Politique Internationale - La Revue n°135 - PRINTEMPS - 2012

sommaire du n° 135
GRECE : RADIOSCOPIE D'UN DESASTRE
Article de Christophe Chiclet
Membre du Comité de rédaction de Confluences Méditerranée
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Les plans de sauvetage ont beau se succéder, rien n'y fait : loin de voir sa situation s'améliorer, la Grèce s'enfonce inexorablement dans la crise, avec des conséquences sociales dramatiques, en particulier pour les fonctionnaires, les retraités et les jeunes.
Chaque jour qui passe apporte son lot de mauvaises nouvelles : hausse des prix, du chômage, des suicides, de l'émigration, de la dette, des taxes ; baisse des salaires, des retraites, du pouvoir d'achat, du PIB, de la valeur des entreprises publiques à privatiser. Pendant ce temps, la solidarité européenne patine. L'Union européenne presse la Grèce d'accélérer les réformes, mais tarde à débloquer les fonds nécessaires pour remettre le pays à flot. Le couple franco-allemand se chamaille, les Finlandais réclament de l'argent pour payer leur écot (1) et l'extrême droite slovaque bloque le processus pour des raisons de politique intérieure (2).
En attendant, le pays se noie, risquant d'entraîner dans sa chute une grande partie de la zone euro. Les Grecs, qui ont le sentiment de revenir cinquante ans en arrière, n'ont plus aucune confiance dans les partis politiques de gauche comme de droite, ni même dans leurs syndicats. Les plus anciens, qui ont connu l'occupation italo-germano-bulgare de 1941 à 1944 (qui fit près de 500 000 morts pour une population de sept millions d'habitants), n'hésitent pas à parler de « néa katochi » (nouvelle occupation). Aujourd'hui, les Grecs se sentent occupés par des forces non pas militaires, mais économiques, financières et bancaires. Les puissances de l'Axe de la Seconde Guerre mondiale ont été remplacées par le FMI, la Banque centrale européenne et la Banque mondiale. Cette idée est d'autant plus ancrée dans les esprits que l'Allemagne reste fortement débitrice vis-à-vis de la Grèce au titre des dommages de guerre, du vol de l'or de la Banque centrale grecque en 1941, ainsi que de la destruction de près de 1 000 villages. Si l'on tient compte des intérêts qui courent depuis 1945, la facture s'élève à quelque 81 milliards d'euros...
Mais le contentieux avec l'Allemagne ne s'arrête pas là. L'opinion publique et le gouvernement grecs ont été particulièrement choqués par la récente proposition d'Angela Merkel visant à mettre leur pays sous tutelle européenne. La chancelière a en effet demandé, lors du sommet européen du 30 janvier 2012, que la Commission nomme un commissaire spécial chargé de veiller à la bonne application des réformes, avec le pouvoir de valider ou d'invalider les lois votées par le Parlement d'Athènes. En somme, une sorte de « gauleiter ». Son statut aurait été comparable à celui des hauts commissaires des Nations unies au Kosovo et en Bosnie. Il s'agissait clairement d'une atteinte à la souveraineté nationale. Les autres membres de l'UE, France en tête, ne s'y sont pas trompés et ont refusé cette proposition aberrante qui rappelait de bien mauvais souvenirs...
L'exaspération, la désillusion et la désorganisation sont totales. Lors de la grève générale des 19 et 20 octobre 2011, pour la première fois, les militants communistes et anarchistes se sont affrontés violemment sous l'oeil des policiers qui n'étaient plus la première cible des manifestants. Le 21 février, l'UE a finalement annoncé qu'elle annulait 53,5 % de la dette grecque (375 milliards d'euros). Mais le remède de cheval imposé par l'Union européenne ne risque-t-il pas de tuer le patient avant de l'avoir guéri ?
Une situation catastrophique
La crise grecque, qui couvait depuis plus d'une décennie, a éclaté il y a deux ans. Le premier plan de soutien d'un montant de 110 milliards d'euros date de mai 2010. Le FMI a consenti un prêt standard de 30 milliards sur trois ans, les pays de la zone euro des prêts bilatéraux de 80 milliards, avec l'instauration de contrôles trimestriels par les experts du FMI, de l'UE et de la BCE (la fameuse troïka). Aussitôt après l'annonce de ce plan, les agences de notation ont commencé à dégrader la dette grecque. À la mi-août 2011, le pays, noté C, devait se refinancer au taux usuraire de 16 %, alors que le Japon, classé B, empruntait à 0,86 %. Le deuxième plan d'austérité a été voté le 30 juin 2011, par 155 députés sur 300, malgré les manifestants qui campaient devant la « Vouli » (le Parlement), place Syntagma. Le 21 juillet, l'UE décidait de soutenir à nouveau le pays. En échange, le gouvernement grec devait imposer un plan d'austérité à sa population. Le troisième plan date du 27 octobre 2011. Mais l'UE rechigne à débloquer les crédits car la Grèce hésite à voter ses réformes. Or si elle tarde à réformer, c'est parce que l'argent n'arrive pas. Saigné à blanc par ces trois plans de redressement, le pays connaît une situation catastrophique.
C'est la fonction publique qui paie le plus lourd tribut : le salaire de base a été réduit de 7 % ; les primes salariales de 12 % ; les retraites de 10 % ; les primes de vacances de 30 % ; le 13e mois de 30 % et le 14e mois de 60 %. Encore ne s'agit-il que de chiffres officiels. Dans la réalité, les fonctionnaires retraités n'ont rien touché depuis plus d'un an. Pour nombre de travailleurs de l'Europe du Nord, les fonctionnaires grecs font figure de nantis. C'est oublier que les salaires sont deux fois moins élevés qu'en France, alors que les prix à la consommation - loyer, eau, gaz, électricité, essence, nourriture, habillement, loisirs... - sont quasiment les mêmes. Ces avantages ont été conquis de haute lutte par l'ADEDY (Confédération des syndicats de la fonction publique), syndicat unique de la fonction publique particulièrement revendicatif, qui compte 375 000 adhérents sur 700 000 fonctionnaires. Il faudra cotiser 40 annuités contre 37 d'ici à 2015 pour toucher une retraite à taux plein, et l'âge du départ est désormais fixé à 60 ans dans le public et à 63 ans et demi dans le privé. La durée du travail hebdomadaire dans le public passe de 37,5 à 40 heures. Enfin, des facilités de licenciement ont été instaurées. Les baisses de salaire vont souvent au-delà de ces recommandations et les primes sont parfois purement et simplement supprimées. Ces mesures s'appliqueront au minimum pendant trois ans. Un impôt de 600 euros annuel sur le SMIC vient d'être mis en place - un SMIC qui a encore été abaissé en février 2012.
La TVA est passée de 19 à 21 % puis, à compter du 1er septembre 2011, à 23 %. Cette mesure devrait rapporter 1,3 milliard d'euros à l'État. Les impôts sur les successions et les donations augmentent considérablement. Les taxes sur les alcools croissent de 20 %, sur le tabac de 63 %, sur l'essence de 0,1 euro par litre et de nouvelles taxes sur les produits de luxe ont vu le jour : grosses cylindrées, yachts, hélicoptères, piscines. Total espéré : 1,1 milliard. L'électricité voit ses tarifs relevés de 20 %. Les revenus annuels supérieurs à 60 000 euros (5 000 euros mensuels) sont taxés à 40 % et un impôt sur les constructions illégales est mis en place. En effet, suite à une vieille habitude ottomane, celui qui construit en une nuit sans permis quatre piliers et un toit provisoire reçoit l'autorisation de continuer légalement ses travaux. C'est ainsi que la plupart des banlieues d'Athènes sont couvertes de constructions illégales.
Le fisc a imposé des caisses enregistreuses contrôlables pour les taxis, les stations-service, les kiosques et les marchés de rue, là où toutes les transactions s'effectuaient en liquide et au noir. À noter qu'au moins 35 % de l'économie grecque est de l'économie grise (échappant au fisc). La lutte contre la fraude fiscale devrait rapporter 1,8 point de PIB. Depuis 2010, plus de 400 000 contrôles ont été réalisés et le ministère de l'Économie a publié une liste de milliers de fraudeurs. Encore faut-il que les percepteurs ne soient plus corrompus. En 2010, 398 affaires de corruption de fonctionnaires ont été transmises à la justice. Une justice menacée d'asphyxie et, elle aussi, en partie corrompue... Pas une semaine ne se passe sans que les grands quotidiens ne dévoilent des affaires de pots-de-vin et autres traitements de faveur. « Skandalos » est devenu, depuis longtemps, la Une préférée des journaux grecs.
Vendre les bijoux de famille
Les États membres de l'UE se sont mis d'accord le 21 juillet 2011 pour éviter la banqueroute de la Grèce et enrayer un possible effet de contagion aux autres pays de la zone euro. Jean-Claude Juncker, le patron de l'Eurogroupe, a déclaré qu'il accepterait, s'il le faut, « un défaut partiel de paiement ».
La Commission européenne a instauré une « task force » dirigée par Horst Reichenbach, chargée de débloquer au plus vite et de façon mieux contrôlée les « fonds structurels » à hauteur de 8 milliards d'euros. Athènes a donc reçu à nouveau 8,7 milliards d'euros, dont 3,3 milliards du FMI, mais avec des retards de versement.
La dette publique atteignait 115 % du PIB en 2009, 133 % en 2010 et plus de 160 % en 2011. Pour sortir de l'ornière, Athènes a décidé de vendre les « bijoux de famille » en privatisant tous les services publics : eau, gaz, électricité, poste, téléphone, office du tourisme, chemins de fer, ports, aéroports et marinas publiques. Les acquéreurs n'ont pas tardé à se manifester. Dès le 25 novembre 2008, le président chinois Hu Jintao est arrivé en Grèce pour y passer trois jours. Résultat : on a appris la location par l'énorme compagnie publique chinoise Cosco de la moitié du Pirée, pour une période de 35 ans. Les nouveaux propriétaires ont l'intention de faire passer les capacités portuaires de 1,6 million à 3,7 millions de containers. Cette même compagnie a également acheté une partie de la rade de Souda en Crète qui, depuis la guerre froide, abrite une base militaire américaine. Grâce à ces deux opérations, le gouvernement grec espère récupérer 50 milliards d'euros. Une délégation de ministres et d'hommes d'affaires des Émirats arabes unis (le ministre des Affaires étrangères, le cheikh Abdallah Bin Zayed Al Nahyan, et son secrétaire d'État le sultan Ahmed Al Jaber) s'est rendue à Athènes le 12 janvier 2012, suivie le 20 janvier par des émissaires du Qatar. Ils se sont intéressés au port du Pirée et aux infrastructures mitoyennes (stockage des marchandises, construction navale, centre de loisirs), mais aussi à la privatisation du gaz, de l'électricité et de la distribution du pétrole. Les appels d'offres ont été lancés au printemps 2012. Les investisseurs du Golfe lorgnent également sur l'immobilier, le tourisme, l'agro-alimentaire ainsi que sur la prospection pétrolière en mer Ionienne, au sud de la Crète, et sur le fleuve Evros à la frontière gréco-turque. Ces cessions suffiront-elles à renflouer le pays ? Rien n'est moins sûr car, dans le contexte actuel de crise boursière internationale, ces entreprises risquent d'être bradées.
Des sacrifices pour rien
À qui la faute ? Pour Georges Kondogiorgis, professeur de sciences politiques à l'Université Pandeios d'Athènes, la cause est entendue : « Le fossé entre la société grecque et l'État s'est ouvert sous Andréas Papandréou (premier ministre de 1981 à 1989 et de 1993 à 1996), qui a littéralement pillé l'État et les ressources communautaires pour établir son hégémonie. Le phénomène s'est amplifié sous Kostas Simitis (premier ministre de 1996 à 2004), qui a falsifié les comptes de l'économie grecque au lieu de l'assainir, tout cela pour entrer dans la zone euro. Et le système s'est perpétué sous Kostas Karamanlis (premier ministre conservateur de 2004 à 2009). »
Kostas Simitis, surnommé « le professeur » par la presse grecque, se présentait comme un social-démocrate honnête et un bon gestionnaire. Or c'est lui qui a commencé à trafiquer les comptes en 2001. Fidèle à sa réputation d'« économiste rigoureux », il a fait appel à des experts de la banque américaine Goldman Sachs, qu'il a payés très cher, au propre comme au figuré. Simitis tenait absolument à faire entrer son pays dans la zone euro en 2002, pensant à tort ou à raison que la monnaie unique sauverait l'économie grecque et empêcherait la dévaluation incessante de la drachme. Et cela, au prix de grossières acrobaties comptables : en 1999-2000-2001, Athènes affichait contre toute vraisemblance des déficits compris entre 2,6 et 2,8 %. Les spécialistes européens d'Eurostat n'y ont vu que du feu. Mais voulaient-ils seulement y voir ? En 2004, la Nouvelle Démocratie de Konstantin Karamanlis arrive au pouvoir et découvre un déficit de l'ordre de 4,8 %. Il l'annonce officiellement, puis, quelques mois plus tard : silence ! Le gouvernement conservateur continue sur la lancée de son prédécesseur socialiste et creuse un peu plus le gouffre financier. Lorsque le PASOK de Georges Papandréou revient aux affaires en 2009, le « trou » dans les finances publiques est supérieur à 8 %. Impossible de cacher plus longtemps la vérité : Bruxelles finit par découvrir le pot aux roses en 2010.
Les observateurs avaient coutume de dire : « L'État grec est pauvre, mais les Grecs sont riches. » C'était vrai jusqu'en 2009, mais ce n'est plus le cas aujourd'hui. Les classes moyennes, qui ont longtemps vécu au-dessus de leurs moyens, sont laminées. Le temps de la maison de campagne et des deux voitures par couple est révolu. Les SDF envahissent les rues des grandes villes. Ils sont désormais 20 000 à Athènes et 40 000 dans le reste du pays, du jamais vu depuis la fin de la guerre civile en 1949. La jeunesse, qui s'était violemment révoltée fin 2008-début 2009, est touchée de plein fouet : 40 % des moins de 25 ans sont au chômage. Les Grecs parlent de « génération 600 euros ». Les diplômés ne trouvent plus d'emplois et travaillent comme garçons de café ou serveurs de restaurant. Et ils sont de plus en plus nombreux à envisager de partir pour l'étranger à la recherche d'une vie meilleure. Les petits retraités sont réduits à la misère, d'autant que les liens familiaux et ceux qui existaient entre les générations se sont distendus depuis une vingtaine d'années.
Cette paupérisation entraîne une grave crise sanitaire. Entre 2009 et 2011, le nombre d'admissions à l'hôpital public a bondi de 24 %, tandis que la fréquentation des cliniques privées chutait de près de 30 %, faute d'argent. Parallèlement, la santé publique a vu ses moyens financiers baisser d'au moins 40 %, d'où une augmentation de la mortalité par manque de personnel, ruptures d'approvisionnement en médicaments et corruption des médecins spécialisés. Le nombre de consommateurs d'héroïne a augmenté de 20 % en un an et les cas de sida de 52 %. Le risque de contamination est d'autant plus élevé que la suppression de 85 % des programmes d'aide à destination des drogués pousse cette population vers la prostitution. L'héroïne afghane provient de Turquie et de Bulgarie, tandis que le cannabis albanais descend vers le Sud. La Grèce, pays de transit, est devenue un pays de forte consommation. Alors que le taux de suicides y était le plus faible d'Europe, les statistiques ont grimpé de 25 % entre 2010 et 2011. En décembre 2011, la presse grecque, relayée par des médias occidentaux toujours prompts à dénoncer la gabegie, montait en épingle d'énormes fraudes à la sécurité sociale. Il y aurait 2 % d'aveugles dans l'île de Zakynthos. Scandale ! Mais il faut savoir que de nombreux habitants de l'Heptanèse vivaient de la pêche à l'éponge en apnée, d'où des accidents irréversibles. Il y aurait aussi, nous dit-on, trop d'asthmatiques à Salonique. C'est oublier que les deux grandes artères commerciales du centre-ville, dont la rue Tsimiski, sont constamment embouteillées. Jusqu'à la fin des années 1990, l'agglomération d'Athènes-Le Pirée comptait pas moins de 2 000 usines en activité, faisant de la capitale grecque l'une des villes les plus polluées d'Europe.
Entre résignation et combativité
Dans un sondage du 26 juin 2011, les Grecs se prononçaient à 68 % contre des élections législatives anticipées. Il est vrai que, depuis 1989, ils ont vécu quatre alternances et qu'à leurs yeux les deux grands partis politiques ont perdu toute crédibilité. Renvoyant dos à dos conservateurs et socialistes, ils pensent que ni les uns ni les autres ne seront capables de sortir le pays de l'ornière. Pourquoi alors perdre son temps - et son argent - dans une campagne électorale inutile ? Ils n'étaient que 23 % à se déclarer contre l'application du programme de rigueur à l'automne 2011 d'après un sondage publié par l'ANA (Athens News Agency). D'ailleurs, les manifestations qui se succèdent depuis plus d'un an dans le centre d'Athènes mobilisent relativement peu de monde, contrairement aux grèves générales qui, elles, sont très suivies. Les gros bataillons des manifestants viennent de l'ADEDY et du PAME (Front de lutte pan-ouvrière, l'aile communiste de la GSEE-CGTG). En effet, la GSEE, centrale syndicale unique du secteur privé, est divisée en trois grandes factions : socialiste, communiste (PAME) et conservatrice (DAKE, majoritaire chez les patrons de taxis). Sachant que les socialistes qui dirigent la GSEE depuis 1981 sont déconsidérés et que les conservateurs restent minoritaires, le PAME espère prendre le contrôle de la Confédération pour la première fois depuis 1945, lors du prochain congrès en mars 2013. Spyros Papaspyrou, le charismatique secrétaire général de l'ADEDY, est bien décidé à en découdre : « Nous avons fait, nous faisons, et nous ferons des grèves de plus en plus massives. Nous étions à la pointe de la première grande grève générale du 20 mai 2010. » L'ADEDY est aussi en contact étroit avec les syndicats portugais, espagnols et italiens. Pourtant, la vingtaine de grèves générales organisées depuis 2011 n'ont servi à rien.
Qu'ils soient combatifs ou résignés, les Grecs sont dans leur grande majorité écoeurés et révoltés. Sur une population vieillissante d'un peu plus de 11 millions d'habitants, seuls 2,5 millions paient des impôts sur le revenu. Les avocats, les médecins libéraux, les gros commerçants, les patrons de taxis et des agences de tourisme ne déclarent en moyenne que 12 000 euros de revenus annuels !
Mais certains font encore mieux. Les riches armateurs ont un pied au Pirée et le reste du corps à Londres, dans le quartier des Lloyds. Grâce aux pavillons de complaisance, ils ne paient pas d'impôts en Grèce. Pour se donner bonne conscience, les fondations Niarchos, Goulandris, Onassis s'adonnent au mécénat culturel. Mais c'est sans doute l'Église orthodoxe autocéphale grecque qui détient la fortune la plus considérable, principalement sous forme de propriétés foncières - d'autant plus considérable qu'en l'absence de cadastre elle échappe à toute taxation. Le poids de cette Église dans la société demeure très important : depuis le 9 novembre 2011, elle compte au gouvernement quatre ministres du LAOS - parti réactionnaire, xénophobe et chrétien intégriste. Si les armateurs prisent le mécénat, l'Église, elle, privilégie l'action caritative à travers les soupes populaires et l'aide aux plus précaires.
Autres facteurs qui plombent les finances publiques : le budget de la défense et les Jeux olympiques de 2004. Face aux tensions gréco-turques, gelées en 1931 mais réactivées en 1955 avec l'émergence de la question chypriote, Athènes s'est dotée d'une armée forte et moderne. Le pourcentage des dépenses militaires dans le budget grec était encore récemment de 4,5 %, soit le plus élevé de l'UE. Quant aux Jeux olympiques de 2004, budgétés 4,8 milliards d'euros, ils ont finalement coûté plus de 9 milliards. Tous les travaux ont été à la charge de l'État, le secteur privé s'étant prudemment tenu à l'écart d'une aventure démesurée pour un si petit pays.
Un déni de démocratie
Tiraillé entre les demandes exorbitantes de Bruxelles et la colère populaire, le premier ministre Georges Papandréou a tenté un coup de poker. Quatre jours après le deuxième plan d'austérité que Bruxelles veut imposer, le 31 octobre 2011, il annonce sa décision d'organiser un référendum pour demander au peuple grec s'il accepte les mesures d'austérité. Il place ainsi l'opposition conservatrice, qui par calcul politique refuse l'austérité, face à ses responsabilités. Aussitôt, c'est un tollé. Les Bourses baissent, la Commission européenne, les banquiers, le couple Sarkozy-Merkel dénoncent Papandréou, le traitant d'irresponsable. Comme si demander leur avis à ceux qui sont touchés de plein fouet par la crise et plongés dans la misère était une hérésie, et non un exercice démocratique élémentaire. Mais les dirigeants européens conservent un très mauvais souvenir des derniers référendums français et hollandais qui avaient majoritairement rejeté le traité européen. Ils craignent également que l'initiative d'Athènes ne donne des idées à d'autres membres de l'UE. Quelques jours plus tard, lors du congrès européen de Cannes, Papandréou est reçu comme un paria. Alors que Nicolas Sarkozy accueille sur le perron toutes les délégations, il n'y a personne pour souhaiter la bienvenue au premier ministre grec. Un sérieux accroc au protocole diplomatique.
Les pressions sont telles, y compris au sein de son propre camp, que Papandréou finit par jeter l'éponge le 4 novembre. Le 7, il donne sa démission et deux jours plus tard, il est remplacé par un financier, Loukas Papadimos. L'homme est un ancien de Goldman Sachs - la banque américaine qui a « aidé » le gouvernement grec à maquiller ses comptes. Mais il y a plus grave : c'est la première fois, depuis le coup d'État des colonels le 21 avril 1967, que la Grèce a un premier ministre non élu par des députés issus d'élections législatives. Le 5 janvier, Papandréou quitte la présidence du PASOK.
Autre bizarrerie de cette période : les groupes terroristes d'extrême gauche, qui jouent régulièrement les « Robins des bois » au service des opprimés en posant des bombes devant les banques et les ministères, sont devenus inactifs depuis le 30 décembre 2010. Certes, ce silence s'explique par une impossibilité physique : 90 % des militants du 17 Novembre (3) sont sous les verrous ; de même que 50 % des activistes de Lutte populaire révolutionnaire et que 70 % de ceux des Cellules de feu. Mais les membres de Lutte révolutionnaire courent toujours dans la nature, tout comme la nébuleuse des petits groupes autonomes. D'où la question : et si ces attentats ne servaient plus les commanditaires ou les manipulateurs, comme en Italie durant les années de plomb (1970-1980), lorsque les services secrets italiens (SISMI), la CIA et la mafia, infiltraient et manipulaient Prima Linea et les Brigades rouges ? Plus étrange encore : le 26 février dernier, un conducteur du métro d'Athènes a découvert une bombe artisanale sur les voies. Le mécanisme de mise à feu n'a pas fonctionné, mais la tentative d'attentat a été revendiquée par le groupe « Guérilla urbaine ». Or, jusqu'à présent, aucun mouvement terroriste d'extrême gauche n'a commis d'attentat aveugle. Quand, par deux fois, des passants ont été victimes de dommages collatéraux, les groupuscules s'en sont excusés...
Après l'annonce du énième plan d'austérité, le 9 février, les quatre ministres du LAOS et deux ministres socialistes, dont Giannis Koutromanos, secrétaire d'État au Travail et ancien secrétaire général de l'ADEDY, ont quitté le gouvernement. Il a été décidé de licencier 15 000 nouveaux fonctionnaires d'ici au mois d'avril et d'abaisser le SMIC de 750 à 580 euros brut mensuel. Une semaine plus tard, le président de la République, Karolos Papoulias, jeune résistant contre l'occupation allemande et opposant actif à la junte des colonels, a annoncé qu'il renonçait à son salaire annuel de 370 000 euros. Le 21 février, l'UE a fini par débloquer 130 milliards d'euros d'aide à la Grèce qui, en 2011, a connu une récession de 6,8 % (4).
Pour l'historien et ethnologue Panagiotis Grigoriou, le constat est terrible : « Nous vivons une crise nationale qui, à part quelques invulnérables, touche toutes les couches de la société. (...) Dans les quartiers considérés comme chic de la capitale, je vois pratiquement tous les jours des retraités, qui ne sont pas des SDF, faire les poubelles des centres commerciaux. En dehors des villes, on trouvera plus de solidarité. À la campagne, beaucoup de gens ont des potagers, et en bord de mer ou dans les îles, ils ont des embarcations pour aller pêcher. » Et d'ajouter : « Il est sûr que nous sommes sur une pente glissante et dans une situation où tout bouge : les opinions, la façon dont on pense la politique, la façon dont on se représente l'UE, ou encore la zone euro. (...) Les gens sont de plus en plus nombreux à envisager le pire. On sait aussi par leurs syndicats que le mécontentement monte parmi les forces de l'ordre... Tout peut arriver. »
Les Grecs entretiennent une relation très étroite avec l'Histoire, et pas seulement avec le « siècle de Périclès ». Ils se souviennent surtout de l'histoire récente et de la retentissante banqueroute de l'Argentine, de la dévaluation du bath thaïlandais et du vol des comptes courants des Serbes en 1992 lorsque Slobodan Milosevic s'est emparé des économies de ses concitoyens pour financer sa guerre contre la Croatie et la Bosnie. Instruits par l'expérience, ils vident leurs comptes bancaires. Depuis deux ans, plus de 260 milliards d'euros ont été mis à l'abri. Les riches et les fraudeurs ont envoyé presque la moitié de cette somme dans les banques suisses et chypriotes (170 milliards). Quant au reste, il est aux mains de commerçants et de petits épargnants qui ont renoué à cette occasion avec le bas de laine, la lessiveuse ou le coffre-fort caché dans la cave...
Laissons à Richard Soméritis, l'une des plumes les plus acérées de la presse grecque, le soin de conclure : « Il faut que les contrôleurs du FMI, de la BCE et de l'UE se rendent dans tous les ministères pour savoir où va l'argent qu'on prête aux Grecs. Les experts d'Eurostat avaient le droit de conduire des enquêtes approfondies. Qu'ont-ils fait ? La manipulation des statistiques de l'économie grecque a été validée par l'Italie, la France et l'Allemagne. Pourquoi ? Parce que ces pays font la même chose, mais plus discrètement. » C'est, en tout cas, la conviction d'une bonne partie des Grecs...
Le remède de cheval imposé par la Troïka pourra remettre sans doute la Grèce à flot à moyen terme, mais à quel prix ? Le patient sauvé risque d'en mourir, d'autant que c'est toute la société grecque qui se délite. Les citoyens n'ont plus confiance dans les grands partis traditionnels. Les électeurs risquent de bouder les urnes. Les traditionnelles solidarités familiales, très fortes en Grèce, sont en train d'exploser. Bref, le pays renoue avec ses heures les plus sombres de 1922, 1941, 1946 (5).
Notes :
(1) Le 21 août 2011, les deux pays ont signé un accord bilatéral par lequel la Grèce s'engage à rembourser la Finlande du montant que cette dernière va mettre au pot commun européen pour sauver Athènes.
(2) La Slovaquie est entrée dans la zone euro le 1er janvier 2009. De juillet 2010 à mars 2012, le pays est dirigé par une coalition de l'Union chrétienne démocrate, du Parti démocrate et du SAS, une formation d'extrême droite. Le 29 novembre 2011, le Parlement slovaque rejette la demande de prêt à la Grèce sous la pression du SAS qui menace de quitter la coalition. Aux législatives anticipées de mars 2012, la coalition de droite perd sa majorité parlementaire au profit des sociaux-démocrates de Robert Fico.
(3) Le « Mouvement révolutionnaire du 17 Novembre » a commis des attentats du 23 décembre 1975 au 29 juin 2002, assassinant une vingtaine de personnes : plusieurs militaires américains, un militaire britannique, des politiciens et des hommes d'affaires grecs. Le groupe a été démantelé en 2002-2003 grâce à l'aide de Scotland Yard et du FBI.
(4) Dans ce climat de tension et de désarroi politique, deux grandes figures de la résistance antifasciste, Manolis Glézos et Mikis Théodorakis, ont repris du service. Ils tentent de mettre sur pied un Front national de résistance. Glézos est né le 9 septembre 1922, sur l'île de Naxos. En 1939, il milite contre la dictature royaliste du général Métaxas et contre l'occupation italienne du Dodécanèse. C'est le premier résistant grec. Le 30 mai 1941, avec son ami Lakis Sandas (né à Patras le 22 février 1922, mort à Athènes le 30 avril 2011), il se glisse dans l'Acropole en passant par un escalier qu'avaient creusé les Athéniens antiques et décroche le drapeau nazi. En octobre 1948, il est condamné à mort par le régime royaliste. Il sera gracié sous la pression de l'opinion publique internationale et, en particulier, du général de Gaulle. Incarcéré de 1958 à 1962, il est à nouveau arrêté le 21 avril 1967 lors du coup d'État des colonels, et reste derrière les barreaux jusqu'en 1971. Militant communiste, il passe au PASOK, puis à la gauche radicale. En 2002, il fonde le groupe « Citoyens actifs », les indignés grecs avant l'heure. Le 5 mars 2010, il est blessé par la police lors d'une des premières manifestations contre la crise.
Mikis Théodorakis, lui, est né le 29 juillet 1925 dans l'île de Chios. Il forme son premier orchestre en 1939. Il entre dans la résistance communiste à Athènes et est blessé en janvier 1945 dans les combats contre les anglo-monarchistes. Il est arrêté et torturé en 1948-1949. En 1963, il fonde les Jeunesses Lambrakis qui vont ébranler le régime monarchiste. Après le coup d'État des colonels, il entre dans la clandestinité et dirige le groupe de résistance Front patriotique, jusqu'à son arrestation en 1969. Il sera libéré grâce à une forte mobilisation internationale. Communiste lui aussi, il rejoint les réformateurs du Parti communiste de l'intérieur, puis les socialistes et enfin, pendant un temps, les conservateurs pour dénoncer la corruption des socialistes.
(5) 1922 : « Mégali katastrofi », 1,2 million de Grecs sont chassés de Turquie. 1941 : occupation meurtrière germano-italo-bulgare. 1946 : début de la guerre civile.