Politique Internationale - La Revue n°133 - AUTOMNE - 2011

sommaire du n° 133
ISRAEL FACE A LA RECOMPOSITION DU MOYEN-ORIENT
Article de Frédéric Encel
Docteur en géographie géopolitique, maître de conférences HDR en questions internationales à Science
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À lire et à entendre les observateurs les plus avisés du Proche et du Moyen-Orient, tout irait mal pour Israël (1). La recomposition géopolitique de la région - prise dans son acception la plus large, c'est-à-dire du Maghreb à l'Iran -, en pleine accélération en 2011, affecterait déjà directement l'État juif. De fait, sur cinq dossiers au moins, il apparaît peu contestable que les pièces du puzzle ne s'orientent pas vers un ensemble idéal pour la sérénité du gouvernement de Jérusalem : le printemps arabe ; l'offensive diplomatique palestinienne et l'isolement israélien qui en découle ; le profond revirement turc ; la montée en puissance de l'Iran et de ses alliés ; enfin, la situation sociale interne à l'État hébreu et le mouvement des « indignés ».
Un contexte dégradé...
Le printemps arabe, mauvaise saison pour Israël
C'est peu de dire que le printemps arabe n'a pas enthousiasmé les hauts responsables politiques et militaires israéliens. Certes, aux yeux de la rue progressiste de Tel-Aviv, le vaste mouvement de contestation populaire enclenché en Tunisie en décembre 2010 ne constitue pas, a priori, un événement défavorable - surtout s'il accouche de véritables régimes démocratiques. Outre l'aspect humain et moral, on sait en Israël comme dans toute société profondément démocratique que deux démocraties ne se sont jamais fait la guerre. Pourquoi cette règle ne fonctionnerait-elle pas au profit de l'État hébreu ? Mais ce sentiment populaire, exprimé notamment au cours des manifestations sociales des « indignés », en août 2011, ne rejoint pas le réalisme des stratèges hébreux. D'abord, sur les plans psychologique et diplomatique, Israël risque de perdre l'un de ses plus précieux arguments rhétoriques : « Nous sommes l'unique démocratie du Proche-Orient » (2). Rien n'est acquis quant à l'installation de régimes authentiquement démocratiques à l'heure où ces lignes sont écrites, mais il semble qu'en Tunisie au moins, en Libye et en Égypte peut-être, des scrutins libres et transparents soient imminents, et que des forces démocratiques aient de grandes chances d'y faire bonne figure. Ensuite, la chute du président égyptien Hosni Moubarak et la perspective de l'effondrement du régime syrien de Bachar el-Assad impliquent des menaces militaires. Qui accédera au pouvoir après Moubarak - lequel coopéra si bien contre le Hamas retranché à Gaza, au moins durant les cinq dernières années de son règne ? Qui succéderait à Assad s'il chutait, lui dont l'immense qualité aux yeux des dirigeants israéliens est la prévisibilité ? Cruel, retors et sans le moindre scrupule, mais connaisseur pragmatique et rationnel des froids rapports de force, ainsi est perçu Bachar el-Assad outre-Golan. Dans les deux cas, la perspective de voir triompher une coalition islamo-nationaliste à la soudanaise inquiète Jérusalem. Encore n'évoque-t-on ici que Le Caire et Damas ; mais que se passerait-il si le fragile royaume hachémite de Jordanie, en paix (et en pleine coopération) avec Israël, était balayé par le printemps arabe ? La majorité palestinienne n'y prendrait-elle pas le pouvoir ? N'exprimerait-elle pas des revendications irrédentistes vers la Cisjordanie voisine tout en rendant poreuse la longue frontière du Jourdain ? Vieux cauchemar d'Israël !
Mais le problème le plus aigu est peut-être le soutien - tardif mais bien concret, notamment en Libye - de l'Occident à ce printemps arabe, avec pour toile de fond la défense des droits de l'homme et la protection des populations. Et si les Palestiniens, derrière Mahmoud Abbas et Salam Fayyad, jouaient à fond la carte de la demande de protection internationale (avec force envoi de Casques bleus, voire de blocus à l'encontre d'Israël) ?
Abbas superstar aux Nations unies, ou l'isolement diplomatique d'Israël
Le deuxième dossier qui semble s'être récemment aggravé pour Israël porte précisément le nom du président palestinien. Comme il l'avait promis dès juillet 2011 et en dépit des fortes pressions françaises et américaines, Mahmoud Abbas a déposé aux Nations unies, le 23 septembre, une demande officielle de reconnaissance de l'État de Palestine. Chaleureusement applaudi à l'Assemblée générale après un long discours tenu pour historique - au cours duquel il a souligné qu'il n'avait pas l'intention de délégitimer l'État d'Israël en tant que tel, mais seulement sa politique -, le chef de l'Autorité palestinienne a placé le gouvernement israélien dans l'inconfortable position du « mauvais élève » du processus de paix. Du reste, peu après son discours, celui de Benyamin Netanyahou ne recueillait qu'indifférence ou sévérité.
Cette offensive diplomatique palestinienne sans précédent risque de coûter cher à Israël ; certes, le Conseil de sécurité ne votera pas la résolution (du fait du traditionnel veto américain), mais l'immense majorité des États représentés à l'Assemblée générale la votera si elle est déposée. Dans le même temps, l'image d'Israël auprès des opinions publiques pâtira d'une position politique jugée intransigeante, surtout face à un président palestinien qui privilégie la construction économique et la diplomatie plutôt que la violence (3).
Un ami devenu ennemi : la Turquie
En février 1996, après de longues décennies de relations distantes, voire glaciales (années 1980), Ankara signait avec Jérusalem un partenariat militaire impliquant : 1) des manoeuvres aéronavales communes (aux côtés des forces américaines de la VIe Flotte) ; 2) une coopération en matière d'ingénierie militaire (réfection par Israël de matériels turcs) ; et 3) l'usage à titre d'entraînement de l'espace aérien anatolien pour les chasseurs bombardiers de Tsahal. Or, en 2002, avec l'arrivée au pouvoir du parti islamo-conservateur AKP, les relations vont se dégrader rapidement. Dès 2004, les critiques à l'endroit d'Israël s'accumulent. Elles s'exacerbent lors des conflits de 2006 (Liban) et 2008-2009 (Gaza), et atteignent un seuil critique durant l'affaire tragique dite de la « flottille pour Gaza » (assaut du Navi Marmara, 31 mai 2010). En octobre 2011, non seulement les manoeuvres militaires sont stoppées et plusieurs contrats d'armement gelés, mais le premier ministre Recep Tayyip Erdogan va jusqu'à menacer l'État juif d'escorter de nouvelles flottilles encouragées à forcer le blocus de Gaza. Par ailleurs, le corps diplomatique turc en Israël a été réduit, fait sans précédent depuis 1980, à l'initiative du ministre des Affaires étrangères Davutoglu.
Cette surenchère traduit une réorientation profonde de la géopolitique turque sous l'emprise de l'AKP. Cette politique étrangère, dite parfois « néo-ottomane », repose sur les principes suivants : proximité avec les États arabes et l'Iran ; équilibre entre les États-Unis et la Russie ; et divorce avec Israël. L'AKP, qui a réussi le double tour de force de se faire démocratiquement réélire à chaque scrutin depuis près d'une décennie (le dernier en date s'est tenu en mai 2011), est parvenu à réduire l'ossature laïque, nationaliste et pro-occidentale de l'armée. On peut donc estimer que cette nouvelle tendance « néo-ottomane » est plus structurelle que conjoncturelle. L'État juif n'a pas seulement perdu un partenaire à la fois proche, musulman et puissant ; il a aussi « gagné » un... adversaire fort de ces caractéristiques.
La menace iranienne
Au nord. Depuis sa demi-victoire contre Tsahal en juillet-août 2006, le Hezbollah chiite libanais n'a cessé de reconstituer et de développer son arsenal. Via la Syrie par voie terrestre, mais aussi depuis l'Iran par voie maritime, le « parti de Dieu » - courroie de transmission de la République islamique au Proche-Orient - acquiert mois après mois des engins sol-sol en grande quantité. Forte d'un stock de missiles estimé à 5 000 (Zelzal, Scud-C, Grad, etc.), la formation islamiste est devenue la deuxième force de frappe balistique de la région. Pour l'état-major général israélien, la question n'est pas de savoir si mais quand le prochain conflit avec le Hezbollah aura lieu - et avec quels résultats (4).
Au sud-ouest. Même si le Hamas palestinien est d'essence sunnite - en fait, il représente la branche palestinienne des Frères musulmans -, ses liens militaires avec le Hezbollah chiite et, depuis peu, avec l'Iran obéissent au vieil adage : l'ennemi de mon ennemi est mon ami. En décembre 2008, soit un an et demi après son putsch réussi dans la bande de Gaza, le Hamas affichait des capacités offensives et défensives redoutables. Les centaines de tunnels creusés sous la frontière avec l'Égypte lui assurent un approvisionnement à peu près constant et complet. En outre, il semble que des réseaux de combattants d'Al-Qaïda se soient infiltrés dans ce micro-territoire et se préparent à la prochaine confrontation avec Israël.
À l'est. Jusqu'ici, l'Iran du président Mahmoud Ahmadinejad se contente de soutenir de l'extérieur le Hezbollah (armements lourds et financements) et le Hamas (armes légères et financements), tout en invectivant l'« entité sioniste » et en proférant des diatribes négationnistes. Mais le printemps arabe a occulté la progression du programme atomique de Téhéran : en cas d'intervention américaine ou israélienne contre ses installations nucléaires, l'Iran ne déclencherait-il pas - en toute complicité avec ses protégés libanais et palestiniens - une attaque balistique sur Israël ? Avec quelles conséquences militaires pour Tsahal, contrainte de lutter sur plusieurs fronts ?
Les « indignés », facteur de craquements internes ?
Dernier voyant au rouge selon les pythies : la situation intérieure. Les manifestations gigantesques d'« indignés » réunies à Tel-Aviv et dans d'autres agglomérations israéliennes durant l'été 2011 ont surpris le gouvernement et les médias israéliens. Autant de protestataires campant ou marchant contre la cherté des logements et de certains produits alimentaires et exigeant davantage de partage social, en plein printemps arabe, voilà qui prenait soudain une dimension dramatique. Et si les héros étaient fatigués ? Et si la jeunesse israélienne refusait dorénavant d'incarner une nouvelle Sparte pour jouir des fruits de la croissance et d'un mode de vie moderne pacifié ? Et si elle rejetait un prix du sang et des armes trop élevé au regard des standards occidentaux ? Ce front-là, interne, ne serait-il pas, au fond, plus périlleux pour l'État que les menaces stratégiques venues de l'extérieur ?
... mais un rapport de force au beau fixe
Si l'on s'en tient à ces considérations et à ces sombres perspectives, l'avenir d'Israël paraît assurément compromis. Or on peut contester point par point la réalité de chacun de ces périls. Certains apparaissent objectivement moins dramatiques qu'on le croit ; d'autres sont efficacement contrecarrés par l'État hébreu.
Le printemps arabe annonce-t-il vraiment un hiver israélien ?
À ce jour, le printemps arabe n'a balayé que deux régimes arabes sur vingt-deux, ceux du Tunisien Ben Ali et du Libyen Kadhafi - et dans ce second cas, il a fallu toute la puissance d'opérations militaires lourdes venues d'Occident pour assurer la victoire de la rébellion. En Égypte, le président Moubarak est bien tombé, mais le régime nationaliste à forte dominante militaire, au pouvoir depuis le putsch des colonels contre le roi Farouk en 1952, est toujours en place. En Syrie et au Yémen, la répression n'est toujours pas venue à bout de la contestation, mais Assad et Saleh tiennent bon. Dans les autres États arabes, soit la contestation fut faible et contenue par des mesures sociales et politiques appropriées (Maroc, Jordanie), soit une répression immédiate et efficace a eu raison des manifestants (Bahreïn, secouru par l'Arabie saoudite) (5). Bref, si l'on peut admettre que le printemps arabe comporte des inconvénients pour Israël, il convient aussi de constater que son bilan est, provisoirement, très mitigé.
Au-delà de cette arithmétique, en quoi le changement de nature des régimes arabes menacerait-il Israël ? À l'évidence, la réponse renvoie aux islamistes. Il est, en effet, probable que les Frères musulmans, tant en Égypte qu'en Tunisie, remportent quantité de suffrages lors des prochains scrutins, et obtiennent par conséquent des postes ministériels en nombre. Mais ils chercheront alors davantage ceux de la Justice, des Affaires sociales ou de la Famille, qui leur permettent de verrouiller la société et de la formater à leur guise, que ceux de la Défense ou des Affaires étrangères, inutiles du point de vue du modelage d'une société islamiste. En Égypte, il serait de toute façon stupéfiant que l'armée accepte d'abandonner ces deux postes régaliens...
Mais, au fond, la question essentielle est la suivante : est-ce le degré de fanatisme d'un gouvernement ou d'un régime qui surdétermine sa propension à faire la guerre, ou plutôt la certitude objective qu'il peut l'emporter sur le champ de bataille ? Autrement dit, des gouvernements dominés par des islamistes radicaux feront-ils plus, ou mieux, la guerre à Israël que leurs prédécesseurs nationalistes ? Les nationalistes laïques Gamal Abdel Nasser, Anouar el-Sadate, Hafez el-Assad et Saddam Hussein ont guerroyé contre l'État juif tandis que la République islamique d'Iran ne l'a jamais attaqué de front... En général, ni le degré de fanatisme, réel ou supposé, ni la nature idéologique d'un régime ne l'emportent sur la réalité des rapports de force.
Or, dans l'état actuel des rapports de force militaires stricto sensu, aucun État arabe - pas même l'Égypte, pourtant équipée par Washington depuis les accords de Camp David de 1979 - n'est en mesure de menacer sérieusement l'existence d'Israël, et jamais Tsahal n'a connu un tel degré de technicité et de puissance.
Israël très relativement isolé à l'ONU
Voilà plusieurs décennies que l'on considère qu'Israël serait « de plus en plus isolé », notamment sur le plan diplomatique. La formule refait florès à la Une des hebdomadaires européens - français en particulier - à chaque crise diplomatique qui met aux prises l'État juif et ses adversaires arabes. De fait, durant les années 1973-1993, soit de la guerre du Kippour aux accords israélo-palestiniens d'Oslo, il ne comptait guère d'amis. À l'Assemblée générale, face à la coalition constante des blocs Est/Arabe/Afrique (sauf exceptions), il ne pouvait compter que sur les États-Unis et deux ou trois micro-archipels du Pacifique, ainsi que sur quelques rares pays européens ou subsahariens. C'est ainsi que, le 10 novembre 1975, la résolution 3379 assimilant le sionisme à une forme de racisme fut votée à une large majorité (6). Au Conseil de sécurité, seul le veto américain protégeait Jérusalem de résolutions contraignantes qui auraient, sans cela, impliqué des sanctions.
Mais la situation a profondément changé. Que ce soit en pleine confrontation sanglante (deuxième Intifada, 2000-2004), durant les débats sur le mur de séparation (Cour internationale de justice puis Assemblée générale, 2005), ou autour du rapport Goldstone sur l'opération militaire « Plomb durci » à Gaza en 2008-2009, Israël bénéficie depuis dix ans d'appuis bien plus nombreux et relativement significatifs dans les enceintes onusiennes. Le soutien des États-Unis et des îles du Pacifique bien sûr, mais aussi celui du Canada, de l'Australie, de l'Allemagne et de l'Italie ne lui font jamais défaut. Ce ne sont pas là des puissances marginales et, si l'on y ajoute plusieurs États est-européens (République tchèque, Hongrie, Pologne, Bulgarie, pays baltes) ainsi que le Danemark et les Pays-Bas, on quitte tout à fait le schéma des décennies précédentes. Quant à la France, même si Nicolas Sarkozy adresse régulièrement des reproches au gouvernement israélien et soutient Mahmoud Abbas, elle continue à développer d'excellentes relations avec Israël, blocage du processus de paix ou pas.
Illustration visuelle et flagrante de ce phénomène : si, le 23 septembre 2011, presque tous les délégués onusiens applaudirent Mahmoud Abbas au terme de son discours, seuls les délégués arabes flanqués de quelques confrères africains le firent debout, tandis que les Occidentaux et de nombreux Africains, Sud-Américains et Asiatiques demeuraient poliment assis. Cette nouvelle donne diplomatique est d'autant plus significative que se succèdent à Jérusalem depuis la victoire électorale d'Ariel Sharon, le 6 février 2001, des gouvernements centristes (Olmert, 2006) ou nationalistes (Netanyahou, 2009), mais jamais travaillistes.
Quant à Barack Obama, il aura certes exercé des pressions sur Israël deux années durant, mais sans jamais les assortir de menaces de sanctions. Or, de Harry Truman en décembre 1948 à George Bush senior en 1991-1992, en passant par Dwight Eisenhower en 1956 ou encore Jimmy Carter en 1978, les présidents américains qui parvinrent à imposer leur volonté à des gouvernements israéliens assortirent tous leurs pressions oratoires de menaces de rétorsion concrètes, d'ordre diplomatique ou économique voire stratégique (7). Obama n'en fit rien. Non que sa volonté aura manqué, mais il se sera opposé aux puissants contre-pouvoirs que sont la Chambre des représentants et, surtout, le Sénat. Que faire lorsque le Congrès au grand complet ou presque accueille - rare privilège pour un dirigeant étranger - Benyamin Netanyahou et lui fait un triomphe (avec un record de vingt-sept standing ovations !), hors période électorale et alors même que le premier ministre israélien campe sur une position nationaliste critiquée par le Département d'État et la Maison-Blanche (8) ? Comment agir à l'encontre d'un Sénat qui, à deux reprises en l'espace de deux années, a recommandé au président de cesser ses pressions sur Israël (9) ? Les lobbies juif et évangélique n'expliquent pas tout ; c'est la proximité politique et philosophique profonde des États-Unis vis-à-vis de l'État hébreu qui révèle, une fois de plus, sa vigueur. Voilà bien longtemps que nombre d'observateurs enterrent l'alliance privilégiée entre Washington et Jérusalem ; ils le firent encore avec l'élection d'Obama, ce Noir non européen d'origine et de père musulman. Une fois de plus, ils en ont été pour leurs frais (10).
Un partenaire (turc) de perdu, quatre (autres) de retrouvés !
On a beaucoup surestimé l'importance stratégique que représentait pour Israël le partenariat turc, tant dans la durée qu'en qualité. Rappelons, tout d'abord, que l'accord militaire ne fut signé qu'en février 1996 et que l'AKP a commencé à le rogner dès 2004-2005 pour l'entraver tout à fait dès 2009. Il est donc erroné de parler, comme le font de nombreux observateurs, d'une alliance traditionnelle unissant la Turquie à l'État hébreu ! En second lieu, s'il est vrai que ce partenariat comportait des clauses financièrement et militairement intéressantes pour Israël, il est tout aussi vrai qu'il n'aura jamais eu un caractère vital. Sa remise en cause coûtera environ 300 millions de dollars par an en pertes de contrats de vente et de maintenance, et contraint déjà Tsahal à trouver d'autres espaces aériens pour accueillir l'entraînement de ses pilotes. Rien de tout cela n'est négligeable ; mais il faut souligner que le gouvernement Netanyahou a réagi très vite. D'abord, il a opéré dès 2009 un spectaculaire rapprochement avec la Grèce - traditionnellement très hostile à Israël. Le résultat politique et logistique a été immédiat : au printemps 2011, une flottille de militants pro-palestiniens anti-blocus était littéralement stoppée dans les ports grecs. Du jamais vu à Athènes (11) ! Ensuite, Nicosie et Jérusalem ont finalisé, en quelques mois, un accord formel de partage de leurs eaux territoriales ; pour Israël comme pour Chypre, l'intérêt d'un tel accord porte évidemment sur l'exploitation à venir des gisements gaziers découverts ces dernières années aux confins des deux espaces maritimes. Cet accord bilatéral prend de vitesse et exaspère le Liban et, surtout, Ankara, qui considère que la partie nord de l'île relève de sa souveraineté. En troisième lieu, la Bulgarie accroît des achats civils et militaires déjà substantiels en affichant un franc soutien diplomatique à Israël sur le blocus de Gaza et sur le dossier des flottilles (12). Enfin, en dépit de la grande proximité culturelle et politique prévalant entre Ankara et Bakou, l'Azerbaïdjan augmentait dès 2007-2008 ses ventes de brut à l'État hébreu en contrepartie d'une assistance militaire de plus en plus significative. Ni la guerre de Gaza de 2008-2009 ni la tragédie de la flottille turque et pas davantage la crise diplomatique israélo-turque n'auront affecté les excellentes relations Bakou-Jérusalem, au grand dam d'Ankara. La perception commune du péril iranien n'aura sans doute pas été anodine dans cette lune de miel...
Même si aucun de ces États ne rivalise économiquement et stratégiquement avec une Turquie dont l'État juif a fait son deuil, ce dernier a démontré qu'en un laps de temps très court il pouvait forger ou renforcer des coopérations intéressantes dans une zone stratégique importante, y compris contre son ancien allié.
La santé fragile des ingénieurs nucléaires en Iran...
Depuis le début des années 2000, l'Iran marque des points dans sa stratégie d'expansion pan-chiite au Moyen-Orient. Que cette expansion se produise au détriment d'Israël et de ses voisins arabes sunnites est évident. Mais, au fond, il n'est de menace stratégique que le programme nucléaire de Téhéran. Le Hezbollah représente, certes, une menace très concrète pour la population israélienne - la guerre de 2006 l'a amplement démontré -, mais cette menace n'est que tactique ; ni la viabilité ni la survie de l'État juif ne sont menacées par les missiles du parti armé libanais inféodé à la République islamique d'Iran (13). Le Hamas palestinien, depuis son camp retranché de Gaza, ne menace pas davantage les infrastructures ou la sécurité globale du pays. En revanche, une bombe nucléaire entre les mains de Téhéran constituerait une catastrophe aux yeux des dirigeants hébreux. Cette crainte existentielle explique-t-elle l'impressionnante série de graves problèmes rencontrés ces dernières années - en fait, depuis l'avènement à la présidence à Téhéran du fanatique Mahmoud Ahmadinejad en 2005 - par les milieux nucléaires iraniens ? Deux avions Falcon transportant des officiers Pasdaran (gardiens de la Révolution) qui s'écrasent à quelques mois d'intervalle dans les monts Zagros ; un puissant virus informatique, Stuxnet, qui paralyse provisoirement la centrale atomique de Bouchehr ; la disparition ou la mort subite de plusieurs ingénieurs nucléaires iraniens ; ou encore, très récemment (juin 2011), le crash d'un Tupolev 134 transportant cinq ingénieurs nucléaires russes de très haut niveau travaillant pour l'Iran (14)... Cette liste d'incidents rappelle celle, moins longue et moins spectaculaire, qui avait concerné les équipes d'ingénieurs irakiens basés à La Seyne-sur-Mer en 1979-1980, dans le cadre du programme « Osirak » d'assistance française à l'Irak de Saddam Hussein.
À l'heure actuelle, aucune preuve tangible n'implique le Mossad. Mais l'hypothèse du hasard et des coïncidences étant exclue, on admettra à tout le moins que le programme nucléaire iranien ne rencontre pas que des amis. De fait, sur le théâtre des opérations de guerre secrètes entre services comme dans les salons feutrés des diplomates, Téhéran se trouve en grande difficulté ; en juin 2010, un quatrième train de sanctions sévères a même été voté par le Conseil de sécurité, en réplique à la poursuite par l'Iran de son programme d'enrichissement d'uranium (15). Décidément, la bombe iranienne, suspendue comme une épée de Damoclès au-dessus d'Israël, n'est pas encore forgée...
Les « indignés » israéliens, dangereux ver dans le fruit de la puissance ?
Dans une société israélienne confrontée depuis la création de l'État à la guerre sous ses différents aspects, la nature de la contestation peut être de deux types. Soit politique et idéologique - kulturkampf entre laïcs et orthodoxes, gauche favorable à des compromis territoriaux contre droite nationaliste, etc. -, soit sociale et économique. Il est assez rare que les deux spectres se recoupent. Ainsi, traditionnellement, les citoyens les plus déshérités (ou qui se voient comme tels) votent majoritairement pour le Likoud nationaliste, tandis que les plus nantis plébiscitent, eux, le parti travailliste.
Dans le soudain et puissant mouvement « indigné » de l'été 2011, le moteur social a nettement dominé la variable politique et idéologique. On entendit bien des slogans hostiles à la poursuite de la construction dans les implantations... mais c'est surtout parce que ces constructions grevaient les budgets sociaux ! On aperçut bien des banderoles appelant à la négociation avec l'Autorité palestinienne, mais sans contestation du régime et moins encore de l'armée. Et quand le gouvernement était égratigné, c'était uniquement sur sa politique jugée trop libérale et insuffisamment redistributrice des fruits d'une croissance élevée, jamais sur sa composition nationaliste et religieuse (16).
En réalité, la presse occidentale s'est largement fourvoyée sur les possibilités de changement en profondeur de la politique générale du gouvernement au pouvoir à Jérusalem, et plus encore sur la volonté des « indignés » de Tel-Aviv de bousculer les structures de l'État. Telle n'était pas la volonté des manifestants. Si malaise il y a, il ne fut pas exprimé par les plus déshérités du système israélien, à savoir les Arabes (notamment les Bédouins) et les Juifs orthodoxes (haredim, dits aussi hommes en noir), mais par les classes moyennes juives et plutôt laïques, irritées par les prix du logement et ceux des études supérieures. Enfin convient-il d'ajouter que le mouvement se développa dans la rue faute de catalyseur politique : sur les bancs de la Knesset élue en février 2009, la gauche radicale (et, en principe, sociale) du parti Meretz ne représente que... 3 sièges sur 120 ! Même en lui adjoignant le parti travailliste, le total des députés de la gauche sioniste atteint le nombre marginal de 16. De l'autre côté de l'échiquier politique national, ceux qui peuvent prétendre « faire du social » et canaliser les frustrations populaires se trouvent en bonne place au gouvernement : le parti russophone d'Avigdor Lieberman (Israël Beytenou) et le parti orthodoxe sépharade Shass. Deux formations politiques « faucons » sur le dossier palestinien...
En définitive, confondre les (éphémères) « indignés » israéliens avec le printemps arabe alentour relève tout simplement d'un non-sens. Jamais une coalition gouvernementale n'a semblé aussi stable et aussi pérenne que celle conduite par Benyamin Netanyahou, et jamais depuis les années 1970 le socle sioniste de l'État hébreu n'a paru aussi peu contesté dans ses fondements...
En guise de conclusion...
Assurément, Israël connaît un rapport de force global sans précédent face à une Ligue arabe en décomposition avancée et à des adversaires tour à tour divisés, sinistrés ou protégés. Finalement, bien plus que de modestes armées ennemies, des majorités arithmétiques sans conséquences à l'ONU ou un mouvement social, ne serait-ce pas un sentiment de puissance pérenne et d'impunité qui menace à terme Israël ? Les grands stratèges le savent bien : c'est précisément lorsque le rapport de force est favorable que les compromis sont les plus acceptables. Par temps de faiblesse et de graves ennuis, les concessions seront a priori plus douloureuses, plus imposées aussi. Mais l'actuel gouvernement israélien compte-t-il en son sein d'authentiques stratèges ?
Notes :
(1) Cf. la chronique géopolitique de Bernard Guetta, France Inter, le 19 septembre 2011.
(2) Expression employée pour la énième fois par Benyamin Netanyahou à la tribune des Nations unies, le 23 septembre, immédiatement après le discours de Mahmoud Abbas. Cette certitude de détenir l'exclusivité démocratique est d'autant plus intéressante qu'elle est reprise, de bonne foi, par la majorité des Libanais pour leur propre pays ! En outre, même si des problèmes demeurent en matière de droits de l'homme, la Turquie ne peut objectivement pas être considérée comme un État ultra-autoritaire. Enfin, Palestiniens et Irakiens ont voté librement à plusieurs reprises, respectivement depuis 1996 et 2004.
(3) Au 1er octobre 2011, environ 150 États sur 193, soit largement plus des deux tiers requis pour la création d'un État, s'étaient affirmés prêts à soutenir la promulgation de l'État de Palestine.
(4) Estimation recueillie lors des premières rencontres stratégiques franco-israéliennes, en juin 2010.
(5) En Algérie et en Irak, la crainte de revenir aux affres de guerres civiles très récentes et meurtrières a sans doute joué en défaveur de la contestation des pouvoirs en place.
(6) Cette résolution infamante sera annulée à une majorité plus forte encore, quelques jours seulement avant la dissolution de l'Union soviétique, le 15 décembre 1991.
(7) Truman avait exigé le retrait de Tsahal du Sinaï. Eisenhower avait fait de même lors de la campagne de Suez. Carter avait, pour sa part, exigé de Menahem Begin qu'il évacue - là encore - l'intégralité du Sinaï (en échange de la paix avec l'Égypte). Enfin, Bush-père avait contraint Itshak Shamir à se rendre à la conférence de Madrid, en octobre 1991.
(8) À l'issue de sa dernière entrevue avec Benyamin Netanyahou, en mai à Washington, Barack Obama a tenu à minimiser leurs désaccords : « Évidemment, il y a quelques différends entre nous sur des formulations et le langage, et ce genre de choses arrive entre amis, mais nous sommes complètement d'accord sur le fait qu'un vrai accord de paix ne peut être conclu que si Israël peut se défendre contre des menaces. » Une telle sortie peut aisément être interprétée par les Israéliens comme une forme de blanc-seing. Illustration éclatante de cette réalité : la position d'Obama calquée sur celle d'Israël à l'ONU face à la demande palestinienne de reconnaissance en septembre 2011.
(9) En mai 2011, une demande publique en ce sens était signée par 81 sénateurs sur 100, Démocrates et Républicains confondus !
(10) Ce fut déjà le cas à l'époque du déclin stratégique américain après le retrait du Vietnam, puis lors de la chute du bloc communiste. Quant à Obama, le fait que son père ait été ni européen-américain ni chrétien n'aura manifestement pas joué dans son comportement. Il convient à cet égard de rendre hommage à son pragmatisme et à son absence de référence à ces éléments d'identité dans sa politique générale.
(11) Seule une modeste embarcation sur la dizaine de navires prévus parviendra à échapper à la surveillance grecque et voguera vers Gaza.
(12) La rencontre inter-présidentielle de juin 2010 avait déjà donné le la. Mais les critiques ouvertes adressées, à Ankara même, par le ministre bulgare des Affaires étrangères Nicolay Mladenov à son homologue turc Ahmet Davutoglu, stupéfait, le 11 septembre 2011, ont illustré ce rapprochement israélo-bulgare. Avec délicatesse, le représentant turc auprès de l'UE, Egemen Bagis, a pointé les « origines juives » du dignitaire bulgare pour expliquer son âpre défense d'Israël !
(13) On peut, du reste, se demander dans quelle mesure l'Iran secourrait le Hezbollah en cas de guerre (et vice versa) ; en 2006, Téhéran n'avait pas bougé quand Tsahal avait bombardé, trois semaines durant, son protégé chiite libanais...
(14) Dès 2008, la guerre souterraine autour du nucléaire iranien donnait lieu à de nombreuses analyses et observations dans les médias. Voir Eli Lake, « Israel Waging Secret War With Iran », New York Sun, 15 septembre 2008.
(15) Non seulement les cinq membres permanents (Chine et Russie comprises) avaient voté pour cette nouvelle résolution contraignante (puisque adoptée au titre du chapitre VII de la Charte des Nations unies), mais seuls le Brésil et la Turquie s'y étaient opposés.
(16) La croissance israélienne est la plus forte des États de l'OCDE depuis 2008, avec une moyenne annuelle de 4,5%.