Politique Internationale - La Revue n°132 - ÉTÉ - 2011

sommaire du n° 132
L'IMAGE BROUILLEE DU PAKISTAN...
Entretien avec Yousouf RAZA GILANI
Premier ministre du Pakistan depuis le 25 mars 2008.
conduit par
Emmanuel DERVILLE
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Emmanuel Derville - Étiez-vous au courant de l'opération américaine visant à tuer Oussama Ben Laden ?

Yousouf Raza Gilani - Oui, j'étais au courant (2). Dans les heures qui ont suivi, j'ai multiplié les réunions avec le chef d'état-major de l'armée, le général Kayani, mais aussi avec le président et les chefs des services de renseignement. Je vous avoue que je n'ai pas dormi de la nuit !

E. D. - Quel rôle les services secrets pakistanais ont-ils joué dans l'assassinat de Ben Laden ? Leur aide a-t-elle été utile ?

Y. R. G. - Bien sûr. Tout ce que je peux vous dire, c'est que nos services de renseignement, en particulier l'ISI, collaborent avec les agences de sécurité américaines. La mort de Ben Laden est une bonne nouvelle pour le monde entier.

E. D. - Pourtant, ces derniers mois, les relations entre la CIA et l'ISI se sont détériorées après l'interpellation de l'espion américain Raymond Davis au Pakistan (3)...

Y. R. G. - C'est exact. Mais les relations entre les deux agences ne peuvent pas être prises en otage par un seul incident. Il faut continuer à coopérer.

E. D. - L'attentat contre les ingénieurs français à Karachi en 2002 a longtemps été imputé à un groupe terroriste islamique. En France, où cette thèse est très critiquée, on évoque la piste de rétro-commissions qui n'auraient pas été versées. Quelles informations pouvez-vous donner aux familles des victimes ?

Y. R. G. - Je n'étais pas au pouvoir au moment des faits. Je me trouvais alors en prison parce que j'étais un opposant au régime de Moucharraf. Par conséquent, je n'ai joué aucun rôle à l'époque. Mais je suis convaincu que ces hommes n'ont pas été tués à cause d'une histoire de pots-de-vin qui a mal tourné. Ils ont été la cible de terroristes islamistes.

E. D. - Le Pakistan a une image désastreuse dans l'opinion publique française. Comment comptez-vous y remédier ?

Y. R. G. - Cette mauvaise image ne nous empêche pas d'avoir de bonnes relations avec le gouvernement français. Nous considérons la France comme un pays qui compte en Europe et dans le monde. Nous voulons resserrer nos liens. D'ailleurs, en 2010, j'avais planifié deux visites officielles à Paris que j'ai dû annuler, d'abord à la suite de l'irruption d'un volcan islandais qui avait cloué les avions au sol, puis à cause des inondations (4). Mais je tenais à cette visite, et c'est pour cette raison que je me suis rendu en France en mai dernier.

E. D. - Durant votre séjour parisien, vous avez rencontré des représentants du Medef. Comment convaincre les investisseurs français de venir au Pakistan ?

Y. R. G. - Les entreprises ne doivent pas avoir peur. Après tout, plusieurs multinationales sont présentes au Pakistan (5) et nous sommes en mesure d'assurer leur sécurité. À l'issue de ma visite, la France et le Pakistan ont signé un accord portant sur la création d'un Conseil des chefs d'entreprise franco-pakistanais qui sera chargé, comme son nom l'indique, de renforcer la coopération entre les entreprises de nos deux pays (6).

E. D. - Vous appelez de vos voeux un partenariat avec la France dans le domaine du nucléaire civil. Jusqu'à présent, Paris se montre très réticent. Sans doute les dirigeants français ont-ils en tête les exploits du docteur A. Q. Khan, le père de la bombe atomique pakistanaise, qui avait vendu des informations hautement sensibles à la Libye et à la Corée du Nord. Peuvent-ils changer d'avis ?

Y. R. G. - Laissez-moi vous dire plusieurs choses. D'abord, des régions entières de notre pays sont privées de courant pendant plusieurs heures par jour, ce qui paralyse l'industrie et accroît le chômage technique. Nous avons absolument besoin d'augmenter notre production d'électricité. Il y va de la stabilité du Pakistan. Ensuite, alors que l'Inde n'est pas signataire du Traité de non-prolifération, elle a conclu des accords de coopération nucléaire avec la France et les États-Unis. Pourquoi le Pakistan, qui lui non plus n'a pas signé le TNP, ne pourrait-il pas le faire ? Je vous rappelle que l'arsenal nucléaire est sous ma responsabilité, pas sous celle des militaires (7). Il est entre de bonnes mains.

E. D. - En 2010, le gouvernement français s'est opposé à la fourniture par Thalès de radars destinés à équiper les avions de combat JF-17 fabriqués au Pakistan avec l'aide de la Chine. Faut-il y voir un signe supplémentaire des tensions entre les deux pays ?

Y. R. G. - Nous souhaitons intensifier notre coopération avec la France dans le secteur de l'armement - et c'est aussi pour cette raison que j'encourage les investisseurs à venir au Pakistan. Nous nous sommes également mis d'accord pour créer une commission en matière de sécurité (8). Mais je concentre surtout mes efforts sur la coopération dans les domaines civils : les infrastructures, l'agriculture, l'énergie.

E. D. - Les talibans qui combattent les soldats français basés en Afghanistan viennent, pour la plupart, du Nord-Waziristan, une région située dans les zones tribales pakistanaises. Que pouvez-vous faire pour aider la France sur le terrain ?

Y. R. G. - Vous avez l'air de sous-entendre que nous resterions inactifs dans la lutte contre le terrorisme. Ce n'est pas le cas : nous combattons sur notre propre sol et il y a eu plus de soldats pakistanais tués durant cette guerre que de soldats occidentaux. J'ajoute, pour ce qui est du terrain afghan, que nos services de renseignement coopèrent pleinement avec l'Otan. Nous avons la même stratégie. La communauté internationale doit reconnaître notre implication.

E. D. - L'armée pakistanaise va-t-elle intervenir au Nord-Waziristan, comme le souhaite le ministère français de la Défense ?

Y. R. G. - Ce n'est pas aussi simple. Tout d'abord, nous avons réussi à créer un consensus de tous les partis politiques dans la lutte contre le terrorisme. C'est fondamental parce qu'on ne peut pas gagner sans le soutien de l'opinion publique. Du coup, lorsque l'armée a attaqué les fiefs talibans de la vallée de Swat, dans le Nord-Ouest, en 2009, tout le pays était derrière elle. C'est cette cohésion qui a permis la victoire. Les 2,5 millions de personnes qui avaient été déplacées par le conflit sont revenues chez elles en 90 jours. Ce que nous avons accompli, personne ne l'avait fait avant nous. Quand nos troupes se sont lancées à l'assaut du Sud-Waziristan fin 2009, le succès a de nouveau été au rendez-vous, alors même que le pays traversait une grave crise économique. Mais nous devons aussi tenir compte de nos capacités. Outre les coupures de courant - dont j'ai déjà parlé -, le Pakistan a connu durant l'été 2010 les pires inondations de son histoire. Sans oublier la guerre contre le terrorisme et son lot d'attentats. C'est trop pour nous. Pour intervenir valablement au Nord-Waziristan, nous devons décider du moment opportun et élaborer une stratégie qui nous assurerait du soutien de la population. La décision appartient aux militaires.

E. D. - L'Inde, qui possède d'importants intérêts en Afghanistan, est très proche du régime d'Hamid Karzai. Le Pakistan s'inquiète de la montée de cette influence dans un pays qu'il perçoit comme son allié naturel. Comment régler le contentieux indo-pakistanais sur cette question afin de contribuer à la stabilité de l'Afghanistan ?

Y. R. G. - Je tiens d'abord à rappeler que nos relations avec l'Inde se sont améliorées au début de l'année. Je me suis rendu à Mohali le 30 mars pour assister à la demi-finale Inde-Pakistan de la coupe du monde de cricket. À cette occasion, j'ai rencontré Sonia Gandhi et le premier ministre Manmohan Singh ; et, juste après, nous avons relancé les discussions bilatérales (9). Mais nos relations avec l'Afghanistan - vous avez raison de le souligner - sont également très importantes. Au début de l'année, je suis allé deux fois à Kaboul en l'espace de deux mois. Nous avons toujours soutenu le processus de réconciliation (10). Sans notre appui, il sera difficile de gagner la guerre en Afghanistan. Nous avons un rôle à jouer dans ce pays auquel nous unissent des liens anciens. Nous avons la même mentalité. Quant à l'Inde, elle a le droit d'être en bons termes avec l'Afghanistan mais, contrairement à nous, elle n'a pas de frontière commune avec ce pays.

E. D. - Début avril, la Maison Blanche a publié un rapport qui pointe du doigt les insuffisances de la politique de développement de votre gouvernement dans les régions les plus défavorisées. Or ce sont précisément celles qui alimentent les talibans en combattants...

Y. R. G. - Il est facile de désigner des coupables, mais les États-Unis portent également une part de responsabilité. Depuis des années, ils annoncent leur intention de créer des ROZ, des zones économiques spéciales où les entreprises implantées dans les régions touchées par l'insurrection (11) pourraient exporter leurs produits en Amérique sans payer de droits de douane. Le texte a été présenté au Congrès, mais la procédure traîne en longueur. Nous avons beau l'emporter militairement, les talibans parviennent toujours à revenir.

E. D. - Tout ne dépend pas que des Américains ! Comment nier que les talibans recrutent surtout parmi les chômeurs, les pauvres et les classes moyennes qui n'en peuvent plus de voir une petite élite de propriétaires terriens accaparer les richesses et les responsabilités politiques ?

Y. R. G. - Nous travaillons à une réforme politique dans ces régions. Mais il est impossible d'ouvrir le système politique avant que la victoire militaire soit assurée. Si nous tentions de réformer maintenant, cela ne ferait que créer des divisions qui profiteraient aux talibans.

E. D. - En 2005, les États-Unis ont conclu avec l'Inde un accord de coopération très poussé qui porte sur des transferts de technologies, notamment dans les domaines nucléaire, militaire et spatial. En ce qui concerne le Pakistan, il n'est question que d'aide financière. Estimez-vous être victime d'un traitement discriminatoire ?

Y. R. G. - Oui, absolument. Ce genre de discrimination ne devrait pas exister. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle ne favorise pas la stabilité de la région. Nous ne voulons pas d'une aide financière (12) ; ce que nous voulons plutôt, c'est développer nos échanges commerciaux. Nous avons, par exemple, demandé à la France de nous aider à obtenir la suppression des droits de douane sur les produits textiles (13) exportés vers l'Union européenne.

E. D. - L'assassinat de Shahbaz Bhatti, le ministre catholique des Minorités, le 2 mars dernier, a choqué l'opinion publique occidentale (14). Il s'opposait à la loi sur le blasphème - un texte controversé qui condamne à mort toute personne coupable d'avoir manqué de respect au prophète Mahomet ou au Coran. Avez-vous l'intention de réformer ou d'abolir cette législation ?

Y. R. G. - La législation sur le blasphème doit être respectée parce que c'est la loi (15). Mais elle ne doit pas être instrumentalisée pour régler des comptes personnels. C'est hélas ce qui se passe au Pakistan, même si la situation tend à s'améliorer. Heureusement, notre système judiciaire est très indépendant et, contrairement à ce qu'affirment les médias, il ne cède pas à la pression des religieux.

E. D. - Que représentait Shahbaz Bhatti pour vous ?

Y. R. G. - Shahbaz Bhatti était plus qu'un ministre des Minorités. C'était un grand chef qui se battait pour une cause (16). Sa mort est une perte immense pour nous tous et surtout pour moi. Quand j'ai appris la nouvelle, je me suis tout de suite rendu à l'hôpital contre l'avis de mes gardes du corps qui estimaient que c'était trop dangereux. Pendant le conseil des ministres qui a suivi, j'ai proposé ma démission. Les ministres m'ont supplié de ne pas partir et j'ai donc décidé de rester. Je suis convaincu qu'il n'a pas été assassiné parce qu'il défendait une réforme de la loi sur le blasphème. Il a été assassiné par des terroristes qui veulent déstabiliser notre pays.

E. D. - On dit que certains des groupes terroristes qui s'en prennent aux minorités religieuses sont liés aux agences de renseignement pakistanaises, qui s'en servent contre l'armée indienne au Cachemire. Cette thèse vous semble-t-elle crédible ?

Y. R. G. - Les agences de renseignement n'ont aucun lien avec ces groupes. Il y a des attentats toutes les semaines au Pakistan. Nous sommes les victimes du terrorisme. Comment pourrions-nous utiliser des terroristes à quelque fin que ce soit ? Cela n'a pas de sens. Nous voulons une solution négociée avec l'Inde sur le problème du Cachemire. Nous ne permettrons pas qu'une organisation terroriste s'installe chez nous pour préparer des attentats contre un autre pays. C'est d'ailleurs ainsi qu'il faut comprendre l'élimination d'Oussama Ben Laden au Pakistan.

E. D. - Depuis votre arrivée au pouvoir en 2008, quels ont été vos succès et vos échecs ?

Y. R. G. - La réussite la plus éclatante de mon gouvernement a été de rétablir la démocratie après dix années de dictature militaire. Mais ce n'est pas tout : nous avons amendé la Constitution afin de prévenir toute nouvelle tentative de coup d'État (17). Nous avons incorporé la région du Gilgit Baltistan (18) dans la fédération. Nous avons restauré la liberté de la presse. Nous avons remis l'économie sur de bons rails (19). Quant à nos échecs, je n'en vois qu'un : mon parti, le PPP, n'a pas réussi à obtenir la majorité au Parlement lors des élections législatives de 2008. Le problème, c'est que nous avons besoin d'une coalition stable pour réformer durablement l'économie. Dans ce domaine, les choses n'avancent pas assez vite (20).

E. D. - Quelle image voudriez-vous laisser dans les livres d'Histoire ?

Y. R. G. - Les générations futures diront que j'ai été l'homme qui a su réconcilier les diverses factions de la classe politique alors que, dans les années 1980 et 1990, le pays était déchiré par les querelles de partis (21). Elles me dépeindront aussi comme le premier ministre qui n'a mis aucun de ses opposants en prison.
Notes :
(1) Yousouf Raza Gilani est une figure du Parti du peuple pakistanais (PPP), le grand parti de gauche. Il est né en 1952 dans une riche famille originaire de Multan, dans l'est du pays. Élu député en 1985, il fut deux fois ministre (tourisme et logement) dans le premier gouvernement de Benazir Bhutto, au pouvoir de 1988 à 1990. Durant le second gouvernement Bhutto (1993-1996), il est le président de l'Assemblée nationale. En 1999, le général Moucharraf prend le pouvoir après un coup d'État militaire et crée un organisme anti-corruption, le National Accountability Bureau (NAB). Le NAB poursuit Gilani pour abus d'autorité et faits de corruption commis durant son mandat de président de l'Assemblée. Il passe six ans en prison, de 2001 à 2007. Beaucoup ont vu dans son emprisonnement une manoeuvre du général Moucharraf pour écarter un adversaire politique. Après sa libération, il se présente aux élections législatives de 2008 et est élu député. Candidat du PPP au poste de premier ministre, il est investi le 25 mars 2008. S'il est le chef de l'exécutif, Yousouf Raza Gilani reste néanmoins dépendant du président Zardari qui, en tant que leader du PPP qu'il co-préside avec son fils Bilawal, est un personnage clé dans le paysage politique.
(2) Selon une source au bureau du premier ministre, Gilani n'a toutefois appris la nouvelle qu'à 2 heures du matin le 2 mai, soit une à deux heures après le raid.
(3) Ce contractuel de la CIA avait été arrêté le 27 janvier à Lahore après avoir abattu deux Pakistanais en pleine rue. Il affirmait avoir agi en état de légitime défense, expliquant que les deux hommes voulaient l'agresser. Cette histoire avait choqué l'opinion publique pakistanaise, très anti-américaine. Elle réclamait que Raymond Davis soit jugé. Mais les autorités américaines ont fait valoir qu'il bénéficiait d'une immunité diplomatique et ont exigé sa libération. L'affaire a empoisonné les relations entre le Pakistan et les États-Unis pendant des semaines. Jusqu'à ce que les Américains acceptent de payer 1,7 million d'euros aux familles, conformément au principe de la diya, le « prix du sang ». Cette disposition inscrite dans la loi islamique permet d'acheter le pardon des victimes. Raymond Davis fut alors libéré le 16 mars.
(4) Les inondations, qui ont fait 1 767 morts et 20 millions de sinistrés en août 2010, ont contraint le premier ministre à annuler son séjour en France.
(5) Parmi les entreprises françaises, on peut notamment citer Lafarge, Vinci, Sanofi-Aventis, Total, Alcatel-Lucent, Areva, mais aussi Accor et Thalès.
(6) Au 31 mai, le Conseil des chefs d'entreprise franco-pakistanais ne comptait encore aucun membre. La mission économique de l'ambassade de France à Islamabad est chargée de convaincre les hommes d'affaires de s'y joindre. Elle table sur une trentaine de participants, Français et Pakistanais étant représentés à parité. Le Conseil est présidé par Michel Bénézit, directeur général en charge du raffinage du groupe Total, et Zakir Mahmood, président de la banque pakistanaise HBL. À travers ce forum, les gouvernements français et pakistanais espèrent encourager les échanges commerciaux qui ne s'élevaient qu'à 834 millions d'euros en 2010.
(7) En apparence, le premier ministre contrôle l'arme nucléaire. Il préside, en effet, la National Command Authority (NCA). Fondée en 1999, c'est la NCA qui décide ou non de recourir à l'arme atomique. Elle réunit les dix plus hauts responsables civils et militaires du pays.
Le premier ministre préside aussi le Comité de contrôle de l'emploi des forces qui approuve ou non le développement et l'amélioration de l'arsenal : achat ou développement de missiles et de charges nucléaires plus puissantes, etc.
En réalité, le cerveau de l'arsenal est le Comité de contrôle du développement des forces. Outre le premier ministre, il comprend des militaires et des scientifiques : le chef d'état-major des armées, le chef de l'armée de terre, de la marine et de l'armée de l'air... Ses membres décident des mesures à prendre à partir des propositions du Strategic Plans Division (SPD), sorte de ministère des Affaires nucléaires installé sur la base militaire de Chaklala. Le chef du SPD est un officier, le général Kidwai. Il veille à ce que l'organisme reste sous contrôle militaire. En septembre 2008, il avait refusé que les autorités civiles prennent les commandes du SPD en imposant leurs candidats, estimant que cela aurait un impact sur son efficacité.
(8) Début juin, la commission conjointe en matière de sécurité n'existait que sur le papier. La France souhaite en faire un forum qui réunirait les acteurs du renseignement français et pakistanais afin qu'ils partagent leurs informations. Mais la mise en place de cette structure bute sur le manque de coopération entre les services pakistanais. Les agences de renseignement militaires, notamment l'ISI, n'ont pas l'habitude d'échanger leurs informations avec leurs homologues de l'Intelligence Bureau, l'agence civile de contre-espionnage.
(9) Après la rencontre entre Yousouf Raza Gilani et Manmohan Singh le 30 mars, les deux hommes se sont mis d'accord pour relancer les discussions bilatérales. Depuis, plusieurs rencontres ont eu lieu pour travailler à un rapprochement. Après un entretien entre les secrétaires d'État au Commerce le 28 avril puis entre les secrétaires d'État chargés de l'eau le 13 mai, les secrétaires d'État à la Défense se sont rencontrés le 21 mai pour tenter de résoudre le contentieux frontalier de Sir Creek, une crique au bord de la mer d'Arabie, entre l'État indien du Gujarat et la province pakistanaise du Sindh. Ils se sont revus le 31 mai pour tenter de se mettre d'accord sur la démilitarisation du glacier de Siachen, en vain.
(10) Lancé par le président afghan Hamid Karzaï, le processus de réconciliation s'adresse aux combattants talibans. Il vise à les intégrer dans le jeu politique afghan à condition qu'ils déposent les armes, qu'ils reconnaissent la Constitution et qu'ils n'aient aucun lien avec Al-Qaïda. Le Pakistan soutient officiellement ce processus, mais il veut que les chefs talibans dont il appuie la lutte armée contre le pouvoir de Kaboul y prennent part. C'est notamment le cas de Jalaluddin Haqqani, l'une des principales figures de l'insurrection afghane. Le Pakistan espère préserver son influence en Afghanistan grâce à la participation de ses alliés au pouvoir.
(11) Les Reconstruction Opportunity Zones devraient être établies dans les zones tribales pakistanaises et dans la province de Khyber Pakhtunkhwa, dans le nord-ouest du pays, là où l'insurrection talibane est la plus active. Des ROZ pourraient être créées au Balouchistan et au Cachemire. La mesure n'a pas encore été approuvée par le Congrès américain, ce qui bloque son application.
(12) Depuis 2001, les États-Unis ont accordé 20 milliards de dollars d'aide au Pakistan pour sa coopération dans la lutte contre le terrorisme. Et au titre de la loi Kerry-Lugar votée par le Congrès en 2009, il perçoit chaque année 1,5 milliard de dollars destinés à financer des projets civils.
(13) Si l'Union européenne a donné son accord pour supprimer les droits de douane, cette initiative est notamment contestée par l'Inde devant l'OMC, ce qui empêche sa mise en application. New Delhi redoute de perdre des parts de marché dans ce secteur en Europe.
(14) Shahbaz Bhatti, ministre catholique des Minorités, a été abattu dans sa voiture par deux hommes armés alors qu'il sortait de la maison de sa mère à Islamabad. Son assassinat en plein jour a suscité la colère de l'opinion publique au Pakistan. Ce matin-là, Shahbaz Bhatti n'avait ni garde du corps ni véhicule blindé.
(15) Le premier ministre Gilani défend la loi sur le blasphème, mais cette législation est très critiquée jusque dans les rangs de son parti, le PPP. Shahbaz Bhatti dirigeait une commission sur cette question et était favorable à l'abrogation du texte. Le 29 novembre 2010, Sherry Rehman, une députée du PPP, avait déposé un amendement à l'Assemblée nationale pakistanaise visant à mieux encadrer l'application du texte et à limiter les abus. Sous la pression des partis islamistes, le premier ministre avait fait retirer cette proposition de l'ordre du jour le 2 février dernier.
(16) Shahbaz Bhatti luttait notamment contre les discriminations dont sont victimes les membres des minorités religieuses. Il réclamait ainsi que des places leur soient réservées dans l'administration, dans l'armée et qu'ils aient davantage accès aux bourses universitaires.
(17) Voté par le Parlement en avril 2010, le 18e amendement a supprimé le 17e amendement à la Constitution, par lequel l'ancien dictateur, le général Moucharraf, avait renforcé ses pouvoirs en 2003. Le 18e amendement a rétabli le régime parlementaire instauré en 1973, quand l'exécutif était dans les mains du premier ministre et des députés, le chef de l'État n'ayant qu'un rôle honorifique. Le premier ministre est redevenu le chef de l'exécutif. Il est élu par le Parlement et est responsable devant lui. Le président ne peut plus dissoudre le corps législatif ni instaurer l'état d'urgence sous peine d'être reconnu coupable de haute trahison, un crime passible de la peine de mort.
(18) En 2009, le gouvernement pakistanais a accordé une autonomie limitée à cette région frontalière de la Chine. Depuis la création du Pakistan en 1947, elle s'appelait les « Territoires du Nord » et était sous le contrôle du pouvoir fédéral. Avec la réforme de 2009, la région prend le nom de « Gilgit Baltistan » et dispose, à l'instar des autres provinces, d'une assemblée législative provinciale. Ses membres ont été élus au suffrage universel en novembre 2009.
(19) La plupart des observateurs dressent un portrait moins flatteur de l'économie pakistanaise. Les inondations de l'été 2010 ont cassé la croissance. La hausse du PIB ne devrait pas dépasser 3 % sur l'exercice 2010-2011. L'inflation à deux chiffres fait exploser les prix des produits de base. Et malgré toute une série de promesses depuis deux ans, le gouvernement ne parvient pas à réduire la pénurie d'électricité. Les coupures dépassent 10 heures par jour dans certaines régions et aucune amélioration n'est à attendre à moyen terme. Plus préoccupant : les autorités n'ont pas lancé les réformes nécessaires. La pression fiscale représente toujours moins de 9 % du PIB et les dépenses militaires continuent d'absorber une part importante du budget de l'État dans un pays où, selon les estimations de l'ONU, 23 % de la population vit avec moins de 12 euros par mois.
(20) Pour gouverner, le gouvernement de Yousouf Raza Gilani a besoin d'une majorité à l'Assemblée nationale. Or, comme le PPP ne détient que 123 sièges sur 342, il doit passer des alliances avec d'autres partis politiques. Avec ses 25 sièges, le MQM, qui défend les intérêts des mohajirs, les musulmans qui se sont réfugiés au Pakistan après la partition de 1947, constitue un allié clé. Mais il a quitté la coalition à plusieurs reprises au cours des derniers mois en raison de désaccords sur la politique gouvernementale.
(21) Après la mort du général Zia, qui avait régné de 1977 à 1988, le Pakistan renoue avec la démocratie. Les élections législatives de 1988 portent le PPP au pouvoir et Benazir Bhutto devient premier ministre. Elle est destituée trois ans plus tard par le président de la République avant d'avoir pu achever son mandat. À l'issue de législatives anticipées, c'est le principal opposant de Benazir Bhutto, Nawaz Sharif, qui lui succède. Mais lui aussi sera renvoyé par le président de la République après trois ans de mandat. Tout au long des années 1990, le Pakistan connaîtra ainsi une alternance entre Nawaz Sharif et Benazir Bhutto jusqu'à ce que le général Moucharraf prenne le pouvoir en 1999 après un coup d'État. Cette expérience démocratique sera dominée par le conflit permanent entre le PPP de Bhutto et le PML-N de Sharif, chacun parvenant à entraver l'action gouvernementale de l'autre. Le PML-N régnait sur la province du Penjab, poumon économique et politique du pays à partir duquel il pouvait gêner les initiatives du gouvernement Bhutto.