Politique Internationale - La Revue n°135 - PRINTEMPS - 2012

sommaire du n° 135
DAVID CAMERON A LA PEINE
Article de Sonia DELESALLE-STOLPER
Journaliste à Libération. Correspondante du journal pour le Royaume-Uni et l'Irlande
in english
en español
en français
La lettre en soi est assez extraordinaire. Un ministre en exercice, et non des moindres - le ministre du Commerce -, critique vertement la politique de son propre gouvernement.
Dans un courrier (1) daté du 8 février dernier, adressé au premier ministre David Cameron et à son vice-premier ministre Nick Clegg (2), et rendu public par la BBC un mois plus tard, le libéral-démocrate Vince Cable (3) estime que le gouvernement en place est « dépourvu d'un élément important ». « Il lui manque une vision claire de la direction vers laquelle le pays se dirige, au-delà de la sortie du marasme fiscal ; un message clair et confiant sur la manière dont nous mènerons notre vie dans l'avenir », écrit-il.
Cette lettre a provoqué un certain émoi, notamment au Trésor britannique qui s'est senti particulièrement visé, au moment où le chancelier de l'Échiquier George Osborne mettait la dernière main à son troisième budget.
Or, juste avant la publication de la lettre de Vince Cable, George Osborne venait de prévenir l'opinion que le pays devait à nouveau s'attendre à un budget d'austérité, dans un contexte économique toujours difficile.
En général, l'usage veut qu'un membre du gouvernement qui se comporte de la sorte remette immédiatement sa démission. Rien de tel dans le cas présent, tout juste un haussement d'épaules agacé du 10, Downing Street et la page était tournée. Ce qui est également assez extraordinaire.
Pourtant, à en croire les députés de tous bords qui acceptent de s'exprimer dans les couloirs du parlement de Westminster, l'explication est claire : « Vince Cable exprime tout haut ce que tout le monde pense tout bas. »
Quelle vision pour le Royaume-Uni ?
Près de deux ans après son arrivée au 10, Downing Street et alors qu'il s'apprête à entamer la deuxième partie de son mandat (4), David Cameron peine toujours à imposer son style et à définir une stratégie.
Au point qu'une question, qui se posait déjà pendant la dernière campagne électorale, devient de plus en plus pressante : le leader des conservateurs, qui est aussi le premier chef de gouvernement conservateur depuis le départ de John Major en 1997, dispose-t-il vraiment d'une vision globale pour le Royaume-Uni ?
A-t-il l'ambition d'une Margaret Thatcher, déterminée à radicalement changer son pays, quel que soit le prix à payer, y compris en matière sociale ? A-t-il l'enthousiasme d'un Tony Blair, qui a incarné, au moins pendant son premier mandat et jusqu'au déclenchement du conflit irakien en 2003 (5), une nouvelle Grande-Bretagne, jeune et moderne, et qui a affiché des convictions dites de gauche tout en frayant sans complexes avec le monde des affaires et la City ? Ou David Cameron est-il, comme de plus en plus d'observateurs l'avancent, un homme brillant, plutôt charismatique, mais sans véritables convictions politiques ?
À ce jour, sa stratégie tient en une phrase : « Il faut réduire le déficit public. » Cette phrase, il la répète comme un mantra depuis vingt-trois mois. Elle est devenue la seule parade du gouvernement, presque sa seule réponse. Le quotidien The Daily Telegraph, pourtant soutien inconditionnel du parti conservateur, n'a pas hésité à titrer dans un récent article : « David Cameron et le Numéro 10 ne tiennent pas d'une main ferme les rênes du pouvoir » (6). Un avis partagé par le Financial Times (7) qui relève, pour sa part, l'absence d'« une véritable direction stratégique » au sein de la coalition gouvernementale.
Le fait est que David Cameron n'a pas la tâche facile ni les coudées franches depuis les élections de mai 2010. Élections qu'il n'a, de fait, pas vraiment remportées. Si le parti conservateur est celui qui a engrangé le plus de voix, il ne dispose pas pour autant de la majorité absolue et a dû se résigner à former une coalition avec le petit parti libéral-démocrate. Conséquence inévitable : il doit s'accommoder des critiques régulières, privées mais aussi souvent publiques, de son partenaire au gouvernement.
Sans oublier le tiraillement à droite des « thatchéristes » qui n'ont accepté le recentrage du parti qu'à contre-coeur et à des fins électorales. Ces eurosceptiques ne digèrent pas de devoir partager le pouvoir avec un parti europhile - les libéraux-démocrates - qui par surcroît n'a jamais fait mystère de sa connivence plus naturelle avec les travaillistes qu'avec les conservateurs.
Présenté au moment de son élection comme le champion des « nouveaux tories », par référence au « New Labour » qu'avait lancé le travailliste Tony Blair, David Cameron se voulait le représentant d'un conservatisme « compatissant, multiculturel, ouvert à tous et proche de l'environnement ». À des années-lumière du « méchant parti » (8) symbolisé par Margaret Thatcher.
C'est dans cette optique de modernisation du parti tory que David Cameron s'était lancé dans une succession de déclarations empruntant au discours traditionnel travailliste. À lui le respect de l'environnement, la défense des droits des homosexuels (il soutient le mariage gay), la protection des minorités. À lui le concept de la « Big Society », fondé sur le recul de l'intervention de l'État au prix d'une implication plus grande des individus et de l'initiative privée.
Pendant sa campagne, David Cameron s'était efforcé d'expliquer que ces valeurs n'étaient pas nécessairement propres au parti travailliste. Comme le « New Labour » à l'époque, sous la houlette de Tony Blair, Gordon Brown et Peter Mandelson, il a travaillé à recentrer sa formation sur l'échiquier politique britannique.
Ses conseillers en stratégie l'avaient même convaincu de se rendre dans l'Arctique pour se faire photographier en compagnie de chiens de traîneau, histoire de souligner à quel point la défense de l'environnement était au coeur de ses préoccupations. L'un des slogans de sa campagne était : « Votez bleu et devenez vert » (9).
Quant au conservatisme compatissant, il l'avait illustré en 2006 par une remarque devenue fameuse. Il avait parlé d'« embrasser un jeune à capuche » (10), en référence aux jeunes des cités défavorisées, en manque, selon lui, de repères, de soutien et de valeurs familiales. Il va sans dire que cette formule a été raillée à de multiples reprises par ses opposants travaillistes mais également par la presse.
Pas de « Big Society »
Ces belles idées semblent pourtant s'être dissoutes au fil des mois et des multiples coups de frein ou rétropédalages effectués par le gouvernement. En termes de multiculturalisme, la composition du cabinet de David Cameron est révélatrice : seule la baronne Warsi, ministre sans portefeuille, est d'origine pakistanaise.
La Chambre des communes elle-même ne compte que onze députés conservateurs noirs ou d'origine asiatique (sur 305). Il est vrai que ce chiffre représente une nette amélioration par rapport au Parlement précédent où seuls deux députés tories étaient issus d'une minorité ethnique (11).
À l'automne dernier, un institut de recherche (12) a publié le sondage le plus complet à ce jour sur le vote des Britanniques en fonction de leurs origines. Et les résultats sont sans appel. En 2010, seulement 16 % de Britanniques issus de minorités ethniques ont voté conservateur.
« On est tous dans le même bain », avait assené David Cameron au moment de son arrivée à Downing Street. Autrement dit, la réduction sans précédent des dépenses publiques affectera tout le monde. Le problème est que l'opinion en a une perception différente. Les coupes dans les subventions aux organisations caritatives ont plombé une multitude d'initiatives et touché de plein fouet les plus défavorisés. La Big Society n'est pas pour demain. D'ailleurs, le terme même a disparu des discours du premier ministre.
Le seul exemple vraiment positif de ce concept - encore au stade expérimental - est celui des « écoles libres ». L'idée, lancée par le gouvernement de coalition dans les semaines qui ont suivi son arrivée au pouvoir en mai 2010, consiste à autoriser des groupes d'individus - parents, groupes religieux, communautés locales - à fonder une école totalement auto-gérée. Après un processus de sélection auprès du ministère de l'Éducation, ces écoles d'un nouveau genre sont financées par l'État, au même titre que n'importe quelle autre école publique. Vingt-quatre de ces établissements ont ouvert en septembre 2011, plus du double est prévu à la prochaine rentrée.
Mais la Big Society s'arrête là. La remise en cause de tout le système des allocations - familiales avec un projet de suppression pour les plus hauts revenus, mais également en faveur des handicapés ou des malades longue durée - avec un nouveau calcul des droits de chacun des bénéficiaires, dans le but certes louable de limiter les fraudes, a provoqué un imbroglio sans nom pour un certain nombre de personnes, en particulier les parents de jeunes enfants handicapés. La réforme implique une nouvelle série de tests médicaux, de nouveaux papiers à remplir et, dans de nombreux cas, des retards dans la mise en route de protocoles thérapeutiques parfois vitaux.
Le triplement des frais universitaires (le plafond est désormais fixé à 9 000 livres sterling par an : 10 800 euros !) a provoqué une baisse des demandes d'inscription de près de 9 % en 2011. Les plus touchés sont les étudiants issus de familles de la classe moyenne, dont les revenus sont trop élevés pour bénéficier d'une bourse mais trop faibles pour s'acquitter de droits aussi exorbitants. Des droits auxquels s'ajoutent en général les frais liés à la vie quotidienne, la majorité des jeunes Britanniques étudiant dans des universités éloignées du foyer parental.
La grande réforme du National Health Service (NHS), annoncée comme historique, s'est heurtée à une farouche opposition de la part de l'ensemble du corps médical. Après dix ans de largesses financières dispensées par les gouvernements travaillistes successifs, le nouveau gouvernement avait pris la décision de « faire le ménage » pour tenter de réduire les dépenses inutiles. L'idée consistait à confier un maximum de pouvoirs de gestion aux médecins généralistes et à mettre en concurrence les différentes autorités médicales. La réforme, attaquée de toutes parts, spécialement pour son manque de clarté, a fait l'objet de multiples retouches et amendements avant qu'un embryon de projet de loi ne soit finalement adopté en mars du bout des lèvres par le Parlement.
L'environnement a, lui aussi, été progressivement relégué au second plan. Selon un sondage YouGov, commandé par Greenpeace et publié le 19 mars, seuls 2 % des Britanniques estiment que David Cameron a tenu sa promesse électorale de diriger le « gouvernement le plus vert qui ait jamais été ».
Les coupes budgétaires dans les subventions aux énergies renouvelables, les déclarations du chancelier de l'Échiquier qui avait affirmé à l'automne dernier que le Royaume-Uni diminuerait ses émissions de gaz carbonique « pas plus lentement, mais pas plus vite non plus qu'aucun autre pays européen » (13) et une lettre signée par 101 députés conservateurs critiquant des projets de fermes éoliennes ont sonné le glas des ambitions vertes de la coalition.
Quant à l'approche « douce » des délinquants ou des jeunes issus de quartiers défavorisés, elle a elle aussi fait long feu. Les émeutes d'août 2011, où pendant quatre longues journées des quartiers entiers - et pas uniquement les plus pauvres - de Londres mais également d'autres villes, comme Manchester ou Birmingham, sont devenus des zones de non-droit, ont eu raison des beaux discours.
Après avoir fait le constat que la majorité (environ 70 %) des personnes arrêtées lors de ces émeutes étaient des récidivistes, le gouvernement de David Cameron a prôné la répression la plus ferme. Une étude (14) a montré que les peines prononcées furent deux à trois fois plus lourdes que pour le même délit commis dans d'autres circonstances ou à un autre moment.
Où est le capitaine ?
Une nouvelle fois, pendant ces émeutes, David Cameron a semblé dépassé, lent à réagir. Tardant à prendre la mesure du phénomène, il n'a d'abord pas jugé utile d'interrompre ses vacances, tout comme le maire de Londres, le conservateur Boris Johnson.
Pendant deux interminables journées, le pays a été livré à lui-même. Une fois de plus, la question de l'entourage du premier ministre s'est posée. Qui était là pour le conseiller, lui suggérer une direction, un virage ? Le premier nom qui vient à l'esprit est celui de George Osborne, le chancelier de l'Échiquier, qualifié par certains observateurs de « co-premier ministre ». Il est celui qui semble maintenir le cap, qui refuse de dévier de son choix d'austérité radicale, au risque de compromettre la croissance. Ces mesures d'économie ont entraîné la suppression, en 2011, de 270 000 postes de fonctionnaires, dont 30 000 dans le secteur de la santé et 70 000 dans l'éducation, soit 7 % du total des salariés de la fonction publique (15).
En octobre 2010, lors du congrès annuel du parti conservateur à Birmingham - le congrès de la victoire - George Osborne avait lancé : « Nous devons être durs, mais justes. » Seulement voilà : bien des Britanniques ont le sentiment que la notion de justice a été abandonnée en chemin.
Certes, le programme de George Osborne est ambitieux : gel des salaires de la fonction publique pendant deux ans ; report de l'âge du départ à la retraite (16) ; coupes drastiques dans tous les budgets ; réforme attendue de l'administration. Mais la reprise économique se fait toujours attendre. Les chiffres du chômage, à la mi-mars, font état d'une augmentation du nombre des demandeurs d'emploi, bien que la hausse soit moins importante que ces derniers mois et laisse présager une stabilisation de la situation.
Selon l'Office national des statistiques (17), 8,4 % de la population britannique se trouvent actuellement sans emploi - le taux le plus élevé depuis 1996. C'est surtout le chômage des jeunes de 16 à 24 ans qui inquiète. Avec plus d'un million de jeunes sans emploi, le pays pulvérise tous les records depuis la publication des premières statistiques en 1992.
Si une récente baisse de l'inflation a laissé espérer une timide reprise, la décision adoptée fin mars d'accorder aux plus hauts salaires de nouveaux avantages fiscaux, sous prétexte d'attirer les riches investisseurs au Royaume-Uni, n'a guère accrédité l'idée que l'austérité concerne tous les Britanniques.
George Osborne omniprésent
Les relations entre George Osborne et David Cameron sont étroites, et la porte communicante entre le numéro 11, où travaille le chancelier, et le numéro 10 de Downing Street reste ouverte en permanence. Pour des questions d'espace, le premier ministre vit d'ailleurs dans l'appartement du 11, alors que George Osborne a emménagé avec sa famille au numéro 10. Rien à voir avec les rapports parfois glacés et les luttes homériques entre le ministre des Finances Gordon Brown et son premier ministre Tony Blair, ou même entre Gordon Brown premier ministre et son chancelier Alastair Darling (18).
Supposé être le stratège de l'équipe gouvernementale, George Osborne est pourtant passé à côté de l'offensive du petit parti indépendantiste écossais, le SNP. Ce dernier, qui détient le plus grand nombre de sièges au parlement semi-autonome d'Édimbourg, est déterminé à organiser un référendum sur l'indépendance de l'Écosse.
Fin janvier, son chef, Alex Salmond, a même annoncé que ce référendum aurait lieu à l'automne 2014, coupant l'herbe sous le pied du gouvernement qui aurait préféré, lui, qu'une consultation fût organisée dans les plus brefs délais. Pour deux raisons : d'abord, les sondages laissent penser à l'heure actuelle que les Écossais voteraient à une petite majorité en faveur du maintien de l'Écosse au sein du Royaume-Uni ; ensuite, en novembre 2014, le gouvernement sera à moins de six mois des élections générales et David Cameron aura alors bien d'autres chats à fouetter que... l'Écosse !
Le fiasco du référendum écossais souligne une fois de plus le peu de prise du premier ministre sur les événements. Un manque de leadership que le maire de Londres Boris Johnson s'est empressé de souligner dans une tribune qui comparait David Cameron au capitaine du Costa Concordia, le paquebot échoué au large des côtes italiennes en janvier (19).
Quel entourage pour Cameron ?
Mis à part George Osborne, personne ne semble faire le poids dans l'entourage immédiat de David Cameron. Contrairement à Tony Blair ou à Gordon Brown, il ne peut compter sur aucune véritable tête pensante. Tous les membres du premier cercle de Tony Blair sont devenus ministres d'État ou des responsables influents, qu'il s'agisse de Peter Mandelson, (20), des frères Miliband (21), d'Andrew Adonis (22) ou d'Alastair Campbell, son gourou de la communication (23).
Ed Llewellyn, le chef de cabinet de David Cameron, lui, est invisible, tout comme Craig Oliver, son directeur de la communication depuis un an. Le prédécesseur de ce dernier, Andy Coulson, a été contraint à la démission en mai 2011, après les révélations du scandale des écoutes téléphoniques illégales du journal News of the World du temps où il en était le rédacteur en chef. Interrogé à plusieurs reprises par la police, il fait toujours l'objet d'une enquête et des poursuites judiciaires ne sont pas à exclure.
La décision de David Cameron d'embaucher Andy Coulson, alors que le parti conservateur était encore dans l'opposition, avait été jugée pour le moins discutable. Celle de le maintenir à son poste, alors que l'affaire des écoutes illégales éclatait au grand jour et que son rôle apparaissait de plus en plus trouble, a été perçue comme la preuve au mieux d'un manque de discernement, au pire d'une naïveté absolue.
David Cameron lui-même est éclaboussé par ce scandale qui a entraîné en juillet dernier la fermeture de News of the World après 168 ans d'existence. La révélation des liens entre David Cameron et le groupe Murdoch, propriétaire du journal, a suscité pas mal de remous. On a notamment reproché au premier ministre sa proximité amicale avec Rebekah Brooks, ancienne directrice générale de News International, la branche britannique du groupe (24), et avec son époux Charlie, entraîneur de chevaux de course. Les deux hommes se sont connus sur les bancs d'Eton il y a plus de trente ans.
Ce n'est pas tout : David Cameron a été contraint, mi-mars, à une humiliante prestation en conférence de presse lorsqu'il a dû reconnaître avoir monté à plusieurs reprises une jument retraitée de la police, Raisa, prêtée entre 2008 et 2010 au couple Brooks par Scotland Yard. Cette histoire abracadabrante a été dévoilée lors des auditions de l'enquête publique Leveson (25), qui tente depuis six mois de mettre au jour les relations troubles qu'entretiennent depuis des années le monde politique, la presse et la police britanniques.
Enfin, le seul personnage haut en couleur dans l'entourage de David Cameron, son conseiller en stratégie Steve Hilton, vient d'annoncer qu'il prenait une année sabbatique aux États-Unis. Une manière politiquement correcte d'indiquer qu'il n'est plus à l'aise avec les orientations du gouvernement (26). Les deux hommes s'étaient rencontrés en 1992 alors qu'ils travaillaient dans l'équipe de campagne de John Major. Modérément apprécié par l'entourage de David Cameron, Steve Hilton, 42 ans (le premier ministre en a 45), avait pris l'habitude d'arpenter les couloirs du 10, Downing Street en T-shirt, short et pieds nus, loin, très loin des habituels costumes rayés...
Parrain d'Ivan, le fils aîné lourdement handicapé du premier ministre, décédé en 2009, il est le responsable de la « modernisation » de l'image de David Cameron, l'homme derrière les huskys et les « prenons un hoodie dans nos bras » (27). Il est l'un des inventeurs du concept de « Big Society », au coeur de la campagne électorale tory de 2010. Mais sa forte personnalité s'accommodait mal des nécessaires compromis auxquels se voient contraints un gouvernement de coalition et un parti tory en proie à des divisions internes.
Pas très convaincant à l'étranger...
Même hors des frontières du Royaume-Uni, David Cameron ne convainc pas vraiment. Son choix, alors qu'il était encore dans l'opposition, de faire sortir son parti du principal groupe conservateur au Parlement européen, le Parti populaire européen (PPE), pour rejoindre en 2009 le petit Groupe des conservateurs et réformistes européens (ECR), très eurosceptique, avait déjà surpris.
Sa décision, en décembre 2011, d'opposer son veto à une modification du traité de Lisbonne qui visait à imposer des contraintes budgétaires plus importantes et à prévenir une nouvelle crise de la zone euro a fait l'effet d'un coup de tonnerre (28). Un vent d'effroi a soufflé sur l'ensemble de la presse britannique. Le Royaume-Uni n'allait-il pas se retrouver totalement isolé ? Quelle mouche avait donc piqué David Cameron de quitter aussi vite la table des négociations ? D'autant qu'il avait pris cette initiative sans en avertir son vice-premier ministre, le libéral-démocrate et très europhile Nick Clegg. Ulcéré, ce dernier n'a pas hésité à désavouer le premier ministre, se déclarant « extrêmement déçu par le résultat du sommet » et soulignant le risque que « le Royaume-Uni soit isolé et marginalisé au sein de l'Europe ». Sa colère était telle qu'il a même refusé le mercredi suivant de siéger, comme c'est l'usage à la Chambre des communes, aux côtés du premier ministre lors de la traditionnelle séance hebdomadaire de questions.
L'agacement, tant chez les partenaires européens qu'au sein de la classe politique britannique, fut palpable pendant plusieurs jours. Très récemment encore, lors du sommet européen sur l'emploi début mars, David Cameron s'est plaint du fait que ses propositions sur une diminution du poids de l'administration et sur l'achèvement du marché unique n'aient pas été retenues dans le projet de déclaration finale. « Il est quand même un peu fort de la part de David Cameron de se plaindre d'être ignoré quand il ne fait que récolter ce qu'il a semé en Europe », s'est empressé de déclarer Douglas Alexander, le ministre des Affaires étrangères du cabinet fantôme travailliste (29).
Il est vrai que la décision d'intervenir en Libye aux côtés de la France a été saluée par la communauté internationale. Il est vrai, également, que le Royaume-Uni, par la voix de son ministre des Affaires étrangères William Hague, est l'un des adversaires les plus virulents du régime syrien de Bachar al-Assad. Mais, là encore, David Cameron semble suivre le mouvement plus qu'il ne l'infléchit. Quant à sa récente visite aux États-Unis, le 15 mars, présentée comme un triomphe, elle a pourtant donné lieu à un certain nombre de critiques.
Le « chien de garde » d'Obama
Les Britanniques sont toujours très jaloux de ce qu'ils appellent leur « relation spéciale » avec les États-Unis. Relation qui s'est particulièrement illustrée sous Ronald Reagan et Margaret Thatcher puis du temps de George W. Bush et de Tony Blair. Mais, depuis l'arrivée de Barack Obama à la présidence, ce lien semblait s'être un peu distendu, ne serait-ce que parce que celui-ci n'a jamais caché que sa priorité n'était pas l'Europe. Le fait que David Cameron ait été le premier chef d'État ou de gouvernement étranger invité par le président américain à bord d'Air Force One - pour aller assister à un match de baseball en Ohio et déguster des hotdogs - a été d'autant plus commenté par la presse britannique, qui a interprété l'événement comme la preuve absolue de la bonne entente entre les deux hommes. Sans parler de la réception somptueuse donnée à la Maison-Blanche en l'honneur de David et Samantha Cameron...
Ce qui, en revanche, a le plus surpris les observateurs, c'est la débauche de compliments adressés à Barack Obama par le premier ministre britannique. Après avoir annoncé qu'il soutenait Nicolas Sarkozy dans la campagne présidentielle française et avoir refusé de recevoir François Hollande lors de sa visite à Londres en février, David Cameron le conservateur a clairement choisi le camp démocrate pour les élections américaines. Au point que le Washington Post s'est fendu d'une tribune féroce rappelant que Tony Blair avait été surnommé le « caniche » de George W. Bush pour avoir suivi aveuglément les États-Unis dans leur intervention en Irak : « Cette fois-ci, David Cameron semble agir comme le chien de garde d'Obama, défendant son maître américain contre les Mitt Romney et les Rick Santorum » (30).
Pourtant, en dépit de réformes flageolantes, de coupes budgétaires drastiques et d'une économie atone, David Cameron et son parti se maintiennent dans les sondages. Certes, les étudiants sont descendus dans les rues ; la fonction publique a protesté en masse contre la réforme des retraites ; et les émeutes ont révélé un profond malaise au sein de la société. Mais la cote de popularité de David Cameron et des conservateurs talonne celle des travaillistes d'Ed Miliband, à environ 40 %. La raison en est très simple : le Labour ne remplit pas son rôle d'opposition et continue de se chercher, deux ans après son éviction du pouvoir et un an et demi après l'arrivée à sa tête d'Ed Miliband.
Ce dernier, élu par surprise après une lutte acharnée contre son propre frère David, ne parvient ni à s'imposer ni à imprimer sa marque sur son parti. Un peu comme son concurrent conservateur. À peine élu, Ed Miliband avait souhaité se distinguer du « New Labour » de Tony Blair et de Gordon Brown ; il avait annoncé qu'il fallait inventer un nouveau parti travailliste. Or, à l'heure actuelle, le Labour est cruellement en panne de propositions, de direction et de leadership.
Pour le moment, David Cameron profite donc de la faiblesse de l'opposition et poursuit sa route gaillardement. La situation reste néanmoins fragile. La coalition n'est pas assurée de durer ; les libéraux-démocrates semblent de plus en plus en décalage par rapport à la politique économique du gouvernement. Une reprise qui continuerait à se faire attendre et un parti travailliste qui se trouverait enfin une voix pourraient sonner le glas des ambitions de David Cameron.
La route est encore longue avant d'atteindre les records de son « héroïne » déclarée, Margaret Thatcher, victorieuse lors de trois élections consécutives, en 1979, 1983 et 1987. À l'époque moderne, un seul autre premier ministre britannique a égalé cette performance : le travailliste Tony Blair en 1997, 2001 et 2005.
Notes :
(1) La lettre, supposée rester privée, a d'abord été « transmise » au Financial Times le 12 février, lequel n'en a utilisé que quelques extraits. Le 6 mars, la BBC a révélé l'intégralité de la lettre, dont ses éléments les plus polémiques et, notamment, la proposition de scission de la Royal Bank of Scotland.
(2) Nick Clegg est le chef du parti libéral-démocrate et c'est à ce titre qu'il est devenu vice-premier ministre au sein du gouvernement de coalition formé au lendemain des élections de mai 2010.
(3) Vince Cable est, à 68 ans, l'un des hommes politiques les plus populaires du Royaume-Uni. Économiste de profession - il a notamment été chef économiste chez Shell entre 1997 et 1999 -, il est perçu comme compétent mais également comme un adepte du franc-parler. Il avait notamment avoué candidement à un journaliste du Daily Telegraph être « en guerre contre le magnat des médias Rupert Murdoch », s'attirant les foudres du gouvernement... avant d'être conforté par l'explosion du scandale des écoutes téléphoniques illégales du journal News of the World.
(4) Les prochaines élections sont prévues pour le 7 mai 2015.
(5) En 2003, le travailliste Tony Blair avait pris la décision d'accompagner les Américains dans leur intervention en Irak, sans résolution de l'ONU et alors que le pays avait connu des manifestations sans précédent d'opposants à la guerre (2 millions de personnes dans les rues de Londres). L'opinion publique était alors très largement hostile à cette décision. Tony Blair était passé outre et ce choix lui a coûté très cher en termes de popularité.
(6) Article du Daily Telegraph daté du 22 février 2012 : « David Cameron and No10 are losing their grip on the reins of power. »
(7) Article du Financial Times daté du 13 mars 2012 : « The sorry state of the coalition. »
(8) Le terme de « Nasty Party », le « méchant parti », a été lancé pour la première fois par Theresa May (aujourd'hui ministre de l'Intérieur) en 2002, alors que les conservateurs étaient encore dans l'opposition. Lors d'un discours appelant à une remise en question des fondements du parti conservateur, elle avait affirmé : « Notre base est trop étroite, de même que, parfois, nos sympathies. Nous savons bien comment certaines personnes nous surnomment : le Nasty Party. »
(9) Le bleu est traditionnellement la couleur du parti conservateur britannique, alors que le rouge est celle des travaillistes et le jaune celle des libéraux-démocrates.
(10) Le 10 juillet 2006, dans un discours sur la justice sociale, David Cameron, alors tout juste élu leader de l'opposition (en 2005), déclare : « Nous, les gens en costume, voyons souvent les jeunes à capuche comme agressifs, l'uniforme d'une armée rebelle de jeunes gangsters. Mais les capuches sont plus une défense qu'un signe offensif. Elles sont un moyen de rester invisibles dans la rue. Dans un environnement dangereux, le mieux à faire est de garder la tête baissée et de vous fondre dans la masse. »
(11) Si le parti conservateur ne compte que 11 députés issus de minorités ethniques, le parti travailliste fait à peine mieux avec 16 députés sur 253. Quant au parti libéral-démocrate, il n'en compte aucun. Les députés issus de minorités ethniques représentent 4,2 % des 650 députés élus. À titre de comparaison, 7,2 % de la population totale au Royaume-Uni sont issus de ces minorités, selon le dernier recensement datant de 2001.
(12) Étude publiée à l'automne 2011 par le Runnymede Trust.
(13) Lors du congrès annuel du parti conservateur en octobre 2011, George Osborne avait déclaré que sauver la planète « risquait d'enrayer la reprise économique britannique ». Avant d'insister encore sur le coût des énergies renouvelables lors de la présentation de son budget d'automne fin novembre. « Je suis inquiet de l'effet combiné des politiques vertes adoptées non seulement au Royaume-Uni mais également par l'Union européenne. (...) Si nous alourdissons (le monde des affaires britannique) avec des objectifs sociaux et environnementaux infinis, quelle que soit leur valeur par ailleurs, eh bien, non seulement nous n'atteindrons pas ces objectifs, mais les entreprises fermeront, des emplois seront perdus et notre pays s'appauvrira. »
(14) « Reading the riots », étude réalisée par The Guardian et la London School of Economics, avec notamment des interviews de centaines d'émeutiers.
(15) Chiffres officiels de l'Office for National Statistics (ONS) publiés le 14 mars 2012. Le secteur public compte désormais 5,94 millions de salariés. Dave Prentis, secrétaire général du plus gros syndicat de la fonction publique, Unison, a déclaré au moment de la publication de ces chiffres : « Il est clair que nous ne sommes pas tous dans le même bain. Depuis que la coalition est arrivée au pouvoir, un emploi dans le secteur public a été supprimé toutes les 2 minutes et 18 secondes (...). Ce gouvernement a besoin de manière urgente d'un plan crédible de croissance et de reprise. »
(16) L'âge du départ légal à la retraite sera de 68 ans pour les hommes et les femmes d'ici à 2042. Il est actuellement de 60 ans pour les femmes et de 65 ans pour les hommes.
(17) Chiffres publiés par l'ONS (Office for National Statistics) le 14 mars 2012.
(18) Gordon Brown a été chancelier de l'Échiquier alors que Tony Blair était premier ministre de 1997 à 2007. Il a ensuite remplacé Tony Blair au 10, Downing Street et Alastair Darling est devenu son ministre des Finances jusqu'aux élections de 2010.
(19) Tribune publiée le 16 janvier 2012 dans le Daily Telegraph sous le titre : «  Isn't it just as likely that Britain will hit the rocks and break up? »
(20) Peter Mandelson, l'un des artisans du « New Labour » et grand stratège de Tony Blair, a été ministre à plusieurs reprises sous Tony Blair et Gordon Brown, ainsi que commissaire européen au Commerce de 2004 à 2008.
(21) Ed et son aîné de deux ans David Miliband se sont affrontés en septembre 2010 pour la direction du parti travailliste. À la surprise générale, Ed Miliband l'a emporté et David Miliband s'est retiré de l'avant-garde de la politique, tout en restant député. Depuis quelques semaines, il multiplie les interventions dans les médias en tant qu'expert en relations internationales. Il fut ministre des Affaires étrangères sous Gordon Brown, de 2007 à 2010.
(22) Le baron Andrew Adonis fut ministre des Transports de 2009 à 2010. Il avait auparavant enseigné à Oxford University et été journaliste au Financial Times et à l'Observer. Il est l'auteur de plusieurs livres sur la société britannique.
(23) Figure incontournable auprès de Tony Blair de 1997 à 2003, Alastair Campbell a été couronné roi du « spin », la diffusion discrète d'informations visant à influencer l'opinion, et s'est rendu célèbre en répondant à une question sur les convictions religieuses de Tony Blair par un « we don't do God ».
(24) News International compte le Times, le Sunday Times, le Sun et, depuis le 6 mars, le Sun on Sunday, qui remplace News of the World. Une quarantaine de personnes, dont à deux reprises Rebekah Brooks, ont été arrêtées depuis le début de l'enquête sur les écoutes téléphoniques illégales pratiquées par les journaux du groupe Murdoch. Aucune inculpation n'a encore été prononcée.
(25) L'enquête publique Leveson a été annoncée par David Cameron le 6 juillet 2011 après l'explosion du scandale des écoutes téléphoniques illégales de News of the World. L'enquête, ouverte le 14 novembre 2011, est présidée par le juge Leveson et se penche sur « la culture, les pratiques et l'éthique de la presse britannique ». Le juge a toute latitude pour convoquer autant de témoins qu'il le souhaite, plus de 230 ont déjà été entendus. L'enquête a été divisée en quatre volets : les relations entre le public et la presse (novembre 2011 à février 2012), puis les relations entre la presse et la police (février 2012 à avril 2012), ce qui sera suivi par un volet sur les relations entre le monde politique et la presse, au cours duquel il n'est pas exclu que David Cameron soit appelé à témoigner. Le dernier volet sera consacré à des recommandations sur l'avenir de la presse et de son comportement. L'enquête n'est pas habilitée à demander des poursuites judiciaires, elle ne peut que formuler des recommandations. Une enquête judiciaire baptisée « operation Weeting » est en cours parallèlement.
(26) Downing Street a publié un communiqué le 2 mars après l'annonce du départ de Steve Hilton : « Steve reviendra à coup sûr. Il s'agit d'une année sabbatique, pas d'un départ. Les gens ont tort de penser qu'il va simplement rester en Californie. Il reviendra au 10, Downing Street. ». Il est à noter que sa famille vit déjà en Californie, sa femme occupant un poste élevé chez Google.
(27) Cf. note 10. Dans son discours de 2006, David Cameron n'a jamais prononcé les mots de « prenons dans nos bras un jeune à capuche » (hug a hoodie), mais le Labour s'était empressé de railler les propos du chef du parti conservateur en utilisant dans un communiqué de presse cette expression, restée fameuse depuis et reprise régulièrement dans la presse.
(28) Même Margaret Thatcher n'a jamais utilisé son veto ni quitté la table des négociations européennes, même si elle a menacé de le faire à plusieurs reprises. Dans une tribune publiée dans le Guardian le 11 décembre 2011, Peter Mandelson, ancien ministre travailliste écrit : « Depuis que le Royaume-Uni est devenu membre (de l'Union européenne), il a toujours été entendu que nous ne devions jamais nous dispenser de l'exercice de notre influence sur la politique européenne et que nous ne devions jamais quitter une table où une décision pouvant affecter les intérêts britanniques était prise. Edward Heath a défini ce principe, Margaret Thatcher l'a cimenté et John Major l'a adopté avec Maastricht. David Cameron l'a abandonné, non parce qu'il le voulait mais parce qu'il lui manquait l'autorité politique au sein de son parti pour l'imposer. »
(29) Douglas Alexander a ajouté : « Malheureusement, il lui est difficile de faire preuve du leadership politique dont l'Europe a besoin en termes d'emplois et de croissance quand sa propre politique au Royaume-Uni est critiquée. »
(30) Dana Milbank, éditorialiste au Washington Post, le 14 mars 2012. « British Prime Minister Tony Blair famously became President George W. Bush's "poodle" after he followed the United States into Iraq. Now it's the opposite relationship - an American politician from the left and a British prime minister from the right - but a similar dynamic is developing. This time, Cameron seems to be serving as Obama's guard dog, defending his American master against the Mitt Romneys and the Rick Santora. »