Politique Internationale - La Revue n°135 - PRINTEMPS - 2012

sommaire du n° 135
ETATS-UNIS : HEURS ET MALHEURS DU PARTI REPUBLICAIN
Article de Anne-Lorraine BUJON
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Le retrait de Rick Santorum de la course à la nomination républicaine aux États-Unis, mi-avril, a mis fin au suspense. Favori depuis le lancement des campagnes officielles à l'automne dernier, Mitt Romney, ancien gouverneur du Massachusetts, l'emportera quasi certainement. Le cycle des primaires n'aura pas été sans surprises pour autant, et tarde encore à se refermer entièrement. Depuis la mi-mars, il semble arithmétiquement impossible que l'un des adversaires restants de Romney rattrape son avance en nombre de délégués ; et pourtant, devant le peu d'enthousiasme soulevé par sa candidature auprès des électeurs des primaires, les autres candidats encore en lice ont décidé de faire durer la bataille. Après le retrait de Santorum, Ron Paul et Newt Gingrich ont déclaré qu'ils demeuraient officiellement candidats. Peut-être faudra-t-il attendre la Convention prévue au mois d'août à Tampa Bay en Floride pour que toute incertitude soit définitivement levée.
Une campagne surréaliste
La valse des prétendants
Malgré son avance, Romney est encore loin de totaliser 1 144 délégués - un chiffre qui lui permettrait d'obtenir la nomination sans contestation possible. Les autres candidats peuvent donc jouer les prolongations, en partie pour des raisons techniques. Chacun des partis est libre d'organiser ces consultations électorales comme il l'entend, et en change périodiquement les règles en fonction des souhaits des instances nationales et locales. Cette année, le parti républicain a opté, dans la plupart des États, pour un système semi-proportionnel assez complexe. Après une primaire ou un caucus, un certain nombre de délégués sont attribués aux différents candidats en fonction de leurs scores - certains par circonscription, d'autres au niveau de l'État entier. Mais il reste un volant de délégués « libres » qui peuvent se déterminer plus tard. Du coup, certains commentateurs spéculaient encore tout récemment sur un scénario de Convention « négociée » qui verrait Mitt Romney perdre la bataille in extremis : soit que des débats houleux ce jour-là voient les délégués encore libres se ranger en bloc derrière l'un des autres prétendants, soit qu'un « chevalier blanc » surgisse à la dernière minute... Les noms de l'ancienne candidate à la vice-présidence Sarah Palin, du gouverneur de l'Indiana Mitch Daniels ou de celui du New Jersey Chris Christie ont ainsi été évoqués.
Dans ce contexte, Mitt Romney a dû continuer à faire campagne, à sillonner le pays et à dépenser de l'argent pour tenter d'asseoir son avantage tant que ses principaux rivaux refusaient de s'incliner. Et sa légitimité continue d'être minée par cette course interminable. Quelle étrange situation, en effet, que celle où le candidat que tout le monde donne gagnant au bout du compte se place seulement en deuxième ou troisième position dans un État sur trois à mi-course... Ces résultats inégaux s'expliquent en partie par la diversité géographique et sociologique des États-Unis ; mais ils ont aussi contribué à donner le sentiment que le favori n'était pas très aimé, comme l'ont fait remarquer les journalistes du Daily Beast après sa victoire dans l'Illinois, où les sondages de sortie des urnes ont révélé que 40 % des électeurs républicains avaient des « réserves » sur le candidat pour lequel ils venaient de voter (1).
Avant la guerre d'usure, la campagne avait donné lieu à une série inédite de retournements de situation : onze candidats différents se sont retrouvés en tête des sondages en moins de six mois, parfois quelques jours seulement avant que leur campagne n'explose en plein vol (2). Donald Trump, Michele Bachmann, Rick Perry, Herman Cain et Newt Gingrich se sont ainsi succédé dans le rôle de l'outsider qui crée la surprise. Les analystes les plus aguerris hésitaient entre l'intérêt et l'incrédulité : ces primaires viendraient-elles démentir les scénarios habituels qui voient le candidat de l'establishment, doté de la meilleure organisation et de l'avantage en matière de fundraising, gagner à tout coup (3) ?
Mitt Romney est, en effet, toujours apparu comme le plus présidentiable d'une brochette de candidats pour le moins originaux, surtout depuis que le seul autre modéré de cet étrange casting, Jon Huntsman (riche et mormon également), s'est retiré à son profit le 16 janvier. Mais les sondages ont montré, dès le début de la campagne, que l'électorat n'était pas satisfait de la palette qu'on lui offrait - à tel point que certains démocrates s'en sont ouvertement réjouis. Il est également apparu, assez vite, que ces primaires ne seraient pas ordinaires, tant la colère grondait dans le parti dont la base militante était remontée à bloc. Et, de fait, les débats qui se sont succédé à un rythme très soutenu tout l'hiver ont donné lieu à toutes sortes de déclarations et de propositions assez peu convenues, voire délirantes - de la suppression de la Federal Reserve ou du département de l'Éducation nationale au retrait de toutes les troupes américaines déployées à travers le monde -, sans qu'aucun des caciques du parti ne s'en émeuve publiquement.
La campagne a donc pris assez vite un tour surprenant, Mitt Romney se voyant embarqué dans un manège par moments quasi surréaliste. Un manège qui allait révéler le manque d'expérience politique nationale de certains candidats comme le gouverneur du Texas Rick Perry qui ne se rappelait même plus quels ministères il voulait supprimer, et l'intransigeance de certains autres comme la représentante du Minnesota Michele Bachmann, héroïne du Tea Party, qui proposait d'abolir le salaire minimum pour résoudre le problème du chômage. Misant sur les thèmes économiques, Romney cherchait à faire valoir son succès à la tête de Bain Capital (4) pour séduire un électorat inquiet auquel il promettait de rendre la prospérité. Hélas pour lui, la « pureté » idéologique des candidats a très vite semblé peser plus lourd que leurs programmes ou que leur crédibilité en tant qu'hommes et femmes d'État. Conséquence : le favori s'est trouvé entraîné sur le terrain des valeurs, de la religion et des questions de société - avortement, peine de mort, immigration, port d'armes, homosexualité...
Alors même que le rejet du président Obama a été le moteur du renouveau conservateur - incarné par le Tea Party depuis 2009 -, le public des débats et des meetings a semblé indifférent aux sondages indiquant que Mitt Romney était le mieux placé pour battre le président sortant, et a accordé sa faveur tour à tour à diverses personnalités plus radicales. « Jamais vu », « impensable », « délirant », « un cirque », les expressions n'ont pas manqué pour décrire ce feuilleton à rebondissements.
Le curieux duel Romney-Santorum
Il n'est pas rare que les primaires donnent lieu à des coups de théâtre ou à l'effondrement de tel ou tel candidat à la suite d'attaques personnelles, mais il s'agit en général d'une phase initiale qui s'éclaircit assez vite après les premières « sorties » des candidats. Une phase qui a duré cette fois-ci plusieurs mois. Des huit candidats en lice au départ, il n'en est bientôt resté que quatre, puis deux qui menaient la course en tête. L'ancien sénateur de Pennsylvanie Rick Santorum a créé l'événement peu avant le Super Tuesday en remportant de manière inattendue un brillant tiercé dans le Midwest (Missouri, Minnesota, Colorado). Il avait par ailleurs été déclaré à retardement vainqueur des caucus de l'Iowa, dont la tradition veut qu'ils soient annonciateurs de la nomination finale : le 3 janvier, on avait donné Romney gagnant à huit voix près ; mais, après quinze jours et un recompte officiel, le parti déclarait, le 18 janvier, que Santorum l'avait emporté avec 34 voix d'avance.
Fort d'une réelle expérience politique après cinq mandats au Congrès, d'une proximité avec l'électorat ouvrier des centres urbains du Nord-Est et d'un pedigree impeccable de « conservateur social », Santorum a su tenir le discours combatif et sans la moindre concession qu'attendait une partie des républicains. Catholique, opposé à l'avortement mais aussi à la contraception, persuadé que le changement climatique n'est qu'une pseudo-théorie libérale visant à endoctriner les Américains ordinaires et que la séparation de l'Église et de l'État est une erreur historique, l'homme ne pouvait être soupçonné de tiédeur, contrairement à Rick Perry, qui avait défendu les enfants d'immigrés sans papiers, ou à Mitt Romney, accusé d'avoir devancé dans le Massachusetts la réforme de l'assurance maladie tant décriée à droite, l'Obamacare.
On a cru, alors, que les dix élections tenues le même jour, le 8 mars, les départageraient clairement, consacrant la remontée fantastique de Santorum ou la maîtrise réaffirmée de Romney... mais il n'en a rien été. Les résultats n'ont fait que confirmer les tendances préexistantes : Romney faisait la course en tête, mais il continuait d'être inquiété, selon les États et leur démographie électorale, par les succès de Santorum auprès de l'électorat le plus conservateur sur les questions de société, de culture et de religion (dans le Sud notamment) ; de Ron Paul auprès de la frange la plus individualiste et anti-État ; de Newt Gingrich, qui promet aux nostalgiques des années 1980 de faire revivre la fierté et l'espoir de l'ère Reagan. Or, loin de passionner les foules, cette campagne prolongée a semblé écorner toujours davantage l'image du parti républicain, apparemment incapable de se ranger derrière un champion, de mettre bon ordre dans l'organisation technique des élections (5) ou encore de limiter l'impact des spots publicitaires dévastateurs utilisés par chacun des candidats pour décrédibiliser les autres. Là où la campagne démocrate de 2008, qui avait vu s'affronter Barack Obama et Hillary Clinton, avait motivé les électeurs, sommés de choisir entre deux poids lourds du parti que peu de sujets de fond séparaient, et qui représentaient tous deux des options alternatives crédibles à George W. Bush, cette campagne-ci n'a clairement rien apporté de bon au parti républicain. Il est apparu de plus en plus évident que Romney était quasiment un candidat par défaut.
Un parti aux abois
Il y a un an seulement, le « Grand Old Party » abordait pourtant cette élection sous les meilleurs auspices. La situation économique était très préoccupante, et la cote de popularité du président Obama au plus bas. Les élections de mi-mandat avaient été remportées haut la main par les républicains, désormais ultra-majoritaires à la Chambre et forts de six sièges supplémentaires au Sénat. Toutes les conditions étaient apparemment réunies pour une campagne sans histoire et une victoire présidentielle en 2012. L'humeur a bien changé. Parce que les signaux économiques sont un peu plus encourageants, certes ; parce que Barack Obama a marqué des points récemment, avec la capture et l'élimination de Ben Laden d'une part, l'intervention prudente et réussie en Libye de l'autre ; mais aussi en raison du caractère chaotique de ces primaires et de leur décalage par rapport aux préoccupations des électeurs ordinaires. Les gros titres s'accumulent à présent sur la déroute du parti républicain et l'ambiance de crise qui y règne - on dit même, ici et là, que certains élus du parti auraient déjà jeté l'éponge et commencé à préparer l'échéance de 2016. Mais comment en est-on arrivé là ?
Un favori peu enthousiasmant
La personnalité de Mitt Romney est, bien sûr, l'une des clés d'explication. Trop peu charismatique pour certains, insuffisamment fiable pour d'autres, Romney aurait changé d'avis sur des sujets essentiels : comme à John Kerry en son temps, on lui reproche d'être un flip flopper, inconséquent, plein d'ambition mais sans convictions. Il est également mormon, ce qui constitue un facteur de blocage auprès des protestants évangéliques. Il est richissime, ce qui lui cause du tort auprès de l'électorat populaire. Et il est associé à l'establishment, ce qui le dessert auprès des sympathisants du Tea Party, tout à leur discours anti-Washington. Dans la presse, il n'est pas rare de le voir comparé à un robot : lisse et efficace, mais sans personnalité. D'où l'attrait pour l'éloquence et l'humour irrévérencieux de Gingrich ou la fougue réactionnaire de Santorum. Trop modéré pour plaire à droite, Romney ne semble pas, non plus, rallier tous les suffrages au centre. Arrivé en deuxième position derrière John McCain en 2008, il a été décrit depuis lors comme le candidat inévitable ; mais, lors de la primaire « invisible » (6) qui s'est déroulée tout au long de l'année dernière, on n'a pas vu les poids lourds du parti comme Chris Christie, Mitch Daniels ou encore Jeb Bush (frère de George W. et sénateur de Floride, un État clé) le soutenir avec beaucoup d'enthousiasme... À lire les commentaires à gauche comme à droite, on en vient à penser qu'il doit ses succès principalement 1) à une équipe de campagne très professionnelle qui a su découvrir les failles de ses rivaux et les exposer sans ménagement dans une série de publicités négatives parfaitement minutées ; et 2) à un avantage écrasant en matière de fundraising. Dans l'Illinois, il aurait ainsi dépensé... 21 fois plus d'argent que Rick Santorum.
Jeux d'argent
Les nouvelles règles de financement des campagnes représentent une deuxième clé d'explication. Depuis la décision Citizens United v. Federal Election Commission de la Cour suprême, rendue en janvier 2010, de grands donateurs - y compris des syndicats ou des entreprises - peuvent apporter un soutien financier sans limites à un candidat par l'intermédiaire de Political Action Committees (les PACs, devenus pour l'occasion des super-PACs), à la simple condition que ces derniers ne se « coordonnent » pas avec les équipes de campagne officielles. On a beaucoup glosé sur cette absence fictive de coordination, surtout depuis que le comédien Stephen Colbert a créé son propre super-PAC cet hiver... pour le transférer ensuite à l'autre star des talk shows politiques du moment, Jon Stewart, avec qui il promet solennellement de ne pas se « coordonner ». Or cette libération du financement des campagnes n'a pas joué directement contre Mitt Romney, dont le super-PAC Restore our Future est très bien doté, mais elle a considérablement compliqué le jeu des primaires.
Jusque-là, en effet, les candidats démarraient avec une certaine quantité de fonds, et leurs résultats déterminaient ensuite leur capacité à en lever davantage et, donc, à poursuivre leur campagne - c'est ce que les Américains appellent le momentum, et la raison pour laquelle il est si important de marquer des points assez tôt dans la course. Cette année, le soutien de quelques donateurs aux poches particulièrement profondes a permis de « prolonger » plusieurs candidats qui auraient jadis abandonné dès les premières semaines faute de moyens. Le grand « retour » de Newt Gingrich dans la campagne et sa persévérance malgré le retard qu'il affiche en nombre de délégués ont ainsi été attribués au soutien financier renouvelé de Sheldon Adelson, magnat des casinos de Las Vegas (7). On ne rappellera jamais assez que les primaires ne sont pas une consultation nationale mais une série d'élections locales ou régionales que les équipes des candidats abordent en véritables stratèges militaires, choisissant de faire campagne dans tel État sans se disperser dans tel autre, etc. Exemple : lorsque Mitt Romney a gagné en Virginie, il était en réalité le seul candidat présent « sur le bulletin », comme on dit en bon jargon électoral, car les autres n'avaient pas terminé les formalités à temps, ou avaient jugé cet État trop peu stratégique.
À droite toute !
Mais la troisième clé d'explication, sans doute la plus importante, est la radicalisation croissante du parti républicain. Les élections de 2010 organisées dans la foulée des succès des Tea Parties avaient déjà donné à voir des luttes de terrain entre des candidats mainstream et les conservateurs « qui voient rouge », les seconds accusant les premiers d'être des RINO (Republicans In Name Only). C'est cette opposition qui se rejoue aujourd'hui, mais le ton est encore monté : à en juger par le caractère très idéologique des débats, où il suffit parfois d'un faux pas pour être dénoncé comme un traître à la cause, voire un traître à la patrie, la minorité de conservateurs révolutionnaires donne l'impression d'être devenue une majorité en mesure d'imposer ses thèmes et, surtout, sa rhétorique tout feu tout flamme à l'ensemble du parti. On s'interroge, dans la presse, sur cette prise de pouvoir par l'aile populiste du parti et le peu de résistance dont a fait preuve depuis 2008 le noyau de républicains modérés au Congrès. David Brooks dénonce dans un éditorial du New York Times la passivité des élus qui ont préféré ne pas regarder ce qui se passait sur l'aile droite du parti, et se retrouvent aujourd'hui pris au piège. Loin d'être comparables à des « rhinos », ces républicains seraient plutôt semblables à des opossums, qui tremblent une minute puis s'évanouissent lorsqu'ils sont attaqués (8).
Mais l'étonnement ne s'exprime pas seulement dans la presse dite « libérale ». David Frum, un éditorialiste conservateur très en vue, il y a peu de temps encore speechwriter de George W. Bush, a publiquement pris position contre ce qu'il considère comme étant une grave dérive. « Mes amis conservateurs me demandent si j'ai perdu la tête, écrit-il dans un long article du New York Magazine, mais je leur suggère de regarder plutôt dans le miroir. » Détaillant le durcissement des positions concernant des questions comme le budget, les impôts, l'islam ou encore la fixation obsessionnelle sur la révocation du plan Obama de réforme de l'assurance maladie, il affirme que 2008 a constitué un tournant. Après la victoire d'Obama, un parti républicain traumatisé s'est laissé submerger par des ultras de tous bords et a perdu le sens de la réalité. Fox News et les radios libres, porte-voix de personnalités très radicales comme Glenn Beck ou Rush Limbaugh (9), ont montré qu'il existait un marché pour les extrêmes. Cette industrie du conservatisme a pris le pas sur le bon sens politique. On a laissé le Tea Party occuper le terrain sans même livrer de combat, faute d'unité ou de direction à lui opposer, alors que ce mouvement manquait cruellement de cohérence et n'avait produit aucun leader de réelle stature. Résultat : différents courants marginaux, autrefois tolérés aux franges du parti, en sont devenus le visage public. Pour Frum, cette vague populiste n'est pas un phénomène passager, mais une tendance lourde qui s'installe en réaction à un début de XXIe siècle qui marque, pour les États-Unis, une profonde rupture (10).
Le 11 Septembre, les guerres d'Irak et d'Afghanistan, et la crise financière auraient profondément déstabilisé une certaine Amérique, l'Amérique des classes moyennes, majoritairement blanche, qui fournit au parti républicain l'essentiel de son électorat. Selon Frum, la colère et l'anxiété qui s'expriment dans les rassemblements des Tea Parties sont exagérées mais sincères. De son point de vue, les activistes de droite affirment de bonne foi que les États-Unis sont devenus le théâtre d'une lutte à mort entre les forces de la liberté (et du marché) et celles du déclin socialiste (et anti-américain) engagé par les politiques de Barack Obama. L'élection d'un président noir, intellectuel et « élitiste » aurait été le choc ultime et inacceptable pour une population qui voit sa place dans la société américaine profondément remise en cause, tout comme la place des États-Unis dans le monde.
Sur le plan politique, les échecs accumulés de la seconde administration Bush auraient laissé un parti profondément en crise, incapable de se recomposer autour de nouvelles idées ou de nouvelles forces vives. De façon très intéressante, les analyses de David Frum rejoignent en grande partie celles de commentateurs tout à fait « libéraux » qui se frottent les mains en voyant la maladresse des leaders républicains jouer en faveur d'Obama. Dans le même New York Magazine, John Heilemann et Jonathan Chait signent deux articles intitulés respectivement « Gopocalypse » et « 2012 ou jamais » dans lesquels ils analysent ces primaires hors normes comme le chant du cygne d'un parti sommé de changer ou de mourir, en particulier parce que la composition démographique des États-Unis joue en faveur des démocrates. La population américaine est, en effet, toujours plus jeune, plus diverse ethniquement, plus urbaine et plus cosmopolite, moins religieuse et donc plus libérale, expliquent Heilemann et Chait ; et tous ces groupes votent pour les démocrates (11). Si les Rick Perry, Michele Bachmann et Rick Santorum se décrivent comme les représentants d'une minorité assiégée, c'est parce que c'est le cas, ou en passe de le devenir.
Sans doute ces journalistes ouvertement « libéraux » se laissent-ils emporter par leurs convictions et leurs espoirs ; mais, ce qui est sûr, c'est que le parti républicain de 2012 n'a plus grand-chose à voir avec celui de Dwight Eisenhower, ni même avec celui de Ronald Reagan. La stratégie sudiste de Nixon avait ouvert la voie à une coalition durable entre les internationalistes modérés, les représentants bon teint des milieux d'affaires et les conservateurs racistes du Sud récupérés auprès du parti démocrate quand Lyndon Johnson engagea ce dernier dans le mouvement pour les droits civiques. Il est bien possible qu'aujourd'hui cette coalition ne tienne plus. Elle menace sans cesse d'être débordée sur sa droite par les libertariens anti-impôts, mais aussi par les conservateurs chrétiens et les nouveaux populistes. On mesure le chemin parcouru quand c'est le parti républicain qui se fait aujourd'hui le porte-voix du « droit des États » vis-à-vis du gouvernement fédéral : Abraham Lincoln doit se retourner dans sa tombe.
David Frum n'est pas le seul à souligner qu'il faudrait à ce parti de nouvelles idées et de nouveaux réservoirs d'électeurs s'il veut parvenir à se réinventer. Sous la houlette de son génial conseiller Karl Rove, George W. Bush avait d'ailleurs tenté de mettre en oeuvre de nouvelles synthèses. Le président avait, en particulier, réuni dans son administration des conservateurs chrétiens et des néo-conservateurs issus de l'ancienne extrême gauche intellectuelle. Mais cette alliance de circonstance n'a pas résisté aux guerres d'Irak et d'Afghanistan. Quant aux efforts plutôt encourageants consentis par George W. Bush afin de séduire l'électorat hispanique, ils ont sombré corps et biens dans le débat sécuritaire sur l'immigration. Il est vrai que le sénateur de Floride Marco Rubio pourrait continuer d'incarner ce nouveau visage de l'Amérique ; d'ailleurs, les commentaires vont bon train sur ses chances d'être nominé comme vice-président sur le « ticket » de Romney. Reste qu'il n'est pas évident que les milliers de travailleurs précaires venus du Mexique se rangent spontanément derrière la bannière de ce fils d'exilés cubains.
En guise de conclusion...
Pour toutes ces raisons, sans doute faut-il voir dans ces étranges et interminables primaires davantage qu'un épiphénomène : avec le recul de plusieurs décennies, les analystes aiment à les comparer à celles de 1964, qui avaient vu Barry Goldwater battre Nelson Rockefeller pour se voir ensuite lessivé par le démocrate Lyndon Johnson ; ou encore à celles de 1976, où la bataille entre Gerald Ford et Ronald Reagan avait ouvert la voie à la victoire de Jimmy Carter à la présidentielle. Dans les deux cas, les primaires avaient exposé les divisions internes du parti et abouti à la nomination d'un candidat mal préparé pour l'emporter dans l'élection nationale. Dans les deux cas, elles ont conduit à une défaite à court terme, mais aussi à une réorientation idéologique durable. Goldwater comme Reagan sont aujourd'hui des figures tutélaires du conservatisme moderne, à qui le mouvement doit le culte de la liberté individuelle, l'affirmation d'une supériorité morale des États-Unis sur les forces du mal (communistes hier, islamo-fascistes aujourd'hui), ou encore la foi dans l'esprit d'entreprise et les vertus des marchés dérégulés.
Que nous disent ces comparaisons de la situation actuelle ? À court terme, il est clair que l'enlisement des primaires joue contre Mitt Romney dans la perspective de l'élection de novembre. Tout le temps passé à s'adresser à la base militante ultra-conservatrice n'a pas pu être consacré à l'élaboration d'un programme susceptible de séduire les indépendants. Le candidat va devoir, à présent, réorienter son discours au plus vite. Car le bloc des indépendants est de plus en plus important numériquement, et toutes les analyses montrent que c'est lui qui détermine l'issue de l'élection présidentielle. Certes, le mois de novembre est encore loin, et beaucoup de paramètres pourraient encore affecter la candidature de Barack Obama ; mais, en attendant, les atermoiements républicains ont clairement desservi Romney auprès des centristes, surtout depuis que la contraception ou l'homosexualité occupent les débats en lieu et place des questions économiques.
À plus long terme, on peut se demander quelle influence ces péripéties auront sur la recomposition du parti républicain dans les années à venir. Aujourd'hui, l'écart entre les conservateurs protestataires et les élus plus modérés ne se mesure pas tant dans les programmes, somme toute assez proches, que dans le style et la méthode. Les conservateurs dénoncent en effet toute forme de compromis politique, comme si le pragmatisme ou la capacité à nouer des alliances étaient des formes de trahison. Les deux dernières années ont montré les conséquences de cette polarisation extrême, et combien le climat politique était devenu délétère. Le Congrès bloque toutes les propositions du président Obama, et l'intransigeance des républicains, notamment sur les questions budgétaires, a déjà mis le gouvernement au bord du défaut de paiement. Ces blocages, qui nourrissent en retour la désaffection populaire pour la classe politique, pourraient-ils encore s'accentuer ?
Si un candidat extrême était finalement sorti vainqueur des primaires pour être ensuite battu largement par Obama à la présidentielle, cela aurait sans doute conduit le parti républicain à se recentrer au cours des années à venir. Mais tout indique aujourd'hui que Romney sera, malgré le peu d'enthousiasme des forces conservatrices, le nominé républicain. Si ce choix de raison conduit à une défaite fin 2012, le Grand Old Party pourrait être tenté de pousser la barre encore plus à droite... Avec quel résultat ?
Notes :
(1) Voir le site The Daily Beast, 20 mars 2012. Voir, aussi : E. J. Dionne, « Romney winning votes, not love », The Washington Post, 7 mars 2012.
(2) Nate Silver, « The bettor's case for Santorum », Five Thirty Eight, 10 février 2012.
(3) Voir Charles Cook, « Not sold on Newt », National Journal, 8 décembre 2011.
(4) Fondé en 1984 à Boston par Mitt Romney et deux autres partenaires, ce fonds d'investissement est entré au classement Fortune 500 dès 1996. Son capital actuel est estimé à 66 milliards de dollars. Le rôle de Mitt Romney à la tête de Bain a fait l'objet de différentes controverses pendant la campagne : sur le fait de savoir si ces opérations financières étaient créatrices d'emplois, comme Romney l'affirmait, ou motivaient au contraire des plans sociaux et des délocalisations ; et sur le niveau de revenus du candidat lui-même, et des déclarations incomplètes qu'il aurait faites aux impôts.
(5) L'organisation des primaires est toujours très complexe, mais cette année elle le semble particulièrement, et les ratés s'accumulent. Dans l'Iowa, on a donc annoncé la victoire d'un candidat puis d'un autre, tout en précisant qu'il s'agissait d'une victoire relative car quelques milliers de bulletins n'avaient pu être comptabilisés. Par ailleurs, les formalités à remplir pour figurer sur les bulletins de vote dans certains États sont si nombreuses que les équipes de campagne de Rick Santorum, prises de court par ses succès à partir du mois de février, n'ont pas eu le temps de l'inscrire dans plusieurs États.
(6) On appelle « primaires invisibles » les consultations informelles qui se déroulent dans chaque parti pendant l'année qui précède les élections. La question est alors de savoir quel candidat les personnalités influentes du parti sont prêtes à soutenir.
(7) Le cas de Sheldon Adelson est particulièrement révélateur. Il a financé la campagne de Newt Gingrich quasiment à lui tout seul, et serait motivé principalement par les convictions pro-israéliennes de l'ancien speaker de la Chambre des représentants. Aucun des autres candidats ne lui semblait assez déterminé dans la défense de cette relation spéciale.
(8) « The Possum Republicans », New York Times, 27 février 2012.
(9) Rush Limbaugh est le présentateur vedette des radios libres conservatrices depuis 1990. On estime aujourd'hui à 15 millions d'auditeurs son public hebdomadaire, et son influence sur le mouvement conservateur est considérable. Pendant la campagne, il a été l'objet d'une polémique particulièrement virulente après avoir traité une étudiante de « pute » parce qu'elle défendait la prise en charge de la contraception par les plans d'assurance maladie. Glenn Beck a été l'animateur d'une émission quotidienne sur Fox News de 2008 à 2011. Défenseur des valeurs américaines pour les uns, obsédé des théories du complot pour les autres, il s'en prend violemment à Wall Street et a été l'un des inspirateurs du Tea Party. Ces deux figures - mais on pourrait en citer beaucoup d'autres - sont d'excellents exemples du rôle prépondérant qu'ont joué les médias conservateurs dans la redéfinition de l'agenda politique depuis quelques années.
(10) David Frum, « When did the GOP lose touch with reality? », New York Magazine, novembre 2011.
(11) Heilemann et Chait s'appuient très largement sur la thèse développée par John B. Judis et Roy Texeira dans leur ouvrage de 2004, The Emerging Democratic Majority.