Politique Internationale - La Revue n°132 - ÉTÉ - 2011

sommaire du n° 132
L' « EXCEPTION ALGERIENNE »
Article de José GARCON
Journaliste au quotidien Libération.
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Existe-t-il une « exception algérienne » ? La propagation des « révoltes arabes » conduit à se poser cette question avec d'autant plus d'acuité que, depuis la chute du président tunisien Zine Ben Ali le 14 janvier, l'Algérie ne connaît pas de rassemblements de rue de grande ampleur. Cette absence de remise en cause spectaculaire du régime est paradoxale à plus d'un titre. Le mécontentement populaire profond et généralisé existant dans le pays est depuis toujours exacerbé par la contestation « historique » de la légitimité du pouvoir militaire qui préside aux destinées de l'Algérie depuis son indépendance en 1962. Mais, surtout, le régime algérien ne se différencie en rien de ses pairs les plus autoritaires et les plus dictatoriaux de la région. Sauf à considérer qu'une triple singularité lui vaudrait certificat de démocratie : son habileté à s'être doté d'une apparence (une façade démocratique) aux antipodes de la réalité (une police politique militaire toute-puissante, le DRS (1) coeur névralgique du système) ; sa détestation des coups d'État à la Pinochet auxquels il préfère les révolutions de palais ; et son « savoir-faire » en matière de répression afin de « casser » toute velléité de soulèvement à caractère politique.
La modestie de la mobilisation actuelle peut, dès lors, paraître énigmatique. Car même dans le Maroc voisin, considéré lui aussi comme une « exception » dans la mesure où le roi Mohammed VI n'est jamais personnellement contesté, des rassemblements pacifiques conspuent régulièrement la corruption et exigent de profondes réformes.
L'ouverture démocratique de 1988 écrasée dans le sang
En réalité, si « particularisme » algérien il y a, il réside dans le fait que l'Algérie n'a pas attendu le « printemps arabe » pour se soulever. La révolte s'est produite il y a plus de deux décennies, en octobre 1988. Ce 5 octobre, des centaines de milliers d'Algériens déferlent dans les rues d'Alger et de toutes les grandes villes du pays. Les slogans qui rythment leurs marches sont déjà éminemment politiques - « Algérie libre et démocratique » - et refusent l'asservissement : « Nous sommes des hommes, nous sommes des hommes !» Ces mots d'ordre vilipendent bien avant l'heure la hogra, ce mépris teinté d'injustice dans lequel les pouvoirs de la région tiennent les populations. En dépit de son terrible bilan - 500 à 800 morts après que l'armée algérienne eut perdu sa légitimité « populaire » en tirant pour la première fois sur la foule -, ce soulèvement sera celui de l'espoir. Il entraînera la fin du parti unique, le FLN, hérité de la guerre de libération nationale, et donnera naissance au pluralisme politique.
Aujourd'hui, les autorités ne se privent pas d'instrumentaliser ces événements pour signifier qu'une « révolution en Algérie n'a pas lieu d'être puisqu'elle a déjà eu lieu en 1988 » ! Elles oublient seulement de préciser que la formidable aspiration des Algériens à une ouverture démocratique - que le pouvoir a été contraint de concéder pour éteindre l'incendie - n'a pas duré. Elle sera étouffée trois ans plus tard (en juin 1991) par le limogeage-démission du premier ministre Mouloud Hamrouche et de son équipe de « réformateurs ». Avant d'être écrasée dans le sang pendant la guerre civile de la décennie 1990. En janvier 1992, en effet, le haut commandement militaire utilise habilement la « menace islamiste » pour siffler la fin de la partie. Il oblige le président d'alors, Chadli Bendjedid, à démissionner et annule le premier scrutin législatif pluraliste et libre de l'histoire du pays, remporté par les islamistes du FIS. Ce « coup d'État légal », comme l'appellent les Algériens, obtiendra le soutien tonitruant d'une minorité des « élites » francophones. Consciemment ou pas, celles-ci tomberont dans le piège tendu par le régime qui veut que l'Algérie n'ait de choix qu'entre les intégristes et lui.
Une décennie d'affrontements commence. Ce sera une guerre de l'ombre avec son lot de manipulations imputables aux services de sécurité. Les civils en paient le prix fort, otages des exactions des islamistes armés et de celles, tout aussi féroces et massives, des forces de l'ordre et des « patriotes » (miliciens) armés par le pouvoir. « Seule une politique de terreur a pu mettre fin à la contestation », résume le chercheur Luis Martinez. L'Algérie sortira de cette sale guerre en partie par épuisement, en partie par un dispositif légal organisant l'amnistie et... l'amnésie (2).
La hantise de nouvelles violences
Vingt ans plus tard, l'espoir n'est plus. Dix-neuf ans d'état d'urgence (3) ont cassé les mécanismes de contestation et fait taire les rares voix discordantes. Le champ politique et la société sont fragmentés. « Le système en exploite tous les clivages pour nous dresser les uns contre les autres : arabisants/francophones, Arabes/Kabyles, islamistes/"démocrates", tensions ethniques ou tribales », explique Mohamed Samraoui, un ex-colonel dissident. Le jeu du président Bouteflika vis-à-vis des zaouïas (4) exacerbe encore les tensions : ces confréries religieuses comblent son mysticisme et lui servent de relais auprès d'une partie de la population très imprégnée de maraboutisme. Mais, surtout, le traumatisme provoqué par la cruauté inouïe de la guerre (qui a fait 200 000 morts, 10 000 à 15 000 disparus et plus d'un million de déplacés) demeure profondément ancré dans les esprits. Au sortir de cette épreuve, les Algériens n'aspirent qu'à « souffler » et à vivre mieux. Et ils ont surtout la hantise de tout processus susceptible de conduire à de nouvelles violences.
Les infiltrations massives des maquis islamistes par les services de sécurité, ainsi que les assassinats d'intellectuels ou les massacres de civils non élucidés (5) ont nourri en outre une crainte obsessionnelle des manipulations et une défiance totale à l'égard du politique. Du coup, la tentative de certains partis et personnalités de se refaire une virginité politique en organisant, dans la foulée des révoltes arabes, des manifestations dénonçant le président Bouteflika et tendant à ménager l'armée dissuade des franges importantes de la population d'y participer. Mais les Algériens ne s'y trompent pas. Ils n'oublient pas que ces opposants d'aujourd'hui ont soutenu et « couvert » sur la scène internationale la politique du «tout sécuritaire » et les exactions des forces de sécurité pendant la sale guerre.
Désormais, c'est la lassitude et le désenchantement qui semblent dominer. « Il ne reste que deux acteurs majeurs : l'argent et la force », estime la journaliste Selima Ghezali qui vient de relancer sur la toile l'hebdomadaire La Nation suspendu depuis 1996. Signe de ce malaise : 71 500 diplômés ont quitté le pays entre 1994 et 2006 (6). Un quadrillage policier disproportionné, particulièrement à Alger et dans les grandes villes, achève d'inhiber toute velléité de contestation collective de grande ampleur.(7) « Le pouvoir ne règne que par la matraque parce qu'il a détruit tout autre système de régulation, social et économique, résume un ancien premier ministre. Il a éliminé les contradicteurs, les empêcheurs de tourner en rond, les opposants. Réfractaire à tout fonctionnement institutionnel, il refuse tout contrôle ».
Mais la prudence et l'attentisme ambiants ne signifient nullement que les Algériens sont satisfaits de leur sort. Dans la nuit du 4 janvier 2011, le pays s'embrase alors que la détermination des Tunisiens face aux tirs de la police de Zine Ben Ali a déjà un parfum d'irréversible. Des émeutes d'une rare violence - six morts, neuf cents blessés, mille interpellations - éclatent dans une vingtaine des quarante-huit willayas (préfectures) et jusqu'au coeur de la capitale dans le quartier populaire de Bab el Oued. Cinq jours durant, les émeutiers pillent et détruisent boutiques, show-rooms de voitures de luxe, agences bancaires, magasins de téléphonie, tribunaux, bâtiments administratifs, bus...
Ces événements ont-ils été suscités par le pouvoir algérien pour tenter de désamorcer l'exaspération des jeunes à l'heure où la Tunisie voisine s'enflamme ? Beaucoup le pensent : ces troubles ont, en effet, commencé et pris fin au même moment dans tout le pays. Ils sont survenus à l'issue d'une hausse soudaine et inexplicable du prix des produits de première nécessité et - provocation ou pure inconscience ? - d'une augmentation de salaire de... 50 % accordée aux policiers avec effet rétroactif sur trois ans ! Mais, au fond, les circonstances importent peu. Car la grogne populaire a atteint un tel niveau qu'il suffit d'une étincelle pour provoquer l'explosion : une conduite d'eau ou de gaz que l'on attend en vain depuis des années ; des logements sociaux souvent attribués à moins nécessiteux ; des destructions de constructions « illicites » mais considérées comme légales par leurs propriétaires ; des accidents mortels provoqués par des routes crevassées ; des dommages infligés aux bâtiments et à la santé par des carrières trop proches ; ou la mort, comme en décembre 2010, d'un homme retrouvé étranglé avec ses lacets dans les locaux de la sûreté de Constantine... Alors, quand les plus démunis ou les plus désespérés étouffent sous la hogra, quand les laissés-pour-compte ne supportent plus d'être si pauvres dans ce pays si riche que ses recettes en hydrocarbures équivalent à quatre fois le montant du plan Marshall, ils descendent dans les rues. C'est le seul moyen d'exprimer leur ras-le-bol. Affrontant les forces de l'ordre, ils barrent les routes avec des pneus ou des troncs d'arbres et caillassent les sièges des administrations, comme si celles-ci symbolisaient l'autisme auquel se heurtent leurs revendications (8)... « On assiste depuis une dizaine d'années à une révolution rampante faite de révoltes au quotidien », résume le journaliste Ahmed Kaci.
L'illusion du fonctionnement
L'insolence avec laquelle l'État exhibe son immense richesse - 150 milliards de dollars de réserves de change - et l'arrogance des nouveaux nababs qui étalent leurs fortunes mal acquises mettent en évidence le gouffre qui sépare le pays officiel et la société. La débrouille y fait office de seul salut : des centaines de harraga, littéralement « ceux qui brûlent » (leur vie et les frontières), risquent la mort pour rejoindre l'Europe à bord d'embarcations de fortune. Depuis janvier 2011, plusieurs hommes se sont immolés par le feu et, dans la willaya d'Annaba, l'automutilation à coups de lames de rasoir prend depuis peu des proportions inquiétantes (9). Les micro-révoltes sont réprimées et les arrestations suivies de peines de prison ferme. Les détenus servent de monnaie d'échange pour ramener le calme et soumettre la population. Les barrages de gendarmerie se confondent souvent avec des postes de péage qui rackettent les transports de marchandises. Des bandes de jeunes mettent les trottoirs en coupe réglée et exigent leur dû pour autoriser le stationnement.
En Kabylie, les enlèvements de commerçants et d'entrepreneurs se multiplient sans susciter la moindre réaction officielle. Les rançons demandées peuvent atteindre 100 000 euros ! À défaut de faire sortir les militaires de leurs casernes, ces rapts font fuir les entrepreneurs et leurs familles. Des opérations « ville morte » ont d'ailleurs lieu régulièrement pour protester contre ces séquestrations attribuées à des « bandes armées » qui agissent à visage découvert, mais dont on ignore si elles relèvent d'AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique) ou du banditisme, l'un n'excluant pas l'autre. « L'État ne donne que l'illusion du fonctionnement », estime un diplomate. « Il laisse des milliers de jeunes s'enrichir grâce aux trafics en tout genre, ce qui a le mérite de les éloigner de la politique. Il affiche une classe moyenne aisée et des projets d'infrastructures grandioses réalisés à prix d'or par des sociétés étrangères, main-d'oeuvre comprise, alors que le taux de chômage réel atteint 30 % à 35 %. Mais ni les chantiers qui envahissent tout, ni l'embellie financière liée à l'augmentation du prix des hydrocarbures, ni la mise en avant d'un savoir-faire sécuritaire acquis pendant la guerre civile ne peuvent occulter la détérioration considérable de l'expertise et des capacités de l'État à empêcher la dégradation des services publics et à gérer rationnellement l'économie et les territoires. »
Le régime, résume Mostefa Bouchachi, le président de la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme, « s'obstine à diriger selon la logique adoptée depuis l'indépendance qui ne vise à construire ni un État ni une économie mais à neutraliser le peuple et à l'isoler ».
Anticiper pour empêcher une explosion incontrôlable
Autant dire que tous les ingrédients d'une explosion sociale et politique sont réunis et que l'aspiration des Algériens à un changement radical n'a rien à envier à celle qui s'exprime dans le reste de la région. Six mois après le début des soulèvements dans le monde arabe, l'accélération des luttes sociales est impressionnante. Le quotidien El Watan a répertorié 520 grèves - étudiants, chômeurs, dockers bloquant le port d'Alger, sidérurgistes, employés municipaux, cheminots, médecins, internes d'hôpitaux... -, sit-in et autres mouvements de contestation pour le seul mois de mars 2011 ! « Ces luttes, note le journaliste Ahmed Kaci, demeurent encore très parcellaires, corporatistes, dispersées dans le temps et dans l'espace et n'arrivent pas à s'élaborer comme revendications politiques et encore moins en alternative au régime en place. » Elles suffisent d'autant moins à former un réel mouvement de contestation que le champ politique est lui-même très éclaté.
Les révoltes arabes n'en ont pas moins ressuscité la grande peur des dirigeants algériens : celles des mouvements de rue. Cette hantise remonte à très loin. En décembre 1989, un an après qu'il eut fallu tirer à la mitrailleuse sur la foule pour mettre fin aux émeutes d'octobre, l'exécution du président roumain Nicolae Ceausescu et de son épouse a une première fois matérialisé leur crainte que « cela puisse arriver ici ». Aujourd'hui, l'image d'un Moubarak incarcéré dans une cellule médicale, le gel des avoirs financiers du raïs égyptien et l'enquête pour « crimes contre l'humanité » diligentée contre le colonel Kadhafi paniquent le régime. Celui-ci perçoit les précédents tunisien et égyptien ainsi que la guerre en Libye (10) comme aussi menaçants que... les réformes annoncées par le roi du Maroc ! « Nous ne sommes pas à l'abri », a lancé Abdelaziz Belkadem, le secrétaire général du FLN et représentant personnel du président de la République, tout en essayant de discréditer les soulèvements dans la région (11). Plus significatif : Sadek Bouguetaya, un député et membre du comité central de l'ancien parti unique dépêché à Tripoli à la mi-mai pour « représenter l'Algérie » à une « réunion de soutien des chefs de tribu à Kadhafi » s'est livré à un vibrant éloge du dictateur libyen et à une diatribe tout aussi enflammée contre son opposition, traitée de « pion des Occidentaux », le tout s'achevant par un retentissant « Que Dieu maudisse la démocratie ! ». L'épisode serait resté inconnu des Algériens si la télévision libyenne ne l'avait diffusé. Cette hostilité à l'égard des soulèvements arabes prend même un tour surréel quand, à l'occasion des vingt et un ans de la réunification du Yémen, le président Bouteflika adresse ses voeux « de bonheur et de santé » à son homologue yéménite Ali Abdallah Saleh...
Mais le plus anxiogène, pour les dirigeants algériens, demeure la difficulté qu'éprouve le régime de Damas à écraser la contestation en dépit d'une répression implacable. Celui-ci - basé, à l'instar de son homologue algérien, sur la toute-puissance des appareils sécuritaires - passait pourtant pour inébranlable. Dès lors, Alger se comporte comme si la survie des régimes de Kadhafi et de Bachar el-Assad constituait l'ultime verrou stratégique à défendre pour se préserver soi-même (12).
Ce « gouvernement à la dérive », pour reprendre les termes de Robert Ford, l'ex-ambassadeur américain en Algérie (13), n'a dans ce contexte qu'une obsession : anticiper pour donner l'illusion du changement et gagner du temps. Vieux, immobiles, retranchés dans leurs villas et leurs clubs, abrités derrière leur arsenal anti-guérilla, les dirigeants algériens s'efforcent de tenir jusqu'en 2012. Ils espèrent qu'en cette année d'élection présidentielle aux États-Unis et en France Barack Obama et Nicolas Sarkozy seront moins enclins à s'occuper de politique étrangère - et donc à faire pression sur les régimes arabes pour qu'ils s'engagent sur la voie de la démocratisation.
Suggérer que l'islamisme est toujours là
En attendant, le pouvoir, paniqué par la propagation de la contestation dans la région, tente à la fois de désamorcer la fronde... et de se prémunir contre d'éventuelles pressions internationales. Fort de sa mainmise sur les hydrocarbures, il fait tout pour acheter la paix sociale, renonçant notamment à combattre le secteur informel qui, officiellement, représente 40 % de l'économie - en réalité près de 60 % (14). Surtout, il dépense sans compter (15) : triplement des subventions aux produits de première nécessité (2,6 milliards d'euros pour 2011) ; hausse pouvant aller jusqu'à... 40 % des salaires dans le secteur public, notamment à la Sonatrach, la puissante compagnie nationale des hydrocarbures ; augmentation des prestations sociales ; mise en place de gigantesques programmes d'aide à l'emploi (crédits gratuits, abattements fiscaux, garanties bancaires, aide au financement de 50 000 projets pour les jeunes chômeurs...).
Sur le plan politique, le président Bouteflika est sorti le 15 avril 2011 d'un silence obstiné de plus de trois mois pour annoncer une série de réformes, sans toutefois préciser leur calendrier d'application (16). L'indifférence sidérale qui les a accueillies et le boycott par les (rares) partis politiques non inféodés au régime des « consultations » censées les préparer en disent long sur le crédit que l'opinion publique leur accorde. « Ces consultations sont initiées par le même pouvoir qui a remis en selle les mêmes personnes, qui vont recevoir les mêmes interlocuteurs, selon les mêmes méthodes. Tous les dialogues antérieurs ainsi menés ont débouché sur le même résultat. Ils ont permis de régler, de manière temporaire, la question du pouvoir. Ils n'ont pas réglé celles du pays (...). Changer la Constitution et les lois aujourd'hui n'a guère de sens. Pourquoi changer une Constitution qu'on ne respecte pas par une autre qui, de toute façon, ne sera pas respectée ? », estime le journaliste Abed Charef (17). C'est aussi le point de vue de l'écrivain Boualem Sansal : « Réviser la Constitution pour donner plus de liberté et de droits aux Algériens ? », s'interroge-t-il. « La Constitution en vigueur leur accorde déjà tous les droits, toutes les libertés, et toutes les institutions qui les garantissent existent : Conseil constitutionnel, Cour des comptes, Conseil d'État, Parlement... Le problème n'est pas dans la Constitution : il tient au fait que, dans ce pays, aucune loi n'a de valeur, c'est du papier d'emballage (...) qui sert surtout à tromper l'opinion internationale qui est de plus en plus regardante »...
En la matière, le pouvoir sait qu'il peut jouer sur une ultime corde - dangereuse car porteuse de dérapages violents : le levier sécuritaire et le péril islamiste. La forte recrudescence des attentats meurtriers à partir du 15 avril 2011 suscite de nombreuses interrogations. D'autant que les autorités évoquent avec insistance le spectre d'un retour aux années noires du terrorisme. Le régime créée-t-il le danger de demain pour se prémunir de celui d'aujourd'hui et joue-t-il, une fois de plus, avec le feu afin de se présenter comme l'unique garant de la sécurité intérieure et régionale ? Plusieurs chancelleries étrangères le pensent. « Le pouvoir veut nous ramener sur le terrain de la violence car il a peur que s'installe une culture du dialogue au sein de la société », résume Karim Tabou, le premier secrétaire du Front des forces socialistes (opposition historique). Tout est fait, en tout cas, pour suggérer que l'Algérie « n'en a pas fini avec les islamistes » : la multiplication des accrochages aussi bien que les déclarations d'un ex-responsable du FIS expliquant, sans être inquiété, que la libération de 7 000 prisonniers islamistes est la seule manière d'« empêcher [les islamistes] de reprendre les armes, ce qui serait une guerre civile totale » (18). Le corollaire est implicite : les Algériens, mais aussi la communauté internationale, doivent comprendre qu'une démocratisation trop rapide ne profiterait qu'aux intégristes...
Le fusible Bouteflika
Cette tentation d'utiliser le levier sécuritaire risque d'être d'autant plus forte que les révolutions tunisienne et libyenne isolent l'Algérie, qui fait désormais figure de dinosaure dans une Afrique du Nord en marche vers les libertés. Surtout quand le grand rival marocain, non content de soutenir politiquement l'opposition libyenne, annonce une réforme globale de sa Constitution qui octroiera plus de pouvoirs au Parlement et au premier ministre. En réalité, toute la question est de savoir jusqu'où peut aller Alger pour tenter de contrer matériellement la démocratisation du Maghreb. Tout indique, en dépit des démentis officiels, que l'Algérie a bien été impliquée dans une opération de mercenariat et d'aide militaire au colonel Kadhafi (19), tandis que les récentes incursions d'Algériens et de Libyens armés à l'intérieur du territoire tunisien inquiètent Tunis au plus haut point.
Dans ce contexte très incertain, l'état-major et le DRS sont apparemment tentés de faire jouer au chef de l'État (dont le troisième mandat s'achève en 2014) le rôle de fusible. L'opération est a priori dépourvue de risque majeur. Car, en dépit de la volonté de leadership toujours affichée par Abdelaziz Bouteflika, et même si ce dernier se montre plus coriace que ses prédécesseurs (20), le président est interchangeable. Les contestataires ne s'y sont jamais trompés : ils savent que son départ aboutirait à un changement dans le système, mais en aucun cas à un changement de système. Depuis le « printemps noir » de Kabylie en 2001 (132 morts et 5 000 blessés), leur slogan a donc toujours été « pouvoir assassin » - parfait raccourci de l'idée que les Algériens se font de ceux qui les dirigent...
L'autorité du chef de l'État est, en outre, aussi chancelante que sa santé (21). La publication opportune dans la presse algérienne de dossiers de corruption impliquant ses frères témoigne d'une volonté de déstabilisation. Il a enfin perdu une bonne part de son utilité. Le temps est loin où, en 1999, un collège de généraux obsédés par la peur de devoir rendre des comptes sur les exactions commises pendant la sale guerre l'avait intronisé pour qu'il confère au pouvoir un vernis de légitimité historique. Aujourd'hui, le régime, même isolé par les révoltes arabes, n'est plus sur la défensive sur la scène internationale : la hausse du prix des hydrocarbures et plus encore l'après-11 Septembre l'ont autorisé à répéter comme un leitmotiv qu'il a été « seul à combattre le terrorisme international » dans les années 1990. Ce tour de passe-passe lui a permis de transformer la guerre civile en « premier affrontement d'envergure contre le terrorisme international » et de se présenter comme disposant de la seule armée de la région experte en matière de lutte anti-terroriste, la seule capable d'assumer la sécurité dans la « zone grise » sahélienne (22) ! Mais il n'est pas sûr qu'un départ anticipé du président Bouteflika - quelles qu'en soient les modalités  (23) - soit de nature à calmer la colère de la rue.
L'armée et le DRS, gardiens du statu quo
Dans ce climat délétère, les regards se tournent vers l'armée : en cas de malheur, refusera-t-elle de participer à une répression brutale et massive de type syrien ou yéménite ? Peut-elle contribuer à accélérer le processus de transformation politique, comme en Tunisie et en Égypte ?
En Algérie, l'hypothèse d'une armée moteur de la démocratisation ne paraît pas la plus plausible ; et cela, pour deux raisons majeures. Cette armée et les services secrets, formés à l'école des polices politiques de l'ex-bloc soviétique (KGB et Stasi), ont toujours été les gardiens du statu quo, voire de l'immobilisme. Jusqu'ici, toutes les tentatives visant à s'appuyer sur la société pour construire un État civil et toutes les propositions de sortie de crise se sont heurtées à la puissance de l'appareil militaro-policier. À trois reprises, l'armée a assumé les missions de maintien de l'ordre qui échoient généralement à la police ou à la gendarmerie : lors du « printemps berbère » de 1980 (126 morts) ; lors des émeutes de 1988 ; et pendant la guerre civile.
Autant dire qu'il ne peut y avoir aucun changement sans - et encore moins contre - l'armée et le DRS. Le haut commandement n'acceptera aucune « ouverture » sans y être acculé et sans obtenir au préalable de sérieuses garanties d'impunité pour ceux dont la solidarité politique s'est soudée dans la lutte contre l'islamisme armé : les généraux qui ont annulé les élections législatives de 1991 (certains sont retraités ou décédés) ainsi que tous les officiers des unités opérationnelles mouillés dans la répression des années 1990. Un grand nombre ont été promus - de toute évidence pour les « protéger » - et occupent aujourd'hui des postes importants. C'est le cas, notamment, du commandant des forces terrestres, le général-major Bendjemil, ou de jeunes généraux-majors propulsés à la tête de régions militaires.
Face à ce collège de « décideurs » - les uns vieillissants, les autres plus jeunes mais compromis dans la sale guerre -, l'émergence d'une nouvelle génération de généraux peut-elle contribuer à faire bouger les lignes ? Difficile de l'affirmer, car les privilèges sociaux et économiques des officiers forment le ciment de leur solidarité de corps. Les jeunes gradés, souvent mieux formés que leurs supérieurs, sont très surveillés et les commandements opérationnels attribués aux éléments les plus « sûrs ». Le système est verrouillé, enfin, par la priorité dévolue aux « forces spéciales » dont le sort est lié à celui de leurs chefs (on compte sept généraux-majors parachutistes alors que ce grade n'existe pas en Algérie !).
Le fonctionnement de ce pouvoir semble cependant avoir créé une grogne réelle parmi les généraux quinquagénaires. Bien que, depuis fin 1995, le conclave formel des hauts gradés n'existe plus, les généraux en retraite Mohamed Lamari, Khaled Nezzar, Mohamed Touati (24), artisans de la politique du « tout sécuritaire » menée pendant la décennie 1990, sont toujours « dans la décision ». Et ils refusent d'y intégrer leurs pairs plus jeunes. Certains, parmi ces généraux quinquagénaires, ne sont pourtant pas loin de penser que la vieille garde, qui plus est très corrompue (25), mène le pays à sa perte... et eux avec ! Ils n'ont, en tout cas, aucune envie de continuer à être associés à une gestion calamiteuse qui ne leur offre aucune voix au chapitre. Et ils sont encore moins désireux d'en payer, demain, les pots cassés.
Rupture générationnelle, professionnalisation de l'armée rendue obligatoire par la complexité des nouveaux équipements militaires (26), formation des jeunes officiers aux États-Unis et en France... Tout cela peut-il convaincre certains secteurs de l'armée et du DRS de la nécessité d'une transition démocratique organisée afin d'éviter la montée d'un mécontentement populaire qui contraindrait à nouveau les militaires à tirer sur une foule de manifestants pacifiques? En dépit de l'opacité ambiante, des observateurs croient savoir que les militaires seraient globalement favorables à des réformes politiques peu profondes - élection d'une assemblée populaire représentative et réduction des pouvoirs du président - mais rapides (avant fin 2011). L'objectif serait de répondre à l'urgence tout en restant maîtres de la décision. Dans un monde où l'ubiquité des médias interdit désormais une répression trop massive au risque de s'exposer à des sanctions et aux rigueurs des tribunaux internationaux, certains veulent croire en tout cas que l'armée peut être facteur de modernisation. Ceux-là n'hésitent pas à souhaiter publiquement un coup d'État institutionnel et appellent les militaires à écarter le président Bouteflika pour « raisons de santé ». Ils demandent, en outre, que l'armée soit officiellement la « gardienne» de la future Constitution, remarquant au passage que ce « modèle turc » aurait l'immense intérêt de « plaire aux Occidentaux ». D'autres sont plus sceptiques : ils considèrent que les « décideurs » utilisent chaque crise pour restaurer un système dont ils veillent depuis longtemps à assurer la relève en « plaçant » leurs fils dans le DRS et dans le business !
En réalité, le pouvoir algérien se retrouve face au problème qu'il ne parvient pas à résoudre depuis dix ans : comment faire une ouverture et avec quel homme politique civil ? Va-t-il procéder à un énième replâtrage avec l'un ou l'autre de ses affidés au visage d'opposant ? Osera-t-il au contraire se lancer dans une glasnost à la Gorbatchev en faisant appel à de vrais réformateurs, par exemple à l'ancien premier ministre Mouloud Hamrouche qui fut aussi candidat à la présidence en 1999 ? « Il est indispensable de rassurer tout le monde, la population, les militaires et même les intérêts illégitimes. Il faut les convaincre que le changement est inéluctable et leur garantir que personne ne va y perdre. C'est la seule solution si on veut amener le pouvoir à accepter l'idée de négocier », affirmait-il en janvier à Paris, convaincu que la pression des nouvelles générations de hauts gradés pèse en faveur d'un tel compromis.
Le réveil du mouvement social
La conjonction de ce clash générationnel (supposé) dans l'armée, du mécontentement généralisé et de l'effet d'entraînement des révoltes arabes constitue un cocktail explosif. Pour autant, nul ne peut prédire quand et comment surviendra l'embrasement. Tout dépendra de la capacité des Algériens à se réapproprier le politique. Mais le système a montré au fil des décennies qu'il ne reculait devant aucun moyen pour assurer sa pérennité : « savoir-faire » dans le sabotage de toute initiative politique susceptible de lui échapper ; manipulation des émeutes pour les faire dériver dans la violence afin de les discréditer ; clonage systématique de toutes les ONG indépendantes par d'autres qui lui sont affidées; récupération et intégration des rares voix autonomes... Il sait aussi que les divergences idéologiques remontant à la guerre civile déchirent encore la société et que le clivage « éradicateurs-réconciliateurs » est de nature à contrecarrer toute mobilisation massive.
Rien ne dit, cependant, que le vent de révolte arabe ne finira pas par souffler en Algérie. Aujourd'hui, le facteur déclencheur peut mûrir et surgir n'importe où et pas nécessairement dans la rue : dans les lycées, les hôpitaux (27), les universités (28) et les comités de défense des chômeurs (29) (seules colères sociales que le gouvernement ne parvient pas à désamorcer), les entreprises, les stades, les mosquées et même au sein du sérail militaire ou politique. Comme partout dans le monde arabe, les jeunes tentent de s'organiser hors des cadres traditionnels ou partisans. Les familles de disparus et de victimes du terrorisme, loin de baisser les bras, se font entendre chaque jour. Les îlots de résistance se multiplient et les syndicats autonomes (non reconnus) (30) brisent de plus en plus le monopole de l'UGTA - la centrale des travailleurs. Des créateurs et des compétences nouvelles émergent un peu partout. Beaucoup s'emploient à transformer la culture de l'émeute - qui, de fait, arrange bien les autorités - en sit-in, meetings et autres manifestations pacifiques. Signe d'une certaine maturation dans cette société plus ouverte que jamais grâce aux réseaux sociaux et aux TV arabes : l'exigence d'une constituante est désormais à l'ordre du jour alors qu'elle fut longtemps l'apanage du seul Front des forces socialistes de Hocine Aït Ahmed.
Mais au-delà de ce réveil du mouvement social et d'une contestation balbutiante qu'il reste à fédérer, l'avenir de l'Algérie se joue aussi, et peut-être surtout, à Tripoli, Sanaa et Damas. Le lâchage du colonel Kadhafi par la Russie lors du dernier sommet du G8 n'est pas seulement de mauvais augure pour la survie politique du dictateur libyen. C'est une mauvaise nouvelle pour l'Algérie. Mais celle-ci veut encore croire en l'écrasement des contestataires par Bachar el-Assad en Syrie et à la pérennité du régime yéménite. D'ici là, Alger espère que les révoltes en Tunisie, en Égypte ou en Libye tourneront mal ou produiront de graves désillusions. Un tel échec refroidirait les ardeurs des Algériens. C'est en tout cas l'analyse des différents clans du pouvoir qui, pour une fois unanimes, brandissent l'exemple de la guerre en Libye pour assimiler le changement au chaos.
Si ces transitions venaient à tourner court, le problème des autorités algériennes serait résolu pour un temps. Sinon, tout est possible et tout peut arriver dans ce pays où la colère de la rue est souvent instrumentalisée pour régler les luttes de clans qui ébranlent périodiquement le sommet de l'État. D'autant que derrière la succession d'un Bouteflika malade s'en profile une autre, infiniment plus délicate et totalement opaque : celle du patron des services de renseignement, le général Toufik Mediène, dont la longévité à ce poste - vingt et un ans - est totalement inédite. Signe de l'imprévisibilité de la situation : le « scepticisme » dont font part des milieux proches des services de renseignement quant à une « sortie de crise pacifique » dans le pays. Des « doutes » qui peuvent aussi être interprétés comme une intimidation, voire une menace à peine voilée...
Notes :
(1) Le DRS, Département du renseignement et de la sécurité, a remplacé la Sécurité militaire (la fameuse SM). Ces services secrets constituent un État dans l'État, la colonne vertébrale du régime et la seule institution qui fonctionne vraiment (avec le secteur des hydrocarbures). Dès avant l'indépendance, leur ancêtre, le Malg (les services secrets de la jeune révolution algérienne) a éliminé tous ceux qui contestaient son pouvoir, à commencer par Abbane Ramdane, considéré comme la « tête pensante » du FLN. Son assassinat, en 1957, marquera l'ascension du pouvoir de l'armée et la future prééminence des services de renseignement. Après 1962, on ne compte plus les opposants exécutés : Krim Belkacem, Mohamed Khider, Ali Mécili...
(2) Après la « loi de la rahma » - de la miséricorde - en 1995, la loi dite de la « concorde civile » est adoptée en 1999. En 2005, la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale » complète ce dispositif au terme duquel « aucune poursuite ne peut être engagée, à titre individuel ou collectif, à l'encontre des éléments des forces de défense et de sécurité de la République (...). Toute dénonciation ou plainte doit être déclarée irrecevable par l'autorité judiciaire compétente ». Pis encore : une disposition prévoit de « punir d'un emprisonnement de trois à cinq ans (...) quiconque, par ses déclarations, écrits ou tout autre acte, utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale pour (...) nuire à l'honorabilité de ses agents qui l'ont dignement servie ou ternir l'image de l'Algérie sur le plan international ».
(3) Proclamé en 1992 pour un an afin de lutter contre les islamistes armés, l'état d'urgence a été levé... dix-neuf ans après son entrée en vigueur, le 24 février 2011. En pleines révoltes arabes, les autorités espéraient ainsi couper l'herbe sous le pied de l'opposition et des ONG internationales des droits de l'homme qui réclamaient son abrogation depuis des lustres. Mais l'armée ne va pas, pour autant, retourner dans ses casernes. Les textes prévoient, en effet, que celle-ci continuera à « conduire et coordonner la lutte contre le terrorisme et la subversion ». Les marches sont toujours interdites (et réprimées) à Alger et dans les grandes villes. Les grands médias publics sont fermés à l'opposition et aux voix discordantes.
(4) Confréries religieuses. Elles sont devenues le relais principal du pouvoir politique dans la société, notamment à l'intérieur du pays.
(5) Attribués officiellement aux Groupes islamistes armés (GIA), les grands massacres de civils de 1997 aux portes d'Alger, notamment à Raïs, Beni Messous et Benthala, demeurent inexpliqués et inexplicables. Ces carnages, qui ont duré chacun plusieurs heures, ont eu lieu dans les zones les plus militarisées du pays, parfois même - comme à Beni Messous - à 200 mètres d'une caserne des services secrets abritant des unités des « forces spéciales ». Pour autant, les forces de l'ordre ne sont jamais intervenues pour protéger la population.
(6) El Watan (quotidien algérien francophone), 18 avril 2011.
(7) Entre janvier et juin 2011, les forces anti-émeutes sont intervenues... 2 777 fois pour calmer la colère ou empêcher des manifestations, soit dix fois plus qu'en 2010.
(8) La presse algérienne a recensé 900 émeutes ou « troubles sociaux » en 2010.
(9) À plusieurs reprises, des jeunes de la willaya d'Annaba ont exprimé leur ras-le-bol en s'automutilant. Le 8 mai, trois jeunes mariés de la commune d' El Bouni, exclus d'une liste d'attribution de 450 logements, se sont tailladé le torse à coups de rasoir. « Le logement ou le suicide », affirmait leur banderole. Selon les psychologues, ces « nouveaux phénomènes semblent aussi se nourrir de la violence ambiante ». Fin mai, un couple a été brûlé au deuxième degré après avoir tenté de s'immoler par le feu pour ne pas être expulsé de son logement à Bordj Bou-Arréridj.
(10) Au début du conflit libyen, des pilotes libyens dissidents ont affirmé avoir vu des avions algériens livrer des armes au régime de Kadhafi. L'opposition libyenne assure, en outre, que l'Algérie a aidé à transporter des « mercenaires » africains en Libye et que quinze Algériens ont été tués et trois capturés à Ajdabiya. Alger a « catégoriquement démenti ces allégations infondées ».
(11) « En Algérie, nous avons une haute idée de la révolution. La révolution doit avoir des objectifs et une direction. Les opposants libyens ont fait appel à l'Otan pour massacrer leurs frères. Nous, nous avons combattu l'Otan », déclarait Abdelaziz Belkadem au cours de l'émission El Hiwar diffusée le 13 avril sur la chaîne 3.
(12) Sous le titre « Les Occidentaux ouvrent les portes du chaos », le quotidien francophone L'Expression s'interroge le 10 mai : « La France a-t-elle à ce point intérêt à déstabiliser deux pays à la fois (l'Algérie et la Libye) ? » Et de s'en prendre à Nicolas Sarkozy qui a « tendance à nier tout rôle pivot de l'Algérie au Maghreb et dans le monde arabe ». La surenchère nationaliste, principalement à l'égard du Maroc et de la France, accusée d'avoir « pris la tête de l'interventionnisme international », reste plus que jamais d'actualité.
(13) Dans un câble cité par WikiLeaks, l'ambassadeur américain à Alger décrit en 2007 un « gouvernement à la dérive qui hésite à aller de l'avant et un régime fragile comme il ne l'a jamais été, en proie à un manque de vision et à des rumeurs de divisions au sein de l'armée, atteignant des niveaux de corruption sans précédent ». Un an plus tard, il note que « l'Algérie s'achemine vers plus d'instabilité ».
(14) Le 1er avril 2011, le premier ministre Ahmed Ouyahia admet l'ampleur et l'hégémonie des pratiques économiques informelles qui prospèrent essentiellement dans l'import-export et affirme qu'il est difficile de combattre ce qu'il appelle « l'alliance de la mafia financière avec les barons du commerce (...) car la combattre frontalement, c'est remettre en cause la stabilité du pays  ». De son côté, le politologue britannique Hugh Roberts estime que « ce rapport entre l'informel et le formel est la source fondamentale de l'échec des réformes en Algérie ».
(15) Au total, la loi de finances complémentaire pour 2011 autorise une hausse de 25 % de la dépense publique prévue initialement.
(16) Révision d'une Constitution - qui a déjà été amendée à plusieurs reprises -, nouvelle loi sur les partis, révision de la loi électorale et nouveau code de l'information, mais pas de dissolution d'une Assemblée pourtant dépourvue de toute légitimité car issue d'élections truquées.
(17) Quotidien d'Oran, 26 mai 2011.
(18) Le Monde, 24 mai 2011. Entretien avec Hachémi Sahnouni, ancien responsable du FIS dissous.
(19) Le 19 avril 2011, lors d'une rencontre avec l'Association de la presse diplomatique, le chef de la diplomatie française Alain Juppé a affirmé avoir demandé au cours d'un « entretien téléphonique cordial » à son homologue algérien Mourad Medelci ce qu'il en était des « informations selon lesquelles Kadhafi aurait reçu plusieurs centaines de véhicules armés transportant des munitions en provenance d'Algérie ». « Il m'a assuré que ce n'était pas vrai », a sobrement conclu Alain Juppé. Le communiqué de l'APS, l'agence de presse officielle algérienne, a annoncé cet entretien téléphonique sans mentionner cet aspect de la discussion. Washington a aussi demandé des éclaircissements au ministre algérien sur cette affaire. Dans son discours du 19 mai sur les changements dans le monde arabe, Barack Obama a insisté sur le fait que la Tunisie, l'Égypte et le Maroc devraient bénéficier d'une série de mesures financières pour favoriser leur développement économique. Se gardant de parler de l'Algérie, le président américain a toutefois évoqué « des pays riches en ressources naturelles mais qui ne profitent pas à tout le monde ».
(20) Abdelaziz Bouteflika voudrait ne partir qu'à l'échéance de son troisième mandat, en 2014, après une réforme de la Constitution qui serait suffisamment profonde pour « piéger » les militaires.
(21) Fin novembre 2005, le président Bouteflika est évacué en urgence à l'hôpital militaire du Val-de-Grâce à Paris. La gravité actuelle de son état expliquerait les réunions plus qu'épisodiques du Conseil des ministres et ses longues absences de la scène publique même si des phases de rémission - il souffrirait d'un cancer - lui permettent d'y faire de courtes apparitions et de recevoir des dirigeants étrangers.
(22) La zone grise sahélienne est un immense no man's land englobant les déserts algérien, malien, mauritanien, nigérien et tchadien. Alger entend exercer son leadership sur cette zone traditionnelle d'échanges où prolifèrent trafiquants d'armes, de drogues, gangsters et terroristes de tout poil, particulièrement AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique).
(23) Certaines rumeurs évoquent la possible annonce par Abdelaziz Bouteflika d'élections anticipées à la manière de son prédécesseur Liamine Zeroual en septembre 1998. D'autres font état d'un départ en 2012, année des élections législatives et de la probable révision de la Constitution, ce qui lui laisserait la satisfaction symbolique de présider les cérémonies marquant le cinquantenaire de l'Indépendance de l'Algérie.
(24) Considéré comme l'idéologue du « coup d'État légal » et de l'interruption du processus électoral en 1992, le général en retraite Mohamed Touati a fait une réapparition remarquée en mai 2011. Rappelé pour mener les consultations sur la révision de la Constitution, son rôle semble être surtout d'« encadrer » le président Bouteflika auquel on prête la volonté de proclamer une amnistie générale. Objectif : empêcher le chef de l'État d'utiliser la carte d'une alliance entre les tendances nationaliste et islamiste, voire d'autoriser la création d'un nouveau parti islamiste, pour établir un rapport de force qui lui soit favorable vis-à-vis de l'armée et du DRS. Signe de ce bras de fer : le premier ministre Ahmed Ouyahia a démenti les informations faisant état de ces libérations d'islamistes tandis que l'ex-responsable du FIS dissous qui les avait annoncées constatait ironiquement : « S'il existe deux ou trois pouvoirs qui dirigent le pays, c'est un autre problème. »
(25) La Banque mondiale a classé en 2010 l'Algérie au 136e rang parmi 183 économies pour le « climat des affaires », s'inquiétant notamment du poids de la corruption dans la gestion du pays.
(26) L'Algérie continue à acheter le gros de ses équipements militaires à l'allié ex-soviétique. Mais les généraux voient dans l'affichage d'un rapprochement avec les Américains une meilleure garantie de survie politique. Les États-Unis l'ont compris. Consacrant Alger « acteur diplomatique majeur dans la région » et « partenaire incontournable dans la lutte anti-terroriste », ils seraient prêts à lui fournir des armements sophistiqués downgradés, ce qui aurait l'avantage de créer un début de dépendance des Algériens vis-à-vis de l'industrie militaire américaine sans porter atteinte à l'équilibre régional, c'est-à-dire au traditionnel allié marocain.
(27) Le 8 juin, 3 500 médecins résidents venant des hôpitaux de tout le pays ont réussi à briser l'imposant dispositif policier déployé devant le CHU d'Oran et à défiler dans la ville. Les médecins résidents sont en grève depuis mi-mars, les anesthésistes depuis mi-juin, ce qui entraîne le report de centaines d'opérations.
(28) Le 12 avril, plusieurs milliers d'étudiants sont parvenus à forcer les barrages de la police et des forces anti-émeutes pour marcher sur le centre d'Alger en scandant « pas de pardon », « où va l'Algérie ? » et « pouvoir assassin ».
(29) Dans la nuit du 7 au 8 juin, des affrontements très violents ont opposé des centaines de jeunes d'un quartier populaire de Ouargla (sud du pays) aux forces anti-émeutes. Celles-ci tentaient de déloger les comités de chômeurs qui se relaient en permanence depuis deux mois devant l'entrée de la mairie sous un soleil de plomb.
(30) Dans son dernier rapport, la Confédération syndicale internationale (CSI) dénonce « la répression et le harcèlement » contre les responsables des syndicats autonomes ainsi que le « recours abusif à la justice » pour suspendre les mouvements de grève.