Politique Internationale - La Revue n°135 - PRINTEMPS - 2012

sommaire du n° 135
LE « SYSTEME POUTINE »
Entretien avec Tania RAKHMANOVA
conduit par
Natalia RUTKEVICH
Journaliste indépendante, spécialiste de l'espace post-soviétique.
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Natalia Rutkevich - Selon les données officielles, Vladimir Poutine a obtenu 63,6 % des voix au premier tour de l'élection présidentielle. Ce résultat reflète-t-il vraiment l'opinion des électeurs russes ?

Tania Rakhmanova - À mon avis, le score de Poutine a été artificiellement gonflé. Les résultats fournis par la Ligue des électeurs - un organisme russe indépendant qui se consacre à la surveillance des élections - sont beaucoup plus crédibles. D'après la Ligue, le nouveau président aurait recueilli non pas 63 % mais 53 % des suffrages. Il faut noter que ce chiffre coïncide avec celui de la présidentielle de mars 2000, quand Poutine avait été élu pour la première fois. On peut présumer qu'il correspond au pourcentage, assez stable, de Russes qui font par définition confiance au pouvoir et qui votent pour le candidat du système quoi qu'il arrive.
Le problème, c'est que, à la différence de 2000, les données de 2012 ont été significativement « embellies »...

N. R. - Pourquoi le pouvoir a-t-il souhaité procéder à cet « embellissement » ? Était-ce vraiment nécessaire ?

T. R. - Il est vrai que Poutine aurait sans doute gagné dès le premier tour, même sans falsifications ; mais lui-même et son entourage souhaitaient obtenir un résultat proche de son meilleur score, celui de 2004. Cette année-là, il avait été réélu, toujours au premier tour, avec pas moins de 71 % des voix ! En 2008, il avait cédé son poste à Medvedev. Pour son grand retour au Kremlin, il voulait donc frapper fort et retrouver un score impressionnant.
D'autre part, Poutine tenait à tout prix à éviter un second tour. Pour plusieurs raisons. Tout d'abord, en dépit de son image martiale, ce n'est pas un combattant. Il déteste les débats contradictoires. Il a toujours refusé de se confronter à ses adversaires politiques. Il ne sait pas argumenter, ce n'est pas un bon orateur... Il veut gagner, certes, mais sans livrer bataille. C'est pourquoi le pouvoir a mis en branle la puissante machine administrative. Les élections législatives de décembre 2011 avaient servi d'avertissement aux dirigeants locaux : ceux d'entre eux qui n'avaient pas fait en sorte que le parti dirigeant, Russie unie, obtienne 55 % ou 60 % des voix ont été limogés (2). Par conséquent, cette fois-ci, ils ont mis le paquet... Et les observateurs, exceptionnellement nombreux en Russie, ont pu relever de nombreuses fraudes (3). J'ajoute que ces fraudes ne sont pas toutes visibles à l'oeil nu : on peut non seulement bourrer les urnes, mais aussi modifier les protocoles ou falsifier les calculs finaux, loin des regards...

N. R. - Pourtant, l'opposition a réagi à ces fraudes avec moins de virulence qu'à celles commises lors des élections législatives de décembre. Il y a, certes, eu des manifestations, mais elles ont été de moindre envergure que trois mois auparavant. Le mouvement protestataire est-il en train de s'essouffler ? Les Russes seraient-ils en train de revenir à une sorte de léthargie politique ?

T. R. - Je ne crois pas que les Russes vont de nouveau sombrer dans la profonde apathie qui a longtemps été la leur. Le mécontentement grandit et - fait important - il n'est pas lié seulement aux falsifications électorales. Un très grand nombre de citoyens sont déçus et irrités par la situation actuelle du pays (spécialement par l'omniprésence de la corruption). Après les manifestations de cet hiver, ils ont compris qu'ils n'étaient pas seuls, qu'ils étaient des centaines de milliers. Cette prise de conscience leur donne l'énergie de continuer à protester. Ils ne vont pas nécessairement aller manifester tous les jours mais ils continueront d'exprimer leur position civique dans leur ville, leur quartier, leur entreprise...

N. R. - Les manifestations qui ont suivi les élections de décembre ont-elles sérieusement inquiété les autorités ? Comment ont-elles réagi ?

T. R. - Ce qui est sûr, c'est que les autorités ont été prises au dépourvu ; mais elles n'ont pas été les seules ! L'ampleur des protestations a surpris tout le monde, y compris les manifestants eux-mêmes. L'onde de choc a même été répercutée dans les médias : après les rassemblements de décembre, on a vu à la télévision quelques représentants de l'opposition hors système - c'est-à-dire des personnalités critiques à l'égard du pouvoir mais n'appartenant pas aux partis de l'opposition officielle comme le parti communiste ou le LDPR de Jirinovski -, chose pratiquement inimaginable au cours des dix années précédentes.
La première réaction de Poutine a été particulièrement parlante. C'est bien simple, il était complètement à côté de la plaque ! Il a fait quelques blagues très déplacées (4) et, globalement, il n'a pas du tout saisi la nature et l'ampleur des événements. Rappelez-vous : il a affirmé que les manifestations étaient orchestrées par la secrétaire d'État américaine Hillary Clinton, ce qui est absurde ! Il a prétendu que les participants à ces défilés avaient été payés par les Américains. Or il suffit de voir les têtes de ces gens - principalement des représentants des classes moyennes et supérieures, des jeunes gens bien mis, qui gagnent sans doute très correctement leur vie - pour comprendre qu'ils n'ont pas besoin qu'on leur offre 500 roubles pour aller manifester. En revanche, on ne peut pas en dire autant de ceux qui battaient le pavé en faveur de Poutine ! Comme vous le savez, le pouvoir a organisé des contre-manifestations visant à soutenir son candidat. Seulement, les personnes mobilisées pour l'occasion étaient, de toute évidence, sommées de venir et stimulées financièrement (5). Il n'y a là rien de nouveau : dans notre pays, les rassemblements en faveur des autorités ont toujours été orchestrés d'en haut.

N. R. - Poutine n'a-t-il cependant pas fini par réagir d'une façon plus constructive ?

T. R. - Si. Il a compris que la situation avait un peu changé et qu'il devait s'impliquer plus sérieusement dans sa campagne. C'est pourquoi il s'est mis à publier dans la presse des articles qui détaillaient son programme. Il en a fait paraître toute une série, à intervalles très rapprochés, afin de démontrer qu'il avait de nombreux projets pour le pays. Le problème, c'est que personne ne l'a cru. Il venait de passer douze ans au pouvoir : s'il avait tant de bonnes idées, pourquoi ne les a-t-il pas appliquées ? D'une manière générale, l'Homo sovieticus se méfie énormément des promesses des dirigeants. Par surcroît, la presse écrite n'est pas beaucoup lue en Russie. Résultat : Poutine a effectivement réagi aux manifestations en présentant un programme complet, mais l'effet sur la population a été minime.

N. R. - On compare souvent les manifestations russes aux « révolutions de couleur » qui se sont produites dans plusieurs pays de la région au cours de la décennie précédente. Ce parallèle vous semble-t-il pertinent ?

T. R. - Pour le moment, ce qui se passe en Russie ne ressemble absolument pas aux « révolutions de couleur ». C'est un sujet que je connais bien : il y a quelques années, j'ai réalisé avec Vincent Jauvert, du Nouvel Observateur, un documentaire sur les faiseurs de révolutions, intitulé « Révolutions : mode d'emploi ». Le point commun de tous ces soulèvements, c'est qu'ils avaient été préparés en amont par l'opposition interne, avec un certain degré de soutien de la part des États-Unis. Dans certains pays, les opposants ont reçu des financements et des conseils de la part de divers organismes occidentaux. Je ne pense pas seulement aux ex-Républiques soviétiques, mais aussi au Mouvement vert qui s'est produit en Iran en 2009. Eh bien, il n'y a rien eu de tel en Russie : aucun préparatif, aucune contribution externe, aucun scénario préétabli. Les Américains, dont les autorités russes et leurs porte-voix affirment souvent qu'ils seraient derrière les manifestations, n'ont jamais donné un centime pour financer le soulèvement de décembre. Tout simplement parce que personne ne croyait à la possibilité d'un tel soulèvement !
J'ajoute que les opposants russes ne considèrent certainement pas la « révolution orange » survenue en Ukraine fin 2004 comme un modèle à suivre. Le bilan, sept ans plus tard, est plus que mitigé. Ceux qui ont envie d'imiter les Ukrainiens se comptent sur les doigts d'une main...

N. R. - En ce cas, comment expliquer l'éveil politique de la société civile russe ?

T. R. - Les réseaux sociaux ont sans doute joué un rôle important - mais, j'insiste, ce mouvement n'a pas été créé par quelques scénaristes qui auraient tout manigancé d'avance. Il était vraiment spontané.
Cependant, tout spontané qu'il soit, il n'est pas inexplicable. En réalité, le mécontentement s'était accumulé depuis des mois. N'oubliez pas la crise de l'été 2010, quand les autorités n'ont pas réussi à gérer les incendies qui ont ravagé une bonne partie du pays et rendu Moscou pratiquement invivable pendant des semaines. Un profond ressentiment populaire s'est alors fait jour. Il y a eu, ensuite, ce « grand roque » opéré par Poutine et Medvedev en septembre 2011 : les citoyens ont vu à quel point leur opinion était méprisée. Dans ce contexte, la falsification des législatives de décembre a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.
De ce point de vue, on peut comparer ce soulèvement aux révolutions qui se sont récemment produites dans le monde arabe. Elles aussi étaient spontanées, elles aussi sont nées d'un mécontentement qui n'avait cessé d'enfler depuis des années... La grande différence, c'est que, dans le monde arabe, derrière la jeunesse qui s'est levée contre le pouvoir se trouvait une force très concrète, à savoir les religieux. Ceux-ci ont utilisé les jeunes révoltés pour obtenir une libéralisation de la scène politique. Or, en Russie, il n'y a pas de Frères musulmans, de même qu'il n'y a pas de Hillary Clinton. Il n'y a aucune force derrière les contestataires. Ces jeunes qui se sont réunis sur la place Bolotnaïa et l'avenue Sakharov, à Moscou, sont la seule force révolutionnaire. À présent, c'est à eux de s'organiser.

N. R. - En sont-ils capables ? Alexeï Navalny, le célèbre blogueur anti-corruption qui s'est distingué lors de ces événements, peut-il devenir le leader du mouvement d'opposition ? Quelles sont les autres forces qui seraient capables de rassembler les gens ?

T. R. - Pour le moment, il est difficile de dire si Navalny saura unir les mécontents autour de sa personne. Les forces de l'opposition traditionnelle - le parti communiste et les nationalistes de Jirinovski - ne sont pas à même d'animer ce mouvement. Les groupes de la gauche radicale ou nationale-bolchévique comptent un certain nombre de sympathisants, mais ils n'ont plus de « réserves » de militants. Or, pour séduire davantage de citoyens, ils devraient évoluer sur de nombreux points, et ils en sont tout simplement incapables. Je ne pense pas, non plus, que les Occidentaux pourraient jouer un rôle décisif. Il n'empêche que l'Occident est en quelque sorte dans les esprits de ces manifestants : ils voyagent en Europe et aux États-Unis, ils lisent les livres qui y sont publiés, ils regardent les films qui y sont tournés, ils y ont souvent fait des études ou des stages (c'est, notamment, le cas de Navalny). Et, bien évidemment, ils comparent ce qu'ils voient avec la réalité russe, et la comparaison est rarement à l'avantage de la Russie ! L'Occident peut donc peser de cette façon-là, en offrant à ces jeunes cultivés un repère ; mais son influence n'ira pas au-delà.
Quant aux représentants de l'opposition libérale, ces gens-là, surtout Boris Nemtsov et Mikhaïl Kassianov, sont trop associés aux régimes précédents. Leur passé au gouvernement les discrédite. Ils sont intelligents et sans aucun doute très courageux, mais ils se trouvent dans le paysage politique depuis trop longtemps. Leurs idées semblent très vieilles. Ils ne peuvent rien proposer qui soit réellement nouveau. C'est pour cette raison que, aux yeux d'une partie de la société russe, l'apparition de Navalny a été comme une bouffée d'air frais.

N. R. - Que dire alors de Mikhaïl Prokhorov, le nouveau venu dans la vie publique russe ? Certains observateurs estiment qu'il a été propulsé sur la scène politique par le Kremlin, d'autres croient à sa sincérité...

T. R. - Il est difficile de se prononcer sur ses motivations profondes. Quoi qu'il en soit, une chose est sûre : si le pouvoir n'avait pas voulu qu'il se présente, il aurait été empêché de se présenter. Or il a pu recueillir les deux millions de voix d'électeurs nécessaires pour que sa candidature soit enregistrée. C'est donc que le Kremlin ne s'opposait pas à sa présence dans la course à la présidentielle... En fait, je pense que Prokhorov a été mis en avant pour la même raison que le général Lebed l'avait été lors de la présidentielle de 1996 : dans le but de récupérer les suffrages de l'électorat protestataire, ces gens qui n'aiment ni le pouvoir, ni les communistes, ni les démocrates traditionnels, mais qui sont prêts à soutenir un candidat au profil atypique. Les autorités savaient qu'il pourrait attirer un certain nombre de voix - des voix qui, de toute façon, ne leur étaient pas acquises. Et, dans le même temps, il était clair que le milliardaire Prokhorov ne représentait pas un réel danger, ne serait-ce que parce que, en Russie, la majorité des habitants voue aux oligarques une haine tenace. De ce point de vue, l'expérience Lebed, en 1996, était bien plus risquée car les Russes, s'ils détestent les oligarques, ont un profond respect pour les militaires. Mais en 1996, la situation était bien plus désespérée pour le pouvoir qu'en 2012 (6)...

N. R. - À propos des militaires, pensez-vous que, à l'instar de ce qui s'est produit par le passé dans de nombreux pays arabes et latino-américains, l'armée russe pourrait profiter de l'agitation actuelle ? Est-il envisageable qu'elle essaie d'installer l'un des siens au pouvoir ?

T. R. - La réponse est claire : non. L'armée n'a jamais joué le moindre rôle politique en Russie, ni à l'époque soviétique ni plus tard. Elle n'a pratiquement aucun impact sur les décisions politiques. L'influence du ministre de la Défense est minime : c'est un haut fonctionnaire qu'on nomme et qu'on destitue comme tous les autres. Cela a toujours été le cas en Russie. Ce manque de puissance politique s'explique peut-être par l'étendue du pays : les garnisons étant très éloignées de la capitale et l'une de l'autre, il est difficile pour un groupe restreint de personnes d'unir les forces et de les contrôler. La situation n'a rien à voir avec celle qui prévaut ou a prévalu dans des dictatures militaires comme l'Égypte, par exemple : dans ce dernier pays, les militaires étaient au pouvoir dès le début du régime...

N. R. - Les événements de cet hiver peuvent-ils inciter Poutine à entamer un dialogue avec l'opposition ? Peu après sa victoire à la présidentielle, il a proposé à Mikhaïl Prokhorov d'entrer au gouvernement... De son côté, Dmitri Medvedev a ordonné de procéder à une vérification de la légalité du verdict prononcé à l'encontre de Mikhaïl Khodorkovski. Faut-il voir dans ces gestes des concessions à l'opposition démocratique ?

T. R. - Pour le moment, je ne vois, chez Poutine, aucune velléité d'entamer un dialogue avec l'opposition. Je pense que, fondamentalement, il est incapable de dialoguer avec ceux qui sont en désaccord avec lui. La proposition qu'il a adressée à Prokhorov peut être interprétée comme une tentative visant à diviser l'opposition pour mieux régner. Ce ne serait pas la première fois qu'un président nouvellement élu intégrerait un adversaire politique dans son gouvernement : pour ne prendre que le cas de la France, Nicolas Sarkozy n'a-t-il pas offert à Bernard Kouchner le portefeuille des Affaires étrangères ? Quant aux instructions de Medvedev concernant Khodorkovski, elles ne signifient rien du tout. Ce sont de belles phrases complètement creuses, comme il nous y a accoutumés. Et puis on peut « vérifier » tout ce que l'on veut sans que rien ne change. Ce genre de déclaration est typique de Medvedev : il promet beaucoup mais ne fait rien.

N. R. - Revenons aux origines du régime de Poutine. Il a été propulsé au sommet de l'État russe le 31 décembre 1999 en tant qu'héritier de Boris Eltsine. Il était alors l'homme de confiance du clan eltsinien, le garant de ses intérêts. Mais la suite a montré qu'il n'avait pas vraiment l'intention de prolonger la politique conduite tout au long des années 1990...

T. R. - Absolument. La Russie de Vladimir Poutine n'a plus grand-chose de commun avec celle de Boris Eltsine. Sa personnalité et ses valeurs sont très éloignées de celles du premier président de la Russie indépendante. Même s'il a conservé certains acquis - comme l'économie de marché, la liberté de déplacement et quelques autres composantes essentielles de la Russie post-soviétique -, l'esprit du régime poutinien s'oppose en de nombreux points aux acquis de l'époque Eltsine et même de l'époque Gorbatchev. Je pense, en particulier, à la liberté des médias, dont il ne reste plus rien ou presque.
Dès lors, on peut considérer qu'il a effectivement rompu ses engagements politiques. Il n'a pas fait ce que l'on attendait de lui, à savoir poursuivre sur la voie des réformes démocratiques. Mais on ne peut pas lui reprocher de s'être renié : il existe une continuité indiscutable dans ses propos et dans ses idées. Le Poutine de 2012 est le même homme que le Poutine de 1999. Si ceux qui, à l'époque, l'ont choisi pour être le dauphin de Boris Eltsine avaient daigné s'intéresser de plus près à leur candidat favori, ils auraient vu qu'il s'agissait d'un homme profondément attaché à l'Union soviétique et peu attaché aux valeurs démocratiques. Il aurait suffi de lire le livre d'entretiens qui a été publié avant son élection en mars 2000, À la première personne : il s'y dévoilait d'une manière assez franche. Mais, à cette époque, la personnalité de Poutine et ses paroles n'intéressaient personne. On le considérait comme une marionnette insignifiante et obéissante...

N. R. - Poutine s'est peut-être détourné des principes démocratiques, mais il n'a jamais abandonné Boris Eltsine...

T. R. - C'est vrai. Il a respecté la plupart de ses engagements personnels. Il n'a jamais touché à la famille de Boris Eltsine, il n'a jamais lancé la moindre enquête contre elle, il lui est resté loyal. De leur côté, les proches de M. Eltsine n'ont jamais critiqué Poutine et, de manière générale, se sont tenus à l'écart de la vie politique. Seule exception : récemment, la fille de Boris Eltsine, Tatiana, a jugé utile de rédiger pour son blog quelques commentaires concernant la situation politique en Russie - mais ces commentaires étaient entièrement pro-Poutine. Quant à la « cour » que Boris Eltsine a léguée à Poutine, celui-ci en a conservé un certain nombre de personnalités - en gros, toutes celles qui lui sont restées fidèles. Par exemple, Alexandre Volochine (7) est toujours demeuré assez proche de Poutine.

N. R. - Le président russe pratiquerait-il une forme décomplexée de « clanisme » ?

T. R. - Dans son livre d'entretiens publié en 2000, Poutine ne cache pas qu'il a été un enfant bagarreur, presque un voyou. En préparant mes documentaires, j'ai visionné de nombreuses images de lui. J'ai observé la façon dont il se comportait. Et je trouve qu'il a gardé l'attitude d'un gamin de la rue. Sa démarche, l'expression de son visage, sa gestuelle, tout l'indique. Or ces jeunes gens possèdent une sorte de code de l'honneur proche de celui de la pègre : on protège les siens et on est implacable avec ses ennemis. Et c'est exactement ce qu'il a fait. Il a préservé tous ceux qui lui étaient loyaux ; en revanche, tous ceux qui se sont permis des critiques ou qui se sont montrés trop ambitieux, il s'en est débarrassé sur-le-champ (8). Vous pouvez appeler cela « clanisme » si vous voulez.

N. R. - Ses partisans affirment que Poutine a rétabli l'ordre en Russie après le chaos des années 1990. Ils lui sont reconnaissants d'avoir mis fin à une époque marquée par un banditisme débridé et par la toute-puissance des oligarques. Ce tableau est-il juste ?

T. R. - Il est vrai que Poutine a mis fin au racket des bandits. Mais ce racket a été remplacé par celui des fonctionnaires ! Dès que vous mettez les pieds en Russie, vous avez intérêt à savoir à qui et combien il faut payer pour tel ou tel service. Si, avant, on pouvait compter sur la protection des structures de l'État, aujourd'hui il n'y a personne pour garantir votre sécurité et vos droits. L'État lui-même se livre au racket : les racketteurs mafieux ont été remplacés par des policiers véreux. Il est donc faux de croire que Poutine aurait réglé les problèmes de la corruption et du banditisme. Quant à l'ordre... Il est indéniable que l'époque de Boris Eltsine a été celle du grand chaos. Mais ce n'était pas tellement la faute de Eltsine : c'était une période de transition, de grands chamboulements... Il est difficile d'imaginer comment la transition aurait pu se faire autrement. Par surcroît, durant les dernières années de sa présidence, Eltsine était très malade et se trouvait souvent à l'hôpital, voire en réanimation. Il est difficile, dans ces conditions, de rétablir l'ordre ! En fait, Poutine a eu beaucoup de chance : il est arrivé au pouvoir au bon moment. Lui-même a assez peu de mérite. Contrairement à l'image qu'il s'efforce de donner, il n'est pas très travailleur ; il est même un peu paresseux.

N. R. - Avant les élections, certains opposants ont beaucoup parlé du clan de Poutine, de l'enrichissement rapide des individus qu'il a amenés dans son sillage et de sa propre fortune (9). Qui sont ces gens qui composent le clan de Poutine ? Quel est le degré de leur influence ?

T. R. - En Russie, la tradition qui veut que les dirigeants s'entourent de leur propre clan ne date pas d'hier : Staline avait fait venir à Moscou des gens du Caucase ; Brejnev avait appelé à ses côtés des gens de Dniepropetrovsk ; Poutine, lui, a mandé ses anciens camarades du KGB et ses amis de Saint-Pétersbourg (10), ville dont il est originaire. Cependant, à l'époque soviétique, le premier secrétaire devait tout de même obtenir un aval symbolique du Comité central et des députés s'il voulait attribuer à ses proches des postes stratégiques ; à l'ère Poutine, le président ne demande l'avis de personne. Résultat : il a changé pratiquement toute l'élite dirigeante. Selon une analyse des nominations survenues après l'arrivée de Poutine publiée en 2003 par la sociologue Olga Krychtanovskaïa, 78 % des 1 016 principaux responsables politiques russes étaient des anciens du KGB ou du FSB ! Hormis ses ex-collègues, on retrouve aussi, dans son entourage, des hommes qu'il a connus quand il travaillait à la mairie de Saint-Pétersbourg (comme Dmitri Medvedev) et ses amis, membres de la coopérative Ozero (une petite coopérative créée au milieu des années 1990 par les propriétaires de résidences secondaires dans un village à côté de Saint-Pétersbourg) (11). Tous ces proches du président sont très liés entre eux, pour une raison simple : ils font des affaires ensemble.

N. R. - Poutine est donc le garant de leurs intérêts ? Sa volonté de se maintenir au pouvoir est-elle dictée uniquement par la nécessité de garantir le bon fonctionnement de ce système ?

T. R. - Pour tous ces gens qui ont accédé à la richesse et au pouvoir grâce à Poutine, son maintien au sommet est crucial. S'il part, tout l'empire que son clan a érigé s'écroulera. Cependant, je ne crois pas que Poutine demeure au pouvoir uniquement en tant que garant des intérêts de ses amis. Il a, lui-même, des ambitions très fortes. On a constaté que, lorsqu'il était le numéro deux du pays, il n'a pas beaucoup apprécié d'être au deuxième plan. D'autre part, au vu des manifestations récentes au cours desquelles son autorité a été ouvertement contestée, il sait que s'il quitte le pouvoir, personne ne lui garantira une retraite paisible comparable à celles dont ont bénéficié Gorbatchev ou Eltsine. Aucun membre de son clan n'est capable de le remplacer : il n'y a parmi eux aucune figure publique, ce sont tous des éminences grises. Ce n'est quand même pas Setchine (12) qui le remplacera au Kremlin ! Pour toutes ces raisons, il est obligé de rester. C'est le seul moyen de préserver le système Poutine - qui est, je le répète, un véritable empire.

N. R. - Selon certains experts russes, en particulier Stanislav Belkovski (13), Poutine serait l'homme le plus riche du monde...

T. R. - Belkovski n'est pas nécessairement le mieux informé sur la fortune de Poutine. Il faudrait plutôt poser la question aux Occidentaux : c'est en Occident que sont conservés les avoirs de Poutine et de toute sa clique (14) ! En tout cas, il est tout à fait possible qu'il soit personnellement très riche. Tous ses amis sont milliardaires (15) ; pourquoi en irait-il différemment pour lui, alors qu'il est le plus important d'entre eux ? Il reste que, concrètement, on n'en sait rien ; et je ne veux pas colporter d'accusations qui ne reposent pas sur des preuves indiscutables. De toute façon, je pense que l'Occident connaît très bien les dimensions de sa fortune, même si celle-ci est sans aucun doute partiellement enregistrée aux noms de ses proches ou de différents hommes de paille. Un seul exemple : Ilia Iachine, l'un des leaders de l'opposition, a affirmé lors d'une récente intervention à Paris, à Sciences-Po, que l'une des filles de Poutine possédait un appartement boulevard Saint-Germain. S'il dit vrai, il est difficile d'imaginer que la mairie de Paris ne soit pas au courant... Pour le moment, les Occidentaux ne divulguent pas ces informations ; mais si Poutine part, elles seront sans doute révélées au grand jour. Raison de plus, pour lui, de ne pas quitter le pouvoir !

N. R. - En Occident, les réactions à l'élection de Poutine ont été assez réservées : les dirigeants occidentaux ne se sont pas précipités pour le féliciter et l'OSCE a critiqué les fraudes constatées lors de la campagne et du scrutin (16). Cette approche peut-elle être efficace ?

T. R. - Que la communauté internationale le veuille ou non, Poutine est le président élu. Il faudra continuer de traiter avec lui. En revanche, il est important de bien informer la société occidentale sur ce qui se passe en Russie, en particulier sur les faits de blanchiment d'argent dont l'administration de Poutine se rend coupable en utilisant des établissements financiers occidentaux (17). Même si ces sommes ne proviennent pas de la vente de drogue ou d'armes - ce qui, d'ailleurs, n'est pas certain -, elles n'ont, en tout cas, pas été soumises à l'impôt. C'est donc illégal.

N. R. - Les nombreuses diatribes anti-occidentales de Poutine (18) reflètent-elles un véritable conflit d'intérêts entre la Russie et l'Occident ?

T. R. - Elles reflètent plutôt la volonté du président de profiter d'un sentiment populaire très répandu. En Russie, l'homme de la rue veut croire que son pays est une grande puissance qui n'a rien à envier aux États-Unis. Il estime que les Américains n'ont pas à lui donner des ordres. Après tout, nous, nous ne nous mêlons pas des affaires des États-Unis ! Celles-ci ne nous regardent absolument pas : alors qu'ils en fassent autant et qu'ils nous laissent tranquilles. L'homme russe supporte très mal qu'on lui inflige des leçons de morale. Poutine s'est évertué à jouer sur cette animosité. Il martèle sans cesse que nous sommes aussi grands et aussi forts que les Américains. Selon lui, pour exister sur la scène internationale, il faut dire des choses distinctes de ce que dit l'Amérique. C'est la condition sine qua non pour que la Russie puisse peser sur le cours des événements. En revanche, si elle répète la même chose que Washington, alors elle se retrouvera dans le giron des États-Unis - et ça, c'est inacceptable pour Poutine. C'est avant tout pour cette raison que, dans le concert des nations, le pays joue sa propre partition.

N. R. - Le rang de la Russie sur la scène internationale dépendrait donc de sa capacité à contrarier l'Amérique...

T. R. - Il faut bien comprendre comment fonctionne Poutine. Pour lui, une Russie forte ne rime pas avec un État riche et prospère mais avec le rabaissement des autres États. Il veut toujours aller à l'encontre de la communauté internationale, frapper du poing sur la table pour se démarquer et pour faire entendre sa voix (on l'a encore vu récemment sur les dossiers iranien, libyen ou syrien). Bien sûr, la politique extérieure de Boris Eltsine n'était pas louable non plus : elle était trop chaotique, dénuée de suite dans les idées. À l'inverse, on a l'impression, avec Poutine, qu'il a redessiné la politique extérieure de la Russie et « rendu sa fierté au pays ». D'ailleurs, parfois, il va vraiment trop loin dans son effort - je pense, bien sûr, à son attitude longtemps très conciliatrice envers le régime de Bachar al-Assad en Syrie.
Le paradoxe, c'est que Poutine est déchiré entre ses intérêts matériels, qui sont en Occident, et ses penchants idéologiques, qui sont... en Union soviétique. Du coup, il ne sait pas trop lui-même si la Russie doit devenir un pays d'Europe ou une dictature. Il aimerait faire fi de l'avis de l'Occident et essayer de reconstituer le cadre de l'URSS, qui lui était si chère. Mais il ne peut pas se détourner définitivement de l'Ouest, ne serait-ce que parce que, comme je viens de le dire, il y possède de nombreux avoirs. Résultat : il n'a pas plus de suite dans les idées que son prédécesseur.
Attention : je ne dis pas que l'envie de se différencier des Américains est l'unique moteur de la politique étrangère russe. C'est un facteur important, mais d'autres sont également à prendre en considération, à commencer par la très forte dépendance du pays vis-à-vis de la Chine.

N. R. - S'agit-il d'une dépendance exclusivement économique ?

T. R. - Pas exclusivement, non. La Chine est un grand voisin, un voisin que l'on craint mais dont on dépend dans de nombreux domaines. Pendant toute mon enfance, dans les années 1960-1970, on parlait beaucoup d'une guerre avec les États-Unis, mais personne ne croyait vraiment qu'un tel conflit pourrait survenir. En revanche, la menace émanant du « frère chinois » était, elle, palpable. La Chine a toujours fait peur à la Russie. Après tout, il y a eu un conflit armé entre nos deux États en 1969... La Chine est d'autant plus un pays avec lequel il faut compter que les Chinois sont partout en Russie : main-d'oeuvre bon marché, petit business, actionnaires dans les grandes compagnies... Voilà longtemps que Pékin pèse sur de nombreux aspects de la politique extérieure russe. Par exemple, si la Russie veut conserver l'Asie centrale dans sa zone d'influence, elle ne peut pas se brouiller avec la Chine car cette dernière y pèse d'un poids considérable. La Russie a, d'ailleurs, opté pour le renforcement de la coopération avec la Chine et l'Asie centrale par le biais de l'Organisation de coopération de Shanghai (OSC), une organisation régionale où la Chine joue le rôle principal.
De manière générale, la Chine prend plaisir à tirer les ficelles des intrigues internationales et à utiliser la Russie comme son porte-parole lors des négociations multilatérales. Ainsi, dans le dossier iranien, on a entendu la Russie parler bien plus fort que la Chine... mais les intérêts économiques de la Chine en Iran sont beaucoup plus vastes que ceux de la Russie, qui se contente d'apporter son savoir-faire nucléaire. J'ai vu de mes yeux que, lors des conférences internationales, les Russes voulaient toujours consulter les Chinois avant de se prononcer sur le dossier iranien.
Quant à la Syrie, elle ne présente pas un intérêt fondamental pour les Russes, même si la Russie y dispose d'une base navale. Peut-être Poutine agit-il de la sorte en espérant que la prolongation du conflit syrien sera propice au maintien d'un prix élevé du pétrole. C'est l'une des constantes de la politique extérieure russe : faire en sorte que le baril coûte aussi cher que possible. Et je ne vous apprends rien en disant que tout désordre au Proche-Orient contribue à la hausse des prix.

N. R. - Revenons à la question de la corruption. D'après un grand nombre d'experts, il s'agit du problème principal de la Russie. Le pouvoir actuel fait-il quelque chose pour combattre ce fléau ?

T. R. - La corruption en Russie a toujours existé. Mais la corruption actuelle dépasse tout ce que l'homme russe peut tolérer. Dans les années 1990, c'est vrai, il y avait beaucoup de banditisme, de racket. Cela dit, ceux qui recevaient des pots-de-vin sentaient quand même qu'ils faisaient quelque chose d'illégal et avaient peur d'être punis. Aujourd'hui, en revanche, la corruption est totalement ouverte, décomplexée, elle fait partie du système. Pis : elle se trouve au centre du système. L'État repose sur la corruption. C'est le noyau dur de ce régime. La corruption est partout, il n'y a pas une seule sphère de la vie russe qui ne soit pas touchée : l'enseignement, la médecine, la justice, le transport, etc. (19). Selon Transparency International, la Russie, qui prétend être une superpuissance, a le même niveau de corruption que la Mauritanie et l'Ouganda (20)...
Les Russes n'en peuvent plus. D'où leur engouement pour des personnes comme Alexeï Navalny qui ont fait de la lutte contre la corruption leur cheval de bataille.

N. R. - Pourtant, Poutine et Medvedev répètent en permanence qu'ils veulent combattre la corruption. Il n'y a donc rien derrière ces paroles ?

T. R. - C'est du populisme pur et dur ! Oui, Poutine aime beaucoup l'expression « dictature de la loi », on l'a très souvent entendue dans sa bouche. Et dans certaines circonstances, il tient à rester fidèle à la lettre de la Constitution. Après ses deux mandats présidentiels (2000-2004 et 2004-2008), on croyait qu'il allait modifier la Constitution pour pouvoir se faire élire une troisième fois en 2008. Mais non : il a préféré « partir » et laisser la place à un autre, certes complètement instrumentalisé et docile. La lettre de la loi a été respectée, mais pas son esprit. Il en va de même pour ce qui concerne les grandes promesses de lutte contre la corruption. Ce sont des slogans électoraux complètement creux. Poutine ne peut pas combattre la corruption, tout simplement parce que sa façon d'être, d'agir et de gouverner est fondée sur la corruption. Il achète la loyauté des gens, il distribue les entreprises... Il ne va quand même pas scier la branche sur laquelle il est assis. Poutine et son entourage comprennent que, s'ils engagent des réformes, ils perdront leur pouvoir. L'exemple de Gorbatchev est encore trop frais. Mais si Gorbatchev était prêt à perdre le pouvoir au nom des réformes, Poutine, lui, n'a pas de principes qu'il pourrait sacrifier...

N. R. - Cette corruption omniprésente n'épargne pas la justice...

T. R. - C'est peu de le dire ! Si le système judiciaire était honnête et indépendant, comment Poutine aurait-il pu faire condamner Khodorkovski ? Comment d'innombrables escrocs auraient-ils pu voler leurs entreprises à des gens honnêtes (21) ? Tout cela n'est possible que si les juges sont corrompus. Il serait, pourtant, relativement aisé de rétablir la situation. Si le pouvoir commence à lutter contre la corruption dans ce domaine-là, les juges vont très rapidement redevenir honnêtes car vouloir vivre selon la loi est quelque chose de naturel, même pour les Russes. Mais l'honnêteté et la « dictature de la loi » n'arrangeraient guère les dirigeants en place.

N. R. - La décennie à venir est souvent comparée à l'époque de la stagnation que la Russie a connue sous Brejnev. Des économistes affirment qu'en l'absence de réformes fondamentales, le retard de la Russie dans de nombreux domaines ne va cesser de se creuser : les infrastructures, la démographie, la croissance, le niveau d'éducation, etc. Cette comparaison avec l'URSS de Brejnev est-elle pertinente ? La décennie à venir est-elle, d'ores et déjà, une décennie perdue ?

T. R. - La stagnation, ce serait l'idéal pour Poutine et sa clique. Ceux-ci veulent entretenir le statu quo, conserver le contrôle des richesses et des flux monétaires. Peu après l'annonce, par Poutine, de sa candidature à la présidentielle, son attaché de presse, Dmitri Peskov, a fait une déclaration très parlante : il a dit que l'époque de la stagnation, sous Brejnev, n'avait pas été une mauvaise période pour le pays, bien au contraire. Que la majorité des Russes (pas les petits riches de Moscou !) ne seraient pas contre le retour de ces temps bénis associés à la stabilité et à une relative prospérité.
Cependant, je ne crois pas que la stagnation soit vraiment possible aujourd'hui étant donné le mécontentement grandissant de la population - un mécontentement qui, comme nous l'avons vu récemment, s'exprime de plus en plus ouvertement. Et puis au XXIe siècle, avec Internet et la libre circulation des informations, il n'est pas facile de garder la société sous contrôle. Si, dans les années 1970, les gens critiquaient les autorités dans leur cuisine, aujourd'hui ils le font sur la Toile et s'adressent à des milliers, voire à des millions de lecteurs. La Russie compte 46,5 millions d'internautes : c'est le nombre le plus élevé d'Europe. Il est impossible d'arrêter ces échanges. Techniquement, ce serait déjà très compliqué ; et puis notre régime est quand même très lié à l'Occident. J'ai déjà eu l'occasion de souligner que nos élites y détiennent leurs comptes en banque et leurs actifs immobiliers ; mais n'oubliez pas, par-dessus le marché, que leurs enfants y effectuent souvent leur scolarité. Cette proximité les oblige à conserver une certaine ouverture dans le pays. Enfin, en vue des Jeux olympiques d'hiver de 2014, qui auront lieu à Sotchi, le régime ne peut pas se permettre de réprimer trop sérieusement la société civile. Les Jeux olympiques de Moscou, en 1980, avaient été boycottés ; le Kremlin ne veut pas que cela se reproduise. Bref, j'ai du mal à imaginer une stagnation semblable à celle des années 1970.
Mais il est certain que les douze années à venir n'inspirent guère d'enthousiasme. De plus en plus de citoyens veulent quitter le pays. Sur le plan économique, les gens vont survivre tant bien que mal. La Russie est un pays énorme, le centre administratif ne contrôle que très peu ce qui se passe à la périphérie. Si l'on observe l'économie sous Poutine, on voit que le bien-être des Russes a globalement augmenté. Mais ce n'est pas grâce à Poutine, c'est grâce à la dynamique positive de la société, grâce aux initiatives personnelles des citoyens. Si l'État faisait quelque chose pour soutenir les efforts des gens, leur bien-être s'accroîtrait de manière plus significative. Je ne crois pas que l'économie russe va s'écrouler, mais ce sera sans doute une décennie perdue, peu fructueuse. Les gens vont se débrouiller et survivre non pas grâce à l'État, mais malgré l'État, comme c'était le cas jusqu'à présent.
Enfin, sur le plan psychologique, la situation sera très dure, ce qui veut dire que toutes les explosions sociales sont possibles...

N. R. - Faut-il se préparer à de nouvelles restrictions dans le domaine des libertés ? Les critiques ouvertes visant Poutine seront-elles plus réprimées qu'auparavant ? Vous-même, craignez-vous pour votre sécurité quand vous vous rendez en Russie ?

T. R. - J'espère que, grâce aux protestations massives que la Russie a connues dernièrement, critiquer Poutine va devenir, au contraire, moins dangereux qu'avant ! Quant à moi, je ne me sens pas menacée - en tout cas, je préfère ne pas y penser. Un grand nombre de journalistes honnêtes et scrupuleux continuent de travailler dans ce pays, même si ce n'est pas facile...

N. R. - On parle beaucoup de la nécessité de mettre en oeuvre des réformes structurelles en Russie. Quelles réformes devraient être lancées en premier lieu pour donner une impulsion positive au développement de la société russe ?

T. R. - À mon avis, la décision la plus simple et la plus nécessaire serait de donner aux médias une liberté pleine et entière, de développer la liberté d'expression. La démocratie ne se résume pas aux élections. L'élément le plus important d'un pays démocratique est une société responsable qui contrôle ses dirigeants. Or ce contrôle ne peut s'effectuer que si la presse est libre, si la population connaît les faits. Ensuite, pour ce qui concerne les réformes économiques, la lutte contre la corruption, le développement du business, ce sont des réformes « de longue haleine », multiples et compliquées qui devraient être décidées par des spécialistes et qui ne porteront pas leurs fruits de sitôt. Mais rendre les médias libres, ce serait élémentaire et très rapide ! Ce n'est pas un hasard si Gorbatchev a lancé sa perestroïka via la glasnost. C'est la glasnost, la transparence, qui transforme réellement une société autoritaire. Ce sont les débats libres qui rendent possible la création de vrais partis politiques représentatifs. En Russie, la société y est prête : il existe de nombreux médias qui ont connu la liberté dans les années 1990. Mais je serais très étonnée que Poutine y consente. Hélas, il est littéralement obsédé par le contrôle de la télévision et allergique à toute critique.

N. R. - J'aimerais vous poser une dernière question, sur la Tchétchénie et le Caucase en général. La menace terroriste y est-elle toujours aussi aiguë ?

T. R. - Oui, surtout en provenance des républiques voisines de la Tchétchénie, à savoir l'Ingouchie et le Daghestan. Et cette menace est démultipliée par la corruption ! Le fait que des terroristes puissent venir avec leurs explosifs jusqu'à Moscou prouve qu'il est très facile de soudoyer les hommes chargés des contrôles routiers ou aéroportuaires, des douanes, etc. On en parle rarement, mais la corruption donne en quelque sorte carte blanche au terrorisme ! Attention, je ne veux pas dire que les services de sécurité aident les terroristes. Je connais les gens des forces spéciales, j'ai consacré un documentaire à cette organisation, et tout ce que j'en sais me porte à croire qu'ils ne sont pas de mèche avec les terroristes. Les attentats de la Doubrovka, de Beslan ou encore de Domodedovo (22) ont été possibles, j'en suis sûre, grâce à la corruption de quelques individus qui sont censés protéger la population. Il suffit de payer (et pas des sommes énormes) pour passer les frontières et les autres contrôles sans être fouillé.
Quant à la base idéologique du terrorisme, elle est toujours présente dans ces républiques. D'ailleurs, la vague des attentats suicides commis par des terroristes islamistes (un phénomène répandu dans le Caucase depuis une quinzaine d'années) est comparable à la vague récente des suicides d'adolescents en Russie (23). Ces jeunes se sentent abandonnés par la société, ils ne voient aucune perspective. Ils sont ambitieux, mais que peuvent-ils faire dans ce système pourri où tout s'achète ? D'autant qu'il n'y a aucun objectif collectif, c'est le règne du chacun pour soi. Ils se sentent piégés, démunis. Et la réélection de Poutine ne peut qu'aggraver les choses. Avec Poutine aux affaires, les changements ne sont pas pour demain...
Notes :
(1) Avant de revenir au Kremlin à l'issue de la présidentielle de mars 2012, Vladimir Poutine avait été premier ministre d'août à décembre 1999 ; puis président jusqu'en 2008 ; puis de nouveau premier ministre de 2008 à 2012.
(2) Après les élections législatives de décembre 2011, le président Medvedev a limogé les gouverneurs des régions de Volgograd et d'Arkhangelsk - deux régions où Russie unie avait remporté relativement peu de voix. Plusieurs autres dirigeants locaux, notamment les maires des villes d'Aktioubinsk et d'Oulianosvk, membres de Russie unie, ont démissionné « de leur plein gré » après l'échec du parti dirigeant dans leurs municipalités.
(3) Aussi bien les observateurs indépendants que les représentants de l'opposition ont relevé de nombreux cas de violations : bourrage des urnes, pression massive exercée sur les fonctionnaires afin de les contraindre à voter pour Poutine, temps de parole inégal lors de la campagne électorale...
(4) Lors des rassemblements de décembre 2011, de nombreux manifestants ont arboré des rubans blancs, signe de ralliement. Vladimir Poutine a publiquement comparé ces rubans à des préservatifs.
(5) De nombreux journalistes et blogueurs ont publié des témoignages de personnes qui confirmaient avoir été rétribuées pour participer aux manifestations pro-Poutine. Selon d'autres témoignages publiés par la presse indépendante et les réseaux sociaux, de nombreux fonctionnaires ont été forcés d'aller manifester et de voter pour Vladimir Poutine sous la menace de sanctions et même de licenciements.
(6) L'élection présidentielle de 1996 a été la seule, de toute l'histoire de la Russie post-soviétique, à connaître un second tour. Il faut dire qu'avant le lancement de la campagne électorale, la popularité du président sortant, Boris Eltsine, était au plus bas : elle ne s'élevait qu'à 8 % d'intentions de vote en janvier 1996, à cinq mois du scrutin. Grâce au soutien massif des médias contrôlés par les oligarques et à une campagne savamment menée par les spin doctors du Kremlin, Eltsine a su, d'abord, se qualifier pour le second tour ; puis récupérer entre les deux tours le soutien du général Alexandre Lebed, qui était arrivé en troisième position avec 14 % des voix. Au second tour, le président sortant a été réélu avec 53,8 % des voix contre 40,3 % pour le communiste Guennadi Ziouganov (4,8 % de bulletins « contre tous » - une option supprimée depuis - et 1% de bulletins nuls avaient également été comptabilisés).
(7) Chef de l'administration présidentielle de 1999 à 2003, Alexandre Volochine siège aujourd'hui au conseil d'administration de plusieurs grands groupes industriels russes.
(8) De nombreux proches et anciens collaborateurs de Boris Eltsine ont été écartés au cours des premières années de Vladimir Poutine au pouvoir, qu'il s'agisse des oligarques Vladimir Goussinski, Boris Berezovski (qui se sont réfugiés à l'étranger) et Mikhaïl Khodorkovski (emprisonné depuis 2003), de membres de l'entourage de l'ancien président comme Mikhaïl Kassianov (premier ministre lors du premier mandat de Poutine de 2000 à 2004, il a depuis rejoint l'opposition démocratique) ou de nombreux autres ministres et hauts fonctionnaires.
(9) Ces informations sont notamment contenues dans un rapport rédigé par des experts indépendants intitulé « Poutine : la corruption ». Ce rapport a été commandé par le Parti de la liberté populaire - une formation politique d'opposition libérale réunissant des personnalités comme l'ex-premier ministre Mikhaïl Kassianov, l'ex-vice-premier ministre Boris Nemtsov, l'ex-vice-ministre de l'Énergie Vladimir Milov et l'ex-vice-président de la Douma Vladimir Ryjkov, que les autorités refusent depuis longtemps d'enregistrer en tant que parti politique. Le rapport relève de nombreux faits de corruption commis par Vladimir Poutine et son entourage et détaille l'enrichissement soudain de certains de ses amis proches.
(10) La majeure partie de l'élite russe actuelle se compose d'anciens collègues de Vladimir Poutine au KGB ou à la mairie de Saint-Pétersbourg, où il a officié de 1990 à 1996. Dmitri Medvedev a travaillé sous les ordres de Vladimir Poutine à la mairie de Saint-Pétersbourg, de même que de nombreux autres officiels de haut niveau comme Dmitri Kozak (vice-premier ministre depuis 2008), Viktor Zoubkov (premier ministre de septembre 2007 à mai 2008), ou encore Vladimir Tchourov (président de la commission électorale centrale, surnommé « le Magicien » pour sa capacité à fournir au pouvoir les résultats escomptés lors des différentes élections tenues dans le pays). On retrouve de nombreux autres pétersbourgeois à la tête des principales institutions financières russes et dans les conseils d'administration des grandes entreprises, comme Alexeï Miller (directeur de Gazprom), Guerman Gref (ancien ministre du Développement économique, aujourd'hui patron de la Sberbank, la banque d'épargne russe) ou encore Guennadi Timtchenko, patron de Gunvor, une société spécialisée dans la vente de pétrole.
Les anciens du KGB sont également représentés à tous les niveaux décisionnels. Le vice-premier ministre Sergueï Ivanov, le président du Conseil de sécurité Nikolaï Patrouchev, le ministre des Transports Igor Lévitine, le ministre des Communications Igor Chtchegolev, mais aussi le président de la banque de commerce extérieur Vladimir Dmitriev, le président de la société publique de transport de pétrole Transneft Andreï Akimov ainsi que le président de la compagnie des chemins de fer russe Vladimir Iakounine ont tous connu Vladimir Poutine au KGB. Ces listes sont loin d'être exhaustives. Voir http://newtimes.ru/2011_06/SX_1200x6032u.jpg (en russe).
(11) En 1996, Vladimir Poutine a fondé avec plusieurs amis la coopérative « Ozero » (lac), une association destinée à gérer les datchas appartenant à ses créateurs dans le village de Solovievka (région de Léningrad). Une dizaine d'années plus tard, la quasi-totalité des fondateurs de cette coopérative occupaient des postes très élevés dans l'administration et le business russe. Citons, en particulier, les frères Iouri et Mikhaïl Kovaltchouk, devenus respectivement patron de la banque Rossia et secrétaire du Conseil pour la science, la technologie et l'éducation près le président de la Fédération de Russie ; Vladimir Iakounine, patron des chemins de fer russes après avoir été vice-ministre des Transports ; les frères Sergueï et Anatoli Foursenko, respectivement président de la Fédération russe de football et ministre de l'Éducation ; Vladimir Smirnov, patron de 2000 à 2007 de Technsnabexport, compagnie d'État chargée de commercialiser à l'exportation les combustibles nucléaires russes sous l'autorité de l'Agence fédérale de l'industrie atomique.
(12) Igor Setchine, aujourd'hui vice-premier ministre, est un fidèle de longue date de Vladimir Poutine. Il travaille avec lui depuis les années 1990. Ils se sont connus, selon la plupart des sources, à la mairie de Saint-Pétersbourg. Personnage très influent au gouvernement, il est l'un des plus éminents représentants des siloviki (les structures de force).
(13) Célèbre expert et politologue, Stanislav Belkovski a fait une déclaration sensationnelle en 2007 dans une interview à Die Welt, affirmant que la fortune de Vladimir Poutine s'élevait à 40 milliards de dollars.
(14) Il n'existe évidemment pas d'informations officielles sur les avoirs des dirigeants russes hébergés à l'étranger. Selon le Comité anti-corruption basé à Londres et créé par le businessman russe Valéri Morozov, victime lui-même d'extorsion de fonds de la part de divers hauts fonctionnaires, l'argent extorqué par les fonctionnaires aux businessmen est, dans sa majorité, conservé dans des établissements financiers occidentaux, jugés plus sûrs que les banques russes. Voir : Richard Orange, « Russia's Most Corrupt Officials To Be Named By Exile Group », Business Insider, 30 janvier 2012.
(15) Des amis proches de Vladimir Poutine comptent parmi les hommes les plus riches de Russie. C'est le cas du patron de Gunvor Guennadi Timtchenko (désormais citoyen finlandais), de Iouri Kovaltchouk (voir note 11) et des frères Arkadi et Boris Rotenberg (actionnaires de la banque SMP ; Arkadi est le propriétaire de Stroïgazmontaj, compagnie spécialisée dans la construction de gazoducs pour Gazprom). Voir, en particulier, Pierre Avril, « Les nouveaux oligarques russes », Le Figaro, 8 novembre 2010.
(16) « Russie. L'élection de Poutine entachée de fraudes selon l'OSCE », Le Nouvel Observateur, 5 mars 2011.
(17) La corruption des élites dirigeantes est l'un des sujets les plus délicats aujourd'hui en Russie, comme l'a tragiquement montré le sort de Sergueï Magnitski, mort en prison faute de soins en 2009. Ce juriste avait essayé de révéler au grand jour les schémas criminels qui permettaient de détourner des millions de roubles du budget de l'État vers des poches privées. Des fonctionnaires au plus haut niveau de l'État seraient impliqués dans ces crimes économiques. Son enquête lui a coûté sa liberté et finalement sa vie. À ce sujet, voir, en particulier, l'entretien avec le businessman américain Bill Browder : « Russie : l'empire de l'arbitraire », Politique Internationale, n° 134, hiver 2011-2012.
(18) Vladimir Poutine a souvent eu des mots très durs pour les pays occidentaux, régulièrement accusés de se livrer à une ingérence intolérable dans les affaires russes et, plus généralement, de vouloir remodeler la planète conformément à leur vision et, surtout, à leurs intérêts. Les dernières déclarations fracassantes du leader russe datent de la campagne électorale. En février 2012, il a accusé les États-Unis de mettre en danger la stabilité du monde par leurs projets de défense anti-missile. Il les a également critiqués pour la mauvaise gestion de la situation en Afghanistan et a prévenu que la Russie n'allait pas se « désarmer de manière unilatérale ».
(19) En juin 2011, des experts indépendants ont préparé pour la Novaïa Gazeta une liste des ministères les plus corrompus. Le ministère le plus touché est celui de la Défense dont les fonctionnaires (sous le couvert du « secret défense ») peuvent empocher jusqu'à 90 % des sommes accordées par le gouvernement pour tel ou tel projet. http://novayagazeta-nn.ru/2011/191/reiting-korrumpirovannosti-ministerstv-i-vedomstv-rossii-ot-novoi-gazety.html
(20) La Russie est classée 143e sur 182 pays par Transparency International pour l'année 2011. Voir le rapport « Transparency International's 2011 Corruption Perceptions », disponible sur le site de l'organisation : http://cpi.transparency.org/cpi2011/in_detail/
(21) L'exemple le plus récent de la corruption des juges est la condamnation, le 15 mars 2012, de l'homme d'affaires Alexeï Kozlov à cinq ans de réclusion criminelle pour « fraude et blanchiment d'argent ». Ce procès qui a indigné l'opinion publique en Russie, notamment grâce à la campagne d'information menée par la femme de Kozlov, Olga Romanova, a, à l'évidence, été monté par l'ex-sénateur Vladimir Sloutsker, avec lequel Kozlov avait entretenu des relations commerciales jusqu'en 2007. Quand le businessman a voulu cesser son partenariat avec Sloutsker, ce dernier lui a promis de le « couler dans le ciment ». Cette même année, Kozlov a été arrête et mis en prison.
(22) Les attentats cités ici comptent parmi les plus sanglants et les plus spectaculaires que la Russie ait connus. En octobre 2002, une prise d'otages effectuée par un commando tchétchène dans un théâtre de Moscou situé rue de la Doubrovka s'est soldée, après l'intervention des forces spéciales, par 130 victimes d'après les données officielles. En septembre 2004, à Beslan (Ossétie du Nord), une autre prise d'otages, dans une école, tourne au carnage : 334 victimes sont officiellement dénombrées. En janvier 2011, un attentat à la bombe à l'aéroport de Domodedovo (Moscou) fait 35 morts.
(23) Début 2012, trois suicides d'adolescents en une semaine ont attiré l'attention de l'opinion publique sur le problème du suicide des jeunes en Russie. Selon l'Organisation mondiale de la santé, le taux de suicides y est très élevé de manière générale (20 pour mille). La plupart des experts attribuent les pulsions morbides des jeunes à l'anomie - terme popularisé par Émile Durkheim dans son étude classique Le Suicide en 1897, pour décrire une situation sociale caractérisée par la perte ou l'effacement des valeurs (morales, religieuses, civiques...) et le sentiment associé d'aliénation et d'irrésolution.