gael - Parti travailliste. Dans quel sens faut-il interpréter cette formule qui ressemble à un oxymore ?

Enda Kenny - Ce que j'ai voulu dire, c'est que l'Irlande a prouvé, en l'occurrence, qu'elle était une authentique démocratie. Alors que le pays traverse une grave crise économique, sans doute la plus grave de son histoire, le peuple irlandais a réagi avec maturité et sang-froid. Il ne s'est pas mis en grève, il n'est pas descendu dans la rue, il n'a pas bouté le feu aux bâtiments publics. Dominant sa frustration, il a attendu patiemment que survienne une élection. Et c'est dans les urnes qu'il a finalement laissé éclater sa colère et son ressentiment. Le taux de participation au scrutin a été exceptionnellement élevé et la sanction a été d'autant plus cuisante. Pour le Fianna Fail, qui était au pouvoir, perdre 66 sièges dans une élection fut un choc traumatique. Ainsi avons-nous administré la preuve que nous étions bien une démocratie solide et vivante. C'est par le suffrage universel, et par lui seul, que les citoyens de ce pays, respectueux des lois qu'ils se sont données, ont résolu d'exprimer leur mécontentement et leur soif de changement.

 P. J. - Afin de disposer d'une majorité au Dail (l'Assemblée nationale irlandaise), vous aviez le choix entre deux options : former une coalition avec le Parti travailliste ou négocier le soutien de 8 députés indépendants sur un total de 19. Pourquoi avoir choisi la première option et écarté la seconde ?

E. K. - Pour plusieurs raisons. En premier lieu, je vous rappelle que le Fine Gael et le Parti travailliste ont l'habitude de travailler ensemble. Nous avons été associés au pouvoir à six reprises depuis la fin de la guerre. En second lieu, il nous est apparu, au lendemain du scrutin de février, que nos programmes étaient compatibles et qu'un accord était possible. En troisième lieu, il nous a semblé plus facile de nous asseoir autour d'une table avec les Travaillistes pour élaborer ensemble un programme de gouvernement plutôt que de tenter de faire la synthèse de huit, ou neuf, ou dix programmes en nous adressant à des Indépendants. Enfin, nous avons été guidés par un souci de stabilité et d'efficacité. Nous étions confrontés à la nécessité de prendre des décisions importantes dans l'intérêt du pays ; dans ces circonstances, il n'était pas souhaitable de dépendre du soutien fragile et aléatoire de quelques Indépendants. Avec les Travaillistes, nous formons un bloc solide de 113 députés sur les 166 que compte le Dail. Jamais un gouvernement irlandais n'a disposé d'une telle majorité. Nous avions besoin d'un mandat aussi large que possible pour prendre les graves décisions qu'exige la conjoncture difficile dans laquelle nous nous trouvons. Nous disposons d'un tel mandat : il nous confère responsabilité et autorité pour engager le pays sur la voie des réformes.

P. J. - Vous avez souligné la nécessité de promouvoir des réformes politiques importantes. Une convention constitutionnelle doit être réunie pour proposer des amendements à la Constitution irlandaise de 1937. Quelles sont les mesures qui vous paraissent les plus urgentes ?

E. K. - Elles sont nombreuses. Certaines sont affaire de perception, d'autres relèvent de la volonté d'introduire plus d'efficacité dans le fonctionnement de nos institutions. Afin de montrer que nous avions entendu les critiques de l'électorat sur le train de vie du gouvernement, nous avons réduit les salaires des ministres, diminué les escortes policières, restreint le nombre de voitures officielles. Le traditionnel déplacement des membres du gouvernement à la présidence pour la cérémonie d'investiture s'est fait en autobus. Terminée la noria des voitures officielles à laquelle on avait coutume d'assister jusque-là. Voilà pour ce qui est de la perception. En ce qui concerne la refonte des institutions, notre programme de gouvernement prévoit l'organisation d'un référendum constitutionnel sur l'abolition du Sénat. En Irlande, loin d'être une Chambre haute, le Sénat a été dès l'origine une seconde Chambre dupliquant la première. Une vingtaine de rapports officiels ont suggéré de modifier le recrutement et le fonctionnement de la seconde Chambre. Cela n'a jamais rien donné. En proposant de supprimer purement et simplement le Sénat, j'ai été à l'origine d'une réflexion approfondie sur le sujet. Aujourd'hui, l'ensemble des partis politiques s'est peu ou prou rallié à cette proposition. Ses implications sont complexes tant les références au Sénat sont nombreuses dans notre Constitution. Celle-ci devra donc subir un toilettage important. Nous avons demandé à l'Attorney General - le Conseiller juridique du gouvernement - d'élaborer un projet de Constitution sans référence au Sénat que nous nous sommes engagés à soumettre au peuple par référendum dans un délai de douze mois.

P. J. - Pourquoi avoir opté pour la suppression du Sénat ? N'eût-il pas été plus simple de le réformer ?

 E. K. - Je ne le crois pas. Voyez-vous, la suppression du Sénat s'inscrit dans une démarche plus large d'amélioration de la procédure législative. C'est au niveau du Dail que les progrès peuvent et doivent être mis en oeuvre. Nous devons faire en sorte de mieux associer les organisations professionnelles, les associations, les personnalités et les citoyens à la délibération des projets de lois les concernant ; de donner plus de temps et de moyens aux députés pour examiner ceux-ci ; de favoriser le dépôt et la discussion d'amendements ; et de veiller à insérer des clauses d'évaluation dans les textes votés de manière à déterminer, au terme d'un délai de douze à quinze mois, s'ils ont atteint leur but, s'ils doivent être modifiés ou abrogés. Plus qu'un hypothétique replâtrage du Sénat, c'est le travail parlementaire qui doit être revu, amélioré et adapté aux nécessités de l'heure. Nous devons notamment en finir avec le système des tribunaux d'enquête et autres commissions ad hoc, et conférer à des commissions parlementaires les pouvoirs d'investigation et les moyens nécessaires pour aboutir aux mêmes résultats à moindres frais et dans de bien meilleurs délais. Cela ne veut pas dire, je tiens à le préciser, que les sénateurs aient démérité. La contribution de certains à la vie politique nationale a été éminemment positive ; ils pourront d'ailleurs continuer à servir leur pays en se portant candidats aux élections générales. C'est moins eux qui sont en cause que l'institution sénatoriale qui n'a pas répondu aux attentes des constituants et du peuple irlandais.

P. J. - Le 21 novembre 2010, le gouvernement de Brian Cowen s'est vu contraint de demander aide et assistance à l'Union européenne et au Fonds monétaire international. Un plan de sauvetage de 85 milliards d'euros (67,5 milliards net) a été aussitôt négocié. Il imposait à l'Irlande une cure d'austérité drastique. Au vu de cette situation dont vous avez hérité, quel constat dressez-vous ?

 E. K. - L'intervention de la troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international) a au moins eu le mérite de faire éclater la vérité. Le précédent gouvernement s'était efforcé de dissimuler l'ampleur de la crise, niant jusqu'à la présence des représentants du FMI alors que ceux-ci étaient déjà à pied d'oeuvre ! Le peuple irlandais est par nature un peuple pratique et pragmatique ; ce qu'il ne pouvait pas admettre, ce qui nourrissait ses doutes et augmentait ses appréhensions, c'est la confusion volontairement entretenue, le déni des réalités, les faux-fuyants. À présent, les choses sont claires. On connaît l'ampleur des déficits publics. Les récents stress tests opérés sous le contrôle de la troïka ont permis de faire toute la lumière sur la situation des banques. Ces tests récents ont été principalement effectués par une société américaine de consultants indépendants. Ils ont extrapolé à partir de scénarios gravissimes qui ont fort peu de chance de se réaliser. Les résultats de ces stress tests sont donc particulièrement fiables et crédibles. Il était indispensable de donner aux marchés de telles assurances, compte tenu des problèmes soulevés par les tests effectués en 2010 dans la zone euro en général et en Irlande en particulier. Au vu de ces résultats, mon gouvernement a décidé de procéder à une refonte du système bancaire autour de deux « piliers » : l'Allied Irish Bank et la Bank of Ireland. Tous les autres établissements financiers seront soit intégrés à ces deux piliers, soit vendus, soit dissous. En clarifiant la situation, cette restructuration devrait permettre aux banques de se procurer les fonds nécessaires aux ouvertures de crédit dont l'économie a besoin, de purger leurs conseils d'administration de ceux de leurs membres qui portent une responsabilité dans la déstabilisation du système financier, et d'apporter leur contribution à la lutte contre le chômage. Enfin, le système de régulation de notre secteur bancaire a été renforcé par une nouvelle loi très contraignante. Les pouvoirs et l'indépendance de l'autorité de contrôle ont été considérablement étendus. Les nouveaux dirigeants, recrutés en partie à l'étranger, ont été nommés et investis de responsabilités clairement définies. De nouvelles règles ont été édictées concernant le ratio de solvabilité des banques (qui rapporte les fonds propres de l'établissement à ses engagements). Ce ratio a été porté à 12 %. L'approche est aujourd'hui beaucoup plus rigoureuse et plus dynamique.

 P. J. - Dans un article qui a fait grand bruit (7), le professeur Morgan Kelly, de l'Université de Dublin, a déclaré que le gouvernement devrait dénoncer le plan de sauvetage de la troïka, laisser à la Banque centrale européenne le soin de régler le sort des banques irlandaises et résorber le déficit budgétaire en douze mois. Qu'en pensez-vous ?

 E. K. - Je pense que l'analyse du professeur Kelly mérite d'être étudiée et discutée. En revanche, ses recommandations ne sauraient être retenues. Elles sont irréalistes. Combler en douze mois un déficit budgétaire de 18 à 19 milliards d'euros ne pourrait se faire sans diminuer les prestations sociales de 33 % et les salaires du secteur public de 30 % (alors qu'ils ont déjà subi une ponction de 15 %). Le marché de l'emploi et les services sociaux seraient sinistrés. Le coût humain de cette politique serait insupportable. Nous n'avons pas été élus pour tuer le patient confié à nos soins. Je l'ai dit et redit : je n'ai pas l'intention d'administrer une injection létale à l'économie irlandaise.

P. J. - Vous vous êtes engagé à réduire progressivement le déficit budgétaire. Comment comptez-vous vous y prendre ?

E. K. - En réformant le service public conformément aux termes de l'accord de Croke Park signé entre l'État et les syndicats. Le programme de transformation du service public qui en forme l'axe central prévoit une plus grande flexibilité, un redéploiement, des changements dans les méthodes de travail et une réduction globale du nombre des fonctionnaires. Nous nous sommes engagés à supprimer 25 000 emplois publics par le non-renouvellement de certains postes vacants, les départs volontaires à la retraite, la modification des plans de carrière et la diminution du temps de travail. Nous souhaitons accélérer le mouvement car le protocole d'accord avec la troïka stipule que si les objectifs de l'accord de Croke Park n'étaient pas atteints, il faudrait revoir le dispositif tant en ce qui concerne les rémunérations qu'en ce qui concerne le nombre de fonctionnaires. Or nous ne voulons pas diminuer davantage les rémunérations du secteur public, qui ont déjà été amputées de 15 % en moyenne, comme je viens de vous le signaler. Afin de résorber le déficit et de stimuler l'emploi, nous avons également pris l'engagement de céder certains actifs non stratégiques de l'État. Nous en avons fixé le montant à 2 milliards d'euros. Un économiste réputé, Colm McCarthy, a été chargé d'inventorier ces actifs négociables. Dans le rapport qu'il nous a remis le 20 avril dernier, il a dressé une liste d'actifs non stratégiques - d'une valeur de 5 milliards d'euros - susceptibles d'être mis sur le marché au moment jugé le plus opportun (8). Le gouvernement déterminera ce qui est faisable et ce qui ne l'est pas, dans la limite des 2 milliards d'euros que nous avons fixée. Se posera ensuite la question de l'affectation de ces fonds. Le protocole d'accord avec la troïka prévoit que le produit des ventes doit servir en priorité à combler le déficit. Cependant, nous avons réussi à faire prévaloir l'argument selon lequel serait déterminé au cas par cas ce qui serait employé à combler le déficit et ce qui servirait à financer la lutte contre le chômage, qui est l'une des conditions sine qua non de notre relèvement économique.

P. J. - L'Irlande connaît un taux de chômage de 14,7 %. Au sein de l'Union européenne, c'est le deuxième taux le plus élevé après l'Espagne. Quelles dispositions avez-vous prises en faveur de l'emploi ?

E. K. - Le 10 mai dernier, nous avons annoncé un train de mesures ayant pour but de créer 100 000 emplois en quatre ans. À compter du 1er juillet, le taux de la TVA sera réduit de 13,5 % à 9 % sur les biens et services liés au tourisme. La taxe sur les billets d'avion sera suspendue. Les charges sociales patronales seront allégées de moitié sur les salaires inférieurs à 356 euros par semaine. Le salaire minimum sera rétabli à 8,65 euros de l'heure. Nous investirons 135 millions d'euros pour améliorer les infrastructures scolaires et routières et promouvoir les économies d'énergie. Plus de 20 000 stages et programmes de formation seront proposés aux demandeurs d'emplois. L'impact de ces mesures sera évalué à la fin de 2013. Elles seront financées non par un accroissement du déficit, mais par un prélèvement de 0,6 % sur les fonds de pension - une taxe qui devrait rapporter 1,9 milliard d'euros en quatre ans - et par la réaffectation de certaines dépenses qu'il nous est apparu utile de différer.

P. J. - Michael Noonan, votre ministre des Finances, a déclaré que « la dette souveraine était gérable, mais que si l'on y ajoutait la dette bancaire on risquait d'atteindre un point au-delà duquel la situation deviendrait intenable ». Le professeur Morgan Kelly, dans l'article que nous venons d'évoquer, a estimé que les déficits cumulés de l'Irlande atteindraient en 2014 un niveau tel que le pays serait en état de faillite. Qu'en pensez-vous ?

E. K. - Les chiffres avancés par le professeur Kelly sont contestables (9). Nos dettes cumulées devraient atteindre un seuil maximal de 118 % du PIB en 2013. À ce niveau, la situation restera gérable. Pour l'heure, nous respectons les objectifs qui nous ont été assignés. Ce n'est pas facile. Si nous pouvions séparer la dette souveraine et la dette bancaire, cela nous faciliterait bien les choses. Dans une certaine mesure, c'est ce qui résulte de la recapitalisation des banques. Mais nous vivons incontestablement des temps difficiles. Il ne nous est pas permis de relâcher nos efforts. Que les choses soient bien claires : à nos yeux, le défaut de paiement n'est pas une option. L'Irlande paiera ses dettes. Nous demandons une certaine flexibilité pour y parvenir, c'est tout.

P. J. - Qu'entendez-vous par flexibilité ? Un allégement du taux d'intérêt de 5,8 % sur l'emprunt que vous avez contracté ?

E. K. - Précisément. Une diminution de 1 % du taux d'intérêt a été consentie à d'autres pays. Nous avons préféré attendre le résultat du dernier stress test des banques avant de nous en prévaloir. La situation étant clarifiée, il nous paraît légitime de solliciter auprès du Conseil des ministres des Finances de l'Union européenne une baisse de 1 % du taux d'intérêt de notre dette. Les efforts que nous déployons, les sacrifices que nous demandons à notre peuple et le satisfecit que nous avons obtenu de la troïka devraient plaider en notre faveur. J'espère que l'UE accédera à notre requête sans exiger des contreparties qui n'ont rien à voir avec le plan de stabilisation que nous respectons à la lettre.

P. J. - Vous faites allusion aux pressions que vous avez subies pour relever le taux de l'impôt sur les sociétés qui est, aujourd'hui, de 12,5 %...

E. K. - En effet. Nous sommes disposés à nous plier aux conditions très contraignantes du Programme de soutien du FMI et de l'UE ; mais il n'est pas question de relever notre taux d'impôt sur les sociétés. Le taux de 12,5 % est et restera la pierre angulaire de notre politique économique. En décider autrement nous conduirait à perdre la confiance des investisseurs, à compromettre notre relèvement économique et à obérer nos capacités de remboursement. Ce serait contraire à nos intérêts et aux intérêts de l'Europe. Au demeurant, il convient de relativiser ce qui ne doit pas devenir entre nous une pomme de discorde. Notre système est parfaitement transparent : par rapport au taux nominal de 12,5 %, le taux réel de l'impôt irlandais sur les sociétés est de 11,9 % alors que le taux réel pratiqué par certains pays est bien inférieur au nôtre - et cela, en dépit du fait que leur taux nominal est de loin supérieur. Dans certains pays, le taux réel de cet impôt est substantiellement réduit par la possibilité donnée aux entreprises d'avoir recours à des allégements, à des niches, à des crédits fiscaux et à d'autres dérogations. Il serait souhaitable que l'information sur ce sujet soit plus honnête et plus exacte pour éviter de sombrer dans la caricature. Enfin, dois-je rappeler qu'en vertu des Traités chaque État membre de l'UE conserve le droit de fixer librement ses taux d'imposition en fonction de son appréciation de la situation économique ? Le Conseil européen du 19 juin 2009 a donné à l'Irlande, sur ces questions de fiscalité, de nouvelles garanties qui reprenaient les textes des Traités. Et le président Sarkozy, lors de sa visite à Dublin avant le référendum sur le traité de Lisbonne, a solennellement réaffirmé en sa qualité de président du Conseil européen qu'il n'était pas question de remettre en cause la souveraineté fiscale de l'Irlande. Le taux de notre impôt sur les sociétés ne peut être modifié sans notre consentement et, je le répète, il est hors de question pour nous d'y consentir. Cette question étant tranchée, il n'y a pas lieu de la remettre constamment sur le tapis au risque de ternir l'image de l'Europe aux yeux du peuple irlandais et aux yeux des autres peuples européens qui font confiance aux déclarations solennelles des instances communautaires.

P. J. - Vous n'êtes guère favorable, non plus, à l'adoption d'une Assiette commune consolidée pour l'impôt sur les sociétés (ACCIS). À vos yeux, ce ne serait qu'une manière détournée d'imposer l'harmonisation fiscale aux pays de l'Union. Mais vous n'avez pas rejeté catégoriquement ce projet de la Commission européenne. Votre ministre d'État pour les Affaires européennes, Lucinda Creighton, a déclaré : « Nous travaillerons de façon constructive avec la Commission et les autres États membres sur cette question. » Pouvez-vous clarifier votre position ?

E. K. - La Commission européenne a l'initiative des lois. Nous avons le devoir, en tant qu'État membre, d'en débattre de façon constructive. Rien ne nous est plus étranger que l'esprit d'obstruction. Pour autant, je ne vous cacherai pas mon scepticisme. Un grand nombre d'États membres de l'UE sont soit dubitatifs, soit très réservés sur les propositions de la Commission en leur forme actuelle. Très sincèrement, je ne pense pas que l'ACCIS rendrait service à l'Europe. C'est le contraire qui risque de se produire. Les investisseurs étrangers, n'ayant plus le choix d'investir dans un pays donné et forcés d'investir à l'échelle du continent, iraient voir ailleurs. Est-il bien raisonnable d'adopter des mesures dissuasives lorsqu'on voit des pays comme l'Inde, la Chine, l'Afrique du Sud, la Russie, le Japon, les États-Unis ou le Brésil mettre en place des dispositifs attractifs ? Dans cette compétition internationale, l'Europe doit veiller à ne pas gaspiller ses atouts. Nous avons une union politique et économique, un marché intérieur de 500 millions de consommateurs, des potentialités énormes en matière commerciale. Travaillons à accroître notre productivité et à simplifier le maquis administratif qui plombe la vie de nos entreprises au lieu de créer un obstacle supplémentaire comme l'ACCIS ! Et soyons ambitieux : pourquoi ne pas envisager la constitution avec les États-Unis d'une zone de libre-échange qui élargirait notre rayon d'action ? C'est à cela que nous devrions réfléchir dans les dix années qui viennent plutôt que de nous ingénier à nous mettre des bâtons dans les roues !

P. J. - Au sommet européen du 11 mars dernier, vous avez déclaré à vos partenaires de la zone euro que votre gouvernement donnait le signal d'un « nouveau départ » pour l'Irlande, jusques et y compris dans ses relations avec l'Europe. Qu'entendez-vous par là ?

E. K. - L'Irlande doit se refaire une réputation. La crise a profondément affecté notre image. Le fait est que les Européens, certains tout du moins, se sont mis à douter de l'Irlande à force d'entendre nos dirigeants soutenir que le pays n'était pas en difficulté alors qu'il l'était au suprême degré. Nous devons rétablir un climat de confiance en démontrant que nous sommes sérieux et résolus. Pour ce faire, mon gouvernement a clairement défini ses priorités : restructurer notre secteur bancaire, assainir les finances publiques, relancer l'emploi. Nos ministres doivent se concentrer sur ces tâches, être plus assidus aux réunions avec leurs collègues européens, plus impliqués dans la reconstitution des liens qui s'étaient distendus. En juin, nous avons réuni tous nos ambassadeurs ainsi que les représentants d'Enterprise Ireland (l'agence publique chargée d'attirer les investissements) afin de les remobiliser et de les inciter à s'impliquer davantage dans la mission consistant à retrouver la confiance de nos partenaires. Nous allons réunir les ambassadeurs de l'UE et les ambassadeurs des pays non européens. Je me suis personnellement rendu aux États-Unis et au Royaume-Uni afin de présenter et d'expliquer nos orientations. Ces déplacements ont été couronnés de succès. Lentement, mais sûrement, nous allons retrouver la confiance et l'estime de ceux qui nous avaient méjugés.

P. J. - Lors de son récent voyage d'État en Espagne, le président d'Irlande, Mary McAleese, a déclaré : « L'Irlande possède de solides bases sur lesquelles bâtir son redressement. » Ces bases réputées solides, quelles sont-elles ?

E. K. - Une population jeune et bien éduquée, adaptée et flexible ; un engagement très déterminé pour bâtir l'économie verte de demain - et cela, sur une base très innovante ; un taux de productivité élevé ; une économie ouverte ; une saine culture d'entreprise et d'innovation à laquelle adhèrent tous les partenaires sociaux ; une langue, l'anglais, qui est la langue universelle du XXIe siècle ; un accès au marché unique ; une attractivité en termes de création d'entreprises qui ne se dément pas ; le maintien à un haut niveau des investissements directs étrangers surtout dans le secteur des technologies d'avenir et des services haut de gamme : tels sont quelques-uns des atouts dont dispose l'Irlande. Sont présentes sur notre sol nombre d'entreprises de pointe parmi les plus performantes dans le monde. Signe de notre résilience : nos exportations de biens et services en 2010 ont augmenté de près de 10 % par rapport à 2009. Elles totalisent 162,7 milliards d'euros. Comme nos importations restent stables, notre balance commerciale est créditrice de 43,9 milliards d'euros, en augmentation de 4,7 milliards d'euros sur 2009. Nos exportations à destination des États-Unis ont progressé de 14 % et de 21 % à destination de l'Allemagne. L'exportation des produits médicaux et pharmaceutiques s'est appréciée de 15 %. Ces résultats - ai-je besoin de le souligner ? - sont impressionnants compte tenu de l'environnement difficile au sein duquel opèrent les entreprises. L'amélioration de la conjoncture mondiale en général et de la conjoncture irlandaise en particulier nous permettrait assurément d'améliorer ces résultats et de stabiliser nos finances. À cet égard, le relèvement des prévisions de l'Economic and Social Research Institute est de bon augure : il table sur une hausse du PIB de 2 % cette année et de 3 % en 2012. Je crois pouvoir vous dire que nous sommes sur la bonne voie.

P. J. - À la fin du mois de mai dernier, les visites officielles de la reine Elizabeth et, à quelques jours de distance, du président Barack Obama ont été saluées comme des événements exceptionnels et porteurs d'espoir. Quelle signification leur attribuez-vous ?

E. K. - La dernière visite d'un monarque anglais à Dublin remontait à 1911, il y a un siècle ! Après cette date, les relations entre les deux îles ont été éminemment conflictuelles. Des épisodes dramatiques ont ponctué notre histoire commune. Il aura fallu des années pour cicatriser les plaies, évacuer le ressentiment et normaliser nos rapports. La visite de la reine Elizabeth consacre le fait que nos relations sont à présent cordiales et apaisées. La chaleur de l'accueil et le choix des lieux de mémoire où s'est recueillie la souveraine britannique ont eu une puissante résonance symbolique à l'intérieur comme à l'extérieur de nos frontières. Là aussi, il s'agit d'un nouveau départ. Nous participons d'égal à égal à la construction européenne. C'est l'étroite coopération entre Londres et Dublin qui a permis de trouver une issue pacifique au douloureux problème nord-irlandais. La visite de la reine Elizabeth en Irlande a été, par surcroît, l'occasion de montrer notre détermination à nous redresser et à reprendre notre place pleine et entière dans le concert des nations. La visite du président Barack Obama consacre le lien très fort qui nous lie aux États-Unis. Significatif, à cet égard, est le fait que le président américain descende par sa mère de Fulmouth Kearney de Moneygall, dans le comté Offaly, un Irlandais émigré aux États-Unis au lendemain de la Grande famine, vers 1850 (10). Trente-cinq millions d'Américains revendiquent aujourd'hui une origine irlandaise, proche ou lointaine. La Saint-Patrick est célébrée avec faste à New York et dans toutes les villes d'outre-Atlantique. Notre relation est loin d'être purement historique. Il n'est pas de famille irlandaise qui n'ait un ou plusieurs parents de l'autre côté de l'océan. Nos jeunes y font de fréquents séjours. Certains y émigrent, temporairement ou définitivement. En retour, six cents firmes américaines opèrent sur notre sol : elles emploient 100 000 personnes directement et fournissent quantité d'emplois indirects. Évalué à 165 milliards de dollars, le montant des investissements américains en Irlande dépasse en volume le montant cumulé des investissements américains au Brésil, en Russie, en Inde et en Chine. La visite du président Obama témoigne de la confiance des États-Unis dans l'avenir de l'Irlande. C'est un précieux encouragement et la reconnaissance du sérieux de nos efforts pour rétablir les grands équilibres de notre pays.

P. J. - Monsieur le premier ministre, vous êtes un homme de l'ouest de l'Irlande. Vous êtes originaire d'un comté qui a été baptisé « le Mayo des Français » à cause du débarquement de soldats français aux ordres du général Humbert en 1798, année connue en Irlande sous le nom d'« année des Français ». Quel regard cela vous conduit-il à porter sur les relations franco-irlandaises d'hier à aujourd'hui ?

 E. K. - C'est parfaitement exact. Ma maison se trouve à proximité de French Hill, une petite colline où se dresse un monument à la gloire des soldats français morts au combat pour la libération de l'Irlande. On n'a pas oublié ici le fait d'armes connu sous le nom des « courses de Castlebar » : la déroute infligée à quatre mille Anglais par un millier de soldats français épaulés de quelques centaines de rebelles irlandais. C'est de cette époque que l'Irlande a hérité de la France les principes républicains qui ont galvanisé les combattants de l'indépendance irlandaise tout au long du XIXe et du premier quart du XXe siècle. C'est sur les barricades de 1848 que les rebelles de la « Jeune Irlande » ont reçu des mains des Parisiens insurgés le drapeau tricolore qui est devenu l'étendard de notre république. Mais nos relations sont beaucoup plus anciennes. Saint Patrick s'est formé en Gaule avant de christianiser l'Irlande au Ve siècle après Jésus-Christ. Des légions de moines irlandais ont participé à la renaissance carolingienne. La France a toujours été aux côtés de l'Irlande aux moments les plus sombres de son histoire. Et, jusqu'à la Révolution, c'est en France qu'émigraient les Irlandais qui refusaient la servitude dans leur propre pays. Ils contribuèrent à l'essor de leur pays d'adoption dans tous les domaines : politique, économique, militaire, culturel. Pendant plusieurs siècles, les Collèges irlandais disséminés sur le territoire français formèrent les prêtres qui préservèrent la foi en Irlande. Le seul qui subsiste aujourd'hui est le Collège des Irlandais de Paris, créé en 1578. Situé dans la rue des Irlandais, à proximité du Panthéon, il abrite un dynamique Centre culturel qui est la vitrine de l'Irlande en France et en Europe. C'est le plus important de nos centres culturels dans le monde. Il est dirigé par une Fondation franco-irlandaise composée de représentants de nos deux pays. On y a exposé récemment des photos du séjour que fit le général de Gaulle au pays de ses ancêtres Mac Cartan après qu'il se fut démis de ses fonctions au lendemain de l'échec du référendum de 1969. La photo du Général marchant d'un pas lourd dans les dunes de la plage de Derrynane est dans toutes les mémoires. La littérature a également été un puissant trait d'union entre nos deux pays. C'est à Paris que James Joyce fut reconnu et que sont enterrés Oscar Wilde et Samuel Beckett. L'académicien Michel Déon vit en Irlande : il a consacré à son pays d'adoption des livres qui ont fait date comme Le Taxi mauve et Cavalier, passe ton chemin. Sur le plan industriel et commercial, nos relations sont étroites. Les entreprises françaises sont nombreuses en Irlande, et plusieurs milliers d'emplois ont été créés par des entreprises irlandaises installées sur le sol français. Les échanges commerciaux sont florissants dans les deux sens. Il en va de même dans le secteur du tourisme. Sur le plan multilatéral, comme sur le plan bilatéral, nos intérêts sont convergents. En ce qui concerne l'agriculture, l'innovation et la recherche, ou encore le maintien de la paix, nous sommes à l'unisson. Sous la présidence française de l'Union européenne, c'est à un officier irlandais, le général Nash, que fut confié le commandement de l'EUFOR, la mission militaire de l'UE au Tchad et en Centrafrique. Quatre cents soldats irlandais y servirent aux côtés d'un important contingent français. Et nous participons ensemble à la FINUL, la force de maintien de la paix des Nations unies au Liban. Bien sûr, il nous arrive d'avoir des vues divergentes sur certains sujets, mais la bonne volonté qui existe de part et d'autre nous permet d'aplanir les différends avant que la situation ne s'envenime. La France et l'Irlande ne sauraient s'opposer bien longtemps. Je suis intimement persuadé que nos deux nations, si étroitement liées dans le passé, ont encore de belles pages d'histoire à écrire ensemble.
Notes :
(1) Bertie Ahern, « La référence irlandaise », entretien conduit par Pierre Joannon, Politique Internationale, no 90, hiver 2000-2001. (2) Brian Cowen, « Irlande : le temps des défis », entretien conduit par Pierre Joannon, Politique Internationale, no 127, printemps 2010. (3) Depuis 1932, date à laquelle de Valera a été pour la première fois élu Taoiseach, le Fianna Fail aura exercé le pouvoir, seul ou à la tête de coalition, pendant soixante et un ans sur soixante-dix-huit. (4) La représentation proportionnelle avec vote préférentiel. (5) The Irish Times, 28 février 2011. (6) Tous les gouvernements non-Fianna Fail ont été des coalitions Fine Gael - Parti travailliste : gouvernements Costello de février 1948 à juin 1951 et de juin 1954 à mars 1957 ; gouvernement Cosgrave de mars 1973 à juillet 1977 ; gouvernements Fitzgerald de juin 1981 à mars 1982 et de décembre 1982 à mars 1987 ; gouvernement Bruton de décembre 1994 à juin 1997. (7) Morgan Kelly, « Ireland's future depends on breaking free from bailout », The Irish Times, 7 mai 2011. (8) McCarthy Report, The Irish Times, 21 avril 2011. (9) Seamus Coffey, « It's not that simple », Irish Examiner, 10 mai 2011. (10) Stephen Mac Donogh, Barack Obama : the road from Moneygall, éditions Brandon Books, Dingle, Co. Kerry, 2010.