Politique Internationale - La Revue n°133 - AUTOMNE - 2011

sommaire du n° 133
SYRIE : L'HEURE DE LA REVOLTE
Article de Jean-Pierre Perrin
Journaliste, spécialiste du Moyen-Orient. Auteur, entre autres publications, de : Jours de poussière
in english
en español
en français
À la différence de Homs ou de Hama, la localité de Deraa n'est pas connue pour être une citadelle islamiste ou même une ville religieuse. Conservatrice, oui, mais comme la plupart des agglomérations syriennes. Historiquement, elle eut des sympathies avouées pour ce que l'on appelle le courant nationaliste arabe, dont le baasisme n'est pas éloigné. C'est pourtant dans cette ville agricole, marquée par le tribalisme, a priori peu susceptible de s'embraser facilement, que l'intifada contre le régime de Bachar al-Assad a commencé. Auparavant, dans la foulée des révolutions égyptienne et tunisienne, il y avait eu, à partir du 15 mars, des appels à manifester pour « une Syrie sans tyrannie, sans loi d'urgence ni tribunaux d'exception ». Mais la mèche allumée par un appel lancé sur Facebook, baptisé « la révolution syrienne contre Bachar al-Assad », n'avait pas pris. Ce qui met le feu aux poudres, c'est l'arrestation à Deraa, quelques jours plus tard, d'une quinzaine de gamins âgés de 11 à 14 ans qui avaient tracé des graffitis hostiles au pouvoir sur les murs. Bientôt, leurs parents apprennent qu'ils sont épouvantablement torturés - on leur a arraché les ongles, cassé les dents... - et quand ils viennent supplier les autorités de les relâcher, ils s'entendent répondre par Atef Najib, l'homme de la sécurité du gouvernorat : « Oubliez-les ! Faites plutôt d'autres enfants et si vous ne savez pas comment, faites venir ici vos femmes... » La colère s'empare des familles des adolescents emprisonnés - une colère qui va bientôt se propager à toute la ville sous la forme de manifestations.
L'intifada syrienne a donc commencé par un événement qui tient plus du fait divers que du fait politique. Certes, les graffitis s'en prenaient au régime mais leurs jeunes auteurs, à l'image d'une Syrie largement dépolitisée, n'affichaient aucun engagement particulier. Pourtant, ce qui frappe d'emblée, c'est que les protestataires ne vont pas seulement exiger la libération des adolescents et la démission du gouverneur mais, très vite, formuler des revendications plus nationales. Et quand la répression s'abat sur la ville, ils n'hésitent pas à exiger la fin de l'actuel régime alaouite (1). Une preuve, s'il en était besoin, que le sommet du pouvoir est tenu pour responsable de tous les maux de la population, et qu'il n'existe aucun échelon intermédiaire susceptible d'absorber les tensions entre le régime et la rue, ou même simplement de les atténuer.
Le 31 janvier, dans une interview au Wall Street Journal, Bachar al-Assad assurait encore, de façon péremptoire, que son pays n'avait rien à craindre de l'agitation qui soufflait depuis plusieurs mois sur le monde arabe. L'inquiétude perçait toutefois puisque, peu auparavant, le président avait créé un « Fonds national pour l'aide sociale », d'un montant de 230 millions d'euros, destiné à venir en aide aux familles les plus défavorisées. Mais ce qui se passe à Deraa ne donne pas immédiatement tort au chef de l'État syrien : la situation n'est pas encore insurrectionnelle. Les troubles demeurent, en effet, limités à cette ville proche de la frontière jordanienne, donc très excentrée, où les manifestations ne dépassent pas, dans un premier temps, le millier de personnes. La révolte ne s'est même pas encore étendue au plateau du Hauran, région dure, pauvre et, par surcroît, sinistrée à la suite d'une terrible sécheresse. Le régime, pourtant, commet sa première grosse erreur : comme l'avaient fait avant lui les présidents égyptien (Hosni Moubarak) et tunisien (Zine el-Abidine Ben Ali), il opte pour la répression la plus brutale et fait tirer sur la foule. Six manifestants sont tués le 18 mars. Loin de s'éteindre, la révolte s'amplifie. Bientôt, c'est le carnage. La 4e division blindée encercle la ville avec des chars. Personne ne peut plus y entrer ni en sortir, y compris les ambulances. Dans le centre, des snipers font leur apparition et tirent sur la foule. Deraa est traitée en ville ennemie, privée d'électricité, de téléphone, bientôt de vivres et d'eau. Mais la solidarité tribale s'organise. Les grandes familles du Hauran interviennent en faveur des citadins assiégés et demandent au régime de satisfaire leurs revendications. Des habitants des villages voisins s'efforcent de briser le blocus pour ravitailler la petite ville encerclée.
Le souvenir de Hama
Même si le président al-Assad se tait, les intentions de son régime sont, très vite, évidentes. Il s'agit de propager la peur en faisant revivre dans la mémoire de la population de Deraa, et au-delà dans celle de toute la Syrie, le spectre des années 1980, en particulier celui de Hama où, en 1982, une révolte islamiste avait été noyée dans le sang : entre 15 000 et 25 000 habitants avaient été tués (2). Il faut ajouter à ce chiffre les quelque 70 000 personnes disparues à cette époque sur l'ensemble du territoire syrien. Cette insurrection et l'impitoyable répression qui s'est ensuivie ont traumatisé la Syrie pendant des dizaines d'années et expliquent en bonne partie le fait que la grande majorité des mouvements islamistes syriens, à commencer par les Frères musulmans, aient, depuis, renoncé à la violence. Rien de comparable, cependant, entre ce qui s'est passé à Hama et la révolte de Deraa. En 1982, le soulèvement était très organisé, violent et conduit au nom d'un islamisme sunnite très radical, soutenu par l'Irak de Saddam Hussein, alors ennemi juré de Hafez al-Assad. Rien de tel à Deraa - même si, dans ses communiqués, le gouvernement syrien s'efforce de faire croire qu'une guerre civile a commencé entre les différentes communautés.
Le 8 avril, l'agence officielle Sana et la télévision nationale annoncent que 19 membres des forces de l'ordre ont été tués et 75 autres blessés par les tirs de « groupes armés » dans la ville rebelle. C'est faux, bien entendu. Afin de faire basculer la population dans l'action violente, ce qui donnerait toute légitimité à la répression, les forces de sécurité vont jusqu'à abandonner des armes dans le centre-ville. La provocation ne marchera pas, même si les habitants de la ville se déchaînent contre les symboles du régime : le même jour, le siège du parti Baas est incendié à l'issue de la prière du vendredi et la statue de Bassel, le frère aîné de l'actuel président syrien disparu dans un accident de voiture (3), lapidée.
Le châtiment infligé à Deraa n'aura pas le résultat que les autorités escomptaient : quand la localité se retrouve finalement à bout de souffle et de forces, ce qui permet à l'armée d'investir la ville, le 23 mars (on compte alors une centaine de morts dans la population), d'autres cités ont déjà pris le relais de la révolte au nom d'une légitime solidarité avec ses habitants. C'est cette solidarité qui empêchera le pouvoir d'étouffer le mouvement. L'une des premières personnalités à prendre le parti de l'insurrection est une femme : Montaha al-Atrache, la fille du héros de la lutte syrienne contre la présence française dans les années 1920 et 1930. Venue spécialement de Damas, elle parvient, à la barbe des omniprésents services secrets syriens, à entrer dans Deraa pour soutenir les rebelles encerclés. Le cri de la révolte - « par notre sang, par notre âme, nous nous sacrifierons pour toi, Deraa » -, que l'on commence à entendre d'un bout à l'autre du pays, montre bien que la résistance opiniâtre et tragique de ses habitants a ému le pays tout entier.
Après Deraa (tout au sud du pays), les premières cités à se soulever sont Baniyas et Lattaquié (deux villes mixtes sunnites-alaouites situées à l'ouest, sur les rives de la Méditerranée), ainsi que Deir al-Zour (à l'autre bout de la Syrie, tout à l'est). Puis vient le tour de Homs, la troisième ville du pays, où l'on trouve aussi une minorité chrétienne (10 % de la population). Mais ce n'est que onze semaines après le début de la contestation que Hama la rebelle, ayant à son tour surmonté sa peur, entre dans la bataille. Trente à quarante mille personnes défilent pacifiquement dans les rues le 4 juin. Là encore, l'armée tire. À la fin de la manifestation, on déplore une trentaine de tués et des dizaines de blessés.
C'est la première fois dans l'histoire moderne de la Syrie qu'un mouvement populaire connaît une telle ampleur et touche une partie aussi large du pays. « Aujourd'hui, les Syriens se révoltent au-delà des clivages communautaires. Ce constat est particulièrement évident parmi les jeunes diplômés sans travail, qui partagent les mêmes problèmes et les mêmes rêves, quelles que soient leurs origines », notait fin mars Rima Allaf, une chercheuse spécialiste du Moyen-Orient à Chatham House, le prestigieux think tank britannique (4). Mais les poches loyalistes ne manquent pas. Il y a d'abord Alep, la riche deuxième ville du pays, où les bourgeoisies sunnite et alaouite se sont mélangées et ont trop mêlé leurs intérêts à ceux du régime pour vouloir se révolter. Même phénomène à Damas où, par surcroît, les forces de sécurité et les services secrets sont omniprésents - seules certaines banlieues, comme Douma ou Moudamié, se risqueront à descendre dans la rue. Le pays alaouite ne répondra lui aussi que marginalement à l'appel d'une rébellion qui lui fait peur. Plus étonnante est la faible mobilisation des régions kurdes (12-15 % de la population) où l'on ne verra que quelques manifestations, d'ailleurs vite réprimées. Apparemment, les notables kurdes préfèrent se réfugier dans un attentisme bien calculé en évaluant ce qu'ils peuvent gagner ou perdre en soutenant l'un ou l'autre camp. Déjà, les Kurdes ont tiré profit de la situation : craignant qu'ils rejoignent le mouvement, Bachar al-Assad a signé en avril un décret qui accorde la citoyenneté syrienne à ceux qui en étaient privés depuis un demi-siècle (5). Et, pour la première fois, ils ont pu voir la célébration de Nowouz, leur Nouvel An, à la télévision nationale. Parmi les communautés les plus réticentes à rejoindre l'intifada, il faut encore compter les chrétiens (environ 4 % de la population), toutes Églises confondues, dont les hiérarchies, dans la crainte d'une révolution islamique, ont renouvelé leur allégeance au régime, voire justifié ses violences (6).
L'inutile discours de Bachar al-Assad
Tout en mettant en oeuvre une répression toujours plus sanglante, les autorités syriennes, au fur et à mesure que la situation se détériore, cherchent également à composer avec la rébellion, signe d'une évidente faiblesse. D'où un certain nombre de concessions faites par le président en personne. Signe qu'il a complètement perdu la main : aucune de ces concessions ne freinera la détermination d'une part importante de la population à vouloir le renverser. Ni le nouveau gouvernement mis en place dès le 14 avril, ni l'amnistie décrétée le 31 mai qui va permettre à des milliers de Syriens de sortir de prison et a été élargie aux Frères musulmans, les ennemis irréductibles du régime (la seule appartenance à ce parti peut valoir d'être condamné à la peine capitale) ; ni la proposition d'établir une commission de dialogue national ; ni la suppression de l'état d'urgence en vigueur depuis 1963. Au contraire, chaque mesure de libéralisation renforce le camp de la contestation qui ne croit plus aux promesses du pouvoir et estime qu'elles viennent trop tard - ou que les crimes commis par les forces de sécurité sont à ce point abominables qu'ils rendent tout dialogue impossible (7).
Pendant les premiers mois de la crise, le président syrien a joué au fantôme. Invisible, inexistant. La raison de son long silence est inconnue ; peut-être a-t-il voulu voir comment la situation évoluait avant d'intervenir. Lorsque, le 20 juin, il s'adresse enfin à son peuple depuis l'université de Damas, il est déjà bien tard. Pourtant, le discours contient nombre de promesses, dont la plus importante porte sur la possibilité d'« amender certaines clauses (de la Constitution), notamment la clause 8 », qui fait du Baas le « parti dirigeant de l'État et de la société » depuis 1963. Par cette concession, Bachar al-Assad espère trouver un terrain d'entente avec l'opposition, dont l'abolition de la clause 8 constitue l'une des revendications majeures. Mais les promesses viennent, là encore, trop tard et ne sont pas prises au sérieux. Elles rappellent celles que le président avait déjà faites en 2005 après le retrait des forces syriennes du Liban - le régime, mis en cause par la communauté internationale dans l'assassinat de Rafic Hariri, était déjà sur la défensive - et qui n'avaient jamais été suivies d'effet. Et puis, le chef de l'État syrien maintient la même explication sur la révolte populaire qu'il met sur le compte d'un « complot » évidemment ourdi à l'étranger, sous-entendu en Israël. « Les complots sont comme les microbes. On ne peut les éliminer, mais ils exigent que l'on renforce ses défenses immunitaires », lance-t-il avec des mots qui rappellent son ancienne qualité de médecin. Mais ce que vont retenir aussi les Syriens, c'est qu'à aucun moment il n'a exprimé le moindre regret ni même fait la moindre allusion à la violence de la répression qui, à ce moment-là, a déjà fait environ 1 400 morts, provoqué l'arrestation de 10 000 personnes et la fuite de 7 000 autres en Turquie et au Liban. À aucun moment non plus il n'a montré qu'il avait conscience de la gravité de la situation, ni qu'il affrontait sinon un pays, du moins des villes et des provinces entières. « Assad n'a pas eu un mot de nature à satisfaire les familles des 1 400 martyrs ou les aspirations du peuple qui veut que son pays soit une démocratie », résumera Walid al-Bunni, une figure de l'opposition, reflétant le sentiment général.
Le regretté historien et éditorialiste franco-libanais Samir Kassir (8) qualifiait le régime syrien d'« archaïque ». Et il est vrai que, outre sa nature profondément dictatoriale, le système se distingue par son profond archaïsme. À tous les niveaux. On le constate à la façon dont Bachar al-Assad fut accueilli à l'université de Damas lorsqu'il y prononça son discours : par des slogans ridicules célébrant sa gloire et son génie, qui rappellent ceux que l'on lançait en Irak à Saddam Hussein. On le voit aussi à la manière dont la population est considérée par le pouvoir : comme une entité irresponsable, mineure, donc traitée comme telle, avec mépris. Un diplomate syrien la qualifiait dernièrement en privé de « bétail » et de « troupeau ». On le voit, enfin, dans la façon dont les services de sécurité décident de tout dans la crise. Ce sont ces archaïsmes qui expliquent que le régime n'ait rien compris au mouvement en cours et, dès lors, qu'il ait multiplié les bévues. On a dit qu'il avait fait l'erreur d'user de la répression la plus brutale dès le début de la révolte à Deraa. On ajoutera cette précision qui témoigne qu'il n'en mesure pas les enjeux : il a fait attaquer par ses forces de sécurité la grande mosquée de la ville ! Une décision irréparable, l'équivalent d'un grand blasphème : l'assaut est donné contre un lieu de culte sunnite par un régime alaouite. Cet épisode n'a pas échappé au cheikh égyptien Youssef al-Qardaoui, l'un des plus influents prêcheurs de l'islam sunnite qui, dans son prêche du vendredi à Doha (Qatar), s'empresse de dénoncer ceux qu'il considère comme des hérétiques. Conséquence : les populations arabes sunnites commencent à exprimer leur solidarité envers les révoltés syriens - même si toute agitation en Syrie est a priori considérée avec suspicion dans la mesure où une déstabilisation de ce pays proche d'Israël semble favoriser l'État hébreu.
Car la bataille se déroule aussi à l'extérieur de la Syrie : le monde entier suit la montée de la contestation. Et l'on se rend compte que Damas n'a pas pour seuls amis l'Iran de Mahmoud Ahmadinejad et le Hezbollah libanais. Dans son environnement immédiat, il dispose - au départ - de plusieurs soutiens de poids : la Turquie, toujours inquiète quand la déstabilisation touche un pays avec lequel elle a une aussi longue frontière et qui possède une importante minorité kurde ; l'Arabie saoudite, qui a toujours protégé Bachar al-Assad, excepté lors de l'assassinat de Rafic Hariri, et estime à présent que les révoltes du « printemps arabe » font courir de trop grands risques à la région et au royaume ; le Qatar, auquel ses richesses gazières et la chaîne de télévision Al-Jezira confèrent une importance bien supérieure à ce qu'il représente en réalité, et dont l'émir est un ami personnel du président syrien. Il faut ajouter Israël, qui sait qu'il n'a rien à craindre de ce jeune chef d'État tout juste bon à jouer les matamores et à comploter au Liban... et qui, en revanche, aura tout à perdre si une fois le régime tombé un pouvoir islamiste le remplace. Il faut mentionner, aussi, Moscou, vieil allié depuis l'époque de l'URSS, qui fait actuellement construire sur le littoral syrien une base pour ses sous-marins nucléaires, la première en Méditerranée (9). Tous ces pays sont également hantés par l'image de l'Irak, pays naguère stable et qui s'est enfoncé dans le chaos à la chute de Saddam Hussein. C'est seulement quand la répression atteindra un niveau intolérable pour la communauté internationale et certaines opinons publiques que ces pays prendront leurs distances, voire tourneront casaque comme la Turquie et le Qatar en juillet-août. Quant aux pays occidentaux, ce n'est qu'après trois mois de répression acharnée qu'ils ont surmonté les craintes que suscite chez eux la capacité de nuisance de Damas dans la région, en particulier via le Hezbollah libanais et son alliance stratégique avec Téhéran.
Mi-mai, l'idée du départ du président syrien est évoquée publiquement pour la première fois par Barack Obama dans son discours sur les révolutions arabes ; il lui demande alors de « diriger la transition ou de s'écarter » du pouvoir. Le 6 juin, Alain Juppé, depuis Washington, va un peu plus loin que les États-Unis : « En Syrie, le processus de réforme est mort et nous pensons que Bachar al-Assad a perdu sa légitimité à la tête du pays. » Entre-temps, il y a eu la publication retentissante, le 1er juin, de l'enquête de Human Rights Watch. Dans ce rapport intitulé « Nous n'avons jamais vu de telles horreurs », l'ONG américaine indique que des « crimes contre l'humanité » sont commis par les autorités.
Services secrets et chabbiha
Malgré les abominations que dénoncent les organisations humanitaires, les forces de sécurité et l'armée continuent de soutenir le régime. Certes, on signale ici et là des défections et des refus d'obéissance qui sont aussitôt sanctionnés, le cas échéant par l'exécution sommaire des soldats rebelles. À Homs, importante ville de garnison où Bachar al-Assad a d'ailleurs fait une partie de son instruction militaire, on a signalé des désertions massives, de même qu'à Rastan où des chars ont dû être utilisés pour mâter une rébellion de soldats qui a duré quasiment une semaine. Il y a bien, également, un mouvement d'« officiers libres » qui regroupe les déserteurs et cherche à s'organiser depuis la Turquie, mais ses capacités d'action, déjà très faibles, sont soumises au bon vouloir d'Ankara. Et il faudra attendre début octobre pour qu'un officier du rang de colonel fasse défection. Force est donc de constater que les forces armées syriennes, à la différence de l'armée égyptienne ou tunisienne, demeurent dans l'ensemble fidèles au pouvoir et acceptent de tirer sur la foule. En fait, ce sont surtout les troupes d'élite de la 4e division blindée qui assiègent puis attaquent les villes quand elles se soulèvent. La première particularité de cette division est qu'elle est commandée en personne par Maher al-Assad, le frère cadet du président (10), chef de la garde présidentielle. La seconde est que tous ses officiers sont alaouites. Même si l'armée syrienne est volontiers moquée par certains pays voisins - spécialement Israël et la Turquie -, elle n'en demeure pas moins une force intérieure redoutable, avant tout en raison de son couplage avec les services secrets. Car comme dans l'Irak de Saddam Hussein, la Syrie est le pays où les moukhabarat sont rois. On ne compte pas moins de huit services différents et, même s'ils font l'objet de multiples blagues pour leur sottise avérée, ils terrifient la population par leur cruauté et leur omniprésence dans tous les secteurs de la société.
Ce qui apparaît aussi à la faveur des événements actuels, c'est le retour et la montée en puissance des chabbiha, des voyous liés au trafic de drogue que certains membres du clan Hafez organisaient dans les années 1980 avec le Liban, alors en guerre civile, et qui avaient quasiment disparu ensuite quand le régime avait cherché à se donner une façade respectable. À présent, leurs exactions sont au coeur de tous les récits des manifestants syriens. Ils prennent même l'initiative de s'en prendre aux intellectuels et artistes qui osent s'exprimer. Ils ont ainsi brisé les mains du caricaturiste Ali Ferzat pour le punir de ses dessins. Force d'appoint au début de l'intifada, chargés de disperser le moindre attroupement, ils se trouvent désormais en première ligne pour attaquer les manifestants, ouvrant la voie aux services de sécurité et aux soldats qu'ils surveillent en même temps pour les empêcher de désobéir. « Chômeurs, étudiants, repris de justice, malades mentaux, de toutes confessions, y compris des fonctionnaires du parti Baas qui se font un extra le vendredi sous les ordres de chefs originaires des villages alaouites de la côte autour de Lattaquié, ils gagnent en nombre et en importance à mesure que la situation économique se dégrade dans le pays et que les différentes forces de sécurité se fatiguent », souligne la journaliste et opposante syrienne Hala Kodmani (11).
La difficile union de l'opposition
En face d'eux, l'opposition apparaît bien fragile et divisée. Sur le terrain, elle est essentiellement le fait de petites instances locales qui ont pour nom Comités locaux, Comités de coordination ou Unions de quartiers. Malgré la violence de la répression et l'omniprésence des services secrets, ces structures ont finalement réussi à perdurer et à prendre la direction du soulèvement dans la plupart des villes du pays. Une instance centrale, les Comités locaux pour la coordination (CLC), est censée les regrouper ; mais, à lire les communiqués en provenance de l'Union de quartiers de Homs (ville qui a remplacé Deraa comme épicentre de la révolution syrienne), on voit que les divisions ne manquent pas. Les relations avec l'opposition dite « de l'extérieur » ne sont pas simples non plus. Fin août, deux instances, créées en Turquie, voient le jour :
- le « Conseil national », animé essentiellement par le courant libéral des Frères musulmans (surtout des technocrates), avec la participation de personnalités indépendantes. Il prend sa forme définitive le 15 septembre à Ankara. Il compte 140 membres, mais 50 % seulement d'entre eux ont rendu leurs noms publics. Il a le soutien d'Ankara et de l'AKP, le parti islamique turc au pouvoir ;
- le « Conseil national de transition syrien », dirigé par Burhan Ghalioun, un professeur de la Sorbonne exilé à Paris, qui regroupe les opposants laïques et les partis de gauche. Il met l'accent sur un dialogue avec les islamistes dans le but d'arriver à une opposition unifiée.
À ces deux « Conseils », il faut ajouter :
- la « Coalition des forces laïques et démocratiques syriennes » (CFLD), qui a vu le jour en septembre à Paris et est constituée de sunnites, de laïques, ainsi que de représentants des minorités assyrienne, syriaque et kurde ;
- le « Comité national pour le changement démocratique » (CNCD), qui rassemble à Damas des partis du courant nationaliste arabe, des partis kurdes, socialistes et marxistes, ainsi que des personnalités indépendantes. Cette organisation n'est pas hostile à un dialogue avec le pouvoir. Elle affirme que Bachar al-Assad souhaiterait sincèrement engager des réformes mais en serait empêché par une partie de son entourage.
Ces divisions de l'opposition ont évidemment profité au régime. Cependant, un premier pas important vers l'unification de ces groupes disparates est franchi fin septembre par les Comités locaux pour la coordination qui appellent « tous les groupes politiques et révolutionnaires à rejoindre le Conseil national ». « En dépit de nos réserves sur la manière dont le Conseil national a été formé et sur les forces qui le composent, les CLC apportent leur soutien au Conseil national qui s'est fixé pour objectif d'aider tous les Syriens - quelles que soient leur confession et leur ethnie - à renverser le régime et à établir une société multipartite, démocratique et civile. Nous le soutenons car nous souhaitons unifier l'opposition et surmonter ses divisions », ont-ils fait savoir dans un communiqué. Le 2 octobre, les voeux des CLC se réalisent avec la création à Istanbul du Conseil national syrien (CNS) qui réunit tous les courants politiques opposés au régime, à l'exception du CNCD. On retrouve au sein du CNS les Comités locaux de coordination qui chapeautent les manifestations ; les libéraux ; la confrérie des Frères musulmans ; des partis kurdes et assyriens ; et des personnalités indépendantes. Les CLC, sans lesquels aucune opposition syrienne ne peut aujourd'hui se prétendre légitime, ont ainsi précipité le mouvement de rassemblement. « La révolution syrienne a désormais une adresse principale pour la représenter, à l'intérieur comme à l'extérieur », déclare Burhan Ghalioun, qui a pris la présidence du Conseil national. Un clin d'oeil, peut-être, à la secrétaire d'État américaine, Hillary Clinton, qui reprochait à l'opposition syrienne de « ne pas avoir d'adresse ».
Les « trois  non »
Cette opposition communique essentiellement via Skype et Facebook. Chaque semaine, sur la page Facebook « Syrian revolution 2011 », elle lance un appel à participer au référendum national pour le choix d'un unique slogan au nom duquel les contestataires défileront d'un bout à l'autre du pays lors des prochaines manifestations, en général le vendredi après la prière. Résultat de ces consultations : les Syriens ont successivement manifesté le « Vendredi de la dignité », le « Vendredi de la mort plutôt que l'humiliation », le « Vendredi Azadi » (« liberté » en persan, terme destiné à rallier les Kurdes), le « Vendredi des tribus », celui du « refus du dialogue », celui de « l'unité de l'opposition », celui des « femmes libres » et celui des « enfants » après la mort sous la torture du petit Hamzeh (12). Il y a même eu le « Vendredi de la colère contre la Russie » lorsque Moscou a manifesté son soutien à Bachar al-Assad. Cette opposition se retrouve autour du consensus dit des « trois non » : non au recours aux armes ; non au confessionnalisme ; non à l'intervention étrangère.
La révolution syrienne se veut donc non violente, multiconfessionnelle et strictement syrienne. Dès lors, toute la stratégie du régime va être de briser ce consensus en cherchant, via les manipulations des services secrets et des chabbiha, à faire dériver la confrontation vers la lutte armée et les affrontements intercommunautaires. S'il ne souhaite évidemment pas l'immixtion d'une puissance extérieure qui précipiterait sa chute, le régime s'efforce cependant de faire croire que l'agitation est fomentée depuis l'étranger, ce qui permet d'en appeler au soutien de l'Iran et du Hezbollah. Sur le terrain, force est de constater que le pouvoir a marqué des points : accablée par les punitions collectives, la population a commencé à répondre par la violence. Là encore, c'est Homs, la grande ville multiconfessionnelle où les islamistes, voire les salafistes, sont bien présents, qui retient l'attention. Il y a eu, dès le mois de juin, des affrontements sanglants entre soldats loyalistes et rebelles, sunnites et alaouites - on a pu voir, là encore, des cadavres démembrés -, et même entre sunnites et chrétiens. « La violence du gouvernement provoque des représailles et, selon notre analyse, crée encore plus de violence. Elle risque aussi d'accroître le risque d'un conflit confessionnel », s'inquiétait le 22 septembre Robert Ford, l'ambassadeur américain à Damas (13). Un glissement encore limité mais inquiétant, surtout si l'intifada devait perdurer encore pendant des mois. L'opposition s'emploie à combattre ces dérapages communautaires (la déclaration faite à Homs, en août, par trois notables de la communauté alaouite qui ont fait savoir que l'avenir de leur communauté n'était pas lié au maintien au pouvoir du régime de Bachar al-Assad le montre bien) mais, face aux provocations des chabbiha, elle a fort à faire. À présent, même le tabou qui interdisait d'envisager l'éventualité d'une intervention étrangère est tombé. La possibilité d'une telle intervention a fait l'objet d'intenses débats au sein de l'opposition où, globalement, les partis laïques la réclament (sur le modèle de la résolution 1973 de l'ONU sur la Libye) tandis que certaines forces islamistes continuent de s'y opposer. Un signe qui ne trompe pas : il y a même eu, en septembre, une manifestation sur le thème de la nécessaire « protection internationale ». Désormais, la « protection des populations civiles » figure parmi les premiers objectifs annoncés par le Conseil national syrien.
En guise de conclusion...
Chaque semaine voit un segment de la population retirer son soutien au régime, l'affaiblissant toujours un peu plus. Il faut toutefois remarquer que, dans leur majorité, les Syriens sont restés passifs, avant tout par peur, et se sont gardés de descendre dans la rue - contrairement à ce qu'a annoncé l'opposition, il n'y a jamais eu des défilés réunissant un million de personnes mais tout au plus quelques centaines de milliers, ce qui est déjà beaucoup. Le pouvoir a également remporté plusieurs victoires. Il a ainsi une nouvelle fois maté Hama la rebelle, en frappant si terriblement ses habitants, presque exclusivement sunnites, qu'ils ne se risquent quasiment plus à sortir de chez eux.
Sur la scène internationale, l'isolement du régime se poursuit. Mi-juillet, le Qatar a rappelé son ambassadeur et pris la tête des pays arabes désireux de voir la fin du régime syrien. Le 7 août, il a été suivi par l'Arabie saoudite, puis par le Koweït et Bahreïn. La Turquie, qui cherche, à la faveur des « printemps arabes », à proposer son modèle de démocratie islamique au monde sunnite et à s'imposer comme la puissance diplomatique dominante du Moyen-Orient, a finalement renoncé aux liens privilégiés que son gouvernement islamo-conservateur entretenait avec le pouvoir baasiste. Le 21 septembre, Ankara a rompu son dialogue avec Damas et fait savoir qu'elle envisageait des sanctions. « On ne peut jamais demeurer au pouvoir par la cruauté. On ne peut s'opposer à la volonté du peuple. Cette façon de gouverner pourrait perdurer encore un peu mais tôt ou tard en Syrie, si le peuple prend une décision différente, cette décision finira par s'imposer. Comme en Égypte, comme en Tunisie, comme en Libye, le peuple veut être libre », déclarait le 24 septembre le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan. « Si vos actes vont à l'encontre des droits fondamentaux, des libertés et de la loi, vous finirez par perdre votre place dans mon coeur comme frère et ami. J'ai été très patient. Patience, patience, patience. Et puis, j'ai réagi », a-t-il ajouté pour expliquer sa longue mansuétude à l'égard du président syrien. Même Téhéran, qui rivalise avec Ankara pour prendre le leadership du monde arabo-musulman, s'est senti obligé d'émettre quelques critiques à l'encontre de son partenaire stratégique (14). Seule la Russie témoigne d'une fidélité constante à Damas, estimant que la solution à l'actuel conflit passe par un dialogue entre Assad et l'opposition. C'est elle qui bloque toute résolution prônant des sanctions au Conseil de sécurité.
Mais même affaibli, même très isolé (15), le régime de Bachar al-Assad ne donne pas le sentiment d'être près de chuter. Robert Ford, l'ambassadeur américain, a fait le même constat : « Je ne pense pas que le gouvernement syrien soit sur le point de s'effondrer. Je pense que le temps joue contre lui parce que l'économie va de mal en pis, que le mouvement de protestation se poursuit et que, peu à peu, des groupes qui soutenaient le gouvernement ont commencé à changer de position (...). Je pense que plus cela dure, plus il sera difficile aux différentes communautés, aux différents segments de la société syrienne qui avaient l'habitude de soutenir Assad de continuer à le faire. » Un constat qu'il s'empresse de nuancer : « L'armée syrienne est encore très puissante. Sa cohésion n'est pas en danger aujourd'hui mais nous avons plus de rapports depuis la mi-septembre qu'en avril, mai et juin sur des désertions en son sein. C'est pour cela que je dis que le temps ne joue pas en faveur du gouvernement. »
Pour Washington et la plupart des capitales européennes, Bachar al-Assad finira par être renversé tôt ou tard. Leon Panetta, le nouveau secrétaire à la Défense, l'a clairement fait savoir le 3 octobre à Tel-Aviv : « Même s'il (Assad) continue de résister, il est évident que ce n'est qu'une question de temps avant qu'il ne parte. Quand ? Cela, nous ne le savons pas. »
Dès lors, plusieurs scénarios sont possibles.
1) Incapable de rétablir l'ordre, incapable de remettre sur pied une économie laminée par la crise et les sanctions, incapable de payer son million de fonctionnaires, le régime baasiste finit par se disloquer, laissant la place au Comité national syrien. C'est l'hypothèse la plus optimiste.
2) L'armée syrienne, inquiète des risques que la poursuite de la rébellion fait courir à l'unité du pays, renverse le clan Assad. L'hypothèse n'est pas impossible - d'autant que l'on perçoit des signes de fatigue parmi les militaires et des frictions de plus en plus fortes avec les chabbiha -, mais elle reste difficile à réaliser tant le régime a maillé les forces armées et les services de sécurité d'officiers alaouites. Les militaires sont allés très loin dans la répression et ont tout à perdre d'un changement de pouvoir.
3) Impuissante à renverser le régime pacifiquement et épuisée par des mois de répression, l'intifada perd l'essentiel de ses forces tandis qu'une partie de l'opposition se radicalise et se résout à prendre les armes. Conséquence : de graves risques de turbulences dans la région, voire une guerre civile entre la majorité sunnite et les minorités alaouite et chrétienne. C'est la crainte principale de l'administration Obama. C'est pourquoi les Américains souhaitent que Bachar al-Assad soit chassé du pouvoir au plus vite et que l'opposition s'unisse et s'organise dans ce but. C'est pour cette même raison que Washington désire agir en coordination avec Ankara, comme l'a montré la récente entrevue entre le président américain et Recep Tayyip Erdogan en marge de l'Assemblée générale des Nations unies. Une certitude : plus le régime baasiste tardera à tomber, plus les risques de guerre civile seront élevés. Avec une hantise pour Washington : que la Syrie devienne un second Irak, où s'impliqueraient l'Iran et le Hezbollah d'un côté, l'Arabie saoudite et les groupes salafistes de l'autre. Déjà, Ankara, Téhéran, Riyad, Amman, Tel-Aviv sont à la manoeuvre et influent sur les événements syriens. Quel retournement de l'Histoire quand on songe que le régime syrien se vantait d'incarner une souveraineté intransigeante ! En cas de guerre intérieure, souligne l'opposant historique Michel Kilo, il n'est cependant pas certain que l'armée et les forces de sécurité, dispersées sur tout le territoire, l'emportent in fine.
Déjà, on sent l'opposition « intérieure » très inquiète de cette possible dérive. Elle a poussé à la formation au plus vite du Conseil national syrien, dont la naissance est la première vraie victoire de la rébellion. À présent, ce CNS a pour mission d'incarner une alternative démocratique au régime de Bachar al-Assad sur la scène internationale comme intérieure (16). « Rien n'irrite plus Bachar al-Assad aujourd'hui que ce Conseil qui représente le peuple syrien dans toutes ses composantes et constitue une alternative légitime et reconnue », peut-on lire sur la page Facebook de la révolution syrienne, qui appelle ses adhérents à afficher sur leurs pages respectives le logo de la nouvelle instance, assorti de l'affirmation?: « Je suis syrien et je suis pour? ! » Les pays occidentaux et arabes qui se plaignaient de la faiblesse et des divisions de l'opposition disposent désormais de plus de légitimité pour demander un changement radical de régime. Sans doute aussi cette instance aidera-t-elle l'intifada syrienne à rebondir à l'heure où elle s'essouffle et où les manifestants, beaucoup moins nombreux qu'auparavant, sont de plus en plus tentés de répondre à la violence par la violence, avec des risques inhérents de guerre civile. Le CNS a donc les cartes en main, mais la partie est loin d'être gagnée...
Notes :
(1) La doctrine alaouite s'apparente à la religion chiite dont elle s'est séparée après le septième imam historique. Installés surtout dans le nord de la Syrie, la région de Lattaquié et le djebel Ansariyé, les alaouites ont profité de la période mandataire pour s'imposer. La France, qui privilégiait les recrutements communautaires dans les secteurs dits sensibles, avait favorisé l'accès de cette minorité à l'armée, à la police et à l'administration. Depuis la prise du pouvoir par Hafez al-Assad, elle occupe une place prééminente dans les instances de pouvoir.
(2) Organisée et dirigée par Rifaat al-Assad, le frère de Hafez al-Assad qui vit aujourd'hui réfugié en Espagne et en France, la répression avait fait, selon notre enquête sur place, entre 15 000 et 25 000 morts. Une partie de la vieille ville avait été rasée et des mosquées historiques détruites.
(3) Bassel al-Assad avait été choisi par Hafez al-Assad pour lui succéder. Il avait été préparé des années durant à devenir le président de la Syrie à la mort d'Hafez, ses frères Bachar et Maher ayant été tenus à l'écart de toute activité politique et militaire. Ce fils élu avait eu la bonne fortune d'être formé par le clan des grands officiers alaouites, ceux qu'on surnomme le « clan des Ali » - Ali Douba, Ali Haïdar, Ali Aslan. Mais c'était sans compter avec la fatalité. En l'occurrence, l'accident mortel survenu en janvier 1994 alors que Bassel conduisait à vive allure sa voiture de sport sur la route de l'aéroport. Ce décès brisa les plans du raïs. Il rappela Bachar qui terminait alors des études d'ophtalmologie à l'hôpital Saint Mary de Londres et lui fit aussitôt prodiguer une formation accélérée pour rattraper le temps perdu. Bachar sera propulsé au pouvoir à la mort du dictateur, en 2000.
(4) Libération du 26/27 mars 2011.
(5) On estime à 200 000 le nombre de Kurdes vivant sur le territoire syrien qui sont privés de la nationalité syrienne.
(6) En visite en France début septembre, le patriarche de l'Église maronite libanaise Béchara Raï, a défendu contre toute attente Bachar al-Assad, avant de préciser qu'il redoutait que la chute de « régimes décrits comme dictatoriaux ne conduise à la guerre civile, dont les chrétiens pourraient être les victimes ».
(7) Parmi les crimes les plus abominables imputés par l'opposition aux services secrets, il y a l'assassinat d'un garçon de 13 ans, Hamzeh al-Khatib, qui avait été arrêté le 21 avril à Deraa lors d'une manifestation et dont la dépouille affreusement martyrisée a été rendue à sa famille le 25 mai. Les images, que l'on peut voir sur YouTube, sont terrifiantes : visage comme explosé, impacts de balles sur les bras et la poitrine, contusions sur tout le corps, sexe apparemment mutilé. La Commission arabe des droits de l'homme a confirmé que l'adolescent était bien mort pendant sa détention. Son décès avait provoqué l'une des premières condamnations vraiment fermes de Paris qui avait dénoncé « la violence aveugle et brutale dont continuent à user les services secrets syriens ».
(8) Samir Kassir a été tué le 2 juin 2005 par un attentat à la voiture piégée qui le visait personnellement. Il était l'historien de la guerre du Liban, l'un des grands éditorialistes du quotidien an-Nahar et l'un des principaux acteurs du « Printemps de Beyrouth » qui avait mis fin à la tuelle de Damas sur le Liban. Les services secrets syriens et le Hezbollah sont suspectés de son assassinat.
(9) Fin septembre, Moscou a envoyé en Syrie une délégation de parlementaires dans l'espoir de trouver un terrain d'entente entre pouvoir et opposition. Les députés ont visité les principales villes insurgées (Deraa, Homs, Hama) et rencontré aussi bien Bachar al-Assad que des opposants de renom comme l'économiste Aref Dalila. Dans une interview à la télévision syrienne, le vice-président du Conseil de la fédération (chambre haute du Parlement russe), Ilias Oumakhanov, qui dirigeait la délégation, avait appelé les Nations unies à « ne pas répéter le scénario libyen » en Syrie.
(10) Maher al-Assad est connu pour son caractère brutal et irascible. En 1999, il avait vidé le chargeur de son pistolet sur son beau-frère Assef Chawkatle, tout-puissant chef des renseignements militaires (Amn al-askari), le blessant de plusieurs balles, semble-t-il parce qu'il n'acceptait pas que celui-ci épouse sa soeur Bouchra.
(11) Libération du 27 septembre. Selon cette journaliste, leur nom signifie « crâneurs » ou « fantômes », selon les traductions possibles du mot en arabe dialectal syrien.
(12) Voir note (7).
(13) Après l'élection de Barack Obama, Washington avait cherché à améliorer ses relations avec Bachar al-Assad, mises à mal par l'assassinat de Rafic Hariri, dans le but de convaincre le président syrien de renoncer à son alliance avec Téhéran et de cesser de soutenir des groupes islamistes radicaux comme le Hamas palestinien et le Hezbollah libanais. En janvier 2010, le président américain a envoyé Robert Ford en Syrie pour combler le vide diplomatique provoqué par le rappel du précédent ambassadeur en 2005.
(14) « Quand il y a un problème entre les peuples et les responsables, ils doivent s'asseoir autour d'une même table pour parvenir à une solution, loin de la violence », a déclaré fin juillet Mahmoud Ahmadinejad.
(15) Notamment après sept trains de sanctions de l'Union européenne, dont un embargo décidé le 2 septembre sur les importations de pétrole syrien (95 % de la production syrienne sont absorbés par le marché européen) ; une interdiction, le 23 septembre, de tout nouvel investissement dans le secteur pétrolier ; une autre interdiction concernant la fourniture de pièces et de billets de banque.
(16) Sur ce premier point, Burhan Ghalioun a répondu? : « Ce ne sera vraiment pas un problème maintenant que la tâche la plus difficile, qui était la constitution du Conseil, est accomplie. Nous aurons du mal à nous organiser pour répondre aux nombreuses demandes des pays et des organisations qui appelaient de leurs voeux une unification de l'opposition. »