Politique Internationale - La Revue n°135 - PRINTEMPS - 2012

sommaire du n° 135
UKRAINE : LES CONFESSIONS D'UN AGENT SECRET
Entretien avec Mykola MELNITCHENKO
conduit par
Alla Lazareva et Alain GUILLEMOLES
Journaliste à La Croix, spécialiste de l'ex-URSS.
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Alain Guillemoles et Alla Lazareva - Tout au long de ces dernières années, vous avez témoigné, en Ukraine, dans le cadre d'une enquête judiciaire fleuve qui met en cause l'ancien président Léonid Koutchma. Puis, brusquement, en octobre dernier, vous avez discrètement quitté le pays. Pourquoi ce départ et comment vivez-vous depuis ?

Mykola Melnitchenko - J'ai été obligé de partir. Sept ans durant, de 2005 à 2011, j'avais bénéficié de la protection du Service ukrainien de sécurité (SBU), car j'étais un témoin dans le cadre de l'affaire Gongadze. Mes enregistrements sont une pièce essentielle pour relier Léonid Koutchma à cette affaire (1). Mais, l'été dernier, les problèmes ont commencé. J'ai été visé par une enquête criminelle pour divulgation de secret d'État. L'un de mes avocats a été agressé alors qu'il était au volant de sa voiture. Mon autre avocat a trouvé dans son véhicule un appareillage de géo-localisation. Mes deux avocats ont tous les deux remarqué qu'ils étaient suivis. Ils ont noté le numéro des plaques minéralogiques des voitures qui se trouvaient derrière eux et se sont renseignés : ces plaques n'avaient aucune existence officielle. Puis l'un d'eux a été abordé par des inconnus, dans le centre-ville de Kiev. Ils lui ont dit : « Si tu continues de défendre Melnitchenko, c'est toi qui seras tué. » J'ai signalé tous ces incidents au Parquet, ainsi qu'au SBU, mais aucune enquête n'a été entreprise. Personne n'a réagi.
Le 6 octobre, j'ai été invité à participer à une conférence en Pologne, au forum de Krynica (2). J'ai voulu m'y rendre, mais on ne m'a pas laissé partir - et cela, en dépit du fait que je ne faisais l'objet d'aucune mesure d'interdiction de sortie du territoire !
Un peu plus tôt, le 20 septembre, j'avais été approché par des connaissances qui m'ont averti qu'on voulait me tuer. Alors, oui, je l'avoue, je me suis senti en danger. Je suis officier des services de sécurité. J'ai déjà été visé par quatre attentats ces dernières années (3). Mais cette fois, honnêtement, j'ai pris peur. J'ai préféré quitter l'Ukraine.
Depuis le 18 octobre 2012, je suis officiellement recherché dans mon pays. Heureusement, j'ai toujours un statut de réfugié aux États-Unis, qui m'a été octroyé en 2001 du fait que j'étais en danger dans mon propre pays. C'est pour cette raison que je peux encore me déplacer librement en Europe. Je n'y suis pas inquiété.

A. G. et A. L. - Vous avez fait partie, pendant plusieurs années, de l'équipe chargée d'assurer la sécurité du président ukrainien Léonid Koutchma. Quelle formation avez-vous suivie pour arriver à ce poste ?

M. M. - Je suis né dans un village ukrainien. À la fin de mes études secondaires, j'ai intégré l'armée soviétique. J'ai fait mon service à Moscou, dans un département du KGB qui s'occupait d'assurer la sécurité de Mikhaïl Gorbatchev, lequel était alors à la tête du pays. Durant tout ce temps, je ne l'ai jamais approché personnellement. Je n'étais qu'un simple soldat. En fait, j'étais employé à la garde d'un bunker souterrain qui, en cas de guerre, devait abriter tous les dirigeants de l'Union soviétique.
Ce bunker, c'est la huitième merveille du monde. Il a été construit après la Seconde Guerre mondiale, en prévision d'une attaque nucléaire. Il se trouve à une grosse trentaine de kilomètres de Moscou. Enfoui à une profondeur de 220 mètres, il est relié au Kremlin par un métro souterrain. J'étais stationné à l'intérieur. Nous étions peu nombreux à être affectés à cette tâche : à peine quelques centaines d'hommes. L'endroit est très impressionnant : une vraie ville souterraine bâtie comme un sous-marin ! 5 000 personnes auraient pu y vivre de façon autonome pendant cinq ans.
Ce site existe toujours. Il est même toujours en fonction. Comme vous pouvez l'imaginer, les dépenses consacrées à son entretien sont gigantesques. C'est la première fois que j'en parle. Comme cela fait maintenant plus de vingt-cinq ans que j'ai quitté mon poste, j'ai le droit de le faire...
Pendant que je servais là-bas, j'ai eu l'idée d'essayer d'intégrer une école militaire, à Kiev, qui formait des spécialistes en radio-électronique. J'ai passé le concours et j'ai fini par être admis, à ma troisième tentative. Ces études duraient cinq ans. Les élèves qui en sortaient pouvaient ensuite partir en poste en RDA ou à Cuba. On apprenait à concevoir des postes de radio, des ordinateurs et des équipements destinés à l'écoute des communications à longue distance. Il faut savoir que, à cette époque, il existait dans les Carpates ainsi qu'en Pologne des stations munies d'antennes qui permettaient, par exemple, de capter certaines communications radio à Paris ou ailleurs. Nous étions formés à récolter des informations utiles à la défense du pays, et à marier toutes sortes de techniques au profit de ces recherches. Il n'y avait pas meilleure école, dans toute l'URSS, pour ce genre de travail.
Comme au sein de toutes les écoles militaires, le KGB y opérait une sélection destinée à recruter ses futurs membres. Or, comme je viens de le dire, j'avais fait mon service au sein d'une branche du KGB. Alors, pendant ma troisième année d'école, on m'a proposé d'être versé dans les services secrets et je suis devenu officier du KGB. Mais peu après, l'URSS s'est défaite...

A. G. et A. L. - ... et l'Ukraine est devenue indépendante. Avez-vous, à ce moment-là, regretté le système soviétique ?

M. M. - D'un point de vue idéologique, je l'ai regretté. Comprenez bien que, à cette époque, j'étais fier de ma mission. J'étais emballé par l'idée que je défendais l'Union soviétique. J'étais persuadé que l'Otan était notre ennemi. Mais quand l'URSS s'est désintégrée, je résidais à Kiev. Et je voyais bien qu'il n'y avait plus rien à manger dans les magasins ! C'est pourquoi, dans mon école, nous étions tous pour l'indépendance de l'Ukraine - même ceux qui étaient originaires de Moscou ! Tout simplement parce que nous pensions que c'était le seul moyen de faire revenir l'ordre.
J'ai voté pour l'indépendance de l'Ukraine. J'étais heureux quand cette indépendance a été proclamée. Puis j'ai prêté serment à l'État ukrainien et je ne l'ai jamais regretté. Je n'ai jamais éprouvé de nostalgie pour l'Union soviétique.

A. G. et A. L. - Comment avez-vous été amené, ensuite, à rejoindre l'équipe de sécurité du président Léonid Koutchma ?

M. M. - Quand l'URSS a cessé d'exister, l'Ukraine a eu besoin de gens comme moi pour ses services secrets. J'ai tout de suite été affecté à la garde de Léonid Kravtchouk, le président de l'époque (4). C'était en 1992. Dès lors, je ne servais plus dans l'armée mais dans le nouveau Service de protection de l'État. Je travaillais comme simple ingénieur, c'est-à-dire que je réparais les émetteurs radio. Et aussi le poste de télévision du général de mon service, lorsqu'il tombait en panne...
En 1994, j'ai rejoint la garde rapprochée de Kravtchouk, en tant qu'officier. Cette année-là, le président a remis son mandat en jeu. Il a été battu par Léonid Koutchma. Personnellement, j'étais favorable à la victoire de Koutchma. Il avait promis de combattre la corruption et je le croyais. Sans doute étais-je naïf... et peut-être le suis-je resté ! Quoi qu'il en soit, je me suis retrouvé auprès de Léonid Koutchma, placé à la tête du « service technique opérationnel » de sa garde. Ma responsabilité, c'était de faire en sorte que sa voiture ne soit pas atteinte par un attentat à la bombe, par exemple sur le trajet menant de sa maison, à Kontche Zaspa (5), jusqu'à la présidence. Pour cela, je suivais le président partout avec une valise de 15 kilos. Celle-ci contenait un équipement qui brouillait toutes les fréquences autour de nous, de façon à ce qu'une bombe radio-commandée ne puisse pas être déclenchée. Je devais également veiller à ce que personne ne puisse empoisonner le président. Last but not least : j'étais chargé de vérifier que le président ne soit pas mis sur écoute...

A. G. et A. L. - Et, finalement, il a été mis sur écoute... par vous ! Avez-vous pris cette décision de votre propre chef ? Qu'est-ce qui vous a poussé à agir ?

M. M. - Oui, c'est une décision qui n'appartient qu'à moi seul. Une décision que j'ai prise quand j'ai entendu une conversation de Koutchma avec ses subordonnés. Je me souviens de cette journée. C'était en 1998, au lendemain des élections législatives. L'opposition avait fait un bon résultat. Le président était très fâché. Son parti avait obtenu un mauvais score. Il se demandait comment il était possible que l'opposition ait gagné. Il a évoqué le fait que la police avait directement participé au trucage des résultats, sans lui permettre de l'emporter (6).
La présidentielle devait avoir lieu un an plus tard. Koutchma espérait être reconduit pour un second mandat. Certains de ses conseillers lui proposaient de mettre en oeuvre un « scénario à la russe ». Comme vous le savez, en 1996, en Russie, Boris Eltsine avait réussi à être réélu, alors que trois mois avant le scrutin sa popularité ne dépassait pas les 6 %. Les conseillers de Koutchma le pressaient de s'inspirer de l'exemple de Boris Eltsine, c'est-à-dire de se débrouiller pour se retrouver, au second tour, face à un communiste. De cette manière, l'électorat se reporterait massivement sur le président sortant, car la majorité de la population ne voulait pas d'un retour des communistes. Argument supplémentaire : dans un tel cas de figure, Koutchma pourrait frauder sans s'inquiéter des réactions de l'Occident. Les Occidentaux ne critiqueraient certainement pas un homme qui aurait conjuré le péril communiste !
J'ai entendu Léonid Koutchma discuter de divers mécanismes de falsification avec ses proches. Les personnes présentes se demandaient comment contraindre les entrepreneurs - qui étaient très nombreux dans le pays - à voter Koutchma. Il était question de faire pression sur eux au moyen d'enquêtes fiscales. Ils évoquaient aussi la possibilité d'impliquer la police pour enlever des personnes gênantes, pour les intimider...

A. G. et A. L. - Koutchma était donc décidé à employer tous les moyens pour conserver son poste...

M. M. - Absolument. Il a dit qu'il lui faudrait plusieurs centaines de millions de dollars pour pouvoir « s'entendre » avec ceux qu'il n'était pas possible d'intimider. Il voulait, en particulier, verser de généreux pots-de-vin aux membres de la Commission électorale centrale, mais aussi à ceux qui siégeaient dans les commissions locales... Le président et ses hommes se creusaient la tête : où trouver une somme aussi énorme ? Et en cherchant, ils se demandaient qui placer à la tête de Naftogaz, la compagnie gazière nationale. C'est alors que Koutchma a dit à Igor Bakaï, qui était le numéro 2 de cette compagnie (7) : « Il faut que tu m'amènes, en liquide, 250 millions de dollars. » À l'époque, le budget du pays était de 2 milliards de dollars...
Je me trouvais à ce moment-là dans la pièce, du fait d'un incroyable concours de circonstances. Parmi les tâches dont j'étais chargé, je devais vérifier chaque matin, avant que le président n'arrive, que tout était en ordre dans son bureau. Or il y avait dans ce bureau de grands placards et j'avais déjà soulevé plusieurs fois le problème que posait leur présence. Je pensais, en effet, qu'une personne pouvait aisément s'y cacher pour commettre un attentat. J'ai donc décidé de m'y cacher moi-même, pour démontrer que c'était possible. Mais le président est entré dans son bureau plus tôt que prévu. J'ai eu peur de sortir. Je suis resté là. J'ai tout vu et tout entendu. Et j'ai compris quelle sorte d'homme était mon président.
Cette révélation a tout changé pour moi. J'étais vraiment mal à l'aise. Pour tout vous avouer, je me suis même demandé s'il ne fallait pas que je l'élimine moi-même... Mais j'ai pensé que je devais plutôt accumuler des preuves contre lui, pour qu'il soit jugé un jour.
De nombreuses personnes m'ont dit, par la suite, que je n'avais pas pu faire ces enregistrements tout seul, avec un simple dictaphone. Mais, en vérité, c'était le seul procédé possible ! Si j'avais placé un micro, celui-ci aurait vite été repéré, à cause des ondes radio. Tandis qu'avec un moyen stationnaire c'était réalisable. Comme j'étais chargé de faire les dernières vérifications dans la pièce avant l'arrivée du président, il était possible de dissimuler l'appareil après que la femme de ménage eut fini de laver le sol. Le dictaphone était sous le canapé. Tout était calculé à la seconde près.

A. G. et A. L. - Avez-vous agi seul ?

M. M. - Oui. Une seule personne venait tous les jours dans le bureau de Léonid Koutchma : moi. Personne ne pouvait m'aider.

A. G. et A. L. - Comment un homme formé toute sa vie à obéir décide-t-il soudain d'enfreindre les règles ?

M. M. - Je ne dirai pas que j'ai enfreint les règles. Au contraire, je les ai totalement respectées ! À l'école militaire, j'avais fait le serment de défendre le peuple ukrainien. J'ai été éduqué dans cette idée. Je suis un militaire. Dans le serment, il est dit que je m'engage à respecter mon uniforme et les lois ukrainiennes. La différence entre un civil et un militaire, c'est que si un militaire est témoin de la préparation d'un crime, il doit tout mettre en oeuvre pour l'empêcher, même au prix de sa vie. Et j'étais témoin d'un crime. J'étais témoin du fait que mon président violait les lois et volait le peuple ! Croyez-moi, c'était une situation très compliquée. Imaginez ce que je ressentais. J'étais comme un croyant qui va à l'église et découvre que le prêtre est un pédophile... Alors, puisque je voyais que Léonid Koutchma commettait des crimes, j'étais obligé de l'arrêter, même s'il fallait, pour cela, mettre ma vie en jeu.
Beaucoup de gens ont du mal à imaginer qu'un garçon comme moi, un villageois issu d'une famille simple, qui a gardé du bétail, qui a déchargé des camions, ait pu se révolter, alors que tant d'Ukrainiens acceptaient le système... Et pourtant c'est bien ainsi que les choses se sont passées.

A. G. et A. L. - Léonid Koutchma a finalement été réélu en 1999 (8). Vous êtes devenu un personnage public lorsque vous avez révélé le contenu de ces enregistrements, en 2000. Quelques semaines plus tôt, un journaliste célèbre, Gueorgui Gongadze, avait été assassiné. Dans l'un des extraits des conversations que vous aviez enregistrées, le président demandait explicitement que ce journaliste fût « puni ». La diffusion de ces bandes a créé un énorme scandale en Ukraine : on avait l'impression que Koutchma avait lui-même commandité l'élimination de Gongadze. Étiez-vous conscient du séisme que vous alliez provoquer en prenant la décision de révéler vos enregistrements ? Pourquoi avez-vous choisi de les divulguer précisément à ce moment-là ?

M. M. - Dès le début, j'ai pensé que ces enregistrements devraient être rendus publics. J'ai contacté plusieurs hommes politiques à cette fin. Début 1999, je suis d'abord allé voir Evguen Martchouk, l'ancien premier ministre (9). J'avais compris que Léonid Koutchma redoutait que Martchouk lui succède à la présidence. Dans un tel cas de figure, le président sortant aurait probablement été envoyé en prison, et tous les membres de son entourage avec lui. J'ai mis beaucoup de temps pour pouvoir approcher Evguen Martchouk, car je savais qu'il était suivi et écouté. Quand j'ai enfin pu le rencontrer, je lui ai montré ma carte professionnelle et je lui ai expliqué ce que je faisais et pourquoi. Puis j'ai rencontré Ioulia Timochenko et Olexandre Tourtchinov (10). Je leur ai dit : « Aidez-moi à mettre Léonid Koutchma face à ses responsabilités. » Aucune de ces trois personnalités n'a voulu prendre le risque de rendre publics ces enregistrements. Seul Oleksandr Moroz (11) a accepté, plus tard, de diffuser ces révélations.
Je n'étais pas conscient du scandale à venir. Je ne me trouvais plus en Ukraine au moment où les bandes ont été portées à la connaissance du public. C'était le 28 octobre 2000. Et j'avais quitté le pays le 26. Moroz attendait précisément de me savoir parti pour sortir le dossier au grand jour. J'étais alors à un an de la retraite. Six mois plus tard, j'aurais pu prétendre à obtenir un appartement à Kiev. J'étais major et chef de service. J'aurais eu tout intérêt à me taire. Mais j'ai présenté ma démission et je suis parti pour l'étranger. Pour que mes chefs n'aient aucun soupçon, j'ai expliqué que je devais accompagner ma fille, qui avait un problème de santé, afin qu'elle puisse se soigner. Avec ma femme et ma fille, nous avons pris le bus en direction de la République tchèque. Quand le garde-frontière m'a rendu mon passeport et m'a laissé passer, je me suis senti soulagé. J'ai eu l'impression d'être né une seconde fois...

A. G. et A. L. - Combien d'heures de conversations avez-vous rassemblées ? Tout est-il désormais public ? Que contiennent ces enregistrements, exactement ?

M. M. - J'ai réalisé environ mille heures d'enregistrements. Tout n'est pas encore public et de nombreuses bandes n'ont même pas encore été décryptées. Comme vous pouvez l'imaginer, il s'agit d'un travail gigantesque qui nécessite la plus grande attention. J'en ai fait une bonne partie moi-même, durant plusieurs mois. Mais j'y ai perdu une partie de mon audition car il faut écouter avec la plus grande attention. Le son n'est pas toujours de bonne qualité. Il y a des bruits de fond.
Une partie de ce que j'ai décrypté, environ une cinquantaine d'heures, a été rendue accessible sur Internet. À la même période, j'ai transmis des copies de mes enregistrements à une commission d'enquête parlementaire chargée de l'affaire Gongadze, qui s'est créée en Ukraine. Je serais heureux, aujourd'hui, de pouvoir remettre des copies de l'ensemble de ces enregistrements à une fondation, ou à des historiens qui s'occupent de l'Ukraine, pour que la totalité soit transcrite. Car c'est la vérité sur ce que fut la politique ukrainienne entre 1998 et 2000 (12).
Il existe, par exemple, des conversations où Léonid Koutchma discute avec Volodymir Lytvyne, son chef de cabinet (13) sur la meilleure façon d'acheter un député pour qu'il change de bord. Les enregistrements révèlent toutes sortes de pratiques graves. On entend Léonid Koutchma se mettre d'accord avec le directeur de la Banque centrale - Viktor Iouchtchenko à l'époque - et lui demander de procéder à une émission de billets afin de couvrir une dépense urgente. À cause de ces pratiques, les prix flambaient. On peut dire que chaque Ukrainien a été volé.
Il est question, aussi, de la grenade jetée dans une foule lors d'un discours prononcé par Natalia Vitrienko (14). C'était une provocation qui avait été décidée dans le bureau de Léonid Koutchma. Et puis, c'était comme durant la période tatare : tous ceux qui étaient nommés par Léonid Koutchma à une fonction officielle devaient lui verser une rétribution personnelle. Les enregistrements l'attestent d'une façon indiscutable. 

A. G. et A. L. - En 2004, les Ukrainiens se sont révoltés contre ces pratiques au cours de la Révolution orange. Êtes-vous d'accord pour dire que le scandale qu'ont créé vos enregistrements a contribué à déclencher ce soulèvement ?

M. M. - Oui. Je pense très sincèrement que s'il n'y avait pas eu l'assassinat du journaliste Gueorgui Gongadze et, ensuite, la publication de ces bandes, il n'y aurait pas eu de Révolution orange.

A. G. et A. L. - De République tchèque, vous êtes parti pour les États-Unis, où vous avez obtenu le statut de réfugié. Comment un ancien agent des services soviétiques de sécurité a-t-il été accueilli au pays de l'Oncle Sam ? Avez-vous dû remettre une copie de ces enregistrements en échange d'un bon traitement de la part des services américains ?

M. M. - Je ne tenais pas à partir pour les États-Unis. C'est l'opposition ukrainienne qui m'a demandé de le faire en estimant que c'était le pays le plus attentif à ce qui se passait en Ukraine, et le seul pays où l'opposition trouvait des interlocuteurs. J'avais également un accord des Britanniques qui me proposaient l'asile en Grande-Bretagne. Quant aux Américains, il faut dire qu'ils n'ont pas été spécialement ravis de me voir arriver... Ils m'ont même fait passer au détecteur de mensonges !
Ensuite, j'ai dû faire face à la justice américaine qui me demandait la totalité des enregistrements, dans le cadre de l'instruction du procès Lazarenko (15). Or je ne pouvais pas les remettre car il existe, sur ces enregistrements, certains secrets d'État qui ne doivent pas être rendus publics, comme le nom d'informateurs à l'étranger de nos résidents du service de renseignement extérieur, par exemple. Je ne voulais pas donner ces informations. J'ai accepté d'aider la justice américaine sur certaines affaires comme la vente, par l'Ukraine, de radars anti-aériens au régime irakien en violation de l'embargo. Mais je n'ai pas tout donné.

A. G. et A. L. - Après la Révolution orange, en 2005, vous êtes rentré en Ukraine et vous avez coopéré avec la justice de votre pays dans le cadre de l'enquête sur le meurtre de Gueorgui Gongadze. Quel bilan tirez-vous de cette coopération ? Des procès ont-ils été menés à bien à partir de vos témoignages et enregistrements ?

M. M. - Le bilan est le suivant. En Ukraine, la mafia est demeurée au pouvoir. Elle y était, elle y est toujours. La justice ne souhaite pas utiliser mes enregistrements en tant que preuve devant un tribunal. Durant la période où Léonid Koutchma était au pouvoir, il n'y a pas eu d'enquête car le président était en mesure de l'empêcher. Mais après la Révolution orange, il n'y a pas eu véritablement de progrès. Ce que nous avons connu, alors, sous la présidence de Viktor Iouchtchenko, ce fut plutôt une imitation d'un véritable État de droit. En pratique, rien ne s'est passé. Le nouveau pouvoir n'a pas voulu mettre les membres de l'ancien pouvoir devant leurs responsabilités.
Et plus récemment, après l'élection à la présidence de Viktor Ianoukovitch, la Cour constitutionnelle a mis un point final à toute possibilité d'enquêter sur les activités de Léonid Koutchma en déclarant que seul le service secret est habilité à collecter des preuves contre lui. De fait, cela signifie que mes enregistrements ne pourront pas être utilisés comme pièces à conviction, du moins si la cour ne revient pas sur cette décision.

A. G. et A. L. - Dans ces conditions, est-il encore possible que des procès soient conduits, en Ukraine, un jour, pour élucider les crimes que vous dénoncez ?

M. M. - Il existe encore une chance. Je veux créer un précédent pour que mes enregistrements puissent être utilisés dans l'enceinte d'un tribunal ukrainien, y compris contre moi. Je pense revenir bientôt en Ukraine. Dès ma descente de l'avion, la police aura le devoir de m'arrêter. J'y suis prêt. J'espère, en rentrant, pouvoir enfin provoquer un procès. C'est quand même un paradoxe : on refuse de reconnaître mes enregistrements comme preuve dans les procès contre Koutchma... Mais on les reconnaît comme preuve de ma propre culpabilité dans l'enquête qui est lancée contre moi !
Alors, si les enregistrements ne sont pas suffisants, je suis prêt à donner mon témoignage : j'ai entendu beaucoup de choses. Mon calcul est simple. Il n'est pas forcément intéressant, pour Viktor Ianoukovitch aujourd'hui, de couvrir tous les crimes de la période Koutchma et ainsi de les prendre sur lui. Il peut préférer laisser faire la justice.

A. G. et A. L. - Ianoukovitch est au pouvoir depuis février 2010. Si telle était sa volonté, qu'est-ce qui l'a empêché, jusqu'à ce jour, d'encourager les juges à faire leur travail ?

M. M. - Son entourage et, plus précisément, le chef de son administration Sergueï Liovotchkine, qui protège l'ancien président dont il reste proche (16).

A. G. et A. L. - Serez-vous en sécurité dans votre pays ?

M. M. - On a déjà essayé de me tuer en Ukraine. Suite à cela, j'ai bénéficié d'une protection officielle. Alors, je crains pour ma sécurité, oui. Mais je suis un militaire : je dois y aller. Je veux que les Ukrainiens cessent d'avoir peur de ceux qui les dirigent.
Ioulia Timochenko aussi aurait pu quitter le pays et éviter d'aller en prison. Je ne suis pas un grand admirateur de sa personnalité : j'estime que si elle était arrivée au pouvoir suprême, elle ne se serait peut-être pas mieux conduite que le président actuel. Mais le sort qui lui est fait aujourd'hui est véritablement scandaleux. C'est un déni de justice.

A. G. et A. L. - Vous avez déjà tenté de vous présenter aux élections législatives en Ukraine, en 2002, mais la justice vous l'a interdit. Comptez-vous recommencer ? Avez-vous l'ambition de jouer un rôle politique dans l'avenir ?

M. M. - En 2002, j'ai figuré sur la liste du Parti socialiste. Étant donné mon rang sur la liste, j'aurais dû être élu. Mais ma candidature a été invalidée. J'ai porté plainte devant la Cour européenne des droits de l'homme et j'ai gagné. Mais l'Ukraine n'a pas appliqué la décision visant à me restituer mon siège. Les sondages disent que 4 % des électeurs du pays seraient prêts à voter pour moi. Mais en ce qui concerne les prochaines élections, en octobre, je ne sais pas si je pourrai me présenter.
Pour être sincère, je ne sais même pas si je serai encore vivant dans une semaine. Si je disparais, toute cette affaire disparaît avec moi. Si je ne suis plus là pour témoigner, ce dossier peut être refermé. Sans moi, plusieurs enquêtes deviennent impossibles. C'est pourquoi, ces derniers mois, j'ai écrit un livre. Je suis en train de le terminer. C'est une façon de mettre mes affaires en ordre.

A. G. et A. L. - Si tout était à refaire, est-ce que vous feriez exactement les mêmes choix ?

M. M. - Je m'y prendrais autrement. Je n'avais pas tenu compte du fait que les membres de l'élite politique ukrainienne sont tous liés par une multitude de crimes. Quand ils y ont intérêt, ils défendent l'Ukraine et ses lois. Mais dans le cas contraire, ils n'hésitent pas à s'affranchir de toutes les règles. Si j'avais su que je devrais payer un prix aussi élevé, j'aurais fait autrement. Il n'empêche : à aucun moment je n'ai regretté mes actes.

A. G. et A. L. - Avez-vous revu l'ancien président Léonid Koutchma depuis que vous avez cessé d'appartenir à sa garde ? Que vous a-t-il dit ? Et vous, qu'est-ce que vous aimeriez lui dire aujourd'hui ?

M. M. - Je l'ai revu. C'était le 4 avril 2011, à l'occasion d'une confrontation judiciaire, au Parquet général. Je lui ai rappelé qu'en 1994 il est arrivé au pouvoir avec la promesse de lutter contre la corruption. Je lui ai dit : « Vous aviez tout, alors, pour que l'Ukraine soit fière de vous. Comment vous êtes-vous transformé en ce monstre que vous êtes devenu ? » Lui ne m'a pas parlé, ou à peine. Il m'a simplement demandé : « Qui était au courant de vos enregistrements ? », et je lui ai répondu : « Evguen Martchouk, Ioulia Timochenko, Oleksandr Moroz... » Il a pincé les lèvres et a seulement dit « merci ». Il s'est senti trahi par ces gens-là, car ils ne l'avaient pas averti.
Si je pouvais lui parler, aujourd'hui, je lui dirais qu'il faut qu'il demande pardon pour tout ce qu'il a fait. Nul n'est immortel. Chacun quittera ce monde, un jour. Il faut que, ce jour venu, il puisse partir en paix.
Notes :
(1) Gueorgui Gongadze, journaliste et fondateur du site Internet d'opposition Ukrayinska Pravda (www.pravda.com.ua), est enlevé à Kiev le 16 septembre 2000. Cette disparition éveille immédiatement des doutes : Gongadze se savait sous surveillance policière. Des journalistes manifestent pour exiger la vérité sur le sort de leur collègue. Le 3 novembre suivant, le corps décapité de Gongadze est retrouvé dans une forêt des environs de Kiev. Le 28 novembre, l'élu de l'opposition Oleksandr Moroz rend publique l'existence des enregistrements du major Melnitchenko. Lors d'une conférence de presse, à Kiev, il diffuse trois extraits de bandes, d'une durée totale d'environ quinze minutes. On y entend distinctement le président évoquer le site Internet créé par Gongadze. Léonid Koutchma demande à son entourage qui finance ce site. En usant de termes argotiques, il souhaite que le journaliste soit « déporté en Géorgie et remis aux Tchétchènes pour qu'ils demandent une rançon ». Le ministre de l'Intérieur, Iouri Kravtchenko, lui répond qu'il « comprend qu'il s'agit d'un ordre » et ajoute : « Nous avons des gens efficaces, qui n'échouent jamais. » L'opposition accuse alors le président Koutchma d'avoir commandité l'assassinat. L'Union européenne et les États-Unis font ensuite pression pour que l'enquête soit menée jusqu'à son terme, tandis que le président ukrainien, à partir de ce moment-là, devient infréquentable pour un grand nombre de chefs d'État européens.
(2) Le forum économique de Krynica est une rencontre annuelle qui réunit, sur le modèle de Davos, des décideurs de toute l'Europe centrale, des universitaires, des hommes d'affaires et des représentants de diverses organisations non gouvernementales. Ce forum se tient chaque année, au début de l'automne, dans la petite station de ski de Krynica, au sud de la Pologne.
(3) Le 5 avril 2011, Mykola Melnitchenko a déposé une plainte auprès du SBU en affirmant avoir fait l'objet d'une tentative d'assassinat. Le SBU a refusé de communiquer sur les suites données à cette plainte. Mykola Melnitchenko avait également été agressé à trois autres reprises, dont une alors qu'il se trouvait aux États-Unis, le 4 octobre 2005. Les auteurs des agressions n'ont jamais été arrêtés.
(4) Léonid Kravtchouk était secrétaire général du parti communiste ukrainien en 1991. Il est devenu le premier président du pays après l'indépendance et resta au pouvoir de 1991 à 1995.
(5) Kontcha Zaspa est un quartier des environs de Kiev dans lequel se sont établis un grand nombre de nouveaux riches ukrainiens qui y ont construit de luxueuses propriétés. Le président Koutchma y possède également une résidence.
(6) Le scrutin législatif du 29 mars 1998 s'est déroulé selon un système à l'allemande qui attribue la moitié des 450 sièges à la proportionnelle et l'autre moitié au scrutin uninominal majoritaire par circonscription. Lors de ce vote, au scrutin proportionnel, le parti fidèle à Léonid Koutchma, le NDP, n'a obtenu que 5 % des suffrages. Les communistes ont obtenu 24,6 %, le Mouvement populaire (droite) 9,4 %, les socialistes 8,55 %, les écologistes 5,4 %, Gromada (centre droit) 4,6 % et le Parti socialiste progressiste (extrême gauche) 4,4 %.
(7) Igor Bakaï est un homme d'affaires ukrainien qui a bâti toute sa fortune sur le commerce du gaz. Il a atteint le sommet de son influence à l'époque où Léonid Koutchma était au pouvoir. Il a souvent été décrit comme le « banquier » de Koutchma. Député à partir de 1996, conseiller du président à partir de 1997, il est devenu le numéro 2 de Naftogaz cette même année, puis a pris la direction de cette entreprise en 1998 - un poste qu'il a occupé jusqu'en 2000. À partir de 2005, il a été poursuivi en Ukraine pour détournement de fonds publics et a trouvé refuge en Russie, pays qui lui a octroyé la nationalité. Naftogaz est l'entreprise, en Ukraine, qui distribue le gaz et assure son transit vers l'Europe. Cette entreprise a donc un rôle stratégique et brasse d'importantes sommes d'argent.
(8) Lors de la présidentielle de 1999, Léonid Koutchma est arrivé en tête au premier tour avec 36,5 % des voix face au communiste Petro Simonenko (22 %), suivi de Oleksandr Moroz (socialiste, 11,3 %), Natalia Vitrienko (extrême gauche, 11 %), Evguen Martchouk (centre droit, 8 %). Au second tour, Léonid Koutchma l'a emporté face au communiste avec 56 % des suffrages.
(9) Evguen Martchouk a été le premier dirigeant du service de sécurité ukrainien, le SBU, en 1991. Il est devenu vice-premier ministre en 1994 et premier ministre de 1995 à 1996. Il a ensuite créé le parti social-démocrate réuni et s'est présenté aux législatives de 1998 et à la présidentielle de 1999 du côté de l'opposition à Léonid Koutchma.
(10) Oleksandr Tourtchinov a été conseiller de Léonid Koutchma en 1993, avant de participer aux côtés de Ioulia Timochenko à la fondation du parti Gromada, créé par Pavlo Lazarenko, un proche du président Koutchma qui s'est ensuite retourné contre lui. En 1999, Ioulia Timochenko et Oleksandr Tourtchinov ont créé le parti Batkivchtchina (la Patrie) qui est toujours le leur aujourd'hui.
(11) Oleksandr Moroz a créé le parti socialiste ukrainien en 1993. Élu député en 1994, il a été candidat à la présidentielle en 1999 et en 2004. Il a ensuite soutenu la Révolution orange de 2004 et a été élu à la tête du Parlement en 2005, fonction qu'il a exercée jusqu'en 2010.
(12) À partir de la révélation de l'existence de ces enregistrements, une multitude d'extraits se sont mis à circuler sur Internet. Mykola Melnitchenko a lui-même remis des copies partielles à un certain nombre de personnes de confiance. Mais il dit être le seul à posséder la version originale complète, détenue dans un endroit secret. Il n'existe pas, à ce jour, de version écrite intégrale, certifiée et publique. Cela est dû au fait qu'aucune institution officielle ukrainienne (commission parlementaire, enquêteur judiciaire, voire institut universitaire) n'a eu la réelle volonté de se saisir du contenu total de ces enregistrements. La justice continue, en Ukraine, de considérer que ces écoutes illégales ne peuvent constituer une preuve judiciaire. Les enquêteurs instruisant l'affaire Gongadze ont entendu le major Melnitchenko comme témoin de conversations dont il a eu connaissance, mais n'ont pas voulu verser les enregistrements au dossier. La presse a publié de multiples extraits de ces enregistrements. Mais aucune analyse globale, indépendante et bénéficiant de bonnes garanties d'objectivité de ces bandes n'a pu être menée à terme.
(13) Volodymir Lytvyne est devenu en 1994 membre du cabinet du président Koutchma. À partir de 1996, il a été chef adjoint de son cabinet, puis chef de l'administration présidentielle de 1999 à 2002. Il était donc le plus proche collaborateur du président. Il est aujourd'hui à la tête d'un petit parti, le Parti populaire. Il est depuis 2008 le président du Parlement.
(14) Natalia Vitrienko dirige le Parti socialiste progressiste, formation d'extrême gauche. En 1999, elle était candidate à la présidentielle. Lors d'un de ses meetings, dans la ville de Krivi Rih, une grenade a été lancée dans la foule, blessant une dizaine de personnes, mais sans faire de tués.
(15) Pavlo Lazarenko fut premier ministre de Léonid Koutchma entre mai 1996 et juillet 1997. Très proche du président, il s'est ensuite retourné contre lui, créant son propre parti, Gromada, en 1998. En 1999, il a été arrêté aux États-Unis pour corruption et blanchiment d'argent. Il a été condamné à neuf ans de prison.
(16) Sergueï Liovotchkine a été membre du cabinet de Léonid Koutchma de 2001 à 2005.