Politique Internationale - La Revue n°135 - PRINTEMPS - 2012

sommaire du n° 135
HONGRIE : LA « REVOLUTION PAR LES URNES »
Article de LUC ROSENZWEIG
in english
en español
en français
Lors des élections législatives des 11 et 25 avril 2010, l'Alliance des jeunes démocrates-Union civique hongroise (Fidesz) et ses alliés du Parti chrétien-démocrate (KDNP) remportaient une victoire écrasante sur la coalition de centre gauche sortante, composée du Parti socialiste (MszP) et de l'Alliance des démocrates libres (SzDsz). Avec 52,7 % des suffrages, la coalition de droite dirigée par Viktor Orban, par le jeu du scrutin mixte majoritaire et proportionnel, obtient 263 des 386 sièges du Parlement monocaméral hongrois. Le MszP est laminé avec un peu moins de 20 % des voix (59 sièges) et l'extrême droite du Jobbik (Parti pour une meilleure Hongrie) fait une entrée fracassante à la Chambre avec un score de près de 17 % (47 sièges). Le SzDsz n'atteint pas le seuil des 5 % permettant d'avoir des députés, tandis qu'une nouvelle formation « La politique autrement » (LMP), de tendance libertaire et écologiste, recueille 7,5 % des voix (16 sièges).
Tout au long de la campagne électorale, le leader du Fidesz l'avait martelé : sa victoire - largement annoncée par les sondages et le résultat des élections régionales et européennes de 2009 - ne serait pas une simple alternance, mais une « révolution par les urnes ». Depuis la fin du régime communiste, en 1990, la Hongrie avait, en effet, pratiqué l'alternance démocratique à l'occasion de chaque élection législative - à l'exception de celles de 2006, où la coalition sortante de centre gauche dirigée par Ferenc Gyurcsany l'avait emporté de justesse face au Fidesz et à ses alliés. Viktor Orban avait lui-même bénéficié de cet effet de balancier en dirigeant, de 1998 à 2002, un gouvernement de droite composé du Fidesz et du Forum démocratique hongrois (MDF), aujourd'hui disparu.
Une telle ambition « révolutionnaire » nécessitait l'obtention d'une majorité des deux tiers au Parlement permettant au gouvernement de modifier à sa guise les lois organiques et de doter le pays d'une nouvelle Constitution. Cet objectif fut largement atteint. Viktor Orban avait dès lors les mains libres, au moins sur le plan intérieur. Ayant tiré les leçons de sa première expérience gouvernementale, le nouveau premier ministre a mis toute son énergie à remodeler les institutions de son pays de telle manière que la versatilité de l'électorat soit mise en échec. Rendre très difficile, sinon impossible une nouvelle alternance : tel était l'objectif de la frénésie législative et réglementaire du deuxième gouvernement Orban, entré en fonctions le 29 mai 2010.
Ces mesures concernent principalement la composition et les pouvoirs des instances de contrôle du gouvernement, de l'économie et des médias (Cour constitutionnelle, Conseil supérieur de la magistrature, Autorité de contrôle des médias, Conseil de surveillance des finances publiques, etc.). À cela s'ajoutent des modifications des lois électorales pour les scrutins nationaux et locaux visant à écarter les petites formations du Parlement. Avant d'entrer dans le détail de toutes ces mesures, et des réactions qu'elles ont suscitées en Hongrie et dans le monde, il n'est pas inutile de rappeler les faits marquants des trois dernières décennies, et de souligner les spécificités du fonctionnement de la démocratie dans ce pays.
Post-communisme et démocratie
À la différence de la Pologne ou de la Tchécoslovaquie, la fin du régime communiste en Hongrie n'a pas été la conséquence de la montée en puissance d'un mouvement populaire signifiant sans ménagement leur congé aux anciens dirigeants, comme celui animé par Solidarnosc ou la Charte 77. La transition s'est effectuée en 1990 lors d'une négociation courtoise entre les représentants du Parti socialiste ouvrier hongrois (PSOH) (1) au pouvoir depuis 1945 et les formations politiques issues de la dissidence (MDF, SzDsz, Fidesz). Cette situation s'explique par le rôle joué, au cours de l'été 1989, par les dirigeants communistes hongrois. En ouvrant le « rideau de fer » à la frontière avec l'Autriche, ce qui a permis à des dizaines de milliers de citoyens de la RDA en vacances en Hongrie de fuir vers l'Ouest, Miklos Nemeth, le premier ministre de l'époque, a accéléré la décomposition du régime de Berlin-Est, prélude à la désintégration de l'empire soviétique. Par ailleurs, le « socialisme du goulasch », qui s'était instauré en Hongrie sous la houlette de Janos Kadar après la répression sanglante de la révolte antistalinienne de 1956 avait fait de ce pays « le baraquement le plus gai du camp socialiste », comme l'appelaient, avec un certain cynisme, les dirigeants soviétiques des années 1970. Les Magyars, auxquels le pouvoir communiste avait accordé des libertés plus étendues qu'à la plupart des « pays frères » (notamment dans le domaine des voyages individuels à l'étranger et de la petite entreprise privée), s'estimaient mieux lotis que les citoyens des autres pays du bloc soviétique. La dissidence se limitait aux milieux intellectuels et universitaires, et sa répression restait relativement modérée. À la fin des années 1980, une nouvelle génération de communistes « réformateurs » avait hâté la libéralisation économique, sinon politique, du régime en favorisant les investissements étrangers.
Il n'existait pas, en Hongrie, de mémoire d'une période démocratique antérieure à la Seconde Guerre mondiale : après le court épisode, en 1919, de la « République des conseils » bolchévique de Bela Kun fut instauré le régime clérical et autoritaire du régent Horthy, remplacé en 1944 par le gouvernement fasciste pro-hitlérien du Mouvement des Croix fléchées. Arrivés de Moscou dans les fourgons de l'Armée rouge, les dirigeants communistes hongrois instaurent en 1945 une dictature stalinienne implacable, aboutissant à la révolte populaire de novembre 1956, impitoyablement écrasée par les chars soviétiques. Ce traumatisme eut pour conséquence, dans les trois décennies suivantes, le repli de la plupart des Hongrois sur la sphère privée, chacun s'efforçant d'améliorer son sort en se débrouillant pour utiliser au mieux les espaces de liberté économique concédés par le régime de Janos Kadar.
Cette dépolitisation de la société a conduit à la mise en place en 1989-1990 d'un système politique « hors sol » : les partis se constituent autour de personnalités, de castes bureaucratiques ou corporatistes plutôt que sur des catégories sociales dont ils seraient l'émanation et les défenseurs. Les anciens dirigeants remettent bien volontiers les clés du pouvoir aux représentants de l'opposition, mais profitent de leur connaissance du système pour organiser, à leur profit, la transition vers l'économie de marché. Nombre de technocrates de l'ancien régime deviennent de prospères hommes d'affaires ou de hauts responsables au sein du Parti socialiste, héritier du PSOH.
C'est ce parti, revenu au pouvoir en 1994 après quatre ans de gouvernement de centre droit, qui est le principal agent de la libéralisation de l'économie et de l'entrée massive de capitaux étrangers - une politique conduite par le premier ministre Gyula Horn, un ancien dignitaire du régime communiste. Inversement, les « libéraux » du Fidesz et son leader Viktor Orban adopteront progressivement une ligne plus dirigiste, plus centralisatrice, plus protectionniste que celle de leurs adversaires de sensibilité sociale-démocrate.
La mue du Fidesz et de Viktor Orban
Fondée en 1988 par des étudiants de l'université de Budapest, l'Alliance des jeunes démocrates (Fidesz) se définit, à partir de 1989, comme une formation sociale-libérale, plus proche des anciens dissidents du SzDsz dirigés par le président de la République Arpad Göncz que des conservateurs du MDF du premier ministre Joszef Antall. Viktor Orban n'a que 24 ans en 1989, mais il est déjà l'un des dirigeants les plus en vue du Fidesz. Lors du retour à Budapest des cendres d'Imre Nagy, le chef de la révolte de 1956, il est le seul orateur à exiger le départ immédiat des troupes soviétiques.
Élu député en 1990, il siège avec le Fidesz dans l'opposition au gouvernement conservateur de Joszef Antall et devient vice-président de l'Internationale libérale. Sa formation universitaire en économie et sciences politiques, financée par la fondation Soros (2), le conduit à Oxford où il se familiarise avec les théories libérales et libre-échangistes anglo-saxonnes.
À la suite de la victoire des socialistes aux élections de 1994, Viktor Orban, après d'âpres luttes internes au sein du Fidesz, fait adopter par le parti une ligne nettement plus conservatrice et plus nationaliste. Le décès, en décembre 1993, du premier ministre Joszef Antall, dirigeant charismatique du MDF, laisse ce parti conservateur sans véritable chef. Il ne s'en relèvera pas et se retrouvera marginalisé à la fin des années 1990. Un espace politique s'ouvrait donc pour une formation de droite capable de mobiliser à son profit les frustrations d'une partie de la société hongroise : celle des perdants de la transition économique.
L'écroulement de pans entiers d'une industrie développée dans le cadre de la « division socialiste du travail » imposée à ses satellites par le Kremlin transforme en désert industriel des régions entières, notamment dans l'est du pays. L'afflux de capitaux étrangers et d'investissements directs en provenance de l'Europe « riche », principalement l'Autriche et l'Allemagne, ne se substitue qu'en partie à ce délitement de l'ancienne structure productive. Le chômage monte en flèche et frappe les travailleurs les moins qualifiés des zones périphériques. Les inégalités sociales s'accroissent et les disparités géographiques s'approfondissent. Budapest et les régions occidentales, frontalières de l'Autriche et de la Slovaquie, attirent des investisseurs dans le domaine des services et de la sous-traitance industrielle.
Les laissés-pour-compte de cette « destruction créatrice » font l'objet d'une sollicitude attentive au moment des élections. Les principales formations politiques ne sont pas avares de promesses, comme l'augmentation du salaire minimum, des pensions et des prestations sociales. C'est ainsi qu'en 1998 Viktor Orban et le Fidesz remportèrent les élections législatives en promettant une hausse de 60 % du salaire minimum, alors que le gouvernement précédent de Gyula Horn avait entamé une cure d'austérité pour rétablir des finances publiques durement touchées par la baisse des investissements étrangers et la perte de compétitivité face à des voisins dynamiques, comme la Slovaquie, qui offraient de meilleures conditions fiscales aux entreprises désireuses de délocaliser leur production.
Sur le plan économique, les deux principaux partis - MszP et Fidesz - ont usé des mêmes recettes démagogiques et populistes pour s'attirer la faveur d'un électorat qui commençait à regretter le bon temps du « socialisme du goulasch ». On oubliait la privation de liberté pour ne se souvenir que de la sécurité accordée au plus grand nombre dans le cadre d'une économie administrée d'où le chômage et la précarité étaient officiellement bannis...
Cette compétition dans la démagogie et la fuite en avant financière ont provoqué un endettement croissant du pays, qui touchait aussi bien le budget de l'État que les finances des particuliers. Ainsi, les banques - pour la plupart filiales de grands établissements étrangers - proposent aux ménages hongrois des prêts immobiliers à des taux attractifs, mais indexés sur le cours de devises comme l'euro et le franc suisse. Ces pratiques allaient se révéler désastreuses après le déclenchement de la crise financière mondiale consécutif à la crise des subprimes aux États-Unis.
Néanmoins, entre 1998 et 2002, le discours du Fidesz au gouvernement reste encore fondamentalement pro-européen et atlantiste : l'adhésion à l'Otan en 1997, puis l'intégration dans l'UE, qui sera effective le 1er janvier 2004, font consensus dans la classe politique. Cela n'empêche pas Viktor Orban et ses amis de donner une tonalité de plus en plus nationaliste à leur discours, en évoquant régulièrement la thématique de l'injustice faite à la nation lors du traité de Trianon. Signé en 1920, ce traité avait privé la Hongrie de provinces largement peuplées de Magyars et attribuées à la Tchécoslovaquie, à la Yougoslavie et à la Roumanie (3). À ces minorités, évaluées à 2,5 millions de personnes, viennent s'ajouter, dans la vulgate nationaliste, un nombre équivalent de Hongrois de la diaspora, pour la plupart descendants des vagues d'émigrés ayant quitté le pays pour l'Europe occidentale ou les États-Unis lors de la prise du pouvoir par les communistes ou la répression sanglante de la révolte de 1956. C'est pourquoi Viktor Orban aime à déclarer qu'il se sent investi d'une responsabilité envers 15 millions de concitoyens, alors que la population de la Hongrie dans ses frontières actuelles ne compte que 10 millions d'individus. Cette « longue durée » du traumatisme de Trianon dans la conscience nationale avait traversé la période communiste. À l'époque, le sujet était tabou ; il l'est resté en grande partie pour la gauche hongroise issue de l'ancien PSOH. Les libéraux en minimisaient l'importance, estimant que l'intégration européenne allait effacer les frontières et promouvoir une « Europe des régions » où les peuples séparés se retrouveraient. Viktor Orban sent, lui, que cette blessure est loin d'être refermée dans un pays qui commence à douter d'une Europe dont elle attendait des miracles. Cette sensibilité se manifeste, par exemple, lorsque les 500 000 Magyars de Slovaquie (qui constituent près de 10 % de la population) voient leurs droits culturels et linguistiques remis en cause, au début des années 2000, par un gouvernement auquel participe le Parti national slovaque, nationaliste et xénophobe.
Revenu dans l'opposition entre 2002 et 2010, le Fidesz durcit son discours nationaliste, reprochant au gouvernement sa mollesse dans son soutien aux Hongrois de Slovaquie. En 2004, le Fidesz obtient l'organisation d'un référendum sur l'octroi de la nationalité et du droit de vote aux Hongrois de l'étranger. Bien que le « oui » à cette proposition obtienne 51 % des suffrages, cette proposition fut rejetée en raison d'une trop faible participation des électeurs : 37 % des inscrits alors que la Constitution exige que la moitié, au moins, du corps électoral se rende aux urnes pour qu'une telle consultation ait force de loi. Les socialistes et leurs alliés avaient fait campagne pour le « non » en s'appuyant sur un unique argument : selon eux, un afflux de nouveaux citoyens (en particulier des Hongrois de Roumanie qui pourraient être attirés par un système de protection sociale plus généreux que le leur) risquait de peser sur les budgets sociaux. Cette attitude permettait au Fidesz de Viktor Orban de se présenter comme le « parti de la patrie », opposé à une gauche stigmatisée comme le parti de l'étranger et de la soumission aux diktats de l'UE, du FMI ou de la BCE. Ainsi, dans un discours au Parlement prononcé le 4 avril 2011, le premier ministre n'hésite pas à mettre sur le même plan la tutelle exercée sur la Hongrie par l'Empire des Habsbourg, puis par le Kremlin et celle supposée lui être imposée par Bruxelles et l'Otan : « Tous les 40 ou 50 ans nous devions croire à autre chose : jadis à ce qui nous était dicté par Vienne et ensuite par Moscou. Hier nous suivions les consignes du Comecon (4), aujourd'hui celles de l'Union européenne et de l'Otan. Tout cela sème le trouble dans l'opinion publique et sape les fondements de la vie politique. Les gens perdent confiance en leurs représentants. C'est pourquoi nous devons leur montrer clairement que nous ne défendons aucun autre intérêt que ceux de la nation hongroise. »
Le triomphe d'Orban
Le retour au pouvoir de Viktor Orban et du Fidesz, à l'issue des élections législatives des 11 et 25 avril 2010, ne constitue donc pas une alternance normale et tranquille comme on peut en observer régulièrement dans les démocraties apaisées de l'ancienne ou de la nouvelle Europe. La victoire électorale écrasante de la coalition de droite dominée par le Fidesz reste, certes, dans le cadre d'une passation de pouvoirs démocratique entre deux camps politiques, sans intervention de la rue pour imposer un changement de régime. Mais par son ampleur et par l'interprétation qu'en donne Viktor Orban, cette alternance apparaît comme un bouleversement politique majeur. La rupture introduite dans le système politique hongrois est équivalente à celle qui s'est produite en France lors du passage de la IVe à la Ve République. Grâce à la majorité des deux tiers dont dispose le nouveau gouvernement, la Hongrie voit ses institutions remodelées de fond en comble : le mode de scrutin ; l'équilibre des pouvoirs entre l'exécutif, le législatif et le judiciaire ; les rapports entre les Églises et l'État ; entre les médias et le gouvernement ; entre les collectivités locales et le pouvoir central. L'ensemble de ces changements seront inscrits dans une nouvelle Constitution adoptée le 18 avril 2011, et entrée en vigueur le 1er janvier 2012.
Pour Viktor Orban, le scrutin législatif d'avril n'est pas seulement la manifestation d'un rejet massif des anciens gouvernants. Il traduit aussi l'adhésion du peuple hongrois à une conception de la nation fondée sur ses racines chrétiennes, la gloire de ses dynasties médiévales et son combat multiséculaire contre les oppresseurs ottomans, habsbourgeois ou soviétiques. Avant même la prise de fonctions officielle du gouvernement Orban II, le 29 mai 2010, le Parlement vote deux lois de grande portée symbolique : la première réduit le nombre de députés de 386 à 199 sièges ; la seconde accorde la nationalité hongroise à toute personne vivant hors des frontières du pays, parlant le magyar et pouvant attester d'ancêtres appartenant à l'ethnie hongroise. Cette dernière loi a été votée par l'opposition socialiste, ce qui révèle la prégnance de cette problématique dans la conscience nationale, et pas seulement à droite. Le jour anniversaire du traité de Trianon, le 4 juin 1920, est déclaré « Jour de l'unité nationale » en souvenir des territoires perdus au profit de ses voisins par la nation hongroise.
L'« État-Fidesz »
Le nouveau gouvernement s'efforce de prendre le contrôle de toutes les institutions structurant la vie politique et administrative : police, justice, médias, culture, entreprises publiques. Jusque-là, les postes clés de la haute administration étaient attribués de manière consensuelle par une commission de parlementaires de la majorité et de l'opposition qui devait décider, à la majorité des deux tiers, des nominations. Disposant désormais à lui seul de cette majorité, le Fidesz et ses alliés excluent l'opposition de ce processus et se livrent à une « épuration » à grande échelle des principales administrations pour y placer uniquement leurs affidés. La volonté d'humilier l'opposition va si loin que le gouvernement fait voter une loi frappant d'un impôt confiscatoire de 98 % les indemnités légales de licenciement perçues par les collaborateurs des anciens ministres chassés du pouvoir. À deux reprises, la Cour constitutionnelle invalidera cette loi pour son caractère rétroactif. Le projet n'est pas pour autant enterré, car la nouvelle Constitution interdit désormais à ladite Cour de connaître des dossiers ayant une incidence budgétaire...
Pour contourner des principes constitutionnels comme celui de l'inamovibilité des juges, on a recours à des lois de circonstance : l'âge de mise à la retraite d'office des magistrats passe ainsi de 70 à 62 ans. Cette réforme permet de se débarrasser de ceux qui ont été formés sous l'ancien régime et de les remplacer par des plus jeunes favorables au Fidesz, nommés par un Conseil supérieur de la magistrature entièrement composé de proches de Viktor Orban. De la même manière, la réduction de moitié du nombre des députés - outre son aspect populiste dans un contexte de défiance généralisée de l'opinion vis-à-vis des élites politiques - est le prélude à une réforme du système électoral ayant pour objectif de perpétuer la domination du Fidesz. Selon cette loi électorale, qui était encore en cours d'élaboration en mars 2012, 117 députés (sur 199) seront élus dans autant de circonscriptions, au scrutin majoritaire à un tour, tandis que les 82 restants seront désignés à la proportionnelle, un seuil de 5 % des voix étant nécessaire pour avoir accès à la répartition des sièges. Les Hongrois de l'étranger éliront leurs représentants selon cette dernière modalité. Si cette loi devait être adoptée, le Fidesz - pour autant qu'il préserve son unité - même largement minoritaire en voix, pourrait difficilement être chassé du pouvoir : l'opposition est éclatée entre une extrême droite fascisante et une gauche en pleine recomposition, sans leader émergent, alors que Viktor Orban exerce sur son parti une autorité sans partage.
Dans l'hypothèse - fort improbable - où le Fidesz perdrait les prochaines élections, la nouvelle majorité aurait néanmoins les mains liées en matière budgétaire. Le Parlement ne peut, en effet, voter qu'un budget ayant reçu l'aval d'un Haut Conseil des finances publiques composé de personnalités nommées par l'actuel gouvernement et confirmées par les deux tiers de l'Assemblée. Il va sans dire que les membres de ce Conseil nouvellement installé sont tous des fidèles du Fidesz et de Viktor Orban...
Il en va de même du Haut Conseil des médias, un organe de régulation de l'information dont la mise en place, le 21 décembre 2010, a suscité une vive émotion dans les milieux intellectuels hongrois et au sein des instances de l'Union européenne. Ce Haut Conseil, qui n'est pas sans rappeler son homologue français, se voit confier l'attribution des fréquences de l'audiovisuel ainsi qu'une mission de surveillance de l'« objectivité » du travail des journalistes. En cas de manquement à cette obligation, les médias concernés seraient soumis à de fortes amendes. À la demande de la Commission européenne, le gouvernement a accepté de modifier les aspects les plus controversés de la loi, en particulier le délit d'« outrage à la nation », mis sur le même plan que l'incitation à la haine raciale. Cette concession a été consentie à la veille de l'entrée en fonctions de la Hongrie, le 1er janvier 2011, à la présidence tournante de l'Union européenne à la demande pressante de la commissaire européenne Neelie Kroes.
Orban au ban de l'Europe
Cette présidence va contraindre le premier ministre à répondre publiquement aux critiques, souvent virulentes, qui lui sont adressées depuis les bancs du Parlement européen, où le co-président du groupe des Verts, Daniel Cohn-Bendit, le compare au dirigeant populiste vénézuélien Hugo Chavez. La riposte d'Orban à ces critiques ne manque pas d'habileté : chacune des nouvelles lois qu'il a fait adopter dans son pays peut être retrouvée dans l'une ou l'autre des législations des pays membre de l'UE. Il a beau jeu, par exemple, de montrer qu'il ne dispose pas du pouvoir de nommer directement les présidents des radios et télévisions publiques, à l'instar du président de la République française. De même, les références chrétiennes contenues dans le préambule à la nouvelle Constitution se retrouvent dans les Lois fondamentales allemande ou polonaise. Quant au mode de scrutin uninominal à un tour, il est en vigueur au Royaume-Uni... Comme l'écrit l'ancien diplomate et académicien français Jean-Christophe Rufin, dans un portrait pourtant plutôt flatteur du nouveau premier ministre hongrois : « Orban Viktor, comme on dit à Budapest, peut faire l'ingénu : "Comment ? On ose nous critiquer ! Nous avons été élus par le peuple, et c'est lui qui nous a donné les deux tiers des sièges du Parlement. Notre Constitution et toutes les lois que vous contestez ont été régulièrement votées par les députés." Et le premier ministre hongrois ajoute, la main sur le coeur : "Vous ne trouverez jamais plus démocrate que moi !" C'est qu'il a raison, le bougre ! Tous ses arguments sont véridiques et, pourtant, il se moque de nous, car son projet est authentiquement tyrannique. Il est en train, sous notre nez, d'installer un pouvoir à vie. Mais il a, en effet, l'intelligence de le faire à la mode d'aujourd'hui, c'est-à-dire en respectant la forme de la démocratie pour mieux en trahir le fond. Notre homme est un grand créateur. Il est à la dictature ce qu'Yves Saint Laurent était à la haute couture » (5).
Les institutions européennes sont plutôt embarrassées vis-à-vis du cas hongrois. Viktor Orban et le Fidesz bénéficient toujours du soutien du Parti populaire européen, la principale formation politique du Parlement de Strasbourg, dont le Fidesz est membre et Viktor Orban vice-président. La présidence hongroise de l'Union est dominée par la guerre en Libye et la crise de la zone euro, sujets sur lesquels la Hongrie a peu d'influence. Son principal objectif affiché pour cette présidence - l'adoption d'une plate-forme européenne commune pour le traitement des problèmes politiques et sociaux des minorités roms - peut être considéré comme un succès. Cette plate-forme, établie sur la base d'un rapport de Livia Jaroka, la seule députée rom du Parlement européen, Hongroise et membre du Fidesz, établit une charte des droits et contraint les États concernés à présenter devant le Conseil européen et le Parlement un schéma directeur d'intégration de ces minorités répondant à des critères précis en matière de santé, d'éducation et d'accès à l'emploi.
Montée des pressions intérieures
Néanmoins, la pression intérieure et extérieure sur le pouvoir de Budapest va prendre de l'ampleur à la fin de l'année 2011 et au début de l'année 2012.
À son arrivée au pouvoir, Viktor Orban avait rompu radicalement avec la politique économique de son prédécesseur, Gordon Bajnai. Ce jeune économiste indépendant avait mis en oeuvre des réformes drastiques destinées à sauver le pays de la faillite et à obtenir des secours de l'UE, du FMI et de la Banque mondiale. Bajnai était parvenu à rétablir les équilibres fondamentaux des comptes publics en augmentant la TVA de 20 à 25 %, en réduisant les prestations sociales et en reculant l'âge de la retraite.
Or, fidèle à son idéologie nationaliste, Orban estime, lui, que la Hongrie est capable de sortir du gouffre économique où elle est tombée à condition de remplacer le « capitalisme spéculatif » par un « capitalisme productif ». Il espère relancer la demande intérieure par une série de mesures : création d'une tranche unique d'imposition sur le revenu à 16 % ; baisse des impôts sur les PME ; instauration d'une taxe exceptionnelle sur les grandes entreprises (principalement dans le domaine de l'énergie et des télécommunications), pour la plupart contrôlées par des multinationales. Il rompt avec le FMI, estimant pouvoir trouver sur les marchés internationaux les emprunts nécessaires au rétablissement des finances de la Hongrie. Pour obtenir des liquidités, le gouvernement procède à une nationalisation forcée des fonds de pension privés détenus par les particuliers pour leur retraite complémentaire : s'ils ne consentent pas à les reverser au régime général, les titulaires de ces comptes devront renoncer à bénéficier de la retraite de base versée par l'État. Au bout de quelques mois, cette politique économique se révèle un échec total : elle décourage les investissements étrangers, ne relance aucunement la production intérieure, et provoque des faillites retentissantes, comme celle, en février 2012, de la compagnie aérienne nationale Malev, dont les avions sont du jour au lendemain cloués au sol. En janvier 2012, l'agence Standard & Poor's dégrade la note de la dette hongroise à BB+ (hautement spéculative), rendant inabordable l'accès du pays aux marchés financiers internationaux.
Cette situation rend la Hongrie plus dépendante des institutions internationales pour sa survie économique. Celles-ci ne manquent pas de moyens de pression pour inciter le gouvernement de Budapest à revenir sur des législations qui seraient en contradiction avec les valeurs fondamentales de l'Union européenne. Le 16 février 2012, le Parlement européen vote (315 voix pour, 283 contre et 49 abstentions) une résolution prévoyant la rédaction d'un rapport sur d'éventuels manquements aux lois et aux valeurs communes de l'UE, dans la nouvelle Constitution ou dans les textes législatifs adoptés depuis l'entrée en fonctions du gouvernement Orban. De son côté, la Commission européenne avait déjà ouvert, le 17 janvier 2012, une procédure d'infraction à l'encontre de la Hongrie portant sur trois points : l'indépendance de la banque centrale nationale ; le départ obligatoire à la retraite anticipée des juges et des procureurs à l'âge de 62 ans au lieu de 70 ans ; et l'indépendance des instances nationales de protection de données. La Commission a également demandé aux autorités hongroises des informations supplémentaires sur la question de l'indépendance de l'appareil judiciaire. 
À l'issue de ces procédures, et en fonction des réponses de Budapest, les institutions européennes devront se prononcer sur l'application de l'article 7.1 du traité de Lisbonne. Celui-ci prévoit des sanctions à l'encontre d'un pays membre en cas de violations graves et continues des lois et des valeurs fondamentales de l'UE, notamment de la Charte des droits fondamentaux. Le Parti populaire européen, dont les députés ont voté contre la résolution de mise sous surveillance de la Hongrie, devra alors se déterminer en fonction des avis formulés par des institutions spécialisées - comme la Commission de Venise (6), compétente pour juger de la compatibilité de la Constitution hongroise avec les normes démocratiques de l'Union européenne.
À cette pression extérieure est venu s'ajouter, début 2012, un réveil de l'opposition intérieure. Le 4 janvier 2012, une manifestation organisée à l'appel des partis d'opposition, d'associations d'étudiants et d'universitaires a rassemblé plus de 80 000 personnes à Budapest contre l'entrée en vigueur de la nouvelle Constitution, avec comme principal slogan : « Nous redeviendrons une République ! » (7). En réponse, le 21 janvier, des organisations pro-gouvernementales mobilisaient près de 100 000 manifestants, dont de nombreux Hongrois de l'étranger. La « révolution par les urnes » de Viktor Orban est loin d'être ce long fleuve tranquille que pourrait suggérer le Danube majestueux traversant la capitale historique des Magyars...
Notes :
(1) Le Parti socialiste ouvrier hongrois (PSOH) succéda, en novembre 1956, au Parti communiste à la suite de la répression par l'armée soviétique de la révolte antistalinienne conduite par Imre Nagy. Son chef, Janos Kadar, dirigea le parti et le pays de 1956 à 1988.
(2) George Soros, financier américain d'origine hongroise, devenu milliardaire grâce à des spéculations sur les devises, s'est engagé après la chute du communisme dans des actions de promotion de la démocratie dans les pays de l'ex-bloc soviétique. La fondation Soros a financé les études de nombre d'actuels dirigeants politiques des pays d'Europe centrale et orientale.
(3) Les populations hongroises dans les pays voisins se répartissent de la manière suivante : Roumanie : 1 447 544 habitants, soit 6,7 % de la population ;? Slovaquie : 520 528, soit 9,7 % de la population ; ?Serbie : 355 000, soit 4,8 % de la population ; ?Ukraine : 156 600, soit 0,3 % de la population ; ?Autriche : 40 583 habitants, soit 0,5 % de la population.? Croatie : 22 355 habitants, soit 0,48 % de la population.? Slovénie : 7 713 habitants, soit 0,4 % de la population.
(4) Le Comecon, acronyme anglais de Conseil d'aide économique mutuelle, est un organisme créé en 1949 et destiné à optimiser l'organisation de la production économique et des échanges au sein des pays membres du Pacte de Varsovie. En fait, il sera l'instrument de l'hégémonie soviétique dans ce domaine.
(5) Paris-Match, 12 janvier 2012.
(6) La Commission de Venise est un organe technique du Conseil de l'Europe, fondé en 1990 pour aider les nouvelles démocraties d'Europe centrale et orientale à se doter d'institutions démocratiques. Elle est composée de juristes et de personnalités politiques qualifiées n'exerçant plus de responsabilités gouvernementales. En juin 2011, elle a publié un rapport critiquant certaines dispositions de la nouvelle Constitution hongroise.
(7) Ce slogan fait allusion au changement officiel de dénomination du pays dans la nouvelle Constitution. La « République de Hongrie » devient « Hongrie » tout court. Il est cependant spécifié, dans le corps du texte, que le mode de gouvernement du pays est la république.