Politique Internationale - La Revue n°132 - ÉTÉ - 2011

sommaire du n° 132
EGYPTE : UNE REVOLUTION CONFISQUEE ?
Article de Thérèse Delpech
Chercheur associé au CERI.
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La manière dont la révolution égyptienne évoluera dans les prochains mois et les prochaines années aura une grande influence sur les autres régimes arabes, qui ont tous connu à des degrés divers des mouvements de révolte dans la première moitié de l'année 2011. Forte de ses 82 millions d'habitants (1), l'Égypte pèse, en effet, d'un poids énorme sur les équilibres régionaux. Une trajectoire démocratique - avec élections libres, reconnaissance des libertés fondamentales, lutte contre la corruption, tolérance religieuse et recentrage de l'armée vers le coeur de sa mission - compliquerait le maintien au pouvoir de régimes arabes dictatoriaux. À l'inverse, un échec du Conseil supérieur des forces armées (2) dans l'exercice de la transition et un retour progressif à la politique qui a conduit à la chute du président Moubarak pourraient geler les politiques de réforme qui ont été amorcées, voire encourager les gouvernements les plus autoritaires à poursuivre la voie de la répression sanglante. Quitte à favoriser une deuxième vague révolutionnaire dans un avenir proche. Soumises à la double pression de la démographie et de la technologie, les sociétés arabes sont engagées dans une nouvelle ère moins favorable aux tyrans. En quelques mois, cependant, l'enthousiasme est retombé en Égypte : les jeux politiques restent troubles, les extrémistes s'affichent ouvertement, manipulés par les tenants de l'ancien régime, les violences religieuses se multiplient et l'économie stagne. L'esprit démocratique de la révolution du Nil pourra-t-il survivre à 2011 ?
Le lien armée-nation pendant la période révolutionnaire
Lorsqu'on compare le comportement de l'armée égyptienne à celui de l'armée syrienne (3) ou libyenne face aux soulèvements populaires qui ont secoué leurs pays respectifs, on ne peut manquer d'être frappé par la souplesse tactique dont elle a fait preuve, qui contraste avec la brutalité répressive des deux autres. En Syrie et en Libye, l'armée tire sur le peuple sans états d'âme, y compris lors des enterrements, avançant des arguments de circonstance qui ne convainquent personne (4). Sans grande imagination, sont tour à tour dénoncés l'« insurrection armée » (5), le « complot de l'étranger » (6) ou encore le « rôle d'Al-Qaïda » (7). Au contraire, l'armée égyptienne, comme avant elle l'armée tunisienne, s'est efforcée de ne pas rompre le lien avec les manifestants. Elle a évité le bain de sang et pris très vite ses distances avec une police honnie (8). Ses tanks ont même été perçus par les insurgés comme des protections utiles sur la place Tahrir.
Surtout, c'est elle qui a fait basculer le pouvoir en acceptant dès le 11 février, quinze jours seulement après le début des rassemblements, la principale revendication des manifestants : le départ d'Hosni Moubarak. Celui-ci avait certes affiché des visées dynastiques qui déplaisaient aux militaires, en propulsant son fils Gamal sur la scène politique comme successeur potentiel (9), mais il était l'un d'entre eux ; et, début février, personne ne pariait encore sur son départ forcé. Un mois plus tard, alors que l'armée avait compris qu'elle ne pourrait pas faire l'économie de son éviction et qu'il avait déjà quitté Le Caire, les esprits réalistes demeuraient convaincus qu'un marché avait été passé entre l'armée et l'ancien président pour permettre à ce dernier de finir tranquillement ses jours dans sa résidence de Sharm el Sheikh. Surprise : à la mi-avril, il était en prison (comme ses deux fils Gamal et Alaa), accusé d'abus de pouvoir, de corruption et de la mort de plusieurs manifestants. C'était désormais la perspective d'un procès qui éveillait le scepticisme (10) ; mais, en juin, une date est fixée pour l'ouverture de ce procès : le 2 août 2011.
Où et comment s'arrêter ? Tel a toujours été le problème des révolutions. Or, la nature révolutionnaire des événements en Égypte ne fait plus guère de doute. La rue continue d'exercer une pression importante sur les militaires et sur le Conseil supérieur (11) présidé par le maréchal Tantaoui, comme en témoigne l'incarcération du père et des fils Moubarak. Face à cette pression, cependant, les signes inquiétants pour le succès des revendications démocratiques se multiplient, renforçant les craintes de ceux qui redoutent la confiscation du mouvement par les forces favorables à un « prompt retour à l'ordre ».
La scission après le 11 février
Une fois le clan Moubarak exclu du jeu politique égyptien, la volonté des militaires et celle des manifestants de la place Tahrir n'ont plus semblé se rejoindre sur grand-chose. Tout d'abord, les jeunes leaders étudiants étaient hostiles au référendum de mars - une opération qui, bizarrement, conforte l'ancienne constitution pourtant critiquée de toutes parts. Les réformes limitées (mandat présidentiel réduit, obligation de nommer un vice-président dans les deux mois suivant l'élection du président, limitation de l'instauration de l'état d'urgence, tribunaux militaires non compétents pour juger des civils) ont été préparées par une commission de huit juristes nommés par le Conseil supérieur puis approuvées par le peuple égyptien à une majorité écrasante (77 %). Elles avaient pour objectif de clore un débat qui aurait dû au contraire s'ouvrir sur des points fondamentaux, notamment le rôle de la religion dans le fonctionnement de l'État (12). Ceux qui avaient soutenu le mouvement révolutionnaire militaient pour l'adoption d'une nouvelle constitution conforme à leurs aspirations ou au moins - solution d'attente - d'une déclaration constitutionnelle dressant la liste des principales revendications (13). Non seulement le Conseil supérieur a refusé ces deux solutions, mais il n'a même pas pris la peine de veiller au bon déroulement du scrutin, en particulier dans les quartiers coptes où la population était favorable au non, ou de protéger des personnalités comme Mohammed el Baradei, ouvertement hostile à cette initiative (14). De ce fait, même si le vote de mars a été l'un des plus libres qu'ait connus l'Égypte, il a été entaché de graves irrégularités.
Deuxièmement, au lieu d'organiser des élections législatives anticipées en septembre 2011, une commission présidentielle civilo-militaire aurait pu, comme la proposition en a été faite, assurer un intérim plus long et surtout plus représentatif du mouvement - ce qui aurait donné à ce dernier le temps de s'organiser. Il est en effet étrange de voir l'intérim confié à un Conseil militaire, alors que l'on cherche précisément à rendre le pouvoir aux civils, qui en sont exclus depuis Nasser. La proposition de commission présidentielle dont il a été question plus haut, raisonnable à bien des égards, a également été rejetée par le Conseil supérieur au nom du principe selon lequel il n'y a qu'une seule chose pire qu'un gouvernement par comité : un gouvernement par comité comprenant des civils et des militaires ! La hâte de l'armée correspond à une volonté d'arrêter le processus révolutionnaire, mais aussi de quitter le pouvoir politique avant que la rue se retourne contre elle. Cette hâte pourrait être compromise par la volonté d'un grand nombre de partis et mouvements politiques égyptiens qui réclament à nouveau, en juin, une constitution avant la tenue des élections.
En troisième lieu, dans la semaine du 26 mars, le gouvernement égyptien a rendu public un projet de loi visant à rendre illégales les manifestations et les grèves. Ce texte, qui permettrait d'infliger des peines de prison aux contrevenants, constitue - c'est un comble ! - un retour en arrière par rapport aux droits très limités dont disposait la population sous Hosni Moubarak. Pis encore : le projet de loi est explicitement lié à l'état d'urgence, dont on se demande bien pourquoi il est encore en vigueur quatre mois après la fin de la révolution (15). Est mentionnée, en effet, la participation à des manifestations ou à des grèves susceptibles d'entraver « le travail des institutions publiques ou des autorités sous l'état d'urgence ». L'argument invoqué par l'armée est simple : il s'agit de « protéger l'économie du pays ». Mais il rappelle aussi à ceux qui l'auraient oublié que l'élément décisif qui a fait plier les militaires le 11 février a été l'extension du mouvement de grèves et donc le risque de paralysie de l'économie - ce qui ne manque pas de piquant lorsqu'on connaît l'ampleur des intérêts économiques de l'armée !
Enfin, si les manifestants sont de plus en plus hostiles à l'armée, c'est qu'elle ne se contente pas d'ignorer des revendications démocratiques fondamentales, comme le montre l'aventure précipitée du référendum et le refus d'un pouvoir civilo-militaire de transition. Elle jette désormais en prison ceux qui se permettent de l'attaquer. Le 11 avril, un blogueur, Maikel Nabil, en a fait les frais : il a été condamné, en l'absence de son avocat, à trois ans de prison par la cour militaire de Nasr City au Caire... pour avoir posté sur Facebook des commentaires hostiles à l'institution militaire.
Pour une révolution qui a tant misé sur internet, Facebook et Twitter, il s'agissait là d'un avertissement sévère. C'était aussi, pour les nouveaux maîtres de l'Égypte, une façon extrêmement claire de proclamer que les événements qui se sont déroulés entre le 25 janvier et le 11 février ne se reproduiraient pas. Critiquer l'armée égyptienne, comme en Chine critiquer le PCC, est un crime passible d'emprisonnement. Pour ceux qui attendaient la fin des abus commis sous Hosni Moubarak et une ère de libertés publiques, parmi lesquelles la liberté d'expression figure en bonne place, ce fut un réveil amer (16). Et l'armée ne met pas fin aux multiples violences dont sont victimes les membres de la communauté copte de la part des salafistes.
Ultime preuve des tensions entre l'armée et les jeunes révolutionnaires : les soldats qui avaient rejoint les manifestants et continué de se rendre place Tahrir en mars et en avril auraient été arrêtés. Ces tensions n'ont cependant pas encore atteint le reste du pays, où l'establishment militaire continue de bénéficier d'un large soutien.
Les inquiétudes de l'armée
L'une des différences majeures entre l'armée égyptienne et les armées syrienne et libyenne, c'est que ces deux dernières ont assez peu à perdre en tirant sur la foule. En Égypte, où les militaires tiennent les rênes depuis 1952, il en va autrement. Progressivement, le pays et ses richesses ont fini par leur appartenir. L'armée est le premier propriétaire terrien, le premier entrepreneur, et l'on ne compte plus le nombre de sociétés dirigées par des généraux. Loin de se limiter au secteur de l'armement - l'Égypte se classe en tête des producteurs d'armes du monde arabe -, les militaires égyptiens, comme en Chine ou au Pakistan, sont présents dans de multiples autres domaines (construction, matériel médical, électronique, électro-ménager, automobile, agronomie). Le phénomène s'est considérablement développé sous Hosni Moubarak, ce qui explique la haine qu'il continue de susciter. C'est également la raison pour laquelle Gamal - un homme jeune et talentueux qui avait des affaires une vision moderne - était considéré comme une menace par l'institution militaire.
Celle-ci prélèverait chaque année environ 10 à 20 % du PIB égyptien (les estimations varient selon les experts), lequel s'élève en 2009 à 210 milliards de dollars. De quoi assurer une rente confortable aux plus hauts gradés. Ceux-ci disposent, en outre, de toutes sortes de prébendes après leur départ à la retraite. Dans ces conditions, on peut comprendre que le souci principal de l'armée soit de préserver ses privilèges et d'éloigner toute idée d'enquête du type de celle qui frappe le Parti national démocratique (PND) (17).
Au pouvoir durant trente-trois ans, le PND a été dissous en avril. Ses biens ont été confisqués par la Cour suprême, y compris son siège au Caire et les bâtiments occupés dans les vingt-neuf gouvernorats du pays. Cette décision a été prise après le dépôt de plusieurs plaintes, soutenues par des officiers de justice de la Cour suprême. Le rapport de la Cour précise que le PND a enfreint la loi sur les partis politiques de 1977 en monopolisant le pouvoir, en encourageant la corruption et en commettant de multiples abus en matière de libertés publiques. Parmi les principales accusations figurent l'absence de multipartisme, l'utilisation des organes de sécurité pour contrôler la vie politique et la manipulation des élections. Hosni Moubarak avait été nommé vice-président du PND lors de sa fondation en 1978. Il en est devenu président en 1981. À de nombreuses reprises, des appels à l'ouverture ont été ignorés et après trente ans de règne, en l'an 2000, Gamal Moubarak a succédé à son père à la tête du puissant Comité politique du parti, avant d'être désigné secrétaire général adjoint en 2006. Dans le contexte révolutionnaire égyptien, les « affaires » de Gamal à la tête du PND (18) ont joué un rôle décisif dans l'exaspération de la population.
L'armée, qui ne vote pas et qui se prétend « a-politique », voudrait éviter d'être épinglée sur ses propres « affaires ». D'où son intolérance célèbre à l'égard des journalistes qui, du temps d'Hosni Moubarak, ne pouvaient rien publier sur elle sans son imprimatur. D'où, également, le traitement de choix réservé au malheureux bloggeur Maikel Nabil, dont il a été question plus haut et qui constitue un signe inquiétant.
Enfin, on notera que la première vague d'arrestations a frappé des hommes d'affaires proches de Gamal Moubarak ou qui avaient simplement développé l'économie égyptienne sans passer par l'armée - un message adressé à ceux qui pourraient encore avoir des doutes sur les priorités de cette dernière.
La question des Frères musulmans
En tout état de cause, les militaires semblent plus à l'aise avec les Frères musulmans (19) - qu'ils connaissent bien et avec lesquels ils espèrent peut-être parvenir à un partage des rôles - qu'avec la nouvelle opposition, qui a fait des choix radicalement différents en matière de laïcité et de valeurs démocratiques. Dans les débats qui ont été organisés après les premières étapes de la révolution, par exemple dans l'excellente émission The Doha Debates (20), les représentants des Frères étaient en désaccord avec tous les projets des leaders étudiants (dans les élections universitaires, ils ne dépassent guère 18 %). Ils ne leur sont reconnaissants que d'une seule et unique chose : le renversement de Moubarak - un objectif qu'ils poursuivaient sans succès depuis plusieurs décennies et qui a été obtenu, à leur grande surprise, sans recours à la violence.
Pour le reste, ils ont l'intention de reprendre en main une bonne partie des commandes politiques, notamment au moment des élections de septembre, où ils devraient réaliser des scores nettement plus importants que les « Égyptiens libres » issus du mouvement de la place Tahrir. Ils comptent rafler non seulement 25 % des suffrages, comme ils l'ont d'abord annoncé, mais près de 40 % des sièges en présentant des candidats sous les couleurs du Parti de la liberté et de la justice (21), créé en avril, dans la moitié des circonscriptions électorales. Ils peuvent, pour cela, s'appuyer sur des réseaux éprouvés, l'aide financière de l'Arabie saoudite (22) et la complicité de fait de l'armée (23). Enfin, si le vieux parti « libéral » et laïque, le Wafd, a décidé en juin de former une alliance avec les Frères, le message est clair : nous savons que vous allez gagner et nous voulons notre part de cette victoire.
Certes, les Frères musulmans sont dépassés par un mouvement révolutionnaire plus moderne, comme les mollahs sont dépassés en Iran par le mouvement vert, ou Bachar el-Assad en Syrie par les manifestants qui se soulèvent depuis avril dans les grandes villes. La révolution égyptienne a défendu des droits civils universels, sans rapport avec une quelconque identité religieuse ou culturelle : les protestations se sont, au contraire, développées au nom de l'oppression et du déni d'humanité. Reste que le maintien d'une référence à la charia dans la constitution a été saluée par les Frères musulmans comme une « victoire de l'islam » (24).
La réintroduction des Frères dans le débat politique a été le fait d'Omar Suleiman, l'ancien chef des services secrets, lors de sa courte vice-présidence. Il les a invités au palais présidentiel, les faisant bénéficier d'une sorte de préséance par rapport aux manifestants. Après cette initiative, il était difficile à l'armée de revenir en arrière. Mais le souhaitait-elle vraiment ? On peut en douter quand on sait que, sur des points aussi importants que la réforme constitutionnelle, les Frères lui ont apporté un soutien précieux.
Les Frères musulmans ont annoncé leur intention de ne pas présenter de candidat à la présidentielle de novembre (25). Ils pourraient s'accommoder d'un vieux routier de la politique égyptienne comme Amr Moussa, dont la rhétorique anti-israélienne, voire anti-occidentale, leur convient. L'armée tire de sa relation avec les Frères le même avantage que celui que les militaires pakistanais trouvent dans le face-à-face ambigu avec les islamistes. Au fond, ils représentent une option alternative à une opposition démocratique qui réclamerait de véritables comptes au pouvoir. Le « pacte » avec les Frères, dans la mesure où il existe, est peut-être un passage obligé en période de transition, comme le prétendent certains. Mais c'est aussi un pacte de type faustien ; et il n'est pas sûr que l'armée comprenne davantage qu'au Pakistan que cette organisation, mieux préparée à une étape ultérieure qu'en 2011, pourrait se retourner contre elle. Après tout, l'absence d'imagination et de vision stratégique est déjà ce qui a conduit Moubarak à la ruine (26).
La nouvelle politique extérieure de l'Égypte
Autre sujet d'inquiétude : la réorientation de la diplomatie égyptienne. La manifestation la plus claire des changements intervenus a été la réaction du ministre des Affaires étrangères à la mort d'Oussama Ben Laden. Alors que toutes les chancelleries, en des termes plus ou moins enthousiastes, se félicitaient de la mort du chef terroriste, Nabil al Araby, le nouveau ministre des affaires étrangères (27), s'est contenté de dire qu'il n'avait pas de commentaires à faire et qu'il était hostile à toute forme de violence. Washington aura apprécié.
Après trente ans de rupture des liens diplomatiques avec Téhéran, Nabil al Araby, s'est empressé d'annoncer la restauration des relations « entre deux pays qui ont une grande histoire ». L'argument est emphatique à souhait, mais il sonne creux : le divorce remonte, en effet, à l'assassinat de Sadate et à la décision de Téhéran de baptiser l'une de places de la capitale iranienne du nom du meurtrier. C'est dire si le contentieux est profond. Il n'est pas certain, non plus, que l'Iran saisisse l'occasion qui lui est offerte, aussi longtemps du moins que l'issue de la révolution demeurera floue. Les autorités de Téhéran redoutent par-dessus tout une contamination des événements d'Égypte et une relance du mouvement vert, pour l'heure contrôlé par la terreur exercée par les Pasdaran et les basijs qui quadrillent le pays (28).
Il est aussi question, à un moment où le régime syrien exerce une répression sanglante de type libyen contre des civils sans défense dans un grand nombre de villes, de se rapprocher de Damas. Peut-être s'agit-il, pour ce gouvernement émancipé de Moubarak, de faire preuve d'une autonomie croissante à l'égard de Washington, ce que l'on peut comprendre. Mais pour un pays qui sort d'une révolution démocratique pacifique, où l'armée a « protégé » le peuple, le message est embarrassant, voire sinistre. Après tout, Damas est l'objet de sanctions internationales en raison des excès inadmissibles de la répression des services de sécurité et de l'armée, qui sont allés jusqu'à torturer des adolescents coupables d'avoir dessiné des graffitis sur les murs et n'ont pas hésité à tirer sur des cortèges funèbres.
Enfin, vis-à-vis d'Israël, il est remarquable que pas un drapeau israélien n'ait été brûlé par les manifestants égyptiens et que pas un slogan anti-israélien n'ait été prononcé. Et cela, malgré l'attitude ouvertement favorable au statu quo - et donc à Hosni Moubarak - de Tel-Aviv qui craignait, et qui craint toujours, une modification des accords de paix, dont un sondage récent montre qu'ils sont critiqués par 54 % des Égyptiens. Sur ce point, l'armée évitera la rupture. Mais on observe déjà à la fois une poursuite de la paix froide qui sévit depuis quelques années et, ce qui est nouveau, une rhétorique plus dure à l'égard de Tel-Aviv, qui, selon Amr Moussa, reflète le « consensus du peuple ». L'idée selon laquelle Moubarak était un défenseur acharné des accords est, de toute façon, un fantasme : sa politique se limitait à ne pas les critiquer ouvertement.
Des changements se font sentir à Gaza, où la coopération entre l'Égypte et Israël est revue en faveur du Hamas : c'est Le Caire qui a permis la signature de l'accord Hamas-Fatah du 4 mai (Hosni Moubarak s'opposait à cet accord en raison de sa crainte de l'influence des Frères musulmans en Égypte) - un accord qui risque de compliquer encore davantage les négociations avec les Israéliens. Quant au projet d'une zone dénucléarisée au Moyen-Orient, thème de prédilection du ministère des Affaires étrangères égyptien, il sera poursuivi avec détermination. Si Amr Moussa remporte l'élection présidentielle - ce qui donnerait à la révolution de la jeunesse égyptienne un sacré « coup de vieux » compte tenu de l'âge du candidat, de deux ans le cadet de Moubarak - il en fera un de ses chevaux de bataille, d'autant qu'il n'aura pas la latitude de revenir sur l'accord de Camp David.
Cela étant, les principaux problèmes de politique extérieure de l'Égypte sont d'une autre nature : la renégociation de l'accord sur le Nil Bleu (avec l'Éthiopie et le Burundi qui ont ratifié en 2011 un nouvel accord non accepté par Le Caire) peut compromettre l'approvisionnement en eau de l'Égypte tout entière. Compte tenu de la forte croissance démographique (la population devrait atteindre 100 millions d'habitants), le simple maintien des quotas actuels pose de sérieux problèmes au Caire. La question du partage des eaux fera, pour cette raison, l'objet de discussions serrées avec les pays signataires de l'accord de 2010, qui seront cruciales dans les prochains mois. Quel que soit le sort de la révolution de février 2011, la réforme économique sera le plus grand chantier des années à venir, car il est clair que la majorité des Égyptiens n'acceptera plus de vivre avec 2 dollars par jour.
En guise de conclusion...
La victoire (ou l'échec) politique de la révolution égyptienne est, certes, liée à l'attitude de l'armée. Elle dépendra aussi de trois facteurs : 1) la capacité des leaders de la révolution à maintenir la mobilisation des acteurs du 25 janvier pendant les mois qui viennent afin d'éviter une stagnation, voire une régression démocratique ; 2) la structuration de l'opposition libérale en partis politiques crédibles - pour le moment le Conseil national (29) n'est pas parvenu à ce résultat ; 3) la participation aux grandes échéances électorales des 70 % d'Égyptiens qui ne sont ni des idéologues ni des islamistes. Convaincus que les résultats étaient acquis d'avance (30), la plupart n'ont jamais voté de leur vie.
À plus long terme, la question posée à l'Égypte est celle de la fin de la kleptocratie, qui a pris des proportions considérables sous la présidence Moubarak. C'est surtout celle du développement économique du plus grand des pays arabes, dont les 5 % de croissance des dernières années ne se traduisent pas par une amélioration des conditions de vie de la population. Le FMI, qui classe l'Égypte parmi les pays les plus prometteurs de la Méditerranée, envisage un maintien de ce rythme de croisière, avec une hausse de 25 % du PIB entre 2010 et 2015. Les grèves des derniers mois, qui constituent le volet social de la révolution, indiquent que cette croissance doit désormais être partagée. Nul ne peut imaginer cependant que les réformes économiques se feront rapidement.
Le plus sûr moyen de favoriser le développement consiste, incontestablement, à asseoir le contrôle démocratique du pouvoir. Celui-ci permettrait d'accroître les investissements étrangers, jusqu'à présent contraints par le haut niveau de corruption, et d'assurer une redistribution indispensable des richesses du pays. Il devrait aussi éviter un second tour révolutionnaire dans quelques années, moins pacifique que le premier. C'est une leçon que toute la région doit avoir à l'esprit. Le destin de la révolution égyptienne, comme celui de beaucoup d'autres, se jouera dans la durée.
Notes :
(1) En termes de population, le deuxième pays arabe est le Maroc, avec 31 millions d'habitants.
(2) Voir note (11). Ce Conseil a, depuis le 11 février et la démission du président Moubarak, la responsabilité d'assurer la transition du pouvoir jusqu'à l'élection présidentielle de novembre 2011.
(3) En Syrie, ce sont les services de sécurité ou les unités d'élite de l'armée qui sont chargés de la répression.
(4) Comme le disent les opposants syriens : « Hier nous étions des traîtres, aujourd'hui nous sommes des terroristes. »
(5) En Libye, il a fallu des attaques sauvages contre des civils désarmés pour que les insurgés finissent par se défendre avec des armes et se rassembler dans des camps d'entraînement sérieux. Ce fut le thème de nombreuses discussions entre alliés : faut-il ou non armer les insurgés ?
(6) Le seul pays où cela aurait pu avoir un sens est Bahreïn. Mais, même là, il semble que les manifestants ont bien davantage été portés par les événements qui se déroulaient dans l'ensemble du monde arabe que par un « complot » monté par l'Iran. L'argument, qui a beaucoup servi dans le passé, est devenu peu crédible au moment où la famille Al Khalifa connaissait le plus important soulèvement de son règne.
(7) C'est la déclaration la plus invraisemblable, car non seulement les slogans des manifestants sont aux antipodes des thèmes d'Al-Qaïda, mais les dirigeants arabes, comme Hosni Moubarak, qui tombent après des manifestations, étaient eux-mêmes des cibles de l'organisation terroriste depuis des décennies.
(8) La police avait un rôle secondaire sous Nasser alors que les cours de justice et les prisons militaires étaient, elles, au premier rang. Le rôle dominant dans la répression a été progressivement donné à la police pour préserver le lien de l'armée avec la nation.
(9) Gamal Moubarak avait de la vie économique une vision beaucoup plus libérale que les généraux pour qui il représentait un concurrent très dangereux. Sa mise à l'écart et son emprisonnement sont un soulagement pour l'armée.
(10) Il pourrait être nécessaire d'attendre des années avant de disposer d'un dossier d'accusation, et Moubarak, comme Suharto avant lui, peut mourir avant de faire face à la justice. Le cas est différent pour ses deux fils. Mais une trop longue attente pourrait aussi exaspérer l'opposition. D'où la date du début août pour l'ouverture du procès.
(11) Le Conseil est particulièrement opaque, et le nom de ses vingt membres (environ) n'a jamais fait l'objet d'une publication officielle. Seule certitude : aucun d'entre eux ne sera candidat à l'élection présidentielle.
(12) Les principes de la charia restent la principale source de la législation égyptienne.
(13) Cette proposition, faite aux militaires par des personnalités éminentes, a été rejetée.
(14) L'attaque dont l'ancien directeur général de l'AIEA a été l'objet est très probablement le fruit d'une opération montée par le Moukhabarat.
(15) En principe, l'état d'urgence devrait être levé avant les échéances électorales de septembre.
(16) Le communiqué constitutionnel du 13 février 2011 commence par le paragraphe suivant : « Conscient de sa responsabilité historique et constitutionnelle dans la protection du pays, le maintien de l'intégrité de ses territoires et l'assurance de sa sécurité en cette phase délicate de l'histoire de la patrie, le Conseil supérieur des forces armées reconnaît que le défi de l'Égypte est de favoriser la démocratie avec des amendements constitutionnels et législatifs et de mettre en oeuvre les demandes légitimes du peuple. »
(17) Le Parti national démocratique, fondé en 1978 par Anouar el Sadate pour remplacer l'Union socialiste arabe créée par Nasser, était le parti du président Moubarak, dont le fils Gamal assurait les fonctions de secrétaire général. Le bureau exécutif a démissionné le 5 février, puis le parti a été dissous en avril et soumis à enquête judiciaire pour acquisition illégale de biens et abus de pouvoir. Le PND occupait 420 sièges sur 518 depuis les élections législatives de 2010.
(18) Voir note (17). Gamal Moubarak, très proche des milieux d'affaires et favorable à une libéralisation économique accélérée, est soupçonné d'avoir tiré d'importants bénéfices personnels de sa position de secrétaire général du PND.
(19) Il faut compter à présent trois ensembles sous cette appellation : les « jeunes islamistes », souvent ouverts et modernes mais très minoritaires ; environ un millier d'extrémistes sortis de prison depuis les événements ; et l'essentiel des forces rassemblées sous la bannière du nouveau Parti de la liberté et de la justice.
(20) Forum public de débat créé en 2004 grâce à la Qatar Foundation for Education, Science and Community Development. Diffusé huit fois par an sur BBC World News.
(21) La formalisation du Parti de la liberté et de la justice (PLJ) fin avril a été annoncée comme celle d'un parti « civil et non théocratique ». Mais Khaïrat el Chater, vice-guide suprême du mouvement, a avoué au même moment : « Nous préparons la formation d'un gouvernement islamique qui appliquera les règles de l'islam. »
(22) L'Arabie saoudite, ébranlée par les événements de Bahreïn et plus largement par les révoltes arabes, continue sa politique de financement tous azimuts des communautés sunnites, très largement majoritaires en Égypte, où l'on ne compterait qu'un million de chiites (il n'y a pas de statistiques officielles).
(23) Hosni Moubarak avait déjà fait des concessions aux Frères musulmans, notamment dans le code civil.
(24) L'absence dans le débat politique d'une personnalité copte aussi importante que Serageldin est un signe inquiétant.
(25) Cette décision des Frères musulmans est contestée par certains de leurs membres qui souhaitent être présents à l'élection présidentielle.
(26) Avant les libérations d'islamistes au printemps 2011, des décisions semblables avaient été prises par Moubarak en 2004, 2005 et, plus récemment, en 2010.
(27) Après la nomination de Nabil al Araby comme secrétaire général de la Ligue arabe, il a été remplacé à la mi-juin par Mohamed el-Orabi.
(28) D'où la fermeture de la province du sud est où se trouve la minorité arabe de l'Iran, qui commençait à s'agiter et où l'on compte au moins une quinzaine de morts.
(29) Il s'agit du rassemblement de toutes les tendances réunies sous la révolution, hors Frères musulmans. La première réunion, qui s'est tenue début mai, n'a pas permis d'aboutir à un accord sur un programme ou sur des listes.
(30) Pour le référendum de mars, le taux de participation, tenu en Égypte pour exceptionnellement haut, a été seulement de 41 %.