Politique Internationale - La Revue n°132 - ÉTÉ - 2011

sommaire du n° 132
ESTONIE : L'EURO POUR LE MEILLEUR ET POUR LE PIRE
Entretien avec Andrus ANSIP
Premier ministre d'Estonie depuis 2005.
conduit par
Antoine JACOB
Journaliste
en français
in english
en español
en français
Antoine Jacob - L'Estonie a rejoint la zone euro au 1er janvier 2011. Cette volonté d'adopter une monnaie européenne alors passablement chahutée et critiquée n'a pas toujours été comprise à l'étranger. Elle fut même accueillie ici et là par des commentaires ironiques. Avant de dresser un premier bilan, six mois après l'adhésion, pourriez-vous revenir sur les raisons de ce ralliement ?

 Andrus Ansip - Pour l'Estonie, c'était une étape vraiment importante. Peu après l'entrée du pays dans l'Union européenne, en 2004, l'opinion publique locale s'est ralliée à l'idée d'un passage aussi rapide que possible à la monnaie unique. Pourquoi ? Primo, l'euro rend le pays encore plus attractif pour les investisseurs étrangers. Il l'était déjà avant le 1er janvier. Environ 70 % des investissements directs étrangers proviennent de Finlande et de Suède. Mais, lors de la crise financière de 2008, des chefs d'entreprise de ces pays, qui auraient souhaité déplacer une partie de leurs activités en Estonie pour résoudre leurs problèmes de rentabilité, doutaient. Ils avaient encore à l'esprit les mauvais souvenirs provoqués par la dévaluation des devises suédoise et finlandaise, lors de la récession du début des années 1990. Le seul moyen pour mon pays de chasser les rumeurs concernant une possible dévaluation de sa devise, la couronne, était donc de rejoindre la zone euro dès que possible. Comme vous le savez, cela faisait dix-huit ans que nous utilisions un système de caisse d'émission avec un taux de change fixe (1). Et ce taux n'avait pas changé d'un iota. Malgré cette stabilité, l'Estonie était en butte à des rumeurs de dévaluation. Désormais, avec l'euro, les investisseurs peuvent faire entièrement confiance à l'Estonie.

 A. J. - Quelles étaient les autres raisons ?

A. A. - J'y viens. Secundo, l'euro favorise incontestablement le commerce entre pays membres de l'UE, ce qui nous intéresse au plus haut point : 70 % de nos exportations sont à destination des autres membres de l'Union. Tertio, l'euro a été un soulagement pour nos concitoyens. Environ 90 % des crédits accordés en Estonie sont libellés en euros. Lorsque des rumeurs de dévaluation ont circulé à partir de 2008, les gens ont commencé à devenir nerveux... Tout à coup, ils s'imaginaient devoir étaler leurs remboursements sur des périodes nettement plus longues que prévu ou y consacrer une part encore plus importante de leur budget. Avec l'euro, nous pouvons oublier pour toujours le spectre d'une dévaluation de la couronne estonienne !

A. J. - Quel constat tirer de ce premier semestre au sein de la zone euro ? Les prix ont-ils augmenté ?

 A. A. - L'inflation est plus forte qu'avant, mais ce n'est pas à cause de l'euro (2). Il me semble parfois que la monnaie unique recèle un pouvoir mystérieux, qui lui vaut d'être montrée du doigt dès que surgissent de nouveaux problèmes...

A. J. - Est-ce aussi ce que disent les Estoniens ?

A. A. - Non, nous n'avons pas affaire à ce genre de spéculations. Cela dit, comme vous le savez, notre économie repose sur un modèle libéral et dépend énormément de l'évolution des marchés et des cours du pétrole. De plus, les prix semblent augmenter d'autant plus nettement qu'ils sont évalués par rapport à des périodes, il y a un an ou deux, où régnait la déflation. Mais, si tout se passe bien, le taux d'inflation diminuera au second semestre de cette année.

A. J. - Non seulement l'Estonie a réussi l'an dernier à se qualifier pour l'euro mais elle est le seul État membre de l'UE à n'avoir pas enregistré de déficit budgétaire (3), alors qu'elle venait tout juste de se remettre d'une année 2009 marquée par une chute de 14 % du PIB. Comment ce résultat a-t-il pu être atteint ?

A. A. - Vous savez, l'opinion publique n'est pas favorable à l'endettement et au transfert de ce fardeau aux générations suivantes. En Estonie, le déficit n'a été supérieur au niveau autorisé par le Pacte de stabilité et de croissance (3 % du PIB) que durant une seule année : en 1999, avec 3,5 %. Le reste du temps, nous avons connu des déficits inférieurs ou de légers excédents. Ainsi, durant les très bonnes années, de 2002 à 2007, nous avons pu constituer pas mal de réserves. Aujourd'hui, celles-ci s'élèvent encore à 12 % environ de notre PIB. Quant au niveau de notre dette publique, c'est le moins élevé de toute l'UE avec 6,6 % du PIB. Nous pouvons donc dire que l'Estonie était assez bien préparée pour affronter une crise financière. Je dois reconnaître néanmoins que celle, très forte, qui nous a frappés en 2008 nous a fait beaucoup souffrir. Nous avons dû tailler dans les dépenses publiques, procéder à des réformes structurelles, modifier notre droit du travail. Nous avons augmenté les taxes d'accises sur le tabac, l'alcool et les carburants, ainsi que la TVA (de 18 % à 20 %). Et nous avons décidé une hausse de l'âge de la retraite, qui passera progressivement à 65 ans d'ici à 2026. Mais attention : si nous avons adopté toutes ces mesures, ce n'était pas pour entrer dans la zone euro ; c'était pour maintenir le pays en bonne santé. Euro ou pas, nous nous devions de mener une politique fiscale prudente.

A. J. - Comment expliquez-vous que cette logique ne soit pas plus répandue ailleurs en Europe ?

 A. A. - L'Estonie n'est pas une exception. Le bon sens l'emporte un peu partout. Selon l'Eurobaromètre, il existe une corrélation indiscutable entre la taille du déficit budgétaire et la confiance que l'opinion publique accorde aux gouvernements. Jetez-y un oeil, et vous verrez que dans les pays où le déficit est important, la confiance est faible. Et inversement. D'après l'Eurobaromètre, le gouvernement qui jouit de la plus large confiance de sa population est celui du Luxembourg, suivi de la Suède. Deux pays qui présentent des déficits modestes. Et, en troisième place, surprise : l'Estonie ! Ces trois États figurent parmi les rares membres de l'UE contre lesquels Bruxelles n'a pas lancé de procédure pour déficit excessif. Certains dirigeants politiques pensent parfois qu'il est possible d'acheter des voix et de la sympathie grâce au crédit, mais c'est loin d'être la bonne solution. Regardez la Lettonie : son gouvernement a dû, lui aussi, prendre des décisions très difficiles, tailler dans les dépenses publiques, entreprendre des réformes structurelles, augmenter les impôts, etc. Cela n'a pas empêché le premier ministre Valdis Dombrovskis d'être réélu (4) ! En Suède, Fredrik Reinfeldt n'a pas lancé de programme de dépenses publiques pour stimuler l'économie : il a choisi, à l'inverse, de faire attention aux finances publiques et il a été reconduit dans ses fonctions à l'automne dernier. Idem pour mon gouvernement, sorti des urnes conforté par les électeurs.

A. J. - Quel que soit le bien-fondé d'une telle politique budgétaire, certaines des mesures mises en pratique par votre gouvernement n'ont-elles pas un coût social élevé, en termes de chômage, d'appauvrissement, de départs vers l'étranger ?

A. A. - En Estonie, les dépenses sociales ont notablement augmenté durant la crise. Alors qu'elles représentaient 12 % à 13 % du PIB, elles se situent aujourd'hui autour de 19 %. En 2009, nous avons aussi augmenté le montant des retraites de 5 % par rapport à l'année précédente. Je ne nie pas, pour autant, que le chômage reste un problème. Le taux avait grimpé au premier trimestre de 2010, avec une pointe à 14,6 % en mars. Il a été ramené à 9,2 %, selon les derniers chiffres (5). Son niveau continuera néanmoins d'être assez élevé pour un certain temps. Pourquoi ? À cause de la situation dans le secteur de la construction. Le boom de l'immobilier a provoqué un doublement du nombre d'ouvriers du BTP entre 2005 et 2008 (jusqu'à 85 000 personnes). Juste avant la crise, la proportion de ces ouvriers par rapport au nombre d'emplois en Estonie était l'une des plus fortes de l'UE, avec l'Espagne et l'Irlande. Depuis, une très grande partie d'entre eux ont perdu leur travail ; le gouvernement doit les aider. Or si la main-d'oeuvre estonienne a de plus en plus recours à la formation et à l'apprentissage tout au long de la vie professionnelle - le nombre de participants a été multiplié par deux en trois ans -, cette pratique demeure marginale quand on la compare avec celle de nos voisins suédois et finlandais. Nous avons encore beaucoup de chemin à faire. A. J. - Nous savons aussi qu'une partie de la main-d'oeuvre part pour l'étranger chercher du travail, en Finlande en particulier...

A. A. - Pas autant qu'on le dit, en fait.

 A. J. - Attendons de voir les résultats du recensement, qui aura lieu à partir de décembre. En Lituanie, où une telle opération vient de se terminer, les premiers chiffres préliminaires sont alarmants. N'êtes-vous pas inquiet, à l'instar de certains experts estoniens (6) ?

A. A. - Rien de spectaculaire n'est à attendre de ce côté-là. L'Estonie est plutôt bien lotie. Au tout début des années 1990, certains Estoniens ont trouvé un emploi en Finlande, pour des raisons économiques. Mais leur nombre était relativement limité par rapport aux ressortissants d'autres pays d'Europe centrale et orientale. Et puis ces Estoniens sont rentrés au pays avec un petit capital et ils se sont lancés dans les affaires avec des partenaires finlandais. Ce n'était pas difficile de revenir, la Finlande est toute proche. Les liaisons en ferry sont bonnes et d'un prix abordable. La majorité des Estoniens qui, aujourd'hui, travaillent à l'étranger se trouvent toujours en Finlande et, eux aussi, peuvent rentrer assez facilement, même pour un week-end. Enfin, rappelons-nous que la liberté de circulation pour les citoyens est l'un des droits fondamentaux au sein de l'UE. Les gens doivent pouvoir user de ce droit.

A. J. - Certains voudraient précisément remettre en question ce principe de libre circulation, notamment dans les pays nordiques où des officiers de police et des responsables politiques arguent d'une proportion importante de Baltes dans les réseaux de criminalité organisée pour prôner un rétablissement des contrôles aux frontières (7)...

 A. A. - Les déclarations du responsable syndical de la police norvégienne auquel vous faites allusion sont erronées. Lorsqu'il a tenu ces propos, il n'y avait que quatre Estoniens dans les prisons norvégiennes ! Et les autres ressortissants baltes n'y sont pas surreprésentés. En Norvège, la majorité des criminels sont norvégiens, un point c'est tout.

A. J. - Êtes-vous inquiets de voir certains gouvernements, et spécialement le Danemark, renforcer les contrôles aux frontières avec leurs voisins européens ?

A. A. - Bien sûr que je le suis ! Moins d'Europe n'est pas une solution. Oui, nous devons répondre à des défis importants. Les immigrés clandestins qui entrent dans l'UE, spécialement en provenance d'Afrique du Nord, posent un réel problème. Mais nous devons renforcer nos frontières extérieures et donner plus de moyens à Frontex (8) ; et non pas réinstaurer des barrières à l'intérieur de l'Union.

 A. J. - En Estonie, un certain nombre de personnalités revendiquent l'appartenance du pays à l'espace nordique plus qu'à l'espace balte (9). Qu'en pensez-vous ?

A. A. - Je ne crois pas que nous souhaitions, en Estonie, nous différencier des autres pays baltes et affirmer notre identité nordique. Ce qui, bien sûr, n'empêche pas les pays nordiques de continuer à fonctionner comme des exemples pour l'Estonie. C'est aussi le cas pour la Lettonie et la Lituanie. En fait, cette région nordico-balte est déjà bien intégrée en termes économiques. Dans de nombreux secteurs, nous essayons de joindre nos forces. Par exemple, dans le domaine énergétique, où les pays baltes restent en partie une île isolée du reste de l'UE, nous sommes en train de construire des interconnexions avec les réseaux électriques de nos voisins, en tendant un câble sous-marin (le second) entre l'Estonie et la Finlande et un autre entre la Lituanie et la Suède. J'en profite pour souligner ici l'importance de la coopération entre Baltes. Elle a été fructueuse pendant la crise financière. Les gouvernements ont coordonné la hausse de leurs taxes sur l'alcool et le tabac. Ces mesures auraient eu moins d'impact si elles avaient été prises par un seul pays.

 A. J. - Comment avez-vous vécu la période du retour à l'indépendance de l'Estonie, il y a deux décennies ?

 A. A. - En 1991, il était très clair en Estonie que le putsch d'août ne pourrait pas arrêter le mouvement (10). Je me souviens d'avoir eu le sentiment, dès 1987, que quelque chose pouvait se passer, voire que l'Union soviétique et tout le bloc de l'Est pouvaient s'écrouler. Pourquoi ? Un pape polonais au Vatican et le mouvement Solidarnosc en Pologne nous avaient redonné l'espoir. Mais, selon moi, Ronald Reagan a été l'acteur le plus important de cette période. En 1983, alors que les autorités soviétiques se contentaient de planifier, de compter les tonnes de fer et de charbon et de suivre les cours du pétrole, le président américain a lancé son programme de « guerre des étoiles ». Moscou n'a pas voulu être en reste. Mais pour suivre un tel programme, il fallait des moyens considérables. Et même si, on le verrait plus tard, la « guerre des étoiles » ne devait pas aller bien loin, Moscou dépensait toujours plus pour son arsenal. Puis en 1987, c'est arrivé : les autorités des pays du bloc communiste n'étaient plus capables de nourrir leurs populations. C'est là, pour moi, la vraie raison économique qui explique la chute du communisme. Nous étions prêts à saisir cette chance. Et nous avons eu le bonheur d'être aidés par la Finlande. Dans le nord de l'Estonie, en particulier à Tallinn, il était possible de regarder la télévision finlandaise. C'était pour nous une source inestimable d'informations ! Le facteur humain a compté lui aussi. À la fin des années 1980 et au début des années 1990, chaque famille estonienne ou presque comptait au moins un ami finlandais. Un certain nombre de ces Finlandais ont ensuite créé des petites ou moyennes entreprises en Estonie, en partenariat avec des Estoniens. Comme le coût de notre main-d'oeuvre était vraiment bon marché à l'époque, il était avantageux de s'implanter de ce côté-ci du golfe. Les Finlandais nous ont donc transmis leur culture des affaires, en complément des investissements qu'ils réalisaient chez nous.

A. J. - Une fois l'indépendance restaurée, l'Estonie n'a pas perdu de temps...

A. A. - C'est exact, nous avons très vite procédé à des réformes structurelles, nous avons réorienté notre économie en direction de l'Ouest. Toutes ces étapes se sont révélées assez pénibles, mais si nous les avons franchies, c'était avant tout pour nous, pour le pays, et non pas pour plaire à Bruxelles. Aujourd'hui, nous pouvons mesurer à quel point nos efforts ont été payants.

A. J. - Les Estoniens n'ont pas tous réussi à suivre le rythme et l'ampleur des changements. Existe-t-il une nostalgie de l'époque soviétique au sein d'une partie de la population ?

A. A. - On ne peut pas parler de courant nostalgique. Car, lorsque les gens comparent le niveau de vie qui était celui des républiques soviétiques il y a vingt ans et celui qui est le leur aujourd'hui, ils s'aperçoivent que la différence est immense. Bien sûr, comme partout ailleurs, ils voudraient obtenir plus et plus rapidement ! Mais, d'une manière générale, ils ne regrettent pas le passé.

A. J. - Ce n'est pas ce qu'on entend au sein de la minorité russophone, notamment chez les personnes âgées. Qu'en est-il de cette minorité, dont la plupart des membres sont arrivés en Estonie du temps de l'occupation soviétique ? Est-elle bien intégrée ?

A. A. - Près de cent mille personnes sont encore des « non-citoyens » (elles sont considérées comme apatrides). En Estonie, chacun est libre de décider de sa citoyenneté. Ceux qui n'en ont pas ont-ils vraiment envie d'en avoir une ? Je n'en suis pas sûr... Ces gens-là peuvent voyager librement au sein de l'UE. Ils peuvent aussi, contrairement aux citoyens estoniens, se rendre en Russie sans visa, à l'instar des citoyens russes vivant en Estonie. La décision de n'avoir aucune citoyenneté est donc assez pragmatique et confortable...

A. J. - Le moment n'est-il pas venu, pour les autorités estoniennes, de faire un geste, par exemple en accordant la citoyenneté de manière automatique aux enfants des non-citoyens ?

A. A. - Je ne pense pas que la citoyenneté estonienne soit quelque chose que nous devons imposer à qui que ce soit. C'est à chacun de prendre sa décision. Si ces gens veulent la citoyenneté estonienne, ils sont les bienvenus. Ils peuvent la demander au terme d'une procédure assez flexible, qui répond aux critères européens. Il est assez facile de l'obtenir. Mais je voudrais préciser que les russophones vivant en Estonie ont des histoires très différentes. Certains d'entre eux ont quitté la Russie il y a plus de trois cents ans, après que l'Église orthodoxe russe se fut réformée (11). Ceux-là n'aimaient pas le gouvernement central russe. Leur patrie est ici. Plus tard, dans les années 1950, des Juifs de Russie qui étaient victimes de campagnes de haine à Moscou se sont installés en Estonie, où l'environnement leur était moins défavorable. Ces gens au niveau d'études élevé, des professeurs d'université et autres, sont eux aussi des patriotes estoniens. Enfin, parmi les familles des anciens militaires de l'Armée rouge qui sont restés ici après le retour à l'indépendance, on trouve également des profils variés. Il y a des ouvriers ; d'autres ont réussi dans les affaires ; d'autres encore sont au chômage même s'ils parlent l'estonien. Au niveau politique, les russophones ayant la citoyenneté estonienne sont présents dans tous les partis et certains siègent au Parlement. Mais aucun parti nationaliste russe n'y est représenté.

A. J. - Comment décririez-vous l'état actuel des relations entre l'Estonie et la Russie ?

A. A. - Nos relations économiques n'ont jamais été aussi bonnes depuis vingt ans. En 2000, la part des exportations vers la Russie représentait 2,4 % du total ; aujourd'hui, elle s'élève à 10,4 %. Le nombre de touristes russes a doublé entre 2007 et 2009 et, l'an dernier, il a encore progressé de 51 %. Pourquoi ? À cause de l'élargissement de l'espace Schengen. Lorsque des Russes obtiennent un visa pour visiter l'un des pays de cet espace, la France par exemple, ils souhaitent aussi en profiter pour se rendre en Estonie, où les prix sont raisonnables et où tous les gens de mon âge parlent russe, ce qui constitue un « plus ». Sur le plan politique, les échanges se sont multipliés au cours des dernières années. Le président estonien s'est rendu trois fois en Russie. Les ministres de la Culture et ceux des Affaires régionales se sont rencontrés dans l'un et l'autre pays. Notre ministre de l'Économie s'est entretenu avec le ministre russe des Transports en Allemagne. Quant à nos ministres des Affaires étrangères, ils ont assisté à de nombreuses réunions bilatérales.

 A. J. - Peut-on parler d'une normalisation du dialogue entre les deux gouvernements ?

 A. A. - Je n'irai pas aussi loin. La dernière fois qu'un chef d'État russe s'est rendu en Estonie, c'était en janvier 1991 ! L'Estonie n'était pas encore libre et indépendante. Donc, au plus haut niveau, il reste encore de la marge en vue d'une amélioration...

A. J. - De quoi dépend une telle amélioration ?

A. A. - Disons que nous sommes assez satisfaits de l'état actuel de nos relations économiques et culturelles avec la Russie. L'Estonie est un pays membre de l'UE, nos intérêts sont là. Nous ne rêvons pas de conquérir une plus grande part du marché russe, car une telle ambition ne ferait qu'accroître notre dépendance.

A. J. - Comment voyez-vous la Russie évoluer avec le temps ?

A. A. - Vous savez, nous ne pensons pas à la Russie tous les jours. A. J. - Vraiment ? A. A. - Vraiment. Les choses ne vont pas mal au point de penser à la Russie au réveil, durant la journée, le soir, et de rêver de la Russie pendant la nuit ! Si les Occidentaux croient que les Estoniens, les Lettons ou les Lituaniens sont obsédés par leur grand voisin de l'Est, ils se trompent. Nos vrais partenaires, ce sont les pays de l'UE. L'Estonie est aussi entrée dans l'Otan et nous participons à certaines de ses opérations. Nous avons reçu un énorme soutien de la part de nombreux pays lorsque ce soutien était nécessaire. À présent, nous pensons qu'il est de notre devoir moral d'aider ceux qui en ont besoin (12). A. J. - L'Estonie et la Russie n'ont toujours pas de traité frontalier en bonne et due forme (13)... A. A. - L'Estonie a signé et ratifié le traité, c'est au tour de la Fédération de Russie de le faire. Comme je vous le disais, cette lacune n'empêche pas les relations économiques de se développer.

 A. J. - Je voudrais évoquer avec vous la question de l'identité. Votre pays compte officiellement moins de 1,4 million d'habitants. Des dizaines de milliers de vos ressortissants travaillent à l'étranger. Y a-t-il un risque de dilution de l'identité estonienne ?

A. A. - Je ne crois pas que le pays encoure un risque particulier de ce côté-là. De nos jours, les gens portent différentes identités en eux. Les Français n'en restent pas moins fiers d'être français, tout comme ils sont fiers d'être européens. Il en va de même avec l'Estonie : nous chérissons nos racines, notre histoire, notre culture, notre langue, bien sûr. Et nous sommes des Européens convaincus. L'Estonie est bien intégrée à diverses organisations internationales. L'an dernier, elle a rejoint un club aussi honorable que l'OCDE, ainsi que l'espace de la francophonie. Nous voulions être plus intégrés à l'Ouest ; c'est maintenant chose faite, et cela nous conforte dans notre identité.

A. J. - Vous avez pris les rênes du pays moins d'un an après son adhésion à l'UE. Qu'avez-vous pensé de cette organisation et de ses us et coutumes ?

A. A. - C'était naturellement très intéressant de rejoindre une telle organisation et de voir comment elle fonctionne au plus haut niveau. Mais comment dire ? Cette coopération européenne, qui est fructueuse, est finalement très naturelle pour tout le monde, y compris pour les prétendus « nouveaux » États membres. Je ne vois pas d'ailleurs en quoi nous sommes de « nouveaux » membres ; nous avons déjà une certaine ancienneté dans l'UE. Je voudrais d'ailleurs dire que lorsque les Estoniens ont voté en faveur de l'entrée dans l'Union (14), ils ne pensaient pas tant au marché unique ou à de quelconques avantages économiques. Leur principal souci était la sécurité.

A. J. - Était-ce aussi votre point de vue à l'époque ?

 A. A. - Oui. Les Estoniens savent pourtant très bien que l'Union n'est pas une organisation de défense. Mais ils savent aussi que la construction européenne était, au départ, un projet destiné à préserver la paix sur le continent. Ils se souviennent de la manière dont s'est terminée la Seconde Guerre mondiale. Les dernières troupes issues de l'armée Rouge n'ont évacué le pays qu'en 1994... Alors, bien sûr, tous les Estoniens voulaient être intégrés à l'Europe. Nous avons fini par obtenir ce que nous souhaitions.

A. J. - Si je puis me permettre, vous m'assuriez tout à l'heure que les Estoniens ne se réveillaient pas en pensant à la Russie. Mais ne venez-vous pas d'affirmer implicitement que, s'ils ont voté pour l'entrée dans l'UE, c'était pour échapper à la domination de ce voisin encombrant?

A. A. - Oui, mais ce référendum ne date pas d'hier. De nos jours, nous sentons que nous appartenons entièrement à l'Europe. Nous ne sommes pas particulièrement préoccupés par la Russie. Le temps a modifié notre façon de penser et notre mentalité (15).

A. J. - Les cyber attaques qui ont visé l'Estonie en 2007 après la controverse du « Soldat de bronze » n'ont-elles pas servi de piqûres de rappel quant à la persistance d'un danger au-delà de votre frontière orientale (16) ?

A. A. - L'Estonie a, en effet, été la cible d'une série d'attaques, mais nous avons réussi à les repousser grâce à une coopération très étroite entre diverses institutions et nos experts informatiques. Certaines ont même été détournées avant qu'elles ne franchissent nos frontières. Cet épisode nous a incités à nous montrer plus vigilants à l'égard de ce genre de menaces virtuelles. Quant aux autres pays d'Europe, ils ont pris conscience des risques que de telles cyber attaques font peser sur leur sécurité. Depuis, l'Otan a installé à Tallinn son Centre d'excellence sur la cyber défense (17). Il s'agit d'une réponse collective à l'agression dont nous avons été victimes.

A. J. - Ce Centre sert aussi l'image de votre pays. Il fait partie du « package » sur l'e-Estonie...

A. A. - D'une certaine façon, ces attaques ont été une bénédiction ! L'Otan a choisi l'Estonie pour réfléchir à la cyberdéfense. Et l'an dernier, l'UE a décidé d'y localiser sa nouvelle agence pour les technologies de l'information. Vous le savez, les Estoniens utilisent toutes sortes de services électroniques. Le gouvernement a commencé, dès 2000, à travailler en ligne : nous n'utilisons plus de documents papier. Dans le pays, 99 % des transactions bancaires ont lieu via Internet. Et cette année, 95 % des contribuables ont fait leurs déclarations en ligne. Autre exemple : toutes les voitures de police sont connectées à Internet. Les policiers peuvent vérifier très rapidement qui a le droit de conduire tel ou tel véhicule. Les conducteurs estoniens n'ont plus besoin de conserver leur permis de conduire ni les papiers de la voiture sur eux. Il doivent juste pouvoir produire leur carte d'identité - une carte « intelligente » équipée d'une puce qui sert aussi pour la signature numérique. Plutôt que de faire la queue pendant des heures, les Estoniens préfèrent accomplir les formalités administratives de chez eux. Prenez le cas des jeunes parents : ils reçoivent des allocations familiales par simple demande électronique, assortie d'un numéro de compte en banque. Les autorités connaissent leurs salaires, sur la base desquels le montant des allocations sera calculé. C'est une question d'efficacité, tant pour les citoyens que pour les pouvoirs publics.

A. J. - Quid de la protection des données personnelles et des risques d'atteinte à la vie privée ?

 A. A. - Les autorités respectent la vie privée de leurs citoyens. N'allez pas croire que tout est disponible sur Internet et que tout le monde y a accès !

A. J. - Je n'ai pas dit cela, mais tout système de protection électronique n'est-il pas susceptible d'être contourné par des individus mal intentionnés ?

A. A. - N'importe qui peut aussi voler des documents en papier...

 A. J. - Il semble toutefois qu'en France, par exemple, les gens aient une approche plus prudente...

A. A. - Lorsque l'Estonie a expérimenté les élections en ligne dès 2005, pour les municipales, seuls 10 000 électeurs y ont eu recours. Depuis, la pratique s'est généralisée. Aux dernières législatives, 50 % des votants ont déposé leur bulletin en ligne. Il faut donner la possibilité aux personnes qui ne vivent que par Internet de participer à la vie publique. Et je ne parle pas uniquement des jeunes. Lorsque les banques ont inauguré les services en ligne, dans les années 1990, elles ont décidé que ces services seraient gratuits. Ce qui explique pourquoi les personnes âgées se sont si vite familiarisées avec l'ordinateur...

A. J. - Pour finir, puis-je vous demander pourquoi vous arborez un ruban jaune à votre boutonnière ?

A. A. - C'est pour manifester notre solidarité avec les familles estoniennes qui attendent la libération de leur fils ou de leur mari, ces sept cyclistes estoniens qui ont été enlevés au Liban le 23 mars (18). Je voudrais profiter de notre entretien pour remercier la France qui nous a fourni une assistance inestimable. Votre ambassade à Beyrouth a accordé son hospitalité à des diplomates estoniens, car Tallinn n'a pas d'ambassade sur place. Nous ne savons toujours pas qui est derrière ces enlèvements. Le Liban était un pays relativement sûr ; trois millions de touristes s'y rendent chaque année. Quoi qu'il en soit, c'est la première fois que des Estoniens sont enlevés à l'étranger, hormis le cas d'un marin kidnappé par des pirates au large de la Somalie et libéré depuis. Votre pays a une relation particulière avec le Liban. Nous avons bon espoir.
Notes :
(1) En juin 1992, l'Estonie devenait la première ex-république soviétique à couper les ponts avec le rouble et à battre sa propre monnaie, la couronne (EEK). Celle-ci était aussitôt liée au deutschemark allemand selon le taux de change fixe d'un DM pour huit EEK. Avec le lancement de la monnaie unique, en 1999, la couronne était liée à l'euro avec un taux fixe de 15,6466 EEK pour un euro. En 2007, l'Estonie n'avait pas été retenue pour rejoindre la zone euro l'année suivante, en raison d'une inflation trop élevée. (2) En avril 2011, l'Estonie enregistrait le deuxième plus fort taux d'inflation de toute l'UE par rapport à avril 2010 (5,4 %), derrière la Roumanie (8,4 %), selon Eurostat. Le ministère estonien de l'Économie a expliqué ce phénomène par la volatilité des prix des matières premières dans le monde, tant dans le domaine énergétique que dans celui des denrées alimentaires. (3) En 2010, l'Estonie a affiché un très léger excédent budgétaire (0,1 % du PIB), meilleure performance des Vingt-Sept, devant la Suède (0 %), selon Eurostat. (4) L'Unité, parti dirigé par Valdis Dombrovskis, est arrivé en tête des élections législatives lettones, le 2 octobre 2010, en dépit du programme d'austérité qu'il a dû mener après avoir demandé l'assistance financière de l'UE et du Fonds monétaire international (FMI) à l'automne 2008. Ces instances ont accordé à Riga un prêt de 7,5 milliards d'euros. L'Estonie et la Lituanie n'ont pas eu à en arriver là. (5) M. Ansip précise qu'il ne retient pas la méthodologie de l'Organisation internationale du travail (OIT), mais celle du Pôle emploi estonien qui, de semaine en semaine, recense le nombre de chômeurs enregistrés. Cette méthode ne prend pas en compte les étudiants, qui n'ont pas besoin de s'inscrire au chômage parce qu'ils sont toujours couverts par la sécurité sociale de leurs parents, ni les personnes âgées (qui veulent travailler bien qu'officiellement à la retraite) ni les Estoniens qui travaillent dans la Finlande voisine. (6) Selon divers experts estoniens en démographie et en mouvements de population, le recensement, qui se terminera en mars 2012, risque de réserver de mauvaises surprises. Le précédent recensement, en 2000, avait conclu à une diminution de la population de 190 000 personnes (1,37 million d'habitants) en dix ans. En Lituanie, certes plus affectée par la crise que l'Estonie, la population a reculé d'un peu plus de 10 % en dix ans (soit de 430 000 personnes), selon les résultats préliminaires du recensement publiés le 16 mai. En Lettonie, une opération similaire devrait également mettre en lumière une nette diminution de la population. (7) Des responsables de syndicats de police nordiques ont demandé en mai à pouvoir mieux contrôler les frontières car, selon l'un d'entre eux, les ressortissants baltes sont responsables de 80 % des affaires de criminalité organisée dans les pays nordiques. Le ministère norvégien de la Justice a répondu qu'il fallait se pencher sur la question. Début mai, le gouvernement danois a décidé de réintroduire des contrôles aux frontières avec ses voisins. (8) Frontex, l'Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures, coordonne l'action des pays membres de l'UE dans ce domaine et assiste la formation de leurs gardes-frontières, leur fournit le soutien nécessaire pour organiser des retours de personnes entrées illégalement sur leurs territoires, analyse les risques, etc. (http://europa.eu/agencies/community_agencies/frontex/index_fr.htm). (9) « Nous devrions arrêter de parler des trois pays baltes, puisqu'il n'y en a plus que deux... L'Estonie se comporte désormais comme un pays scandinave », avait ainsi déclaré un membre de l'Académie des sciences d'Estonie, Endel Lippmaa, en janvier 2011. Cet état d'esprit se retrouve chez bon nombre d'habitants du plus septentrional des pays baltes. Pour eux, il n'y a plus de raisons d'assimiler l'Estonie à ses cousines lettonne et lituanienne. Et encore moins à un « pays de l'Est », expression qui, à leurs yeux, rappelle trop le demi-siècle d'occupation soviétique, la corruption et d'autres préjugés accolés à cette désignation. (10) Le 19 août 1991, des communistes conservateurs avaient tenté de reprendre le contrôle d'une situation qui échappait au Kremlin en déposant Mikhaïl Gorbatchev, alors secrétaire général du Parti communiste d'Union soviétique. Ils échouèrent au bout de trois jours. (11) Les opposants à la réforme introduite en 1653 par le patriarche orthodoxe Nikon, avec le soutien du tsar, pour uniformiser les Églises de Russie et de Grèce ont été victimes de représailles. Une partie de ces « Vieux croyants » s'enfuirent sur le territoire de l'actuelle Estonie, qui se trouvait alors sous domination suédoise, et y restèrent. (12) L'Estonie est reconnaissante aux pays qui l'ont soutenue dans sa sortie de l'ex-URSS, dans la consolidation d'un régime démocratique dans les années 1990 et dans sa volonté d'adhérer à l'Otan et à l'UE. Le propos de M. Ansip vise à souligner que son gouvernement est désormais prêt, à son tour, à faire preuve de solidarité envers des États en difficulté. Cela explique, en particulier, l'absence de récriminations contre les dirigeants grecs, accusés dans d'autres pays (dont la Finlande) d'avoir « maquillé » les comptes de leur pays. (13) Moscou et Tallinn ont signé, le 18 mai 2005, un traité sur les frontières terrestres et maritimes séparant les deux pays. Treize mois plus tard, les autorités russes révoquaient leur signature. Motif : l'ajout unilatéral par le Parlement estonien, en préambule du document, d'une référence au traité de paix de Tartu, signé en 1920, par lequel l'Union soviétique reconnaissait l'indépendance de la toute nouvelle république d'Estonie. Pour Moscou, cette référence ouvrait la porte à d'éventuelles revendications territoriales estoniennes, puisqu'en 1920 l'Estonie comprenait une portion de territoire passée par la suite (en 1944) sous juridiction soviétique et restée russe après 1991. (14) Le 14 septembre 2003, les électeurs estoniens approuvèrent l'adhésion de leur pays à l'UE avec 66,8 % des suffrages exprimés. Le taux d'abstention avait atteint 36 %. (15) Lors d'un entretien avec Pierre Lellouche, le secrétaire d'État français au Commerce extérieur, le 13 janvier 2011 à Tallinn, M. Ansip s'était exprimé de manière nettement moins optimiste au sujet des autorités russes. Il avait alors expliqué que, d'après lui, les données avaient été bouleversées par la guerre entre la Géorgie et la Russie au sujet de l'Ossétie du Sud, en août 2008. (16) Après les émeutes évoquées dans l'introduction à cet entretien, des sites Internet d'institutions et d'entreprises estoniennes (banques, opérateurs téléphoniques, journaux) ont fait l'objet d'attaques virtuelles massives que Tallinn soupçonne d'avoir été orchestrées et commanditées par la Russie. (17) Depuis 2008, ce Centre d'excellence (dénomination otanienne) abrite des experts - provenant désormais d'une douzaine de pays membres de l'Alliance. Ils sont chargés de développer une doctrine et d'améliorer les capacités de lutte contre les attaques, de plus en plus perfectionnées, lancées depuis le monde virtuel. (18) Selon les services de sécurité libanais, les sept touristes estoniens, qui venaient de Syrie à vélo, ont été enlevés par un groupe de Libanais et de Syriens à Zahlé, dans la plaine de la Bekaa, théâtre de rivalités entre clans sur fond de trafic de drogue. Dans un courriel envoyé le 5 avril à un site Internet libanais, un groupuscule jusqu'ici inconnu a revendiqué l'enlèvement des Estoniens et exigé une rançon pour les libérer. Selon des experts de la région, rien ne laisse présager une issue rapide à ce dossier.