Politique Internationale - La Revue n°133 - AUTOMNE - 2011

sommaire du n° 133
L'INTEGRATION EUROPEENNE, SEULE SOLUTION A LA CRISE
Entretien avec José Manuel Durão Barroso
Premier ministre du Portugal depuis avril 2002
conduit par
Baudouin BOLLAERT
Ancien rédacteur en chef au Figaro. Maître de conférences à l'Institut catholique de Paris.
en français
in english
en español
en français
Baudouin Bollaert - La crise de la dette mine le monde occidental et sape les fondements de la monnaie unique européenne. La dernière mesure décidée en juillet par les 17 membres de la zone euro en faveur de la Grèce (160 milliards qui s'ajoutent aux 110 déjà débloqués en mai 2010) en appelle-t-elle d'autres du même genre ?

José Manuel Barroso - Il est vrai que la crise de la dette a mis en évidence certains points faibles dans la gestion commune de l'euro. Nous sommes en train de pallier ces faiblesses par des avancées importantes. Ce qui se passe actuellement est historique. Je suis convaincu que, dans le respect des principes de stabilité et de solidarité, nous pourrons avancer sur la voie de l'intégration européenne et apporter une réponse à la crise de la dette souveraine. Qui aurait cru possible, il y a encore dix-huit mois, la création d'un Fonds européen de stabilité financière (FESF) pour venir en aide aux États en difficulté financière ? Qui aurait envisagé avant la crise que nous pourrions mettre en place un « Semestre européen » durant lequel les États membres coordonnent leurs politiques économiques et budgétaires avant de présenter leur projet de budget devant les parlements nationaux ? Enfin, qui aurait imaginé ces appels à l'approfondissement de la gouvernance économique et au renforcement du Pacte de stabilité et de croissance - thèmes qui sont au coeur de l'action de la Commission européenne depuis plusieurs années ? Nous tirons collectivement les enseignements de douze années d'union monétaire en développant enfin une architecture économique à la hauteur des défis.

 B. B. - Il n'en demeure pas moins une impression d'atermoiements et de lenteur...

 J. M. B. - C'est pourquoi la priorité est maintenant de mettre en oeuvre l'aide financière à la Grèce. Le paquet de mesures décidé le 21 juillet lance un message politique fort : l'engagement de la Grèce dans la conduite des réformes s'accompagne de la solidarité des autres États de la zone euro. Ce paquet, une fois mis en place, va permettre à la Grèce de continuer à se financer et à réduire son endettement grâce, notamment, à la participation du secteur privé. Parallèlement, la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI) - qui composent la Troïka - contrôlent les progrès faits par Athènes en termes de consolidation budgétaire et de réformes structurelles essentielles, conditions nécessaires aux prêts des autres États membres. Tous les États membres ont ratifié ces changements pour rendre ces mesures pleinement effectives. L'Irlande et le Portugal bénéficient également d'une assistance financière et se sont engagés dans des réformes courageuses mais nécessaires. Dans les deux cas, la Troïka a estimé que les programmes d'ajustement budgétaire étaient sur la bonne voie. Les efforts de réduction des déficits budgétaires concernent la quasi-totalité des États membres. Il ne s'agit pas seulement de répondre à la pression des investisseurs, mais aussi et surtout d'assurer la viabilité de nos économies. Continuer à s'endetter, c'est se rendre encore plus dépendants des marchés. Et rembourser indéfiniment les intérêts de la dette, c'est renoncer à financer des dépenses d'avenir telles que l'éducation, la santé ou le soutien aux entreprises. Réduire les déficits est certainement pénible, mais c'est le prix à payer pour relancer nos économies et leur permettre de créer à nouveau de la croissance et des emplois.

 B. B. - Le Mécanisme européen de stabilité (MES) qui doit succéder au Fonds européen de stabilité financière (FESF) ne préfigure-t-il pas ce que demande Jean-Claude Juncker, premier ministre luxembourgeois et président de l'Eurogroupe, à savoir un marché européen des obligations d'État qui soit capable de rassurer les marchés financiers ? Si cette impression est exacte, cela signifie-t-il que les réserves de l'Allemagne et de la France ne sont plus de mise ?

J. M. B. - Le futur Mécanisme européen de stabilité sera un outil essentiel pour la sauvegarde de la stabilité financière en Europe - et cela, d'autant plus depuis que le sommet de la zone euro, le 21 juillet, a décidé de le doter de la capacité d'acheter des obligations sur le marché secondaire, d'intervenir si nécessaire en appui de pays en difficulté avant même d'envisager un programme d'assistance, et d'aider certains pays à recapitaliser leurs banques. Comme je l'ai dit au Parlement européen, le 28 septembre, nous devons accélérer sa mise en oeuvre. Mais il ne préfigure pas nécessairement la création d'un marché européen des obligations d'État. La Commission européenne présentera dans les semaines qui viennent un rapport sur les options envisageables pour la création d'obligations européennes communes. Ces « eurobonds » que j'appelle aussi des « stability bonds » sont une avancée pour l'Union économique et monétaire. Sur la base de ces options, nous pourrons alors avoir un débat transparent sur les avantages et les inconvénients d'une telle solution. Ce qui est clair, c'est que - quelle que soit la forme exacte qu'elles prendraient - l'introduction de ces obligations nécessiterait en parallèle un renforcement substantiel de la gouvernance européenne et, donc, de la surveillance budgétaire et de la coordination des politiques économiques entre les États membres. Ces obligations devront assurer la stabilité de la zone euro, en aidant ceux qui en respectent les règles de discipline. Mutualiser ses dettes, c'est aussi assumer ensemble de nouvelles responsabilités. L'un ne peut aller sans l'autre.

B. B. - Pour le ministre polonais des Finances, M. Rostowski, dont le pays préside actuellement l'Union, « l'unique solution, pour la zone euro, c'est son intégration plus profonde ». Faut-il aller vers plus de fédéralisme ? J. M. B. - Soit nous avançons vers plus d'intégration, soit nous devons faire face au risque de désintégration. Je l'ai dit lors de mon discours sur l'état de l'Union à Strasbourg : l'Union européenne a réalisé, ces derniers dix-huit mois, des avancées très importantes vers une gouvernance économique renforcée. Elle progresse à grands pas vers une politique économique commune, complément indispensable de la politique monétaire commune conduite, depuis douze ans déjà, par la Banque centrale européenne. Sans aller de soi, cette convergence des politiques économiques est un impératif, du fait de l'interdépendance croissante de nos économies et de l'appartenance à une zone monétaire unique. Notre interdépendance va se poursuivre. Nous devons donc être prêts à aller encore plus loin dans la convergence des politiques économiques. Il faudra du courage politique et de la vision. Il nous faudra avoir le sens de la responsabilité et de la solidarité. Et il faudra savoir mieux communiquer ; mieux expliquer aux citoyens pourquoi nous proposons ces changements, pourquoi nous prenons ces décisions parfois controversées. C'est notre intérêt et notre devoir d'avancer dans cette direction, car il en va de l'avenir de l'euro et du projet européen lui-même.

 B. B. - Dans une sorte de « testament » avant son départ de la BCE, Jean-Claude Trichet a lancé l'idée d'un « ministre des Finances européen » qui cumulerait les casquettes de président de l'Eurogroupe, de commissaire au budget et de commissaire à la fiscalité. Qu'en pensez-vous ?

J. M. B. - Beaucoup d'idées circulent actuellement pour renforcer les structures de gouvernance de la zone euro. Certains veulent des instruments communs tels que les euro-obligations, un budget commun ou une fiscalité harmonisée. D'autres souhaitent - avec ou sans changement du traité - créer des institutions ou des fonctions nouvelles : président des sommets de la zone euro ou superministre européen des Affaires économiques et monétaires. Je me réjouis de ce débat car il ouvre des perspectives. Beaucoup de choses sont aujourd'hui possibles dans le cadre des traités pour renforcer la zone euro. D'autres idées nécessiteraient une révision de ces traités. Nous verrons ce qui est nécessaire.
B. B. - Si je vous comprends bien, vous n'y croyez pas trop...
J. M. B. - Nous avons déjà un responsable politique européen en charge des questions économiques, le commissaire Olli Rehn. Il participe activement aux réunions mensuelles des ministres des Finances européens ainsi qu'aux réunions du conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne et de la Banque européenne d'investissement. Il a une vue d'ensemble de la situation des économies et des finances publiques des États membres ; il est l'interlocuteur direct des ministres européens des Finances comme des instances financières internationales, au premier rang desquelles le Fonds monétaire international, et il participe aux réunions ministérielles du G7/G8 Finance. C'est sous son autorité que la Commission européenne analyse les économies et les budgets des États membres. C'est sous son autorité, aussi, qu'elle prépare d'éventuelles recommandations pour aider ces États membres à conduire les réformes ou pour les inviter à réduire leurs déficits ou leurs dettes. Il occupe une fonction tout à fait centrale dans la gouvernance actuelle, et qui a fait ses preuves depuis longtemps. B. B. - Quel contenu donnez-vous à la formule de « gouvernement économique » qui n'a pas le même sens selon qu'elle est prononcée à Paris ou à Berlin ? J. M. B. - C'est pour moi l'exemple parfait du bon usage de la sémantique, qui permet parfois de masquer certains malentendus politiques. Mais l'important, aujourd'hui, c'est que les Européens sont d'accord sur l'objectif : assurer ensemble un pilotage économique et budgétaire de la zone euro. Comme je l'ai dit lors de mon discours sur l'état de l'Union, il s'agit de bâtir le pilier économique de l'Union économique et monétaire, et de la rendre ainsi plus efficace et plus stable. Sur la sémantique, aussi, la convergence est à l'oeuvre des deux côtés du Rhin - et c'est une bonne chose. Nous discuterons de plusieurs options pour renforcer ce pilier économique. Mais je peux déjà vous redire ma conviction profonde à ce sujet. Oui, l'Europe a besoin d'un exécutif plus fort pour gouverner son économie et sa monnaie. Ce gouvernement économique, dans les domaines qui sont de la compétence de l'Union, c'est la Commission européenne. Bien sûr, il est utile et souhaitable que les chefs d'État et de gouvernement articulent davantage leurs positions et puissent définir des orientations stratégiques. Mais il est en même temps important que la méthode communautaire soit respectée. Il serait paradoxal que, dans le domaine d'intégration européenne le plus poussé - celui du marché unique -, on remplace l'esprit et la méthode communautaires par des approches purement intergouvernementales. Donc je dis oui à un gouvernement économique avec, d'une part, la Commission pour les compétences communautaires dans lesquelles elle occupe le rôle central et, d'autre part, les gouvernements nationaux. À eux de se faire représenter, à différents niveaux, pour conduire dans un effort conjoint une politique économique coordonnée de l'Union. B. B. - La Commission européenne va désormais avoir un oeil sur la politique budgétaire des pays de l'Union. Vos services sont-ils armés pour ce travail délicat ? Et leurs conseils seront-ils écoutés par les États membres ? J. M. B. - La Commission européenne examine la politique budgétaire des États membres depuis longtemps. Le Pacte de stabilité et de croissance en avait posé les bases. Selon le traité, la Commission peut adresser des recommandations aux États qui ne respectent pas les critères des déficits et des dettes. Et nous l'avons fait à plusieurs reprises par le passé. Le traité de Lisbonne a d'ailleurs renforcé l'étendue de ses missions dans ce domaine. La Commission a donc bien les compétences juridiques et l'expertise technique pour accomplir cette tâche essentielle. Ce qui est fondamentalement nouveau, c'est l'encadrement plus étroit que les États membres ont désormais accepté dans le cadre du « Semestre européen ». C'est une responsabilité commune qu'ils vont assumer avec la Commission. C'est ainsi l'ensemble de la gouvernance économique qui est renforcé. L'examen annuel effectué par la Commission sera plus précis et les recommandations devront être entérinées par le Conseil européen, comme ce fut le cas en juin dernier. La responsabilité politique de chacun est donc plus forte. Et s'exonérer des règles communes sera plus difficile. B. B. - Le Parlement européen doit-il jouer un rôle plus important dans la surveillance économique multilatérale et la régulation financière ? J. M. B. - Le Parlement européen a certainement un rôle à jouer, conformément aux traités. S'agissant de la régulation financière, il est colégislateur au même titre que les États membres avec lesquels il doit trouver des compromis. Sa voix est essentielle. S'agissant de la gouvernance économique, le Parlement européen a montré sa détermination à défendre, aux côtés de la Commission, les principes de la méthode communautaire. Les négociations entre États membres, c'est-à-dire l'intergouvernemental, ne peuvent pas assurer une bonne gouvernance de la zone euro. En maintenant un haut niveau d'ambition dans l'adoption, en octobre dernier, du renforcement du Pacte de stabilité et de croissance et de la coordination de nos politiques économiques, le Parlement européen a montré son poids politique sur ces questions. S'agissant, enfin, de la surveillance macro-économique, les États membres ont souhaité conserver l'essentiel des prérogatives, tout en confiant à la Commission un rôle central. Si ces recommandations nationales ne sont effectivement pas soumises au Parlement européen, il faut toutefois noter que les grandes orientations annuelles, que nous présentons en début d'année et qui sont le cadre des recommandations individuelles, sont quant à elles discutées et adoptées par le Parlement. B. B. - Que répondez-vous à ceux qui reprochent à la Commission d'avoir cédé, ces dix dernières années, aux sirènes de l'ultralibéralisme, de la dérégulation et d'une mondialisation échevelée ? L'Europe protège-t-elle les citoyens autant que le discours officiel l'affirme ? J. M. B. - Je leur réponds que, bien au contraire, loin de céder à toute forme d'idéologie, l'Europe s'est mise au service du citoyen. La Commission a toujours veillé à présenter des propositions équilibrées, qui visent non seulement à renforcer le marché intérieur et à augmenter la compétitivité de nos entreprises, mais aussi à faciliter la création d'emplois, à améliorer les droits des consommateurs, à protéger notre environnement et à combattre le changement climatique. Aucun continent n'a fait plus que l'Europe dans ces domaines. Le but de la Commission est d'ouvrir des marchés nouveaux pour créer plus d'emplois et de croissance au bénéfice des citoyens européens. Il suffit d'observer ce qui s'est produit dans les secteurs de l'aviation, de la téléphonie ou des transports routiers pour se rendre compte que la libéralisation a donné un formidable élan à notre économie et a contribué à créer des millions d'emplois nouveaux. Parallèlement, nous devons nous doter de règles plus simples pour les opérateurs économiques. Je suis pour une meilleure réglementation, plus facile à mettre en oeuvre. Une réglementation qui doit être efficace, sans affaiblir les droits de chacun ! B. B. - Que fait l'Union européenne en matière de régulation ? J. M. B. - Sous l'impulsion de la Commission, elle a décidé de plus de régulation chaque fois que cela s'est avéré nécessaire. Prenez l'exemple du secteur financier : nous avons adopté des règles plus strictes pour les banques, les assureurs et les autres acteurs du marché. La Commission a mis en place de nouvelles agences régulatrices des marchés pour assurer une approche plus cohérente et une coordination plus étroite entre les autorités nationales, dans le but d'apporter la meilleure protection possible aux investisseurs et aux épargnants privés. L'Europe est, dans ce domaine, en tête de peloton et en a fait bien plus que tous ses partenaires mondiaux. Et elle pousse à l'adoption de règles équivalentes dans les enceintes internationales comme le G20. Prenez, également, l'exemple de la Stratégie « Europe 2020 ». Ses objectifs sont, entre autres : encourager la recherche et l'innovation ; favoriser l'emploi ; faire reculer la pauvreté ; abaisser le taux de décrochage scolaire ; et promouvoir les énergies renouvelables et l'efficacité énergétique, tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre. Je ne vois rien d'ultralibéral dans ce programme ! Je rappelle, enfin, que la Commission propose l'adoption d'une taxe sur les transactions financières internationales, préconisée depuis longtemps par des mouvements dont l'inspiration est loin d'être ultralibérale ! B. B. - Jean-Claude Trichet a estimé qu'il n'existait pas plus de différence entre la Grèce et l'Allemagne qu'entre le Michigan et le New Jersey... Êtes-vous d'accord avec lui ? J. M. B. - Sur le fond, oui. À l'échelle d'un continent comme l'Europe, les économies des États membres ne sont pas plus différentes les unes des autres que le sont celles de certains États fédérés américains. Mais nos modèles d'organisation économique sont différents. L'Union européenne ne fonctionne pas comme les États-Unis d'Amérique. Nous avons, certes, une monnaie commune et une politique monétaire qui couvre déjà 17 États membres sur les 27. Mais il n'existe pas encore de politique économique et budgétaire commune en Europe, comme c'est le cas aux États-Unis, pour assurer la cohérence de l'ensemble et compenser les écarts entre les économies de l'Union. Certains États membres bénéficient aujourd'hui d'excédents commerciaux importants, tandis que d'autres ont un retard de compétitivité structurel. Beaucoup sont confrontés à un endettement massif, seule une petite minorité est proche de l'équilibre. Mais, comme je l'ai déjà dit, nous sommes ouverts à l'idée d'une intégration plus poussée. Nous devons avancer ensemble. Et nos défis sont clairement identifiés pour les prochaines années : ramener les déficits sous la barre des 3% du PIB d'ici à 2013 ; relancer ainsi la croissance et la création d'emplois par des choix intelligents ; et continuer à conquérir des marchés pour demeurer la première puissance commerciale mondiale. Nous devons consolider ces aspects pour éviter que nos différences ne conduisent à des divergences nocives pour l'ensemble de la zone euro et pour la monnaie unique. B. B. - Les difficultés de l'Amérique de Barack Obama et de la zone dollar sont-elles comparables à celles de l'Union européenne et de la zone euro ? J. M. B. - Les États-Unis ont bénéficié depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale d'une puissance économique basée sur un très fort dynamisme de la croissance, une consommation élevée, des échanges commerciaux soutenus par la suprématie du dollar à l'échelle mondiale. Ce modèle est actuellement confronté à de nouveaux défis : la montée en puissance d'économies émergentes, comme celle de la Chine, et l'accumulation de dettes publiques et privées considérables. Ces évolutions et les déséquilibres macro-économiques, à l'échelle de la planète, sèment le doute sur les marchés. L'avenir nous dira comment le modèle américain s'adaptera à ces nouvelles données. Mais soyons clairs : les problèmes économiques des États-Unis ne viennent pas de la crise de la dette en Europe. Notre histoire et nos choix économiques sont différents. Et même si l'euro est rapidement devenu l'une des toutes premières monnaies de réserve au niveau mondial, il serait erroné d'en conclure que ce statut est un handicap pour l'Europe. C'est exactement le contraire. Sans cette monnaie et la confiance internationale dont elle bénéficie, nous serions bien plus vulnérables. Il reste que, face aux défis communs auxquels nous devons faire face, les États-Unis et l'Europe se doivent de renforcer encore leurs liens, car nous sommes l'un pour l'autre des partenaires essentiels. B. B. - En tant qu'ancien premier ministre du Portugal, comment jugez-vous l'action de l'actuel titulaire du poste ? Suivriez-vous la même politique que lui ? J. M. B. - Je ne vais pas faire de commentaires en tant qu'ancien premier ministre du Portugal - cela ne serait pas approprié. En tant que président de la Commission européenne, je peux dire que le gouvernement de M. Passos Coelho est en train de prendre des mesures nécessaires et courageuses pour consolider les finances publiques et augmenter la compétitivité de l'économie portugaise et sa capacité à créer des emplois. Bien que les défis soient importants et qu'il reste beaucoup à faire, le Portugal est sur la bonne voie, comme le démontre notre décision, à la fin du mois d'août, de débloquer la prochaine tranche d'assistance financière, pour un montant de 7,6 millions d'euros (auxquels s'ajoutent les 3,9 millions fournis par le FMI). J'ai pleine confiance dans la capacité de Lisbonne à ramener son déficit public sous la barre des 3% en 2014. B. B. - De même que la crise de la dette a mis en lumière les faiblesses de la zone euro, le « printemps arabe » a révélé les failles de l'espace Schengen. Deux des principaux piliers de l'Union européenne sont ainsi ébranlés. Vous y attendiez-vous ? N'est-ce pas alarmant ? J. M. B. - Ne nous y trompons pas. Le « printemps arabe » est une avancée historique fondamentale pour ces pays comme pour l'Europe. Avec de nouvelles démocraties émergentes sur la rive sud de la Méditerranée, ce sont nos valeurs, notre sécurité et notre prospérité qui se retrouvent renforcées. L'arrivée sur les côtes européennes de nouveaux migrants qui fuient la répression et les combats ou qui, simplement, viennent chercher un meilleur avenir a mis en lumière la nécessité de renforcer la politique européenne de l'immigration. Car c'est un problème européen qui implique des solutions européennes. Schengen avait été conçu pour assurer la libre circulation des citoyens entre les États membres, tout en laissant aux États membres la possibilité de rétablir partiellement des contrôles. Les derniers événements ont montré qu'il fallait clarifier ces conditions, en renforçant la dimension européenne. Rendre la gestion de Schengen plus européenne, tel est le sens de la proposition que nous venons de faire aux États membres. B. B. - Vous prônez donc davantage d'intégration, là encore... J. M. B. - Nous proposons ni plus ni moins le renforcement de la capacité à décider et à agir ensemble selon des règles communes. Il en va de même pour la gestion de la zone euro. Les crises sont souvent une occasion formidable de faire avancer notre intégration. B. B. - La montée de la droite dite « populiste » dans plusieurs pays de l'Union vous inquiète-t-elle ? À quelles causes l'attribuez-vous : chômage, insécurité, immigration, rejet des élites, repli identitaire ? J. M. B. - Beaucoup de nos concitoyens sont inquiets de l'impact de la mondialisation et je ne crois pas que nous ayons fait assez pour expliquer qu'agir au niveau de l'Union européenne est le meilleur moyen de protéger notre modèle social et de défendre nos intérêts. Même les plus grands de nos États membres ne peuvent pas faire face à la mondialisation dans un monde multipolaire en constante mutation. Ce sont ces inquiétudes et ces peurs qui nourrissent le populisme sous toutes ses formes. Penser qu'on peut fermer les frontières, refuser les migrations ou l'économie mondialisée est une profonde erreur. Les États et l'Europe doivent se mobiliser pour répondre aux attentes légitimes des citoyens et montrer la voie à suivre. Le repli nationaliste, les craintes et le refus de l'autre sont les signes du déclin. L'Europe reste notre meilleur atout pour assurer notre progrès. B. B. - Quel rôle avez-vous joué dans la décision d'intervenir militairement en Libye ? Les événements vont-ils dans le bon sens ? J. M. B. - La Commission européenne n'a pas de compétence militaire. Il ne nous appartient donc pas de prendre part à un conflit armé. Mais la Commission a toujours apporté son soutien aux populations luttant pour leurs droits. J'ai d'ailleurs reçu le président du Conseil national de transition, en juillet dernier, pour discuter de la situation et de l'appui que l'Europe pouvait fournir. Le courage et la ténacité des insurgés sont des exemples formidables, et un rappel vibrant du prix de la liberté et de la démocratie pour ces peuples. Nous entrons aujourd'hui dans une ère nouvelle, celle d'un nouveau régime. Nous devons l'aider dans son effort de reconstruction. Pour cela, la Commission dispose des moyens et de l'expertise nécessaires. B. B. - Une intervention semblable ne va-t-elle pas devenir inévitable en Syrie ? J. M. B. - S'agissant de la Syrie, notre position est claire : le régime actuel a perdu toute crédibilité et toute légitimité. Il est nécessaire que Bachar el-Assad quitte le pouvoir. Le régime a montré qu'il n'était ni capable ni désireux d'écouter les aspirations de son peuple. Il a refusé de mettre fin à la répression contre les populations civiles. B. B. - Êtes-vous choqué par le procès intenté à l'ex-président égyptien Hosni Moubarak ? J. M. B. - Je ne commenterai pas des procédures judiciaires individuelles. Ce qui est important, c'est le désir clairement exprimé par les forces du changement et par le peuple rassemblé sur la place Tahrir. Cela constitue tout simplement les bases indispensables à la stabilité et à la prospérité du pays. Ce qui est important aussi, c'est que l'état de droit soit renforcé en Égypte - ce qui implique évidemment la stricte protection des droits de l'homme, y compris le droit à un procès équitable. J'ai effectué une visite au Caire en juillet dernier et j'ai parlé à différents responsables de la scène politique et de la société civile. Ils réclament plus de liberté, de transparence et de participation démocratique. L'Union européenne est fermement à leurs côtés pour les aider à réaliser leurs aspirations. B. B. - Quel regard portez-vous en ce moment sur les Balkans et les pays de la région susceptibles de rejoindre prochainement l'Union ? J. M. B. - Les pays du sud-est de l'Europe ont vocation à rejoindre l'Union européenne à condition qu'ils remplissent tous les critères pertinents. C'est dans l'intérêt même de ces pays et de l'Europe. Une politique d'élargissement crédible est le meilleur moyen d'assurer une sécurité et une prospérité partagées dans cette région, qui demeure cruciale pour nous. L'Union européenne vient de clore les négociations avec la Croatie, qui devrait adhérer en 2013. C'est une bonne nouvelle dont pourraient s'inspirer ses voisins, et pas seulement la Serbie. Ces pays sont nos partenaires ; ils doivent mener à bien des réformes clés et poursuivre leur marche vers l'Europe, dans l'intérêt de leurs propres citoyens. B. B. - Les négociations d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne avancent très péniblement. Faut-il à tout prix poursuivre le processus ? J. M. B. - Les négociations d'adhésion avec la Turquie se déroulent dans le cadre d'un mandat qui a fait l'objet d'un accord de tous les États membres. Les discussions portent maintenant sur des points difficiles et il y a certains choix politiques importants à faire. La Turquie elle-même peut accélérer le processus si elle avance dans le respect des conditions. J'encourage fortement ce pays, dont le rôle stratégique est évident, à poursuivre ses efforts sur la voie européenne. B. B. - La tragédie de Fukushima au Japon a fait voler en éclats les velléités de politique énergétique européenne. La sortie du nucléaire vous paraît-elle l'issue la plus souhaitable ? J. M. B. - Les États membres de l'Union européenne ont le droit souverain de déterminer, chacun, leur propre « mix énergétique » et de choisir, en particulier, s'ils veulent ou non utiliser l'énergie de l'atome. Ce qui est clair, en tout cas, c'est que nous avons besoin de consolider les infrastructures énergétiques en Europe et de créer un véritable marché européen de l'énergie, vital pour la sécurité économique de nos concitoyens et de nos entreprises. La fragmentation et l'insuffisance des connexions entre les pays de l'Union ne font que nous affaiblir et ne permettent pas de bâtir une vraie politique énergétique commune. C'est pourquoi la proposition de budget pluriannuel que la Commission a mise sur la table en juin dernier inclut un certain nombre d'instruments pour surmonter ces obstacles, y compris un « mécanisme pour l'interconnexion en Europe ». La deuxième priorité pour la Commission, à la suite des événements tragiques qui se sont déroulés au Japon, est le renforcement de la sécurité des installations nucléaires, en Europe et dans le monde. L'Union européenne est la première à mettre en oeuvre des tests stricts et étendus de résistance pour vérifier la sécurité, au sens large, de toutes les installations nucléaires - tests dont les résultats seront connus en décembre. Je suis heureux que les leaders du G8 aient approuvé cette approche globale. Nous encourageons maintenant nos autres partenaires à adopter la même attitude. B. B. - Avec le recul, les postes créés par le traité de Lisbonne de président de l'Union et de haut-représentant pour les Affaires extérieures (occupés actuellement par Herman Van Rompuy et la baronne Ashton) remplissent-ils les attentes placées en eux ? Le trio que vous formez avec M. Van Rompuy et Mme Ashton est-il efficace ?  J. M. B. - Oui, je le crois. La création d'un poste permanent de président du Conseil européen est un pas en avant important car il offre une stabilité politique renforcée, préférable à un changement de direction tous les six mois. La faiblesse du système précédent était un manque de continuité et de cohérence au Conseil européen. C'est aujourd'hui un problème réglé. Et nous nous en réjouissons au sein de la Commission. Toutes les semaines, Herman Van Rompuy et moi nous réunissons pour coordonner notre travail : cela fonctionne bien. Nous avons également besoin de plus de cohérence pour la représentation de l'Union européenne dans le monde, comme le prévoit le traité de Lisbonne. Ce n'est pas encore pleinement accepté dans tous les États membres, mais je pense que cela viendra avec le temps. La création du poste de haut-représentant/vice-président de la Commission résulte de la fusion de trois postes qui existaient précédemment. C'est un travail très exigeant et je crois que Cathy Ashton le fait bien. J'aimerais que ceux qui lui demandent aujourd'hui d'être plus efficace lui apportent leur soutien au lieu de faire des déclarations ou de prendre des initiatives unilatérales. B. B. - Le groupe de presse Murdoch est notoirement hostile à l'UE. Ses difficultés, depuis le scandale des écoutes téléphoniques, vous laissent-elles espérer une attitude du gouvernement britannique moins eurosceptique ? J. M. B. - Je n'ai pas à porter de jugement sur le gouvernement d'un État membre, et encore moins en fonction de sa presse. Le fait d'avoir des médias critiques à l'égard de l'idée européenne ou de ses institutions n'est malheureusement pas l'apanage du seul Royaume-Uni. Sur le fond, je crois que la coalition au pouvoir en Grande-Bretagne est très pragmatique. Il y a des domaines où le Royaume-Uni apporte une contribution très importante. Il y a aussi des sujets sur lesquels il bénéficie déjà d'arrangements particuliers et d'autres sur lesquels il voudrait que l'Union agisse moins. Le message que j'ai passé depuis plusieurs années à Tony Blair, à Gordon Brown puis, aujourd'hui, à David Cameron est que nous avons besoin d'un Royaume-Uni pleinement engagé en Europe. B. B. - Angela Merkel aurait confié un jour à Nicolas Sarkozy : « Tu es la tête et les jambes, moi je suis la banque... » Cette anecdote ne résume-t-elle pas la posture du couple franco-allemand en Europe ? Selon vous, quel est le trait de caractère qui définit le mieux la chancelière, d'une part, et le président français, d'autre part ? J. M. B. - Le couple franco-allemand est un élément fondamental de la construction européenne. Une convergence de vues entre ces deux pays est essentielle pour aller de l'avant. Angela Merkel et Nicolas Sarkozy - avec qui je travaille étroitement - parviennent à surmonter les résistances et les malentendus. Ce qui se passe en ce moment entre ces deux pays est très intéressant et constitue le signe de la force de leur engagement respectif en faveur de l'Europe. Chaque leader a sa personnalité, son style. Il serait réducteur de limiter l'un et l'autre à un trait de caractère. Je conserve certaines anecdotes pour mes Mémoires... B. B. - Après sept ans environ passés à la tête de la Commission européenne, quelle est votre plus grande fierté ? J. M. B. - Entre autres initiatives, je suis particulièrement fier des mesures prises pour lutter contre le changement climatique et pour mettre en place une vraie politique européenne de l'énergie, car l'Europe a un temps d'avance sur le reste du monde dans ce domaine. Mais je suis aussi très fier de certaines initiatives spécifiques, comme le partenariat stratégique avec le Brésil qui est né à Lisbonne en 2007. Aujourd'hui, c'est évident et indispensable. Je me souviens qu'à l'époque où j'en avais évoqué le besoin, il y avait eu pas mal de résistances... De même, je suis heureux de mon initiative visant à créer le « European Institute of Innovation and Technology », qui est un projet emblématique de la priorité que nous donnons à la science et à l'innovation. Dans le domaine social, je suis fier de la création du Fonds européen d'ajustement à la mondialisation, qui a déjà apporté son soutien à des milliers de travailleurs dans nombre de nos pays. B. B. - Quel est votre plus grand regret ? J. M. B. - Mon plus grand regret est que les avertissements adressés aux États membres concernant l'économie et le besoin de réformes structurelles n'aient pas toujours été entendus lors de mon premier mandat. Nous faisons face aujourd'hui aux conséquences de cette absence d'action. B. B. - Et quel est, pour finir, le projet qui vous tient le plus à coeur ? J. M. B. - Mon second mandat sera jugé à l'aune de notre réponse à la crise actuelle qui, je le répète, doit passer par l'approfondissement de l'intégration de nos politiques économiques et budgétaires. C'est, pour moi, une source de satisfaction de constater que la Commission, grâce à la combinaison unique de son leadership politique et de son expertise technique, a mis sur la table la grande majorité des propositions destinées à sortir de cette crise. L'approbation récente de ses propositions législatives (connues sous le nom de « six pack ») visant à renforcer la gouvernance économique et la politique de stabilité et de croissance en est une preuve supplémentaire. Nous n'en recueillons peut-être pas toujours tout le crédit ou toute l'attention des médias, mais je suis heureux que beaucoup de nos idées soient aujourd'hui présentées par d'autres comme étant les leurs. Au final, au-delà de nos fiertés individuelles, notre rôle est d'être au service de l'Europe, et c'est de cela que je suis le plus fier ! Cet entretien exclusif accordé à Politique Internationale a été réalisé avant le Conseil européen du 23 octobre.
Notes :