Politique Internationale - La Revue n°133 - AUTOMNE - 2011

sommaire du n° 133
ETATS-UNIS : LE MOMENT LIBERTARIEN
Entretien avec David BOAZ
Vice-président du Cato Institute (Washington)
conduit par
Olivier Guez
Journaliste à La Tribune
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Olivier Guez  - Monsieur Boaz, vous appartenez à une mouvance méconnue en Europe, notamment en France : les libertariens. Qu'est-ce qu'un libertarien américain ?

David Boaz - Un libertarien considère que chaque individu a le droit de mener sa vie comme il l'entend tant qu'il respecte les droits des autres. Il estime que l'État n'a pas à se mêler de sa vie privée et de son activité économique. Les libertariens sont des conservateurs sur les plans économique et fiscal, mais ils sont libéraux sur les questions sociales. Autrement dit, il s'agit d'un hybride étrange de Républicains et de Démocrates, foncièrement attachés aux idéaux du capitalisme et aux mythes fondateurs de l'Amérique : la liberté, l'anti-étatisme, le laisser-faire, l'individualisme, le populisme, la propriété privée, l'entreprise et la concurrence.

O. G. - Avez-vous toujours été libertarien ?

D. B. - Probablement. Mes parents étaient des Démocrates jeffersoniens qui devinrent par la suite républicains : ils m'ont transmis le culte de la Constitution. Ils m'ont fait comprendre à quel point il était important que notre Loi fondamentale limite les pouvoirs du gouvernement. Dans ma jeunesse - j'ai grandi au Kentucky -, j'ai beaucoup lu, notamment des magazines conservateurs comme la National Review de William Buckley ou le New Guard Magazine. J'ai également dévoré Economics in one Lesson du grand journaliste Henry Hazlitt, un thuriféraire de Bastiat et de son ouvrage La Loi qui m'a fait découvrir les vertus de l'économie libre de marché. Et puis, surtout, j'ai découvert les romans d'Ayn Rand...

O. G. - À quelle époque ?

D. B. - Quand j'étais au lycée, probablement vers 1970-1971. Ces livres m'ont fait passer du conservatisme au libertarianisme. En effet, les personnages de Rand sont passionnément engagés en faveur de la liberté. Dans Atlas Shrugged (1957), une poignée d'entrepreneurs luttent contre les interventions sociales-étatistes et le politiquement correct de l'époque. John Galt (le personnage principal du roman) et quelques businessmen s'enfuient dans le Colorado d'où ils lancent la rébellion contre l'État et ses sbires collectivistes...

O. G. - Quelles leçons avez-vous retenues de vos lectures adolescentes ?

D. B. - Que chacun a le droit de vivre par et pour soi, avec ce qu'il gagne par ses propres efforts mais sans contraindre autrui. Que chaque individu, à condition qu'il respecte l'égoïsme des autres, est moralement souverain. Il faut vivre sa vie sans culpabilité ; Mme Rand explique dans ses essais et, plus encore, dans ses romans que l'accomplissement de son propre bonheur, rationnellement et selon certaines vertus cardinales telles que l'indépendance, l'intégrité ou l'efficience, est le plus haut but moral de l'homme. « L'homme doit vivre pour son propre intérêt, ne sacrifiant ni lui-même aux autres, ni les autres à lui-même », écrit-elle. C'est la clé de l'estime de soi. Ses romans ont une dimension éthique, métaphysique et philosophique très puissante.

O. G. - À savoir ?

D. B. - Que les gens qui réussissent font de bonnes choses. Que la raison et le travail productif donnent un sens au monde. Les livres de Rand sont des manifestes contre l'hystérie, l'irrationnel et l'assistance : un « big government » détruit la souveraineté des individus. Écrits à une époque où l'interventionnisme étatique se développait continuellement, ses romans montrent que la dépendance à l'égard des subsides gouvernementaux dévalue la famille, l'éthique du travail et de l'épargne. Pour elle, le capitalisme est le seul système où les hommes productifs sont libres d'agir et de coopérer en permettant l'amélioration constante de leur prospérité, de leur consommation et de leur jouissance de la vie.

O. G. - À contempler le poster accroché dans votre bureau et les étals de librairie, à New York comme ici à Washington, Rand est plus populaire que jamais de nos jours...

D. B. - Ses livres se sont toujours bien vendus mais il est vrai que, aujourd'hui, ils connaissent un succès de plus en plus considérable. La crise financière, la dimension gigantesque des dépenses publiques et la taille toujours croissante du gouvernement incitent les gens à redécouvrir Ayn Rand.

O. G. - En quoi les éclaire-t-elle ?

D. B. - Les livres de Rand sont une défense passionnelle du capitalisme. Or de nombreux Américains sont persuadés que l'intrusion du gouvernement dans la sphère économique et la finance, via ses nombreuses régulations et agences, a perverti l'esprit du capitalisme et provoqué la crise financière. Dans Atlas Shrugged, Rand avait non seulement annoncé la spirale de dettes et de déficits qui balaie actuellement l'Amérique mais aussi la réaction du gouvernement - un gouvernement qui, comme vous le savez, a volé au secours de Wall Street, instauré de nouvelles régulations, pris le contrôle d'entreprises comme les constructeurs automobiles, opté pour une relance budgétaire, distribué des prébendes sans véritable motif, conforté la Fed dans sa politique toujours expansionniste... Rand avait tout prévu ! C'était aussi le message de Hayek dans Le Chemin de la servitude : la planification économique ne conduit pas à des sociétés plus égalitaires mais à un nouveau système de classes et de statuts ; pas à la prospérité mais à la pauvreté ; pas à la liberté mais à la servitude...

O. G. - Rand est d'ailleurs si populaire aux États-Unis qu'Atlas Shrugged vient d'être adapté au cinéma. Avez-vous vu le film ?

D. B. - Oui, mais je suis ressorti de la salle un peu déçu. Seule une partie du livre a été adaptée et le film n'a pas été doté d'un budget très conséquent. À mon avis, il aurait fallu en faire une série. C'est sans doute la faute des libéraux de Hollywood !

O. G. - Au début des années 1970, quand vous devenez libertarien, les États-Unis sortent d'une période de très grande prospérité marquée par un accroissement constant de l'interventionnisme étatique depuis les années 1930 et le New Deal de Roosevelt. Pour quelles raisons devient-on libertarien à l'époque ?

D. B. - Pour moi comme pour de nombreux libertariens de ma génération, ce sont des facteurs politiques et culturels qui ont joué. Voyez-vous, pour la génération de mes parents, le gouvernement fédéral avait réussi à mettre fin à la Grande Dépression et à sortir triomphant et plus puissant que jamais de la Seconde Guerre mondiale. Ma génération - je suis né en 1953 - avait une tout autre vision des choses : à nos yeux, gouvernement rimait avec Vietnam, Watergate et stagflation. Avec corruption et incompétence. Ma génération a constaté l'échec du « big government », cet État-providence et va-t-en-guerre : nous avons appris dans les années 1960 que le gouvernement se lançait dans des aventures militaires des plus hasardeuses, qu'il espionnait ses adversaires et mentait par la suite pour se dédouaner. Dans les années 1970, sa gestion de l'économie s'est révélée catastrophique : l'Amérique était plombée par le chômage, l'hyperinflation et la stagflation. Les centres-villes tombaient en ruine, l'insécurité augmentait constamment. Aussi sommes-nous devenus de plus en plus sceptiques à l'égard du gouvernement. À la même époque, le mouvement conservateur bouillonnait intellectuellement. Le prix Nobel d'économie a été décerné à Hayek en 1974 puis à Friedman deux ans plus tard. Friedman était certainement le plus grand libertarien américain de l'époque : son ouvrage Capitalisme et Liberté - qui affirme que la liberté politique ne peut exister sans propriété privée et liberté économique -, sa chronique hebdomadaire dans Newsweek et son livre puis la série télévisée Free to Choose ont joué un rôle prépondérant dans la diffusion des idées libertariennes. L'économiste autrichien Ludwig von Mises fut, lui aussi, redécouvert à cette époque. Je pourrais également vous citer les ouvrages du très prolifique économiste Murray Rothbard ou la publication en 1974 de Anarchy, State and Utopia du philosophe de Harvard Robert Nozick, rapidement devenu la bible du nouvel État minimaliste. C'est dans ce climat que Ronald Reagan et Margaret Thatcher sont arrivés au pouvoir et ont changé la face des économies capitalistes en s'inspirant de la théorie libertarienne.

O. G. - Reagan a surtout lancé la grande révolution conservatrice...

D. B.- Sa révolution était peut-être moins conservatrice qu'il n'y paraît. Socialement du moins. Sur le plan des libertés civiles et des moeurs, on a tendance à voir la fin des années 1960 et les années 1970 comme une période de grandes victoires pour la gauche et la contre-culture. Cependant, on peut aussi considérer que l'extension des droits civils aux Noirs et aux gays, de même que les révolutions féministe et sexuelle ont été de formidables extensions de la liberté à l'ensemble de la population : les droits mentionnés dans la Déclaration d'indépendance ont enfin été étendus à l'ensemble de la population américaine. Ce qui est sûr, c'est que la culture individualiste américaine est sortie renforcée des années 1960 et 1970. On considère à tort les années 1960 comme une décennie de gauche et les années 1980 comme une décennie de droite. En fait, on a assisté, au cours de cette période, à l'évolution des baby-boomers - la génération « je fais ce que j'ai envie de faire ». Cette génération s'est beaucoup amusée à vingt ans dans les années 1960, puis elle a conçu des logiciels et s'est enrichie dans les années 1980, quand l'économie s'est libéralisée.

O. G. - Quelle est exactement votre vision de la double présidence de Ronald Reagan ?

D. B. - Sur le plan économique, Reagan était un conservateur : il a baissé les impôts, poursuivi et amplifié le mouvement de dérégulation entamé par son prédécesseur Jimmy Carter, encouragé le libre-échange international. Sur la scène internationale, il a été très ferme, inflexible même vis-à-vis du camp communiste. Mais, sur le plan social, il n'était pas aussi conservateur qu'il le disait à ses électeurs. Fondamentalement, il n'a rien fait pour freiner le mouvement de libéralisation entamé dans les années 1960. Il n'a pas lancé la moindre croisade contre l'avortement ou contre le mouvement gay. Figurez-vous qu'il a même été le premier président de l'histoire des États-Unis à faire dormir un couple gay à la Maison-Blanche !

O. G. - Qui étaient ces heureux privilégiés ?

D. B. - Le décorateur de la présidence et son compagnon qui arrivaient de Hollywood !

O. G. - Conservateur en matière de fiscalité mais libéral sur les questions relatives aux moeurs, Reagan aurait donc été un grand président libertarien ?

D. B. - Disons qu'après près de cinquante ans de « big government », les présidences de Reagan ont marqué une rupture très forte, une rupture dont l'inspiration était libertarienne, dans un contexte favorable : les sentiments anti-guerre, anti-autoritaires, anti-gouvernementaux et anti-imposition étaient puissants. Mais malgré un discours anti-étatique fort et la baisse de la fiscalité, tout n'a pas été parfait sous Reagan : le budget fédéral a augmenté, notamment à cause de dépenses sociales toujours très conséquentes.

O. G. - Et depuis Reagan ?

D. B. - Les thèses libertariennes ont connu une éclipse. À nos yeux, la présidence de George W. Bush fut particulièrement catastrophique. Ses deux mandats ont été marqués par l'augmentation gigantesque des dépenses de l'État, la diminution des libertés individuelles - dans le cadre du Patriot Act -, l'intolérance sociale et de nouvelles aventures militaires plus que hasardeuses... Et puis, cerise sur le gâteau, la crise financière survenue à la fin de son second mandat a coûté aux contribuables américains des centaines de milliards de dollars avec, en particulier, la législation TARP (1) et le renflouement de Chrysler et de General Motors...

O. G. - Aurait-il fallu abandonner les banques en difficulté, quitte à provoquer une gigantesque panique financière mondiale ?

D. B. - Il faudrait surtout que l'État se mêle le moins possible des affaires économiques du pays. La crise financière est avant tout le fait de son immixtion constante bien davantage que la faute du capitalisme.

O. G. - Si je vous suis bien, vous estimez que les banques et les fonds qui ont vendu des actifs vérolés à leurs clients ne seraient en rien responsables de la crise ?

D. B. - Il me semble que le premier responsable de la crise est la Fed, avec sa politique monétaire trop accommodante. Depuis le mini-krach boursier de 2001, trop d'argent circulait dans l'économie américaine parce que les taux d'intérêt étaient trop bas...

O. G. - Pourtant, Alan Greenspan, le président de la Fed de 1987 à 2006, se dépeint volontiers comme libertarien. Il était même un disciple et un intime d'Ayn Rand, qu'il a fréquentée jusqu'à sa mort en 1982. Dans ses Mémoires, publiés en 2007, Greenspan parle de Rand comme d'une « force stabilisatrice dans sa vie »...

D. B. - Alan Greenspan a très bien géré la politique monétaire américaine jusqu'en 2001. Dans la lignée de son prédécesseur Paul Volcker, il cherchait avant tout à juguler les risques d'inflation. Mais, par la suite, les conditions de l'octroi du crédit sont devenues trop lâches : en réalité, M. Greenspan a conduit une politique qui était à l'opposée de celle que préconisent les économistes autrichiens ! Par ailleurs, la politique d'encouragement à l'accession à la propriété immobilière initiée sous Clinton et poursuivie par Bush (via les agences gouvernementales Fannie Mae et Freddie Mac) a permis à un grand nombre d'Américains d'acquérir leur résidence à crédit alors qu'ils n'en avaient pas les moyens. Résultat : cette politique a provoqué la crise financière de 2007-2008. Le système a fonctionné aussi longtemps que les prix de l'immobilier poursuivaient leur ascension. Il s'est écroulé dès qu'ils ont commencé à chuter. Bref, les politiques gouvernementales ont été catastrophiques.

O. G. - Et puis Obama est arrivé à la Maison-Blanche...

D. B. - Pendant les deux premières années de son mandat, quand les Démocrates contrôlaient les deux chambres du Congrès, la taille du gouvernement a encore augmenté. C'est d'autant plus décevant que, au moment de son élection, le pays était fier - et moi aussi - d'avoir pour président un homme noir, jeune, charismatique et séduisant, un John Fitzgerald Kennedy en puissance. Et cela, quarante-quatre ans seulement après la promulgation du Civil Rights Act...

O. G. - En quoi Obama vous a-t-il tant déçu ?

D. B. - Il a poursuivi la politique de bail-out de Bush, a lancé sa politique de relance et a entrepris une gigantesque refonte du système de santé publique alors que l'État n'en a pas les moyens. Mais, très vite, nombre d'Américains ont réagi, effrayés à l'idée d'une emprise toujours croissante du gouvernement sur leur vie et sur l'économie du pays.

O. G. - L'apparition du mouvement des Tea Parties a-t-elle été une bénédiction pour les libertariens ?

D. B. - Ce fut d'abord une grande surprise. Rendez-vous compte : un mouvement de masse spontané contre le « big government » ! Les Tea Parties ne sont pas un mouvement libertarien per se, mais ils constituent une force libertarienne et s'inspirent - en matière économique du moins - de la pensée libertarienne. Pour nous, c'est une renaissance. Depuis plus de deux ans maintenant, nos idées se diffusent partout ! Un certain nombre de parlementaires ont été élus l'an dernier sur une plate-forme plus ou moins libertarienne ; on parle de plus en plus de la Constitution et de ses idéaux de gouvernement limité ; de nombreuses voix réclament une baisse de la fiscalité ; un public de plus en plus large découvre les économistes autrichiens et Ayn Rand... La campagne présidentielle de 2012 se fera, j'en suis certain, sur nos thèmes de prédilection : la réduction de la dette, des déficits et de la taille du gouvernement. D'ailleurs, deux candidats déclarés à l'investiture républicaine sont même libertariens : Gary Johnson, l'ancien gouverneur du Nouveau-Mexique, et Ron Paul, le parlementaire texan, qui se représente après une première tentative en 2008.

O. G. - Qui sont les libertariens aux États-Unis et où vivent-ils ?

D. B. - Je dirais que deux grands groupes composent les libertariens aujourd'hui. Le premier groupe est composé d'entrepreneurs du Middle West et des régions montagneuses de l'Ouest comme le Wyoming, l'Utah, le Montana, l'Arizona, le Nevada, l'Idaho... Ce sont des individus autonomes, tournés vers leur communauté et leur famille, qui ne demandent jamais rien au gouvernement. Le second groupe comprend des gens plus jeunes, plus éduqués et plus aisés que la moyenne, qui vivent en majorité sur les côtes et dans les grandes villes et travaillent dans les nouvelles technologies ou dans la finance à New York, à Chicago, dans la Silicon Valley ou à Austin, au Texas. Ces jeunes gens sont des conservateurs sur le plan économique et fiscal mais ils sont réellement libéraux sur les questions sociales. Dans ce dernier domaine, ils sont loin de partager le conservatisme des Républicains.

O. G. - Pourtant, les libertariens sont en très large majorité affiliés aux Républicains. Ils votent massivement pour eux aux élections...

D. B. - Parce qu'il est plus difficile d'imposer la rigueur budgétaire à un Démocrate que de « libéraliser » un Républicain sur certaines questions sociales ! Tous les candidats républicains à l'élection présidentielle s'engagent aujourd'hui à réduire le train de vie de l'État et les transferts sociaux. C'est l'essentiel car, au rythme où vont les choses, les libéraux nous conduisent tout droit vers la banqueroute. Par ailleurs, je crois que le temps joue pour nous : de plus en plus d'électeurs républicains sont avides de libertés culturelles et sociales.

O. G. - Qu'entendez-vous par là ?

D. B. - Je le répète : le gouvernement ne doit pas se mêler de la vie privée des citoyens. Il n'a pas à leur dire ce qu'ils doivent manger, consommer, faire ou ne pas faire. C'est l'une des règles d'or du mouvement libertarien. Nous voulons que le gouvernement se contente de défendre le droit de chaque individu à la vie, à la liberté et à la propriété - des droits naturels et consubstantiels à l'homme, bien antérieurs à la naissance de l'État et de toute forme de gouvernement. Les gouvernements existent pour protéger ces droits, pour empêcher certains individus d'employer la force contre d'autres individus. L'État doit disposer de la force militaire, d'une police et d'un système judiciaire efficaces afin d'assurer un cadre social dans lequel des individus libres peuvent vivre en harmonie, chacun se consacrant à ce que Jefferson a appelé « ses entreprises et ses progrès personnels ». C'est tout ce qu'on lui demande.

O. G. - Êtes-vous favorable à la dépénalisation de la drogue ?

D. B. - Pourquoi pas ? Les libertariens condamnent la censure, le contrôle des prix, les confiscations de propriété, toute forme de régulation de l'activité économique et de la vie privée des citoyens.

O. G. - Je vous comprends. Mais, concrètement, une société et une économie post-industrielles aussi complexes que celles des États-Unis ne peuvent pas fonctionner en se reposant seulement sur quelques grands principes de philosophie politique élaborés au XVIIIe siècle et rajeunis par Ayn Rand ! Prenons l'exemple des grandes infrastructures comme les autoroutes ou les chemins de fer : il est de notoriété publique qu'elles sont en piteux état. L'État ne joue-t-il pas un rôle indispensable dans ce secteur ?

D. B. - Le gouvernement a pour mission de les maintenir en bon état et d'y assurer une sécurité optimale. Or il le fait mal. Pourquoi ? Parce qu'il n'a aucune incitation à le faire et qu'il n'a pas pour mission de satisfaire ses consommateurs.

O. G. - Mais aucune entreprise privée ne va construire à elle seule un nouveau réseau d'autoroutes, par exemple. Il faut au moins un partenariat public-privé, une première impulsion des pouvoirs publics...

D. B. - Je ne pense pas que l'on ait besoin du gouvernement pour construire de grandes choses. Plusieurs pays ont privatisé leurs chemins de fer...

O. G. - Vous faites probablement allusion à la Grande-Bretagne qui a privatisé ses chemins de fer dans les années 1990. À titre personnel, je peux vous assurer que les billets étaient hors de prix, la sécurité défaillante et que plusieurs lignes insuffisamment rentables aux yeux des actionnaires ont été fermées au détriment des usagers...

D. B. - Je ne suis pas un expert de l'industrie ferroviaire. Mais une chose est sûre : en matière de politique industrielle, nous n'avons pas besoin de l'intervention de l'État. In fine, l'État représente une gêne et alloue maladroitement ou injustement les ressources.

O. G. - Je me permets de vous interrompre encore une fois : le secteur privé aux États-Unis a énormément bénéficié des fonds de recherche et des commandes publiques, notamment dans le secteur de la défense : de l'après-guerre aux années 1970, cette politique industrielle « keynésienne militarisée » a été l'une des bases de la prospérité américaine...

D. B. - Le télégramme, le téléphone, l'ordinateur n'ont pas, que je sache, été inventés par le gouvernement ! Et si les bases des protocoles d'Internet ont été lancées par le département de la Défense, des ingénieurs privés en auraient fait de même à quelques années près. Imaginons qu'Al Gore ait été élu président en 1972 : nous aurions aujourd'hui des ordinateurs de la taille d'un demi-Univac - le premier ordinateur commercial qui pesait 13 tonnes... - et deux fois plus rapides seulement ! Dans les années 1980, l'Amérique allait être dépassée par le Japon, tout le monde en était persuadé. Il fallait absolument qu'on se dote d'un MITI, d'un outil performant de politique industrielle piloté par l'État. Vingt-cinq ans plus tard, où en est le Japon ? Je préfère, et de beaucoup, la situation des États-Unis aujourd'hui. Idem pour la Chine : devrions-nous les imiter, impliquer l'État  davantage ? Pas question ! Notre credo est le libre marché et la concurrence, nous avons toujours fonctionné ainsi. Je vais vous donner un exemple des bienfaits de la concurrence. Il y a trente ans, il n'y avait aux États-Unis qu'une seule compagnie de téléphone : un monopole privé, AT&T. Tout le monde avait le même téléphone, le prix des appels était fixé arbitrairement. Ce prix était d'ailleurs exorbitant quand on appelait à l'étranger ou même dans un autre État ; quant au service, il était médiocre. La dérégulation du secteur l'a rendu infiniment plus performant et meilleur marché, pour le plus grand bien des usagers.

O. G. - Certes, mais dans d'autres secteurs, comme l'école publique, l'économie de marché ne peut pas s'appliquer...

D. B. - Vraiment ? Et pourquoi pas ? L'école publique aux États-Unis est dans un état lamentable. Parce qu'elle manque de fonds, me direz-vous ? Non ! Parce que l'État n'est pas incité à améliorer ses services et qu'il ne risque pas, dans ce secteur, de perdre des consommateurs. L'école publique est un marché captif. Or les écoles privées fonctionnent mieux. Elles sont gérées comme des entreprises. Pourquoi ne pas faire des profits dans l'éducation ? Est-il choquant de gagner de l'argent en vendant des magazines ou des livres ? Eh bien, l'éducation, ce devrait être pareil. Dans trente ans, je suis certain que nous considérerons l'école comme nous considérons le téléphone aujourd'hui.

O. G. - Y a-t-il une doctrine de politique étrangère propre aux libertariens ?

D. B. - Une doctrine, je ne sais pas ; mais des grandes lignes, certainement. Le rôle des États-Unis dans le monde est de protéger les droits et les intérêts des citoyens américains et non pas de faire la police aux quatre coins de la Terre. Les États-Unis n'ont pas à se mêler de conflits où leurs intérêts vitaux ne sont pas menacés. Par exemple, nous n'avons rien à faire aujourd'hui en Libye : si les Européens veulent se débarrasser de Kadhafi, très bien, mais qu'ils le fassent tout seuls, comme des grands, sans nous impliquer ! De même, j'étais opposé à l'intervention en Irak : certes, Saddam Hussein était un dictateur terrible, mais il ne constituait pas une menace directe pour nous. L'Amérique n'a pas vocation à renverser tous les dictateurs de la planète !

O. G. - Et la guerre en Afghanistan, qu'en pensez-vous ?

D. B. - L'intervention était justifiée : l'Amérique avait été attaquée par une organisation terroriste qui était basée dans ce pays. Mais, une fois les talibans renversés et Al-Qaïda dispersée, il ne fallait pas s'attarder. L'Amérique s'est lancée dans une gigantesque opération de nation building. Ce n'est pas son rôle ! Ce n'est pas à sa mesure ! Cela coûte trop cher aux contribuables américains.

O. G. - Mais les talibans n'avaient-ils pas fini par prendre le pouvoir, en 1996, parce que les Américains, sitôt les Soviétiques partis, avaient trop vite abandonné l'Afghanistan ?

D. B. - Je pense que l'Amérique serait plus en sécurité et plus aimée dans le monde si elle cessait d'intervenir constamment dans toutes les affaires de la planète. Cette politique interventionniste nous a valu de nombreux ennemis. Je considère par ailleurs que l'Otan n'a plus de raison d'être, vingt ans après la disparition de l'URSS. L'Organisation avait un sens en 1949 mais, désormais, l'Europe est aussi riche que les États-Unis et doit veiller elle-même à sa sécurité.

O. G. - Je vous sens très confiant, sur tous les plans...

 D. B. - L'Amérique vit un moment libertarien. Au Cato Institute, nous estimons que 14 % des électeurs américains peuvent être considérés comme tels. En 2009, un sondage Gallup indiquait même que 23 % des citoyens se définissaient ainsi ! Une autre enquête récente de l'institut Zogby affirmait, elle, que 59 % des sondés se voyaient comme des conservateurs fiscalement et des libéraux dans le domaine social : de plus en plus d'Américains doutent du bien-fondé et de l'efficacité des interventions étatiques et demandent de plus en plus de libertés personnelles, à l'instar des baby-boomers et de la jeune « I Generation », celle des iPhone et des iPad, très autocentrée.

O. G. - N'êtes-vous pas frustré de ne pas vous appuyer sur un parti  politique ?

D. B. - Si, mais je ne peux pas, non plus, voler comme un oiseau ! Les Américains sont hostiles à la création d'un troisième parti. Nous nous inscrivons dans le système politique, du côté républicain pour la plus grande majorité d'entre nous. Cependant, la dichotomie classique conservateur-libéral a de moins en moins de sens aujourd'hui. Le XXe siècle a été le siècle de l'État-nation fort, des totalitarismes, du socialisme, des Léviathans bureaucratiques. Le XXIe siècle sera celui de l'individu libre. Un individu qui va reprendre en main le cours de sa destinée en faisant ses propres choix.
Notes :
(1) Le Trouble Asset Relief Program est un projet de loi signé par le président George W. Bush le 3 octobre 2008, qui permet au département du Trésor de garantir ou d'acheter jusqu'à 700 milliards de dollars d'hypothèques résidentielles et commerciales, afin d'assurer la stabilité du système.