Politique Internationale - La Revue n°135 - PRINTEMPS - 2012

sommaire du n° 135
POURQUOI LE QATAR ACHETE LE MONDE
Article de Georges MALBRUNOT
Grand reporter au service étranger du Figaro
in english
en español
en français
Rachat du Paris Saint-Germain, lancement d'Al-Jazeera Sports, prise de participation dans Total et LVMH, premier actionnaire de Lagardère, acquisition du Carlton à Cannes... Depuis que les médias ont découvert la boulimie d'investissements du Qatar hors de ses frontières, une question est sur toutes les lèvres : que cherche ce minuscule émirat du Golfe grand comme la Corse ? Pour quelle raison cet ancien village de pêcheurs de perles - certes richissime grâce à ses gigantesques réserves de gaz, les troisièmes au monde - affiche-t-il autant d'ambitions ?
En moins d'un an, le pays a obtenu l'organisation de la Coupe du monde de football 2022, renfloué les studios de cinéma Miramax mis en vente par Disney aux États-Unis, investi deux milliards de dollars dans le secteur minier au Soudan et placé un autre milliard dans un fonds d'investissement en Indonésie. En 2012, son patrimoine international devrait atteindre la somme faramineuse de 219 milliards de dollars, ce qui fait du Qatar le premier investisseur du monde.
Sur le plan diplomatique, cette dernière année a marqué un net infléchissement de l'attitude de Doha : depuis le conflit en Libye, l'émirat a troqué sa légendaire diplomatie conciliatrice contre un interventionnisme musclé dans les affaires intérieures des pays arabes. Quitte à mécontenter ces derniers, voire les couches les plus conservatrices de sa population - rappelons qu'environ 200 000 Qatariens vivent aux côtés d'un million et demi d'expatriés.
La projection de puissance du Qatar s'explique par la vision d'un homme en avance sur son peuple, désireux de sécuriser l'avenir de cette micro-monarchie coincée entre des voisins aussi puissants que l'Arabie saoudite et l'Iran, et qui n'hésite pas à transgresser des tabous pour parvenir à ses fins. Cet homme s'appelle cheikh Hamad al-Thani, l'actuel émir du Qatar. À 60 ans, il est assurément le dirigeant arabe le plus atypique.
« L'émir n'est pas quelqu'un de brillant, dit de lui l'un de ses amis français, mais il aspire à faire de son pays un État moderne. Ses ambitions s'étendent à la planète entière, il veut que le Qatar joue un rôle de médiateur entre les protagonistes des conflits qui secouent le Moyen-Orient. Plutôt que de rivaliser avec Dubaï (1), il préfère se spécialiser dans l'investissement humain et scientifique. Il n'aime pas les gens du Golfe, qu'il trouve fermés sur eux-mêmes. »
Le côté visionnaire de l'émir est à la fois son atout et son talon d'Achille. À ses yeux, le rayonnement du Qatar repose sur trois piliers : la chaîne Al-Jazeera pour exister ; la base américaine pour se protéger ; et les investissements à l'étranger comme moyen d'assurer son indépendance financière et d'exercer une influence politique sur les affaires du monde.
Le différend avec le père
Pour comprendre le Qatar d'aujourd'hui, il faut revenir aux sources du pouvoir de cheikh Hamad. Le premier tabou qu'il fit voler en éclats eut pour décor une nuit d'août 1995. Profitant de l'absence de son père - Khalifa, l'émir de l'époque, en vacances en Suisse -, l'impétueux ministre de la Défense renversa le monarque. Hamad entretenait une relation difficile avec son père. Les deux hommes divergeaient sur l'avenir du Qatar, en particulier sur le sort des énormes réserves de gaz que Doha partage avec l'Iran dans les eaux du golfe Persique.
L'héritier plaidait pour le recours aux majors américaines et à la technologie du gaz naturel liquéfié (GNL) qui permettrait au Qatar d'exporter son trésor dans le monde entier et de devancer l'Iran sur ce juteux marché (2).
Conservateur, l'émir épousait, lui, la mentalité wahhabite traditionnelle - « Pour vivre heureux, vivons cachés » -, celle de ses lointains cousins saoudiens, de l'autre côté de la frontière dans le désert.
L'émancipation sociale n'était pas une priorité pour le père qui avait péniblement imposé l'idée de citoyenneté en réduisant les droits acquis par les groupes d'origine bédouine susceptibles d'être en compétition avec l'aristocratie au pouvoir à Doha.
En le renversant, cheikh Hamad a, du même coup, « tué » le modèle ultraconservateur de ses voisins saoudiens qui ne lui pardonneront jamais ce parjure. Mais l'héritier avait mûrement préparé son putsch. Il avait prévenu les Américains ainsi que certains dirigeants du Golfe, notamment les Émiratis. La veille, il avait également très opportunément réuni les chefs des tribus, sous les caméras de la télévision officielle. Le lendemain, en voyant ces images, ses sujets croiront que les piliers de la société traditionnelle avaient prêté allégeance au nouveau dirigeant...
Deux hommes de son clan vont jouer un rôle important pour asseoir son pouvoir : Hamad Bin Jassem, l'actuel premier ministre, qui deviendra le chef d'orchestre de la diplomatie qatarienne ; et le chef d'état-major, le général Hamad al-Attiyah, très impliqué dans le récent conflit libyen.
L'une des premières décisions du nouvel émir sera d'expulser la légion de conseillers égyptiens qui avait continué de comploter à l'ambassade d'Égypte et au sein des forces armées. Les germes du différend avec Le Caire sont plantés. Al-Jazeera les exploitera quinze ans plus tard au cours de la révolte populaire qui poussera Hosni Moubarak hors du pouvoir.
Al-Jazeera pour exister
Installé sur le trône, cheikh Hamad affiche d'emblée une priorité : donner une visibilité internationale à son pays. L'émir, qui a étudié à la prestigieuse Académie royale militaire de Sandhurst en Grande-Bretagne, raconte volontiers ses frustrations à ses hôtes : « Lorsque je voyageais en Europe du temps où j'étais jeune, dans les aéroports les policiers me demandaient sans cesse : mais c'est où, le Qatar ? »
Pour « marquer » son pays sur la carte du monde, il lance Al-Jazeera en 1996, quelques mois seulement après sa prise de pouvoir. Rapidement, la chaîne devient la « Voix des Arabes », brisant le monopole occidental de CNN et de la BBC sur l'information en continu. Al-Jazeera dépassera les espoirs placés en elle par cheikh Hamad qui l'utilisera comme l'instrument de sa diplomatie, au service d'une certaine cause islamiste - l'émir n'oublie jamais qu'il est comme ses sujets un wahhabite - et des intérêts du Qatar, dans le sport notamment. Ainsi, c'est Al-Jazeera qu'Oussama Ben Laden choisit pour réagir aux attentats du 11 Septembre aux États-Unis. Mais dans la foulée de la chute de Saddam Hussein à Bagdad en 2003, la CIA retrouve des documents compromettant la chaîne avec le dictateur irakien (3). L'émir change alors son directeur et nomme à sa tête Wadah Kanfar, un Palestinien proche du mouvement islamiste Hamas. Les dérives ne vont pas disparaître pour autant. En Irak, la chaîne soutient sans nuance les insurgés sunnites contre les « occupants américains ». Idem à Gaza en 2007, lorsque ses « amis » du Hamas écartent par les armes les nationalistes palestiniens liés à l'Autorité palestinienne.
Information-propagande : avec les révolutions arabes, la chaîne brouille de nouveau les lignes et devient la caisse de résonance des insurgés tunisiens, yéménites, égyptiens et syriens, quitte à se transformer en une simple « radio en images ». Même au siège (ultra sécurisé) de l'empire Al-Jazeera à Doha, les langues se délient pour regretter la perte de crédibilité de la chaîne liée à son traitement trop unilatéral de l'information. Al-Jazeera sera, par exemple, particulièrement discrète sur la révolte de la majorité chiite de Bahreïn contre la monarchie sunnite au pouvoir à Manama...
La famille régnante cherche à régler le problème en nommant un de ses membres à la tête d'Al-Jazeera : cheikh Ahmed Ben Jassem, un ingénieur issu de l'industrie pétrolière. « Je veux qu'Al-Jazeera redevienne ce qu'elle était à ses débuts : claire, nette et précise », affirme-t-il lors de sa première rencontre avec les journalistes à l'automne dernier.
Pour ne pas heurter des Qatariens majoritairement conservateurs, le ton d'Al-Jazeera reste un peu islamiste, mais la chaîne se doit désormais de ne pas braquer les Américains, sans lesquels le Qatar ne pourrait pas être aussi actif en Syrie ou en Libye.
Pendant des années, Al-Jazeera a donné la parole à de nombreux opposants islamistes, parfois exilés à Doha, qui tiennent aujourd'hui le haut du pavé en Libye, en Égypte et en Tunisie, où le nouveau ministre des Affaires étrangères, Rafik Abdessalem, n'est autre que l'ancien directeur du département Études d'Al-Jazeera et, par ailleurs, le gendre de Rachid Ghannouchi, leader d'Ennahda, parti victorieux aux dernières élections tunisiennes.
L'investissement dans la mouvance des Frères musulmans a fini par payer. Mais après la réussite d'Al-Jazeera en anglais, l'émirat mise désormais sur le couple sport-télé pour rayonner à l'international. « Le sport, c'est plus neutre que le news », note-t-on à Doha. La chaîne sportive en français, qui sera lancée à l'été prochain, ne portera d'ailleurs pas le nom d'Al-Jazeera, une étude d'opinion ayant montré que l'image de la télévision qatarienne en France n'était pas très bonne.
Avec le couple sport-télé, le Qatar reste dans le « soft power » par excellence, pénétrant par ce biais un certain nombre de pays, en Europe ou en Afrique, dont la jeunesse est avide de nouveaux horizons. D'autre part, le sport est vu à Doha comme « un investissement avec un retour d'image et de réputation très important ». Rien ne paraît trop grand pour le Qatar qui rêve d'accueillir une étape du Tour de France. « Trop chaud ! », rétorquent les organisateurs de la Grande boucle. « Pas de problème, on fera courir les sportifs la nuit », répondent les proches de l'émir, lequel compte sur son amitié avec Eddy Merckx pour parvenir à ses fins.
L'émirat conçoit les événements sportifs qu'il organise comme une projection de puissance à l'international. En 2011, le Qatar a accueilli pas moins de 27 événements de taille continentale (comme les Jeux panarabes) qu'Al-Jazeera diffuse ou dont elle vend les droits de retransmission à d'autres diffuseurs, comme ce sera le cas pour la Coupe du monde de football en 2022. D'ici là, un premier rendez-vous est pris pour 2015 avec les Championnats du monde de handball. Et pourquoi pas 2020 avec les Jeux olympiques ? Doha est l'une des six villes qui seront départagées en mai prochain.
Les partenaires industriels du Qatar ne l'ignorent pas : rien n'est laissé au hasard dans la stratégie commerciale d'un émirat courtisé par la terre entière et qui est tout sauf philanthrope. En matière de football, par exemple, le PSG était le ticket d'entrée pour installer Al-Jazeera Sports en France - une combinaison « achat d'un club - création d'une chaîne » qui va servir de laboratoire. Si l'expérience est couronnée de succès, un autre club européen tombera dans l'escarcelle du Qatar et d'autres chaînes sportives seront créées en Europe, mais aussi en Australie et, peut-être, aux États-Unis.
La base américaine comme première police d'assurance
Face aux menaces saoudiennes (4), le Qatar avait besoin d'un parapluie. L'émir a longtemps « souffert » du syndrome du Koweït : il redoutait de se réveiller un matin et de découvrir que l'armée saoudienne occupe son pays, tout comme l'armée irakienne avait envahi le Koweït en 1990. Heureusement pour lui, après leur départ d'Arabie saoudite en 2003, les troupes américaines se sont repliées sur la base d'al-Udeid au Qatar, offrant à l'émir la plus efficace des polices d'assurance contre une menace extérieure. Contre la menace intérieure, certes peu visible, mais bel et bien incarnée par une poignée de fondamentalistes hostiles au modernisme de l'émir, cheikh Hamad en a souscrit une deuxième, qui repose sur les contacts ou sur l'accueil de divers dirigeants islamistes étrangers.
En Bédouins qu'ils s'honorent d'être restés, les dirigeants qatariens offrent gracieusement l'hospitalité aux intégristes indésirables chez eux, afin de mieux les contrôler. Ainsi Doha a-t-il conclu des accords tacites avec des mouvements fondamentalistes comme le Hamas, les Frères musulmans égyptiens, les rebelles tchétchènes (pour lesquels le Qatar a servi un temps de base arrière) et même le FIS algérien (dont l'ancien leader, cheikh Abassi Madani, vit en exil à Doha). L'émirat a également ouvert ses portes aux islamistes libyens, mais aussi aux très laïques baassistes irakiens et à Saggida, la veuve de Saddam Hussein.
Les autorités utilisent leurs « hôtes » pour faire passer des messages. Quand l'émir a voulu imposer le droit de vote des femmes à la fin des années 1990, contre la volonté d'une majorité de ses sujets, cheikh Hamad a demandé au très populaire prédicateur égyptien Youssef Qaradawi, réfugié à Doha depuis 1961, d'aller plaider dans les mosquées en faveur du vote féminin. « Vous êtes une protection contre l'extrémisme, m'a dit l'émir il y a quelques années », avoue ce proche des Frères musulmans, dont l'émission hebdomadaire « La charia et la vie » sur Al-Jazeera est très regardée dans le monde arabe.
L'émir est un redoutable joueur de poker qui a toujours à l'esprit le « coup d'après ». Ainsi, avant d'accorder un marché gazier à Total en 2006, Doha obtiendra que la multinationale française l'associe à ses projets de développement à l'étranger, en particulier en Mauritanie. De la même manière, pour détendre les relations avec l'Algérie au début des années 2000, Doha propose les services de cheikh Qaradawi, qui sera alors acheminé à Alger dans l'avion du président Bouteflika, histoire d'aller prêcher la réconciliation nationale avec les islamistes locaux.
Il reste que, avec seulement 200 000 autochtones, l'émirat manque cruellement de capital humain. D'où le recrutement d'universitaires américains à la Fondation du Qatar, le pôle d'excellence en matière d'éducation de cheikha Moza, la très dynamique deuxième épouse de l'émir. Mais aussi l'accueil de la Rand Corporation, le think tank américain qui a installé son QG du Golfe à Doha, ou encore, dans un autre registre, d'Amer Saadi, l'ancien conseiller scientifique de Saddam Hussein, et de Naji Sabri, ex-chef de la diplomatie irakienne reconverti en professeur d'université.
« Parler à tout le monde nous permet de conduire une politique dynamique », soutient un haut responsable à Doha. Dans les crises, la diplomatie qatarienne s'est longtemps voulue conciliatrice. Son ministre des Affaires étrangères se retrouve à faire la navette à Gaza entre Ismaël Haniyeh, le premier ministre membre du Hamas, et le président palestinien, Mahmoud Abbas. Au Liban, après la guerre de 2006, Doha a employé ses contacts avec Israël pour être le premier pays arabe à rompre le blocus aérien imposé par l'État hébreu au Liban. « Nous sommes pour une diplomatie ouverte et non plus, comme le font trop souvent les Arabes, pour une diplomatie du secret », poursuit le responsable qatarien. Au Conseil de sécurité de l'ONU, Doha ne craint pas de ne pas voter contre le candidat arabe à la succession de Kofi Annan. Dans le même temps, pour « ne pas déplaire à Téhéran », Doha peut très bien être le seul des quinze membres dudit Conseil à ne pas approuver une résolution sur le nucléaire iranien. En cas d'attaque israélienne ou américaine sur l'Iran, le Qatar redoute, en effet, la riposte de Téhéran contre la base d'al-Udeid. Et puis, il y a ces 30 ou 40 % de Qatariens d'origine iranienne qu'il convient de ne pas trop heurter...
Mais cette diplomatie iconoclaste confine parfois au grand écart. Aux Jeux asiatiques de 2006, l'émir se retrouva entouré, à la tribune officielle, de ses alliés de l'époque : le président iranien Mahmoud Ahmadinejad et le raïs syrien Bachar el-Assad, avec lequel le Qatar prendra ensuite ses distances. Drôles d'amis, constatèrent certains...
Parfois, les « accords tacites » ne fonctionnent plus et la stratégie d'influence tous azimuts se grippe. Comme en mars 2005, lorsqu'un attentat islamiste commis par un travailleur égyptien tue un Britannique dans un théâtre de Doha. L'attaque stupéfia un émirat qui a besoin de stabilité pour maintenir une forte présence d'expatriés nécessaires à la bonne marche de son économie. Un acte, officiellement, isolé. Plus vraisemblablement une réaction, selon les spécialistes, « au fait que le Qatar avait dû restreindre les vivres aux islamistes, en raison des nouvelles contraintes imposées par les Américains aux mouvements de fonds vers les intégristes » (5).
D'une diplomatie conciliatrice à une diplomatie de coercition...
La crise libyenne a marqué un virage à 180 degrés de la diplomatie qatarienne qui a troqué sa « diplomatie d'influence » (soft power) contre un « hard power » assumé en envoyant armes et conseillers militaires sur le terrain. En Syrie, Doha cherche à adopter la même stratégie : le Qatar est, avec l'Arabie saoudite, le pays qui propose des armes aux opposants à Bachar el-Assad.
En Libye, ce sont pas moins de 20 000 tonnes d'armes qatariennes qui ont été, avec l'assentiment des services de renseignement occidentaux, acheminées aux rebelles - essentiellement aux islamistes, via l'imam Ali al-Sallabi, ancien hôte à Doha. Dans le même temps, outre des valises de dollars visant à « retourner » les tribus, plusieurs milliers de soldats qatariens en uniforme étaient infiltrés à Tobrouk puis dans le Djebel Nefoussa pour épauler les opposants à Kadhafi. Une mini-révolution pour cet émirat dont l'armée ne compte qu'à peine 15 000 soldats.
On est très loin, en effet, des déclarations rassurantes faites par l'émir au Financial Times en octobre 2010 : « Nous autres Qatariens, nous concentrons sur l'éducation, la santé et les investissements chez nous et à l'extérieur. Notre but est de nous tenir à l'écart des conflits et des questions militaires. Si nous sommes toujours prêts à jouer les médiateurs dans les crises, nous ne prenons pas position en faveur d'un camp ou d'un autre. »
Le Qatar ne pourrait autant vibrionner sans un blanc-seing des États-Unis. Ceux-ci ont besoin d'un relais pour gérer la période post-révolutionnaire dans le monde arabe, et même au-delà, puisque Doha a ouvert ce printemps une représentation des talibans afghans afin de leur permettre de discuter avec Washington.
Au Moyen-Orient et au Maghreb, le Qatar est devenu le principal sponsor d'un islam politique tout juste sorti vainqueur des élections législatives en Tunisie, en Égypte et au Maroc. Doha finance ouvertement le Hamas palestinien, très probablement Ennahda en Tunisie, le parti Islah au Yémen - après avoir versé de l'argent aux rebelles Houthis du nord pour qu'ils se calment face à Sanaa - ainsi que les Frères musulmans en Égypte où le rival saoudien subventionnerait, lui, les salafistes.
Les responsables qatariens soutiennent qu'il n'y a pas lieu de redouter un « péril vert ». « Les islamistes radicaux, dont les vues ont été forgées sous des gouvernements tyranniques, peuvent évoluer en participant au pouvoir si les révolutions tiennent leurs promesses de démocratie et de justice », faisait valoir début septembre l'émir sur Al-Jazeera. Mais une fois aux commandes, les intégristes continueront-ils d'écouter leurs amis de Doha ?
Contrairement à la plupart des pays arabes focalisés sur leurs agendas nationaux, le Qatar, grâce à sa manne gazière, n'a pas à redouter une révolution fomentée par quelques-unes de ses 200 000 âmes. D'autre part, l'absence de leadership arabe lui offre une fenêtre d'opportunité que l'émirat chercherait à renforcer en demandant le transfert du siège de la Ligue arabe du Caire à Doha. En effet, l'Arabie saoudite est absorbée dans ses problèmes de succession. Et l'Égypte est toujours en phase post-révolutionnaire.
Si les dirigeants qatariens donnent parfois l'impression de se montrer arrogants, c'est parce qu'ils ont l'impression d'avoir eu raison avant d'autres. Ils ont compris que le centre de gravité du monde arabe se déplaçait vers un islam conservateur. Leur politique visant à discuter avec des dissidents islamistes voire à les accueillir s'est révélée payante.
Cette clairvoyance ne leur épargne pas, pour autant, les critiques. L'émir n'a pas été le bienvenu fin novembre à Tunis, où il souhaitait se rendre à la séance inaugurale de la nouvelle assemblée constituante, de nombreux Tunisiens lui reprochant son appui marqué aux fondamentalistes. Et à Gaza, des portraits de cheikh Hamad ont été brûlés par des militants mécontents de l'ingérence de Doha hors de ses frontières.
Son activisme irrite. Mais la diplomatie du carnet de chèques conduit parfois à dissiper les malentendus nés du soutien appuyé du Qatar aux révoltes arabes.
Au Maghreb, les investissements réalisés par Doha sont destinés à contrer certains reproches adressés à sa diplomatie. Au Maroc par exemple, où Al-Jazeera a longtemps été fermée, mais où l'émir a investi 4 milliards de dollars dans un programme touristique entre Rabat et Casablanca. En Tunisie également, où l'émirat a acquis pour 380 millions d'euros en bons du Trésor et s'est engagé à financer une série de projets dans l'énergie, l'eau et l'immobilier. Enfin en Algérie - pays avec lequel Doha entretient des relations plus compliquées en raison de la concurrence directe dans le secteur du gaz, notamment sur le marché européen - où, là encore, le Qatar a créé des sociétés d'investissements dans les mines et la pétrochimie. Autant de « soft tools » qui permettent à Doha d'amortir les chocs.
Les risques du grand écart
Le Qatar fait face à deux types de menaces : une extérieure qui résulte de ses positions relayées par Al-Jazeera ; et une intérieure, née des frustrations qu'expriment encore très discrètement certains membres de la famille régnante et que partagent en coulisses des tribus proches des Saoudiens.
Dans un pays où la polygamie et le voile sont omniprésents, les réformes vont trop vite, reconnaissaient il y a quelques années une majorité d'étudiants, interrogés lors d'un sondage.
Créée par cheikha Moza pour détourner la jeunesse des sirènes de l'islam radical, la Fondation du Qatar est la cible des critiques des franges conservatrices de la société, notamment pour le rôle que le think tank américain Rand Corporation a voulu jouer à un moment donné. La Rand avait obtenu la haute main sur l'éducation dans l'émirat en y introduisant l'anglais et en reléguant la religion au second rang. Comprenant le danger, l'émir a mis un terme à l'entrisme de la Rand. Et la cheikha a été priée de se faire plus discrète.
Car même au sein de la famille régnante, certains critiquent l'appétit de changement de Moza, tandis que d'autres, autour de l'ancien ministre de l'Intérieur cheikh Abdallah, un cousin écarté en 2003 en raison de ses contacts avec Al-Qaïda, renâclent également.
Après une première alerte à l'été 2009, une pétition a circulé sur Internet début mars 2011. Signé par un groupe d'officiers issus d'une tribu en délicatesse avec le pouvoir, le texte contenait plusieurs revendications : une lutte accrue contre la corruption, une remise à sa place de la cheikha et un rôle plus important accordé à la charia.
Plus grave : un dimanche matin de mars 2011, une quinzaine de membres d'une tribu proche des al-Thani et des officiers de l'armée auraient tenté de se diriger vers le palais de l'émir. Il ne s'agissait pas à proprement parler d'une tentative de coup d'État, mais d'un avertissement sur lequel le pouvoir est resté muet, préférant régler le problème à l'abri des regards indiscrets.
Bien que la société demeure strictement surveillée par la police secrète et que la redistribution des richesses continue de constituer un frein à la dérive islamiste, la surexposition du Qatar implique un « défi sécuritaire » auquel les autorités ont commencé à répondre. Par une « qatarisation » de l'armée, constituée jusqu'ici de 60 % d'étrangers (notamment des Soudanais et des Pakistanais). Et, surtout, depuis 2004, par la création d'une Force de sécurité intérieure, véritable garde prétorienne du régime, placée sous la responsabilité du prince héritier, cheikh Tamim, 32 ans.
« Il faut qu'ils se méfient : le danger est entre eux. Quand on a trop d'argent, cela suscite des appétits », prévient un homme d'affaires bien en cour à Doha.
Officiellement, la hache de guerre entre le père Khalifa, rentré au pays en 2004, et l'émir a été enterrée depuis que la télévision les a montrés priant ensemble pour la fête musulmane de l'Aïd el-Kébir. Quant au fils aîné de l'émir, Mishan, il n'en voudrait plus à Tamim de lui avoir ravi le fauteuil d'héritier du trône.
La famille régnante est cependant loin d'être unie. Vaste maisonnée ! L'émir a trois épouses et plus d'une vingtaine d'enfants. Sa première épouse, Mariam, une cousine, lui avait été imposée par son père, comme c'est fréquent au Moyen-Orient. Après avoir convolé en justes noces avec cheikha Moza, il a épousé plus récemment Nourra, « un mariage stratégique » destiné à apaiser un clan de la famille qui s'estimait lésé.
Pour ne rien arranger, la santé de l'émir est fragile. Cheikh Hamad est certainement pressé d'inscrire dans la réalité toutes ces avancées, notamment économiques, avant de passer le relais à son fils. Il n'a pas intérêt à mourir sur le trône, mais plutôt à rester sagement un arbitre en coulisses. D'autant que les relations sont notoirement mauvaises entre Tamim et le premier ministre, Hamad Ben Jassem. Avant de passer la main, l'émir devra trouver des « portes de sortie » honorables à tous ceux qui jouent depuis des années un rôle important dans les coulisses du pouvoir (à commencer par cheikha Moza et Hamad Ben Jassem).
Six mois après le lancement du « printemps arabe », l'émir a décidé d'augmenter de 60 % les salaires des Qatariens, allant même jusqu'à consentir une hausse de 120 % aux soldats. Très discrètement, la sécurité a été renforcée ces derniers temps à Doha, ainsi que la surveillance des étrangers - en premier lieu la communauté syrienne dans laquelle Damas pourrait puiser pour se venger de l'hostilité qatarienne à son encontre. Preuve supplémentaire que l'inquiétude gagne le sommet du pouvoir, l'avion personnel du prince Tamim a été équipé d'une protection contre les tirs de missiles sol-air.
Si leurs accointances avec les islamistes ont jusqu'à présent épargné aux Qatariens des attentats commis par Al-Qaïda, leur agressivité nouvelle a fait naître d'autres ennemis dont ils se méfient. Tamim, que son père a présenté au Sommet des monarchies du Golfe à Riyad en décembre, redouterait d'avoir à gérer les retombées négatives de cet activisme quand l'émir lui aura cédé les rênes du Qatar dans quelques années. On le dit plus réservé sur l'implication de Doha en Syrie et, plus généralement, sur la frénésie de développement du Qatar.
Abreuvés d'informations sur les révoltes arabes par Al-Jazeera, ses habitants n'ont rien à se mettre sous la dent quand ils regardent la chaîne qatarienne, muette sur l'actualité locale. Pourtant, les demandes politiques existent. Mais elles sont disparates. Les uns veulent un Parlement élu, d'autres, que les élections municipales promises aient bien lieu. Pour la première fois, les Qatariens devraient élire l'an prochain le Majlis al-Shoura, cette assemblée purement consultative dont les membres étaient jusqu'à présent désignés par le pouvoir. On dit le prince héritier soucieux de créer un véritable Parlement ; mais à Doha, on veut prendre son temps.
Pendant des années encore, le défi principal consistera, en effet, à faire adhérer la société (6) au projet de développement qu'a conçu l'émir. Hors de ses frontières, en Libye, en Tunisie et en Égypte, le minuscule Qatar devra veiller à ne pas soutenir un seul clan - islamiste en particulier - mais plutôt une coalition gouvernementale, et à se trouver aux côtés de la communauté internationale dans son effort visant à mettre sur pied des institutions démocratiques. À vouloir pousser ses pions avec trop d'agressivité dans cette période sensible, Doha risque d'affronter, tôt ou tard, un retour de bâton sur son propre territoire ou contre ses intérêts à l'étranger...
Notes :
(1) Dubaï avait surtout misé sur l'immobilier pour assurer son développement au cours de la décennie 1990.
(2) L'émir comprit très tôt que cette technique de condensation du gaz naturel à l'état liquide mise au point par les États-Unis serait le vecteur de sa puissance. Le GNL joue en effet un rôle de plus en plus important dans l'industrie mondiale de l'énergie.
(3) La CIA a retrouvé dans les archives des services de renseignement irakiens des preuves que certains journalistes d'Al-Jazeera recevaient de l'argent de Bagdad.
(4) À plusieurs reprises dans les années 1980, les troupes saoudiennes ont pénétré en territoire qatarien, utilisant des tribus éparpillées de part et d'autre de la frontière.
(5) À titre individuel, des prédicateurs qatariens finançaient des islamistes. Mais après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, Washington a imposé aux monarchies du Golfe une vigilance accrue sur les mouvements de fonds au profit des intégristes ou d'associations qui en étaient proches.
(6) Cette tâche est facilitée par l'absence de leaders au sein d'une société civile elle-même réduite du fait d'une population très faible.