Politique Internationale - La Revue n°132 - ÉTÉ - 2011

sommaire du n° 132
DERNIER TANGO A TRIPOLI
Article de Gérard PRUNIER
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Le régime libyen né du coup d'État du 1er septembre 1969 a certainement été l'un des plus étranges des quarante dernières années. Il a été successivement (et, parfois, en même temps) nationaliste, panarabiste, socialiste, gauchiste, terroriste, hyper-musulman et anti-islamiste à la fois, pro-soviétique, adhérent du nouvel ordre mondial américain, panafricaniste, capitaliste financier et, avant tout, théâtral. Aujourd'hui, le test des armes met à nu, au-delà de ses idéologies d'emprunt, le simple opportunisme dictatorial de ce régime si atypique. Un opportunisme qui n'avait sans doute jamais cessé d'être son essence profonde.
L'héritage du passé
Le plus lourd de conséquences pour le futur est indéniablement l'absolue incohérence - sociale, administrative, économique et politique - du régime de Kadhafi. De 1969 à 1973, pendant sa période « Union socialiste arabe » (modelée sur le parti égyptien de Gamal Abd-el-Nasser), l'État monarchiste Senoussi, déjà plutôt faible au niveau organisationnel, avait été dissous dans 2 000 « Comités populaires de base », sortes de Soviets sans militants. Ensuite, en 1977, les « Comités révolutionnaires » étaient venus s'y substituer pour former la base du « Congrès général du peuple » (CGP) dont Mouammar Kadhafi allait bientôt démissionner (1979) afin de se consacrer à l'élaboration de la « théorie révolutionnaire » du Livre Vert. Devenu le « Guide » (1) de la Jamahiriya libyenne arabe socialiste du peuple, il n'avait plus eu, en théorie, de titre officiel. Mais renommé secrétaire général du CGP, il avait conservé la réalité du pouvoir tout en le dissolvant une fois de plus (en théorie) dans les « Comités populaires de base ». Après quinze ans d'équilibre précaire, le « Guide » avait décidé, pour accompagner le renouveau qui devait suivre l'abolition des sanctions internationales (2), de tout « ramener à la base » en créant des « Commandements populaires » décentralisés géographiquement dans les villes de Benghazi, Kufra et Syrte. Enfin, en 2000, il avait aboli tout gouvernement central pour « exploser » l'administration entre les municipalités (sha'abiyat) et les communes (mahallat). Résultat : une cacophonie administrative complète qui laissait la base réelle du pouvoir aux clans régionaux (3) et, au-delà, à un assez large cercle de « miliciens populaires », de voyous, de délateurs et d'espions. Au coeur de cette galaxie interlope : la famille du « Guide ». C'est ce qui explique qu'un pays dont 70 % de la population active était (théoriquement) composée de fonctionnaires depuis les grandes nationalisations des années 1978-1982 ait pu compter jusqu'à 30 % de chômeurs et 40 % de sous-employés. C'est ce qui explique, aussi, que l'« État des masses » ait dû recruter un million et demi de travailleurs immigrés pour faire le travail réel. Tout nouveau régime qui héritera cette ondulation anarchique aura pour première tâche de créer une administration fonctionnelle qui ne sera plus une simple extension de l'ego du Chef.
Même paradoxe dans les relations avec l'islam. Kadhafi, militant autoproclamé d'un arabo-islamisme personnel particulièrement virulent (4), était en même temps un ennemi juré des fondamentalistes réels ou supposés : il les a persécutés avec acharnement pendant trente ans. En fait, une bonne partie de cet acharnement était plutôt dirigé contre la confrérie de la Senoussiyya - une entité qui avait servi d'assise politique et régionale à la monarchie du roi Idris dans les années 1950-1960. La Senoussiyya, par bien des aspects, n'était que l'ultime incarnation moderne d'une spécificité de la Cyrénaïque qui, de la colonisation grecque à l'implantation des Bani Hillal au XIe siècle, et de l'adhésion à l'Empire ottoman à la lutte anti-coloniale contre les Italiens, avait toujours fait de la partie orientale de la « Libye » une entité largement distincte de la Tripolitaine occidentale. Centré sur les montagnes du Djebel Akhdar, le Groupe islamique combattant libyen (GICL) était de ce point de vue autant - sinon plus - un héritier lointain des Hillaliens ou du héros régional Omar al-Mouktar qu'une projection d'Al-Qaïda. C'est pourquoi le futur de l'islam politique en « Libye » va probablement se décliner de manière plus régionale que nationale.
Troisième ambiguïté : les relations avec l'Afrique. Kadhafi avait débuté par un panarabisme nassérien assez classique qu'il avait, peu à peu, transformé en une agressivité omnidirectionnelle ; il s'était, d'ailleurs, décerné à lui-même le titre d'« opposant universel ». Ce positionnement l'avait conduit à soutenir toutes les entreprises de subversion possibles et imaginables - de l'IRA irlandaise aux sandinistes nicaraguayens et du Front Moro de libération nationale philippin à l'ETA basque. Dans ce panorama, ses manifestations de soutien au général Idi Amin Dada en Ouganda (1972-1979), au stalinien Mengistu en Éthiopie (1983-1985), à Charles Taylor au Liberia (1989-1996) ou au RUF de Foday Sankoh en Sierra Leone (1991-1997) n'apparaissaient que comme les déclinaisons africaines d'une sorte de Schadenfreude universelle. L'épisode des sanctions allait changer la donne. Le « Guide » s'estima trahi par ses pairs arabes qui appliquèrent les décisions internationales alors que plusieurs chefs d'État noirs africains refusèrent de s'y plier (5). Soudainement converti du panarabisme au panafricanisme en 2003, Kadhafi apporta à sa conversion sa touche personnelle : la radio de propagande libyenne changea son nom de Sawt al-Arabi (« voix des arabes ») en Saw t el-Afriqiya (« voix de l'Afrique ») ; Kadhafi se proclama « roi des rois de l'Afrique » ; puis il recruta une troupe de « chefs coutumiers » déguisés avec de ridicules costumes « traditionnels » et s'exhiba en cette pénible compagnie lors d'un sommet de l'Union africaine à Addis-Abeba, devant les chefs d'État africains consternés. Mais comme la pantomime était assortie de larges donations en argent liquide, ce carnaval fut toléré (6). Pis : il entraîna une adhésion apparemment unanime au projet libyen d'« États-Unis d'Afrique » alors même que ses « bénéficiaires » s'en faisaient des gorges chaudes en privé. L'argent provenant de Tripoli convainquit également les dirigeants du continent de fermer les yeux sur le massacre de travailleurs immigrés africains survenu en Libye en mars 2000 et sur le recrutement, plus récemment, de plusieurs milliers de mercenaires noirs qui combattent aujourd'hui aux côtés des milices claniques arabes que Kadhafi contrôle encore (7). Tout régime qui succédera à l'actuel régime libyen devra, entre autres tâches, reconstruire une relation moins malsaine avec l'Afrique noire, ce qui n'ira pas sans difficultés.
Le soulèvement
L'insurrection libyenne de février 2011 diffère significativement des « révolutions de jasmin » tunisienne et égyptienne. Ici, pas de société civile organisée, pas de partis politiques même fantômes, pas de « génération Facebook » (8), pas de syndicats et peu de musulmans radicaux. La révolte est venue d'un immense malaise lié à un sentiment d'oppression presque physique, d'étouffement existentiel, comme si un seul homme avait fini par vampiriser tout un peuple. Paradoxalement, ce sont les élites « bourgeoises » qui ont le mieux exprimé ce ras-le-bol, ces vieilles familles ottomanes de Cyrénaïque à la lointaine ascendance grecque comme les Bugaigis ou les Gherianis... ce qui n'est pas sans créer une certaine gêne parmi les jeunes « révolutionnaires » démocrates qui, du coup, étaient parfois vus comme « involontairement réactionnaires ». Mais pour une société culturellement éviscérée, ces familles privilégiées - et, souvent, à demi ruinées - ont représenté une forme réelle d'élite qui a aidé la jeunesse à articuler sa frustration. Très vite, le mouvement social qui s'était amorcé en janvier s'était retrouvé dans un cul-de-sac en l'absence de tout canal d'expression possible. L'arrestation de l'avocat Fathi Tirbil, le 15 février, avait déclenché les manifestations du surlendemain, réprimées dans le sang (9). Le 21, il y avait déjà 174 morts à Benghazi et à al-Bayda, et le « Guide » avait prononcé un discours très combatif où il promettait à ses ennemis de les affronter « dar dar, beyt beyt, zenga zenga » (région par région, maison par maison, ruelle par ruelle). Le ton était donné. Les révolutions arabes venaient de régresser - on allait bientôt s'en rendre compte avec la Syrie et le Yémen - du registre branché, post-moderne et non violent vers le monde plus classique du « Hama Factor », c'est-à-dire celui de la répression violente (10). La dichotomie Cyrénaïque-Tripolitaine s'était imposée instantanément puisque, dès le 21, les mercenaires africains (originaires du Tchad, du Niger, du Mali, d'Éthiopie, d'Érythrée, du Soudan, du Zimbabwe, de Somalie, d'Algérie, liste non exhaustive) avaient écrasé les manifestations de Tripoli tandis que Benghazi s'émancipait de l'administration kadhafiste le 23, sous la direction incertaine d'un « Comité intérimaire » qui rassemblait la jeunesse locale, quelques transfuges kadhafistes et des représentants des frêles organisations d'opposants extérieurs.
Conscient du fait que le « Guide » préparait sa contre-attaque, le premier ministre britannique David Cameron demandait dès le 28 février la création d'une zone d'interdiction aérienne qui ne fut pas adoptée, en partie parce que les rebelles de Benghazi proclamaient haut et fort leur désir de se libérer par eux-mêmes et que les gouvernements occidentaux craignaient un éventuel effet boomerang qui ferait le lit des islamistes. Mais, le 14 mars, la contre-offensive kadhafiste s'ébranla : à l'ouest, les forces loyalistes reprirent Zawiya et Zuwara et mirent le siège devant Misrata tandis qu'en Cyrénaïque elles s'emparaient de Ras Lanuf et de Brega et attaquaient Ajdabiya. La victoire du régime - et une répression qu'on imaginait féroce - semblait désormais possible. Cette perspective conduisit, le 17 mars, au vote par l'ONU de la résolution 1973 établissant le principe de la protection des populations civiles et créant la zone d'interdiction aérienne réclamée par les Britanniques deux semaines plus tôt ; mais on ne franchissait pas la limite qu'eût été une décision d'intervention militaire au sol. On a beaucoup glosé sur cette demi-mesure : trop peu ou pas assez ? En tout cas, elle est le produit d'un ensemble de considérations complexes où se mêlent des éléments de politique intérieure (l'activisme français et la dérobade allemande) ; un embarras médiatique (la prestation minimum des États-Unis) ; et, avant tout, semble-t-il, la crainte de voir une catastrophe humanitaire de grande ampleur se développer aux portes mêmes d'une Europe qui tremble devant le danger de l'immigration sauvage (11). S'y ajoutait la menace d'une guerre longue qui offrirait aux islamistes radicaux un champ d'opérations « à l'irakienne » ou « à l'afghane » à dix heures de bateau des côtes européennes. Dès le 19 mars, une frappe particulièrement efficace des chasseurs-bombardiers français cassait net l'assaut des blindés de Kadhafi sur Benghazi et écartait l'éventualité d'un effondrement sanglant de la rébellion. Mais les forces désordonnées de ce qui était entre-temps devenu le Conseil national de transition (CNT) se révélaient bientôt incapables d'exploiter cette aide et échouaient dans leur marche sur Syrte. Le 27 mars, la « coalition de fait » franco-anglo-américaine passait la main à l'Otan ; le 29, le président Obama déclarait qu'il n'y aurait pas d'intervention terrestre américaine ; et le 4 avril, les États-Unis retiraient leur aviation des forces coalisées (12). Désormais, l'incertitude des moyens militaires allait nourrir le flou des perspectives stratégiques.
La guerre civile
Une guerre civile s'installait entre un régime plus erratique que jamais et un CNT rebelle aux contours imprécis. Sur le plan militaire, la situation se stabilisa très rapidement dans l'Est. Après quelques allers-retours le long de la route côtière (13), les milices shebab (jeunesses) du CNT mirent l'arme au pied entre Ajdabiya et Syrte, incapables de faire sauter le verrou des forces conventionnelles de Kadhafi - et cela, malgré la présence croissante d'agents de la CIA, de la DGSE et de diverses compagnies militaires privées françaises qui tentaient tant bien que mal d'en faire une armée. Les islamistes du GICL, qui s'étaient retranchés autour de Derna, étaient les seuls à compter dans leurs rangs quelques cadres militarisés - en général, des vétérans de la guerre en Afghanistan. Mais ils s'intégraient mal au mouvement populaire dont ils représentaient une excroissance militante relativement atypique (14). La situation était beaucoup plus complexe dans l'Ouest où les insurgés, indépendants du CNT, luttaient pour leur survie. Le 31 mars, les appareils de la coalition avaient coulé cinq bateaux kadhafistes qui bloquaient l'entrée du port de Misrata, ce qui permit à la ville, complètement encerclée, de continuer à s'approvisionner. Mais la pression des gouvernementaux s'accentuait. Les milices kadhafistes (15) bombardaient la ville à l'estime tandis que leurs petits commandos de tireurs d'élite s'accrochaient, pâté de maisons par pâté de maisons. Le général loyaliste Khouildi Hamidi avait quant à lui pris le contrôle des routes du Djebel Nafoussa, qui était en pleine insurrection, et poursuivait les rebelles jusqu'en Tunisie (16). Il ne parvint cependant pas à empêcher les insurgés de s'emparer du poste frontière de Dehiba (Bouaba), le 20 avril, même s'il a réussi à garder le contrôle de Jibir, plus au nord. Le 11 mai, les rebelles reprirent l'aéroport et repoussèrent les kadhafistes à près de 20 km sur la périphérie. Mais leur contre-attaque s'arrêta là. Le 28 mars, le général américain Carter Ham, qui suivait la situation pour le compte de Washington, avait déclaré : « Comparé aux forces de l'opposition, le régime conserve une considérable supériorité militaire. La seule raison pour laquelle l'opposition ne s'est pas effondrée tient à l'action des forces aériennes de la coalition. » Cette phrase demeure exacte. Les forces loyalistes ont appris à camoufler leurs chars au plus près des habitations, à ne bouger que de nuit et à choisir leurs cibles (17). Privées des A-10 « tueurs de chars » américains (Washington a refusé d'en prêter), les forces de la coalition ont un rendement de frappe très bas. Le 5 avril, par exemple, les Français n'ont pu effectuer qu'une seule frappe en trente sorties. À un tel rythme, les kadhafistes ont encore de la réserve. Début avril, leurs forces ont attaqué la raffinerie de Mislah puis, quelques jours plus tard, une station de pompage située sur l'oléoduc conduisant au port pétrolier de Marsa al-Hariga, près de Tobrouk, interrompant la petite production de 100 000 barils par jour sur laquelle comptaient les rebelles. Car la guerre se joue, aussi, au niveau pétrolier. Le CNT n'a pour le moment pu vendre que trois millions de barils qu'il détenait en stock, pour un montant de 120 millions de dollars - et cela, en dépit de l'aide du Qatar qui a accepté de traiter avec la Logeco, la compagnie pétrolière du CNT. De son côté le gouvernement tente de commercialiser les 3 ou 4 millions de barils qui lui restent en cuves à Ras Lanouf, à Syrte et à Mellitah. Mais les sanctions bloquent les kadhafistes. Ceux-ci en sont réduits à tenter de vendre leur pétrole par transbordements directs depuis des tankers de la CGNMT (18) en haute mer.
Le nerf de la guerre manque partout même si l'avantage reste encore - pour le moment - aux kadhafistes. Le conflit s'est étendu au niveau financier depuis la décision prise par Londres, le 27 février dernier, de geler 12 milliards de livres d'avoirs de la Libyan Investment Authority (LIA), le fonds souverain libyen. Celle-ci disposait, au début de la crise, d'environ 56 milliards de dollars, dont des actions (AT & T, General Electric, Citigroup) des dépôts bancaires (J. P. Morgan, Carlyle, UniCredit, Deutsche Bundesbank) et des bons du Trésor américains. Le gel de 29 milliards de dollars par les États-Unis et toute une variété de blocages divers (1 milliard d'euros au Luxembourg, 7 milliards d'euros aux Pays-Bas, 7 milliards de dollars en France, 8 milliards d'euros en Allemagne) ont paralysé les finances de Tripoli, qui ne peut plus compter que sur les banques complaisantes (Equity, NIC) et les sociétés-écrans, particulièrement en Afrique où les 5 milliards de dollars du fonds souverain libyen Libyan-Arab African Investment Company (LAICO) sont particulièrement opaques.
À qui l'argent gelé appartient-il ? Au peuple libyen, c'est-à-dire à nous, dit le CNT. Jusqu'ici, l'ONU - qui seule a le pouvoir de débloquer des créances étatiques et ne peut le faire qu'envers un État - a refusé de se prononcer. Si certains pays, dont la France, reconnaissent le CNT comme gouvernement légal de la Libye, cette reconnaissance est pour le moment minoritaire. Le CNT, qui a besoin de 2 milliards de dollars pour survivre (ce sont les émirats du Qatar et du Koweït qui paient ses fonctionnaires et l'approvisionnent en carburant à hauteur de 18 000 barils par jour) cherche désespérément des financements temporaires. Les Italiens sont en pointe sur ces financements incertains, et le ministre des Finances Franco Frattini s'est récemment rendu à Benghazi afin de négocier un crédit au montant pour le moment inconnu qui s'appuiera sur les avoirs gelés et sur les futurs pétroliers. Ce sont la banque UniCredit (dont l'État libyen « kadhafiste » est actionnaire) et l'Ente Nazionale Idrocarburi (ENI, compagnie pétrolière de l'État italien) qui serviront d'agents payeurs. Il est probable que Rome, qui importait avant la crise 25 % de son pétrole et 17 % de ses besoins en gaz de Libye, espère s'acheter ainsi la gratitude du futur gouvernement qui succédera à Kadhafi.
Mais le CNT succédera-t-il à Kadhafi et, dans l'affirmative, selon quels termes ?
Le CNT et l'avenir de la Libye
Le CNT, pour autant qu'il existe en tant qu'organisation au-delà des individualités qui le composent, est une mosaïque. Son président, Mustafa Abd-el-Jalil, est un juriste conservateur et peu charismatique, proche des islamistes modérés. Opposé à Kadhafi pour des raisons légales et théologiques (19), il a rejoint la rébellion dès le 21 février. Mais il est tellement ennuyeux qu'on a dû lui adjoindre un porte-parole (Hafez Ghodja) pour attirer un peu les étrangers. Sur les 31 membres du CNT, seuls une dizaine sont connus : le banquier Ahmed al-Abouar, l'avocate Selwa Boughaidis, le technocrate Mahmoud Jibril, l'ancien professeur d'économie à l'Université de Washington (Seattle) Ali Tarhoumi, l'avocat Fathi Terbil, l'ex-ministre de l'Économie et ambassadeur en Inde Ali Azziz al-Essawi. Ils s'activent avec peu de moyens et beaucoup de bonne volonté. D'autres, trop compromis avec le régime comme l'ancien ambassadeur aux États-Unis Ali Souleiman al-Anjali ou l'ancien représentant aux Nations unies Abd-er-Rahman Shalgam, flottent autour du Conseil sans en faire partie. On essaie d'utiliser discrètement leurs compétences (20). Tous ceux-là sont connus et acceptables pour les Occidentaux. Mais qu'en est-il des « membres secrets » (le CNT compte 31 membres, mais seuls huit ou dix sont connus) ? L'explication donnée par le CNT est simple, presque naïve : ils sont originaires des régions encore tenues par les kadhafistes et ne peuvent donc se dévoiler, par crainte des représailles qui pourraient s'exercer contre leurs familles. Mais certains familiers de la scène politique à Benghazi ont une autre explication plus sinistre : il y aurait parmi eux une majorité d'islamistes que le CNT préférerait dissimuler aux regards trop curieux...
Pour l'heure, le CNT s'efforce de jouer le rôle d'un gouvernement « national » car il n'est que trop conscient d'être, en réalité, le gouvernement de la Cyrénaïque. Sa crainte principale : si la guerre s'éternise, en arriver à une partition. Peu importe que cette partition soit de facto ou de jure, elle serait irréversible. Rappelons que, depuis plus de deux mille ans, la Cyrénaïque et la Tripolitaine sont des entités distinctes que même les conquérants ottomans avaient administrées comme des vilayet séparées. La « Libye » actuelle est un pur produit de la conquête coloniale italienne. Et encore : les Italiens eux-mêmes attendirent vingt ans, de 1911 à 1931, avant de fusionner administrativement leurs deux colonies nord-africaines. La question se posa de nouveau en 1945 et ce n'est que tardivement (1951) que les Anglo-Américains (qui occupaient les territoires militairement depuis la défaite de l'Afrika Korps) se résolurent à les réunir sous l'autorité assez vague du cheikh de la confrérie Sénoussie, qui fut proclamé à cette occasion « roi » alors que ces contrées n'avaient aucune espèce de tradition monarchique.
Soulignons également que, depuis l'indépendance accordée en 1993 à l'Érythrée, autre colonie italienne au statut ambigu, l'article 4b de la Charte de l'OUA (qui stipule que les frontières issues de la colonisation doivent être respectées) s'est trouvé sérieusement mis à mal, et la récente indépendance du Sud-Soudan (21) ne simplifiera pas les choses. Les jours de l'absolue intangibilité des frontières issues de la colonisation sont désormais comptés et le CNT le sait. D'où son souci d'apparaître aussi « national » que possible. Il abrite déjà des représentations diplomatiques officielles ou semi-officielles de plusieurs États : France, Grande-Bretagne, États-Unis, Italie) ; d'autres pays qui ne veulent pas aller aussi loin - Égypte, Qatar, Turquie - ont des « bureaux de liaison » juste de l'autre côté de la frontière en territoire égyptien, à Marsa Matrouh.
La crise libyenne et la diplomatie internationale
Depuis le vote de la résolution 1973 en mars dernier, la communauté internationale navigue à vue : coalition militaire de facto à la mi-mars ; puis une phase Otan mais avec un engagement essentiellement européen alors que l'UE n'est pas officiellement partie prenante dans les opérations ; dans le même temps, un appel à une solidarité plus large, en particulier arabe, qui n'a obtenu de ferme appui qu'au Qatar (22) et a dû se contenter d'un soutien du bout des lèvres de la Ligue arabe. Quant à l'Union africaine, elle est dans un état de frustration complet depuis l'échec de son plan de paix du 10 avril suivi par l'échec non moins rapide de l'initiative sud-africaine du président Zuma les 29-30 mai (les deux propositions ont été rejetées par les rebelles). C'est pourquoi l'optimisme de Bernard-Henri Lévy dans Le Monde apparaît comme quelque peu forcé (23). La morale abstraite et la Realpolitik concrète semblent, une fois encore, diverger. Y a-t-il un plan, une stratégie qui permettrait de traiter la situation au-delà de la chute de Mouammar Kadhafi ? Et y en a-t-il au cas où il refuserait de mourir (24) ? Il faut bien admettre que non.
Il y a trop d'argent, trop peu de population et des clans trop faibles pour qu'une anarchie à la somalienne s'installe profondément. Mais il y a également trop peu d'État, trop peu d'administration, trop peu de structures sociales solides pour que l'ordre se rétablisse automatiquement. Il faut aussi tenir compte de la fuite des travailleurs, c'est-à-dire des Africains noirs qui faisaient tout le travail pour des salaires de misère et qui ont vécu ces derniers mois comme un véritable calvaire. La moitié a fui, l'autre moitié se terre - surtout du côté kadhafiste, car les travailleurs noirs craignent encore plus les insurgés, lesquels les assimilent aux mercenaires fidèles au Guide. On le voit : le pays risque fort de sombrer dans une instabilité économique durable. Comme en Tunisie, comme en Égypte, le citoyen-problème est le jeune chômeur mâle. C'est lui qui se bat aujourd'hui - que ce soit contre Kadhafi ou pour lui. Son alignement dépend de son histoire familiale ou personnelle, de son clan, de son origine géographique, de son engagement religieux. Qui le guidera demain ? Qui lui offrira un espoir, un plan de carrière, un cadre de pensée idéologique ? Le taux de croissance démographique est de 4,2 % et les deux millions de Libyens qui vivaient dans le pays lorsque Mouammar Kadhafi a pris le pouvoir en 1969 sont aujourd'hui six millions et demi. La moitié d'entre eux ont moins de quinze ans et leur vue du monde manque d'harmonie. La diplomatie internationale opère dans le court terme et dans l'urgence. Son ambition immédiate est de ramener la paix (l'élimination de Kadhafi y suffira-t-elle ?), d'éviter une vague migratoire (un objectif déjà plus difficile à atteindre) et de récupérer quelques contrats pétroliers (c'est possible mais cela ne réglera rien).
La crise libyenne n'est donc pas sur le point de se terminer. En réalité, elle ne fait que commencer...
Notes :
(1) Terme emprunté au fascisme qui nommait ses chefs d'État « Duce » (Italie), « Führer » (Allemagne) « Caudillo » (Espagne) ou « Conducator » (Roumanie).
(2) Celles-ci avaient été décrétées en mars 1992, partiellement suspendues en avril 1999 et totalement abrogées en septembre 2003.
(3) On trouve souvent dans la presse - et même dans la littérature - le terme de « tribus », qui est faux. Les Warfalla, les Ouled Souleiman ou les Magharba n'ont aucun des attributs (langue, culture spécifique, culte religieux) qui sont ceux des vraies tribus. La base de leurs regroupements est généalogique.
(4) Pour s'en convaincre, il faut analyser l'action du « Guide » vis-à-vis du mouvement palestinien ou au Darfour dans les années 1980, avant l'éclatement de la rébellion massive de 2003.
(5) La visite de Nelson Mandela peu après sa sortie de prison eut un effet psychologique énorme sur le « Guide » qui y vit une reconnaissance de sa supériorité morale alors que, en réalité, le leader de l'ANC était venu à Tripoli à la recherche d'un moyen pratique de donner un coup d'arrêt à l'influence grandissante des États-Unis sur l'Afrique du Sud post-Apartheid.
(6) L'auteur de ces lignes a été le témoin oculaire de ce qu'il décrit.
(7) Les 800 000 travailleurs immigrés qui demeurent bloqués à l'heure actuelle en Libye sont à 80 ou 90 % des Africains noirs. La présence d'environ 7 à 8 000 mercenaires noirs aux côtés des « loyalistes » représente pour eux un terrible danger, les rebelles ayant à plusieurs reprises lynché des civils noirs sans le moindre jugement.
(8) Même s'il y a eu un petit noyau d'internautes courageux pour aider à la mobilisation initiale dans la ville de Benghazi.
(9) Fathi Tirbil était l'avocat des familles des victimes du massacre de la prison d'Abou Salim, commis le 29 juin 1996 (1 270 morts). Il n'avait jamais cessé de demander que justice soit faite.
(10) C'est la « référence syrienne » (celle du massacre des islamistes de la ville de Hama en 1982) qu'emploie Thomas Friedman dans son ouvrage classique sur le Moyen-Orient, From Beirut to Jerusalem (1989) pour rappeler le primat de la violence comme forme ultime de régulation politique dans la région. La soudaine métamorphose, au même moment, du fils « réformateur » de Kadhafi, Saif al-Islam, en un fou furieux menaçant le peuple libyen d'un « bain de sang » complétait la transformation.
(11) Il faut garder présent à l'esprit le « pacte migratoire » conclu entre Mouammar Kadhafi et Silvio Berlusconi en 2008 lorsque le premier ministre italien, qui se voyait en première ligne d'un dispositif Schengen défaillant, accepta de payer au « Guide » une véritable rançon de cinq milliards de dollars en échange d'un robuste contrôle de l'émigration afro-arabe vers l'Europe.
(12) Avec 90 des 205 avions de combat engagés, l'US Air Force avait effectué pendant ces deux semaines 60 % des opérations d'interdiction et de bombardement.
(13) 96 % des habitants de la Libye résident dans une bande de 20 km de large longeant la côte méditerranéenne.
(14) Leur chef, Abd-el-Karim al-Hasadi, était relativement protégé par le général Abd-ef-Fatah Younes, ex-ministre de l'Intérieur de Kadhafi, qui avait rejoint la rébellion dès le 22 février et qui en avait pris - difficilement - le commandement militaire. Younes appréciait le courage et l'organisation d'al-Hasadi, mais il s'en méfiait.
(15) L'« armée » libyenne, jamais très cohérente - le « Guide » s'en méfiait depuis la tentative de coup d'État de 1993 - avait été pratiquement dissoute à l'exception de la 32e Brigade que commandait son fils Said al-Aral al-Khamis. Le gros des 30 000 hommes qui restaient fidèles étaient des milices claniques provenant des clans Warfalla, Ouled Souleiman et surtout Ghadaffa, celui du « Chef ».
(16) Le nouveau régime tunisien tente désespérément de se tenir à l'écart de la guerre mais croule sous les travailleurs immigrés en fuite, les réfugiés libyens, les combattants rebelles et ceux de Kadhafi. Son armée n'ose pas faire face militairement de peur de provoquer une riposte.
(17) Elles semblent avoir des conseillers russes et/ou serbes.
(18) Compagnie générale nationale maritime de transports, la compagnie d'État libyenne que dirige le fils du « Guide », Hannibal.
(19) Ce qui ne l'avait pas empêché de soutenir la position du « Guide » dans l'affaires des infirmières bulgares lorsqu'il était président de la Cour d'appel, de 1998 à 2007.
(20) C'est Abd-er-Rahman Shalgam qui a servi de poisson pilote aux Italiens pour l'accord financier qui serait en voie de finalisation.
(21) Décidée par référendum le 9 janvier dernier, elle devrait être officiellement proclamée le 9 juillet prochain. Les conditions de cette proclamation risquent d'ailleurs d'être assez problématiques...
(22) On a par moments l'impression que la politique extérieure du Qatar est aujourd'hui tractée par les émissions de la chaîne de télévision al-Jazira. Son rôle politique est devenu considérable à l'occasion des révolutions arabes qu'elle a couvertes, fait connaître et finalement soutenues, au point que ses journalistes sont désormais perçus comme de véritables militants politiques.
(23) « Enlisement ? Vous avez dit enlisement ? En Libye les insurgés font preuve de maturité », Le Monde, 19 avril 2011.
(24) « Mourir » est le terme adéquat car, pour qui connaît un peu l'homme, une retraite à la Ben Ali ou à la Moubarak est extrêmement peu probable. Sans aller jusqu'au parallèle hitlérien, on peut se référer à un autre exemple africain : celui du président Mohamed Siad Barre qui a fui Mogadiscio dans un char en janvier 1991 pour continuer à se battre dans le Sud, sans l'ombre d'une chance de succès, pendant encore plus d'un an.