Politique Internationale - La Revue n°135 - PRINTEMPS - 2012

sommaire du n° 135
L'EXCEPTION JORDANIENNE
Entretien avec Sa Majeste ABDULLAH II de Jordanie
Roi de Jordanie depuis 1999.
conduit par
Frédéric Encel
Docteur en géographie géopolitique, maître de conférences HDR en questions internationales à Science
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Frédéric Encel - Majesté, entrons dans le vif du sujet : la déstabilisation du régime de Bachar al-Assad ne risque-t-elle pas de mettre en péril la sécurité de la frontière nord de la Jordanie ?

Abdallah de Jordanie - À l'heure actuelle, il est impossible de prévoir l'issue de la crise syrienne. Malheureusement, le sang pourrait bien continuer de couler... L'imprédictibilité de la situation a évidemment des implications sérieuses pour la sécurité de la Jordanie, à commencer par le contrôle des frontières. Notre frontière nord est sécurisée, mais nous sommes conscients que la situation peut empirer et s'embraser à tout moment. En tout cas, nous éprouvons déjà les effets de la crise au niveau économique : la majeure partie de nos exportations et de nos importations avec le Liban, la Turquie et l'Europe transitaient par le territoire syrien. En outre, jusqu'au déclenchement de la crise, la Syrie absorbait à elle seule presque un tiers de nos exportations de fruits et légumes.
Mais ce qui me préoccupe tout particulièrement, c'est la situation humanitaire. Et je peux vous assurer que tous les Jordaniens partagent ma préoccupation. Vous n'êtes pas sans savoir que les Jordaniens et les Syriens entretiennent des liens étroits - et cela, pas seulement du point de vue culturel et économique, mais aussi familial.
Nous fournissons une assistance médicale aux réfugiés syriens et nous avons déjà inscrit environ cinq mille enfants syriens dans nos écoles. Nous nous préparons du mieux que nous le pouvons à une éventuelle catastrophe humanitaire. Nous mettons en place des camps dotés de toutes les infrastructures nécessaires ; nous travaillons de concert avec le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés ; et nous avons chargé la Jordan Hashemite Charity Organization de coordonner les opérations d'aide. Mais si une urgence humanitaire de grande ampleur survenait, nous aurions besoin d'un soutien massif de la part de la communauté internationale. Je vous rappelle que nous avons dû affronter une crise très sévère quand près de 700 000 Irakiens se sont réfugiés en Jordanie. Nos infrastructures - de distribution d'eau comme d'accueil des écoliers - avaient alors été exploitées jusqu'à leur extrême limite. Sans oublier que le prix des logements et des biens de première nécessité avait explosé.

F. E. - À l'est, l'Irak peine également à trouver la stabilité. La rivalité entre les chiites et les sunnites ne cesse de croître. En tant que descendant direct du Prophète, croyez-vous que la réconciliation entre ces communautés est possible en Irak, mais aussi au Liban et au Pakistan ?

A. de J. - La réconciliation est toujours possible. L'islam professe la réconciliation, à commencer par celle des musulmans. Le Saint Coran dit : « Les croyants ne sont-ils pas des frères ? Établissez la concorde entre vos frères, et craignez Dieu, afin qu'on vous fasse miséricorde » (sourate 49, verset 10).
La région et la communauté internationale dans son ensemble ont besoin d'un Irak stable et prospère. Pour y parvenir, nous devons tous soutenir le processus de réconciliation et de nation-building.
Comme vous le soulignez, l'Irak n'est pas le seul pays dont les habitants doivent être réconciliés. En vérité, c'est la totalité du Moyen-Orient qui doit progresser vers une nouvelle ère - une ère fondée sur la citoyenneté et l'identité nationale, et non sur des affiliations sectaires. L'Histoire regorge de conflits confessionnels et sectaires qui ont déchaîné la misère et la guerre non seulement au Moyen-Orient, mais aussi en Europe, en Asie et ailleurs. Il est temps que les gens de notre région fassent le choix de la prospérité, du progrès et de la citoyenneté responsable. Il est temps qu'ils dépassent toutes ces divisions générées par d'anciennes injustices et exploitées, inévitablement, par les ennemis de la paix et de la stabilité.
Le « printemps arabe », c'est aussi cela : le renouvellement des identités nationales et l'émergence d'un sentiment d'appartenance fondé sur une nouvelle relation entre l'État et les gens, et entre les gens eux-mêmes. C'est pourquoi, aujourd'hui, les Égyptiens s'interrogent sur ce que signifie « être égyptien » tandis que les Libyens se demandent ce que recouvre le fait d'« être libyen ». Et nous aussi, en Jordanie, nous redécouvrons nos atouts - des atouts qui résident dans notre diversité et dans notre capacité à mettre en oeuvre des changements pacifiques et progressifs afin d'atteindre nos buts.

F. E. - Vous avez mentionné ce vaste mouvement de protestation connu sous le nom de « printemps arabe ». Comment expliquez-vous que ce soulèvement n'ait pas touché la Jordanie ?

A. de J. - Je n'irai pas jusqu'à dire que le printemps arabe n'a eu aucune incidence sur la Jordanie. Nous ne sommes pas coupés du monde ! Il est vrai, cependant, que depuis le départ nous avons vécu le printemps arabe d'une autre façon que la plupart de nos voisins. En fait, nous y avons vu une chance de faire progresser le pays. Nous avons été témoins de très nombreuses manifestations en Jordanie et nous avons écouté les demandes du peuple. Pour nous, le printemps arabe a été une merveilleuse occasion d'appliquer une réforme politique qui s'imposait depuis longtemps mais qui ne pouvait pas être mise en oeuvre plus tôt à cause de la résistance de certains cercles à l'intérieur du pays.
Nous avions déjà, dès l'an 2000, fait de grands progrès en termes de restructuration économique : nous sommes devenus le premier pays arabe à conclure un traité de libre-échange avec les États-Unis et nous avons passé des accords similaires avec plusieurs autres pays, sans même parler de notre accord d'association avec l'UE. Par ailleurs, nous avons libéralisé des secteurs clés, notamment les télécommunications, et élaboré une législation propice aux investissements. Tous ces efforts visaient à créer les emplois et la croissance nécessaires à l'émergence d'une classe moyenne active et confiante qui pourrait constituer, à l'avenir, la base de notre vie économique et politique.
Pour moi, il a toujours été clair que notre programme, ambitieux et global, de réformes économiques devait être complété par une réforme politique tout aussi ambitieuse et globale. Toutefois, certains cercles se sont montrés réfractaires à toute évolution. Leurs hésitations n'ont été vaincues que lorsque le printemps arabe a éclaté, quand chacun a réalisé que le changement était inévitable.

F. E. - Dans tous les pays touchés par le printemps arabe, les Frères musulmans ont été les grands vainqueurs des élections. Comment réagiriez-vous si les islamistes jordaniens essayaient de remettre en cause la nature monarchique de votre pouvoir ?

A. de J. - Les Frères musulmans jordaniens sont une composante du système politique de notre État : ils ont toujours fait allégeance à la Constitution et au Trône hachémite. À la différence de ce qui s'est passé dans certains autres pays, les Frères musulmans jordaniens bénéficient depuis longtemps des mêmes libertés - et se plient aux mêmes devoirs - que les autres organisations de la société civile. Certains des leurs ont siégé au Parlement, au gouvernement, ou ont occupé d'autres postes importants.
La monarchie hachémite a toujours épousé l'évolution de la société et du système politique jordaniens. Je n'ai pas attendu le printemps arabe pour déclarer publiquement que la Couronne hachémite se trouvera toujours aux côtés du peuple jordanien dans sa marche vers la démocratie ; pour mettre en place des institutions et des structures de gouvernance garantissant une meilleure représentation et une meilleure participation. Les amendements constitutionnels que le Parlement a adoptés en septembre 2011 ont, justement, introduit de vastes changements et de nouvelles institutions démocratiques (en particulier une Cour constitutionnelle et une commission électorale indépendante). Et comme je le répète souvent, ces amendements ne sont que le point de départ, et non l'aboutissement, de notre processus de réforme politique. La Jordanie change, et la monarchie hachémite continue de soutenir le changement, comme elle l'a toujours fait. Je considère qu'il est de mon devoir de garantir la bonne mise en oeuvre du processus de réforme et de le protéger contre tous ceux qui souhaiteraient le faire dérailler ou l'arrêter.
Quant à l'éventualité que les islamistes jordaniens (ou tout autre parti jordanien) en viennent un jour à contester l'existence de la monarchie, je vous répondrai simplement ceci : les règles de la démocratie et de la bonne gouvernance sont claires et universelles, et elles doivent demeurer les lignes directrices pour tout le monde. Mon père, le regretté roi Hussein, avait coutume de dire : « Nous respectons toute forme d'opposition, mais nous croyons fermement que c'est l'opinion de la majorité qui doit prévaloir au final. »
Je partage la même vision : c'est la volonté de la majorité qui doit l'emporter. Et pour la majorité de nos concitoyens, la légitimité découle directement de la volonté de servir la nation, du sens du devoir, de la loyauté envers la nation. C'est ce que j'ai appris de mon père et c'est la leçon que j'ai tirée de mes vingt années passées à l'armée.

F. E. - De nombreux chefs d'État ou de gouvernement paraissent avoir de sérieux problèmes avec le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Est-ce également votre cas ?

A. de J. - J'ai des problèmes avec ceux qui s'opposent à la paix. Le problème, ce n'est pas ma relation personnelle avec M. Netanyahou, ou ses relations personnelles avec les autres leaders. La vraie ligne de fracture se trouve entre les partisans et les adversaires de la paix.
Voilà des années que M. Netanyahou multiplie les grands discours sur la paix. Mais, trop souvent, ses mots ont été contredits par les actions de son gouvernement. Depuis 2010, la politique d'implantations israélienne échappe à tout contrôle, en violation flagrante du droit international et des accords d'Oslo. Au début de cette année, l'UE a confirmé nos craintes : la solution dite « des deux États » n'est peut-être déjà plus possible à mettre en oeuvre sur le terrain puisque, à cause de la politique d'Israël, il ne reste pratiquement aucune parcelle de terre à propos de laquelle on pourrait négocier ! Or quelle est l'option alternative à la solution « des deux États » ? Une solution basée sur un seul État ? Mais comment un tel État pourrait-il être une vraie démocratie ? Plus les Israéliens rechigneront à se poser ces questions difficiles, plus ils mettront en danger leur propre avenir.

F. E. - Votre père, le roi Hussein, avait noué une véritable amitié avec le premier ministre israélien Yitzhak Rabin. Selon vous, si ce dernier n'avait pas été assassiné, le processus de paix d'Oslo aurait-il pu évoluer différemment ?

A. de J. - J'en suis convaincu. Et je peux vous dire que c'était également la conviction de mon père. Yitzhak Rabin a payé le prix ultime pour la paix. Mon père a passé sa vie entière à rechercher la paix. Un autre leader de cette génération, Yasser Arafat, a, tout comme Yitzhak Rabin, répondu à l'appel de l'Histoire visant à mettre fin à la guerre. Ce fut une génération d'hommes courageux. Des hommes qui ont dit : « Trop, c'est trop. »
Notre génération a, elle aussi, cherché des chemins vers la paix, mais nous nous heurtons sans cesse à de nouveaux obstacles. Le 28 mars 2012 a marqué le dixième anniversaire de l'Initiative de paix arabe - une offre sans précédent faite à Israël lors du Sommet arabe de Beyrouth en 2002. Cette offre proposait à Israël de vivre pacifiquement côte à côte non seulement avec un État palestinien mais, aussi, avec tous ses voisins arabes et tous les pays musulmans du monde, soit cinquante-sept États au total, un tiers des États de la planète ! Cette offre arabe tient toujours. Mais pour combien de temps encore ?

F. E. - Quel rôle entendez-vous jouer sur le brûlant dossier de Jérusalem ? Après tout, votre royaume en a été le possesseur et le gardien pendant vingt ans - du moins de la partie est, où sont situés les sites sacrés...

A. de J. - Préserver l'identité arabe de Jérusalem et protéger ses Lieux Saints musulmans et chrétiens est l'une de mes plus grandes responsabilités : par le traité de paix de 1994, l'État d'Israël a reconnu le caractère historique et légal de ce rôle de la Jordanie à Jérusalem ; et, pourtant, il continue de menacer l'identité de la Ville Sainte en prenant des mesures unilatérales de plus en plus brutales visant à faire partir les habitants musulmans et chrétiens.
Ces mesures systématiques prises par Israël ont déjà été largement couronnées de succès. Aujourd'hui, nous sommes confrontés à un risque gigantesque, sans précédent : des extrémistes israéliens pourraient prendre d'assaut la mosquée Al Aqsa. Nous avons, à de nombreuses reprises, prévenu les Israéliens et la communauté internationale des conséquences terribles que provoquerait toute action destinée à altérer l'identité et le caractère de Jérusalem. Je fais référence aux travaux d'excavation sur les sites sacrés musulmans et chrétiens, à la construction de nouvelles colonies, à la démolition des maisons appartenant à des Palestiniens, aux violations quotidiennes des droits des personnes - de l'omniprésence policière à l'installation de caméras à l'intérieur et autour de la mosquée Al Aqsa, des projets touristiques aux empiètements de l'armée israélienne...
Au cours de ces derniers mois, cette politique israélienne visant à affaiblir l'identité arabe de Jérusalem et de ses sites sacrés n'a cessé de s'accentuer. Ces provocations risquent de déclencher une gigantesque explosion de colère. J'ai mis en garde le gouvernement israélien : la tension, à Jérusalem, est sur le point d'atteindre un niveau d'ébullition. La Ville Sainte pourrait bien devenir l'épicentre d'une recrudescence du conflit.

F. E. - Une partie considérable de la population de la Jordanie est d'origine palestinienne. Si un État palestinien voyait le jour, ne devriez-vous pas redouter qu'une sorte d'irrédentisme apparaisse sur les deux rives du Jourdain ?

A. de J. - Nous avons et nous aurons toujours des liens uniques avec nos frères palestiniens. Mais, comme je l'ai souvent dit, la Jordanie est la Jordanie et la Palestine est la Palestine. Nous sommes deux peuples différents. Chacun possède sa propre identité et ses propres priorités. C'est pourquoi j'estime que, même à long terme, un processus irrédentiste est extrêmement peu probable.
Il est de l'intérêt stratégique de la Jordanie que la solution « des deux États » - avec l'établissement d'un État palestinien viable et indépendant ayant Jérusalem-Est pour capitale - voie le jour. Aussi longtemps que les droits nationaux légitimes des Palestiniens ne seront pas respectés, la région entière demeurera hautement instable. L'extrémisme et le terrorisme se développeront sur un terrain fertile. Des crises et des conflits de proportion régionale risqueront d'éclater.

F. E. - Si un État palestinien était créé, demanderiez-vous qu'il soit démilitarisé ?

A. de J. - Une fois qu'un État palestinien sera établi, les Palestiniens devraient être libres de décider, de façon totalement souveraine et indépendante, quelle est la meilleure façon d'assurer leur défense et de maintenir la sécurité à l'intérieur et le long de leurs frontières. Naturellement, nous discuterons alors, d'État souverain à État souverain, des arrangements nécessaires de part et d'autre de notre frontière commune.
Pour l'heure, je veux insister sur le fait que l'Autorité palestinienne a accompli un travail remarquable dans la mise en place d'un appareil de police et dans le développement de structures de maintien de l'ordre qui préservent efficacement et professionnellement la sécurité dans les zones situées sous son contrôle. Qu'il s'agisse des Israéliens ou de la communauté internationale, il me semble que nul ne peut nier cette évidence. De ce point de vue, je le répète, le bilan de l'AP est excellent. Voilà qui constitue un argument supplémentaire pour le déblocage de l'aide américaine à l'AP car ces fonds aident les Palestiniens à maintenir l'ordre et à garantir la sécurité. Leur versement n'est donc pas seulement dans l'intérêt de l'AP, mais aussi dans celui d'Israël, dans celui de la sécurité régionale et, par conséquent, dans celui de la communauté internationale dans son ensemble. En garantissant aux enfants palestiniens le droit à l'éducation, en soutenant les entreprises palestiniennes et en insufflant un peu de vie à l'économie locale, en finançant le secteur de la santé et d'autres services à la population, l'aide internationale peut jouer un rôle majeur dans le renforcement de la stabilité et de la sécurité - au risque de me répéter, pas seulement pour les Palestiniens et les Israéliens, mais également pour le reste de la région et, bien au-delà, pour l'Europe et les États-Unis.

F. E. - Début 2012, vous avez accueilli des discussions informelles entre des délégués israéliens et palestiniens. Compte tenu, d'une part, de la tension qui règne aujourd'hui entre Israël et la Turquie et, d'autre part, du fait que les États-Unis se trouvent en année électorale, avez-vous l'intention de jouer un rôle diplomatique de premier plan sur le dossier israélo-palestinien ?

A. de J. - La Jordanie n'a jamais ménagé ses efforts pour promouvoir la cause d'une paix juste et durable au Moyen-Orient. Ce rôle n'a rien de nouveau pour nous ! Ce qui est nouveau, en revanche, c'est l'isolement dans lequel se trouve aujourd'hui Israël en raison de la détérioration de ses relations avec la Turquie depuis le blocus de Gaza et l'affaire de la flottille. Dans le même temps, le printemps arabe a porté au pouvoir de nouveaux gouvernements plus réceptifs aux frustrations de leur peuple vis-à-vis de la politique intransigeante d'Israël à l'égard des Palestiniens. Quant aux États-Unis, vous l'avez dit, ils se consacrent surtout à l'échéance électorale qui aura lieu à la fin de l'année. J'ajoute que l'Égypte - un acteur essentiel sur la scène arabe - se focalise plutôt sur sa propre transition. Pour toutes ces raisons, d'autres États, y compris la Jordanie, doivent s'impliquer davantage dans les questions régionales.
Pour nous, en Jordanie, le processus de paix est une question fondamentale. Les changements en cours dans notre région ne font pas obstacle à la paix, au contraire. Le printemps arabe ne doit pas distraire la communauté internationale de la cause première d'instabilité au Moyen-Orient : le conflit israélo-palestinien. C'est pourquoi nous avons pris l'initiative, au début de cette année, de réunir à Amman des négociateurs palestiniens et israéliens, pour la première fois en seize mois. Jusqu'ici, il n'y a eu que des discussions « exploratoires » ; mais aucun conflit n'a jamais été résolu sans que les parties se parlent !

F. E. - Quelle est la position de la Jordanie concernant les sanctions internationales contre l'Iran ?

A. de J. - Nous n'avons pas mâché nos mots pour dire que la crise autour du programme nucléaire iranien appelait des solutions politiques et diplomatiques. Nous souhaitons un règlement pacifique de la situation. Et nous répétons ici, avec la plus grande fermeté, que pour qu'un tel règlement soit possible, l'Iran doit coopérer sans réserve avec l'Agence internationale de l'énergie atomique.

F. E. - Quelle serait la position d'Amman si la crise opposant Téhéran à certaines puissances venait à dégénérer ?

A. de J. - Nous sommes résolument hostiles à toute option militaire. Le prix d'une guerre de plus serait trop élevé, non seulement pour nous, dans la région, mais pour la communauté internationale dans son ensemble. La meilleure dissuasion contre tout conflit ouvert présent ou futur avec l'Iran, ainsi que contre les autres crises au Moyen-Orient, c'est un progrès dans le processus de paix israélo-palestinien.
Il faut se concentrer de nouveau sur le processus de paix. Une fois le conflit israélo-palestinien résolu, la plupart des acteurs qui sont aujourd'hui perçus comme exerçant une influence négative ou adoptant des postures agressives n'auraient plus beaucoup de leviers. Ces acteurs capitalisent sur la frustration qu'éprouvent les peuples arabes à cause de l'occupation de la Palestine par Israël. Supprimez l'injustice, donnez aux Palestiniens leurs droits légitimes, et il n'y aura plus de justification aux appels guerriers, de quelque côté qu'ils proviennent !

F. E. - Où en est le projet israélo-jordanien d'un canal qui relierait la mer Rouge à la mer Morte ? Pourquoi ce projet n'a-t-il toujours pas été mené à bien ?

A. de J. - Il ne s'agit pas d'un projet israélo-jordanien. Il s'agit d'un projet très vaste, extrêmement ambitieux et novateur, partagé entre la Jordanie, la Palestine et Israël. Un projet complexe dans un environnement complexe. Dès lors, il n'est pas surprenant que sa mise en oeuvre soit émaillée de difficultés. D'un autre côté, un tel projet pourrait devenir une merveilleuse illustration de tout ce que la paix apporterait aux générations présentes et futures, à commencer par l'eau et l'électricité.
La Jordanie est l'un des dix pays au monde les plus dépourvus en eau. J'ajoute que nous reposons presque entièrement sur des sources externes pour satisfaire nos besoins énergétiques et pour produire notre électricité. Pour nous, un canal mer Rouge-mer Morte ne sauverait pas seulement la mer Morte de la disparition ; ce serait aussi un moyen de satisfaire nos besoins vitaux. C'est pourquoi, de notre côté de la frontière, nous avons fait beaucoup d'efforts pour rendre la construction de ce canal possible. Nous avons sélectionné six consortiums susceptibles de travailler sur ce projet. En février, ils ont transmis leurs propositions à un comité technique dirigé par le ministre de l'Eau. Nous sommes dans les délais prévus.
Dans le cadre de l'étude globale de faisabilité, la Banque mondiale examine l'impact social et environnemental de ce projet. Les études finales doivent être remises à la mi-2012. Les premiers résultats ont montré qu'il était techniquement possible d'acheminer de l'eau de mer à grande échelle de la mer Rouge jusqu'à la mer Morte, soit par le biais d'un tunnel, soit via des canalisations enterrées. Cela pourrait fournir de l'électricité (1) et de grandes quantités d'eau dessalée en utilisant des procédés classiques.

F. E. - Depuis maintenant plusieurs décennies, le développement des industries de pointe a permis à certains pays dénués de ressources naturelles commercialisables - ce qui est le cas de la Jordanie - d'accroître considérablement leur poids dans l'économie mondiale. Je pense, en particulier, à Israël, au Japon, à la Corée du Sud ou encore à la Suède. Le temps n'est-il pas venu pour la Jordanie de créer à son tour des centres d'excellence dans ce domaine ?

A. de J. - Nous travaillons dur au développement d'une économie basée sur la connaissance. Nous avons déjà fait des progrès importants dans le secteur des technologies de l'information et de la communication. Notre but, désormais, est de devenir un pôle d'excellence dans la région. Nous en sommes proches.
Savez-vous qu'Amman a été classée au dixième rang des meilleures villes où lancer une start-up spécialisée dans les technologies de pointe (2) ? La Jordanie est déjà le premier fournisseur de contenu Internet dans la région, et nous gérons les trois quarts du contenu Internet en langue arabe du Proche-Orient. J'estime qu'il s'agit là de résultats impressionnants pour un pays qui ne pèse que 2 % de la population de cette zone. Les plus grandes compagnies Internet en langue arabe sont jordaniennes. C'est pourquoi certains médias américains présentent déjà notre pays comme « la Silicon Valley du Proche-Orient ».
Vous l'avez dit : nous n'avons pas beaucoup de ressources naturelles. Mais nous sommes un pays riche en ressources humaines. 70 % des Jordaniens sont âgés de moins de trente ans. Cette génération a été élevée dans un environnement globalisé, où les communications se font en temps réel, où les connexions Internet sont omniprésentes. Cela a été rendu possible par une ambitieuse réforme de l'enseignement que nous avons mise en oeuvre et conformément à laquelle l'anglais est désormais enseigné dès l'entrée à l'école primaire ; par ailleurs, 86 % des écoles jordaniennes sont connectées à Internet. Nous avons aujourd'hui la plus grande proportion de locuteurs bilingues anglais-arabe de toute la région, ainsi que l'un des plus grands pourcentages du monde entier en termes d'ingénieurs par rapport à la population.
Nous avons été prompts à mettre en place l'infrastructure et les institutions nécessaires pour exploiter ce potentiel. Nous possédons des parcs dédiés aux technologies de l'information, des universités spécialisées et diverses organisations qui soutiennent nos jeunes talents et permettent aux nouvelles entreprises de se développer et de présenter leurs idées à des « business angels ». Nous avons également passé des accords avec des géants comme Microsoft, et notre partenariat avec Cisco joue un rôle clé dans le développement de nos infrastructures. Bien sûr, tous ces efforts seraient vains si nous ne pouvions compter sur notre vivier de talents, sur nos jeunes professionnels et entrepreneurs dans le secteur des technologies de l'information. Chaque fois que je rencontre ces jeunes gens très motivés, j'éprouve de la fierté, de l'optimisme et de la gratitude.

F. E. - Votre royaume a quatre-vingt-dix ans. Quelle est votre plus grande crainte à l'approche du centenaire ?

A. de J. - Ma plus grande crainte, c'est que nous nous reposions sur nos lauriers ! Que nous nous satisfassions de ce que nous avons réalisé et que nous n'essayions pas de faire mieux. Je redoute que le gouvernement se relâche, eu égard au calme relatif qui règne dans nos rues, et cesse de faire avancer les réformes. Je redoute, également, que le Parlement ralentisse la mise en oeuvre des réformes démocratiques et économiques. Ou encore que nos jeunes se contentent de peu, cessent de questionner ceux qui prennent les décisions et le reste de la société, et n'exigent plus que la Jordanie continue de s'améliorer. Je lance souvent cet appel quand je m'adresse à différents groupes sociaux : « Ne vous reposez pas sur vos lauriers. » C'est vraiment ce que je crains le plus à l'heure actuelle.

F. E. - Majesté, une dernière question : selon vous, quel est le leader occidental qui a le mieux compris les défis liés aux conflits israélo-arabe et israélo-palestinien ?

A. de J. - Ces défis sont si immenses qu'il n'est, hélas, guère difficile d'en prendre la mesure. Au regard de l'Histoire, je pense que Bill Clinton est, de tous les présidents américains, celui qui a été le plus près de convaincre les Israéliens et les Palestiniens de signer un accord. Plus récemment, au cours de ces dernières années, l'Union européenne - et spécialement son Haut Représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, la baronne Catherine Ashton - a accompli un travail formidable pour inciter les deux parties à revenir à la table des négociations. Mais voilà soixante ans que l'on tente, de mille façons, de mettre les Israéliens et les Palestiniens en situation de conclure un accord global. Il ne faut pas être naïf : il y a peu de raisons de se montrer optimiste. Pourtant, nous devons continuer, en dépit des frustrations qu'ont engendrées nos échecs passés. La paix est un enjeu trop important pour que nous nous offrions le luxe de baisser les bras.
Notes :
(1) La puissance de l'eau s'écoulant vers la dépression de la mer Morte, qui se trouve à quatre cents mètres au-dessous du niveau de la mer, permettra de fabriquer de l'électricité.
(2) Classement établi en janvier 2012 par l'expert Rachid Sefrioui : http://rachid-sefrioui-venture-capital.blogspot.fr/2012/01/top-10-cities-to-launch-tech-startup.html