Politique Internationale - La Revue n°135 - PRINTEMPS - 2012

sommaire du n° 135
LE PAKISTAN DE TOUS LES DANGERS
Article de Marie-France CALLE
in english
en español
en français
La démocratie n'est pas chose innée au Pakistan. Pour autant, et bien que le pays ait passé la moitié de sa courte histoire sous la férule militaire, il serait erroné d'affirmer que les dictatures sont inscrites dans son code génétique. Les dix dernières années ont été décisives pour l'évolution - très fluctuante - de l'exercice du pouvoir à Islamabad, et les mois qui viennent le seront encore plus. La décennie écoulée a été marquée par les effets pervers du conflit afghan sur la politique intérieure pakistanaise. La guerre en Afghanistan, déclarée en 2001 par la coalition que conduisaient les États-Unis, a profondément modifié le jeu du Pakistan dans la région. Allié contre son gré à Washington dans la lutte contre les talibans, Islamabad a acquis une nouvelle dimension sur la scène internationale et assume désormais un rôle différent de celui qui fut le sien jusqu'en 2001. Pour le meilleur et pour le pire.
Mais les retombées du conflit afghan ont surtout profondément changé la donne au Pakistan même, où un terrorisme « autochtone » sans précédent a vu le jour. La toute-puissante armée en a payé le prix le plus fort. Un autre élément, plus surprenant peut-être, est en train de rebattre les cartes du pouvoir à Islamabad : en 2007, l'appareil judiciaire a été propulsé dans la vie politique du pays. Il y exerce depuis quelques mois une influence considérable. Au profit ou au détriment de la démocratie ? À voir. Aujourd'hui, le Pakistan est au milieu du gué. Début décembre 2011, des bruits de bottes se sont fait entendre à Islamabad, puis ils se sont tus. Mais si le retour d'une dictature militaire est plus qu'improbable, l'avènement d'une véritable démocratie est loin d'être acquis.
Le Pakistan sort de son isolement
À l'automne 2001, ce n'est pas de gaieté de coeur qu'Islamabad s'était engagé aux côtés des États-Unis dans une alliance contre les talibans. Des talibans avec lesquels le Pakistan entretenait jusqu'alors d'excellentes relations. Aujourd'hui, de son exil londonien, le général-président Pervez Musharraf reconnaît qu'il n'avait pas le choix. Dans une interview au quotidien suisse Le Temps, début septembre 2011, l'ancien chef de l'État, contraint à la démission en 2008, raconte : « À l'époque, il a fallu agir rapidement. Comme tout le monde, j'étais abasourdi par ce que j'avais vu à la télévision, les tours du World Trade Center qui s'écroulent. Le lendemain des attaques du 11 Septembre, j'ai eu Colin Powell (1) au téléphone, qui a été très clair. Il m'a dit : "Vous êtes avec nous ou contre nous." Au même moment, le directeur de nos services de renseignement, qui se trouvait à Washington, m'a confié qu'il s'était entretenu avec Richard Armitage (2), qui lui avait tenu ces propos : "Si vous ne rejoignez pas notre camp, le Pakistan sera tellement bombardé qu'il retournera à l'âge de pierre." Avec tout ça, je n'ai pas hésité une seconde. Je leur ai fait savoir que nous étions avec eux, bien que le Pakistan fût l'un des trois pays qui avaient établi des liens diplomatiques avec les talibans. Je me suis entretenu ensuite avec mes officiers. Je n'ai pas eu beaucoup de mal à les convaincre. Nous ne faisions évidemment pas le poids face à l'armée américaine » (3).
Musharraf n'avait pas ménagé sa peine pour tenter de convaincre Kaboul de livrer Oussama Ben Laden. Jouant la montre, il avait dépêché auprès du mollah Omar, le chef suprême des talibans, une mission emmenée par Ahmed Mahmood, le patron de l'ISI, les services secrets militaires. Partie le 17 septembre 2001, la délégation était rentrée bredouille deux jours plus tard. Le 27 septembre, une deuxième délégation s'était de nouveau rendue à Kandahar, le bastion de l'exécutif taliban. Cette fois, elle se composait d'oulémas (sages de l'islam) pakistanais. Elle n'a pas davantage convaincu les mollahs afghans. À l'époque, déjà, certaines sources avaient accusé les religieux pakistanais de « double jeu ». Loin d'avoir incité les talibans à négocier, ils les auraient, au contraire, confortés dans l'idée qu'une extradition de Ben Laden serait contraire à la charia, la loi islamique. Surtout, ils les auraient assurés de leur soutien en cas de frappes américaines.
Fondées ou non, ces rumeurs donnent la mesure de ce que sera, quelques années plus tard, la réaction des islamistes pakistanais à l'alliance de Musharraf avec Washington. Dès 2001, ils avaient menacé de mettre le pays à feu et à sang ; ils ont tenu promesse (4). Officiellement, le gouvernement d'Islamabad est donc devenu l'allié indéfectible des Américains. Les choses ne tarderont pas à se compliquer entre la démocratie américaine et la dictature pakistanaise.
Le 7 octobre 2001, les Américains larguent les premières bombes sur Kaboul et Kandahar, et le Pakistan entre de plain-pied dans une guerre qui n'est pas la sienne et qu'il ne voulait pas. Le pays en est profondément bouleversé. Tous les changements qui se produiront au cours des dix années suivantes sont déjà écrits.
Musharraf ou la « modération éclairée »
Considéré jusque-là comme un « paria », le général Musharraf devient brusquement indispensable après le 11 septembre 2001. Reste à transformer le dictateur d'hier en un « allié acceptable ». Pour les Américains, qui ont cruellement besoin du Pakistan, il est essentiel qu'Islamabad s'engage sur la voie de la démocratie. Ou du moins à quelque chose qui y ressemble. Pour le général-président, deux fois mis au ban de la communauté internationale, après son coup d'État du 12 octobre 1999 et après s'être autoproclamé à la présidence en juin 2006, c'est une occasion en or. Il organise des élections en 2002. Largement truquées, elles font la part belle aux partis islamiques. Musharraf compte sur eux pour canaliser la montée de l'extrémisme et, surtout, du terrorisme. Peine perdue. Pris entre l'obligation de lutter contre les rebelles (talibans, Al-Qaïda et autres) qui ont trouvé refuge dans les zones tribales, au nom de son alliance avec les États-Unis, et la volonté de ménager les partis religieux, le général-président s'aliène les islamistes. En 2007, le siège de la Mosquée rouge par des centaines de fondamentalistes armés en plein coeur d'Islamabad (5) met le feu aux poudres. Cet épisode se termine dans le sang et ouvre la porte à une vague terroriste qui ne cessera d'enfler. Elle balaie l'ensemble du pays, jusqu'à Lahore, paisible capitale du Pendjab pakistanais.
La grogne monte contre Musharraf. Contraint d'abandonner l'uniforme fin novembre 2007, il passe le témoin de chef des armées au général Ashfaq Kayani. Le 18 août 2008, quelques mois après les élections de février, qui avaient confirmé la volonté du peuple pakistanais de se débarrasser du général-président, Musharraf démissionne. Il laisse un pays nettement plus « libre » qu'en 1999, mais éclaté, en proie au terrorisme et économiquement à genoux. Il a tenté en vain de mettre en oeuvre au Pakistan le modèle auquel il croyait : la « modération éclairée », sorte de version militaire à la pakistanaise du « despotisme éclairé » du roi de Prusse Frédéric II... Le 9 septembre 2008, Asif Ali Zardari, le veuf de Benazir Bhutto, devient président.
Zardari, « président par raccroc »
En 2001, pour cause de guerre en Afghanistan, les Américains ne s'étaient pas montrés très regardants sur les vertus démocratiques du général-président Pervez Musharraf. Pour les mêmes raisons, ils ne l'ont pas été davantage sur la probité du président Asif Ali Zardari sept ans plus tard, soutenant sans réserve celui que les Pakistanais ont vite affublé d'un nouveau sobriquet : « accidental president », le « président par raccroc ». Zardari est arrivé au pouvoir en profitant de l'émotion qui avait suivi l'assassinat de Benazir, le 27 décembre 2007. Nommé co-président du Parti du peuple pakistanais (PPP) avec son fils Bilawal (6) (qui a pris le nom de Zardari-Bhutto immédiatement après la mort de sa mère), il assume seul la charge de chef de parti. Le 6 septembre 2008, il est élu président trois semaines après la démission de Pervez Musharraf. Il prête serment trois jours plus tard.
Depuis son accession à la présidence, Asif Ali Zardari fait cependant un bien curieux chef d'État... Lorsqu'il est à Islamabad, il vit retranché dans le palais présidentiel, de peur d'être assassiné. Et quand il veut exprimer une opinion politique, il le fait plus volontiers dans les colonnes du Washington Post ou d'autres publications américaines que dans la presse pakistanaise. Personne n'a oublié que, lors des tragiques inondations de l'été 2010, dont le Pakistan conserve encore les stigmates, le président n'a pas interrompu un voyage mi-officiel mi-privé à Paris et à Londres. À l'époque, les chaînes de télévision pakistanaises ne s'étaient pas privées de diffuser en parallèle des reportages sur la visite en France de Zardari et des scènes poignantes représentant les victimes du désastre.
Il n'empêche : pour les États-Unis et pour la plupart des pays occidentaux, Asif Ali Zardari reste - officiellement - le parangon de la démocratie pakistanaise. Officiellement seulement. Car depuis 2008 - c'est un secret de Polichinelle à Islamabad -, le chef de l'État aurait continué de s'adonner à la pratique des pots-de-vin. Il aurait, notamment, négocié avec les Chinois quelques contrats industriels qui lui auraient rapporté gros. Lorsqu'il était ministre des Investissements dans le gouvernement de son épouse Benazir Bhutto, dans les années 1990, les juteuses commissions perçues avaient valu à Zardari le surnom de « Mr 10 % »... et quelque onze années passées en prison, jusqu'en 2004. L'argent arrivait sur des comptes en Suisse. Cette affaire refait surface aujourd'hui : en mars 2012, la Cour suprême a enjoint au premier ministre Yusuf Raza Gilani d'écrire aux autorités helvétiques pour qu'elles rouvrent les dossiers de corruption concernant la famille Zardari-Bhutto. En 2009, la Cour suprême avait déjà demandé au Parlement d'annuler l'amnistie dont jouissait Asif Ali Zardari grâce au pacte conclu en 2007 entre son épouse et le général-président. Un décret taillé sur mesure dans les coulisses par Londres et Washington, qui souhaitaient voir aux manettes à Islamabad un duo Musharraf-Bhutto. Le pacte lavait le clan Bhutto dans son ensemble de toutes les accusations de corruption portées à son encontre (7).
L'affaire du « Memogate »
À l'automne 2011, on ne parle pas encore de coup d'État au Pakistan. La Cour suprême réclame avec de plus en plus d'insistance que les dossiers de corruption contre Asif Ali Zardari soient rouverts. Et alors ? Celui-ci ne jouit-il pas de l'immunité présidentielle ? L'affaire dite du « Memogate » - le « scandale du mémorandum » -, qui met du temps à émouvoir le Pakistan, place le chef de l'État dans une situation beaucoup plus délicate que toutes les histoires de pots-de-vin. À en croire un article publié le 10 octobre 2011 dans le Financial Times par l'homme d'affaires américain d'origine pakistanaise Mansoor Ijaz (8), Zardari pourrait, en effet, être conduit à répondre du crime de « haute trahison envers la nation ». Il va sans dire qu'il perdrait alors son immunité. De quoi s'agit-il ?
Selon Mansoor Ijaz, début mai, juste après le raid contre Oussama Ben Laden, le président pakistanais soupçonnait l'establishment militaire de fomenter un coup d'État. Il aurait alors appelé Washington au secours, demandant aux Américains de faire rentrer les militaires pakistanais dans leurs casernes. En contrepartie, il aurait promis aux États-Unis un accès quasi illimité au Pakistan, y compris à son arsenal nucléaire. Toujours d'après Ijaz, Zardari aurait chargé Husain Haqqani, son ambassadeur à Washington, de rédiger une note (« memo ») contenant son « appel à l'aide » et de la faire parvenir à l'amiral Mike Mullen, alors chef d'état-major des armées américaines. Husain Haqqani n'aurait pas trouvé mieux que d'avoir recours aux services d'Ijaz - qu'il connaît pourtant mal - pour faire passer ce message hautement confidentiel... Ijaz se flatte d'avoir « une solide expérience de la "back-channel diplomacy" », mais il ne comprend toujours pas pourquoi Haqqani l'a appelé pour une telle mission. « Peut-être d'autres avaient-ils refusé », avance-t-il.
Dans un premier temps, l'implication de Zardari n'est pas clairement établie. Rappelé à Islamabad, l'ambassadeur Haqqani démissionne et se réfugie dans la résidence du premier ministre Yusuf Raza Gilani, d'où il n'ose pas sortir, inquiet pour sa sécurité. Selon des sources diplomatiques à Islamabad, son épouse, Farahnaz Ispahani, qui travaille avec le président Zardari, aurait profité du départ du chef de l'État à Dubaï, quelques semaines plus tard, pour quitter le pays. Ces mêmes sources précisent que sa fuite n'avait été possible que parce qu'elle possédait la nationalité américaine. Husain Haqqani aurait tenté de partir lui aussi, mais il détient un passeport pakistanais... Par la suite, l'ex-ambassadeur a reçu l'autorisation de quitter le pays à condition d'y revenir pour témoigner si la Cour l'exigeait.
Appelé, lui aussi, à témoigner devant la plus haute instance du pays fin janvier, Mansoor Ijaz ne s'est pas rendu à Islamabad, craignant d'y être arrêté ou assassiné. Il s'est exprimé par vidéo-conférence depuis l'ambassade du Pakistan à Londres. L'homme d'affaires ne mâche pas ses mots : il affirme détenir des enregistrements établissant la preuve que Zardari était au courant du raid américain du 2 mai contre Oussama Ben Laden. Selon ces « conversations interceptées » (Ijaz affirme les tenir des services secrets de quatre pays différents), le chef de l'État - qui est aussi, en théorie, le chef des armées - aurait même donné son feu vert à l'opération, sans avoir consulté au préalable l'état-major à Rawalpindi. « Zardari savait pour le raid du 2 mai, mais ni le chef des armées, le général Ashfaq Kayani, ni Shuja Pasha, le chef de l'ISI, n'avaient été mis dans la confidence », confie Ijaz. La presse rapportera plus tard que, selon la déposition d'Ijaz, Zardari aurait appelé le général Kayani. Faux, rétorque Ijaz. Début mars, il expliquait que « le président et le général ne s'étaient pas parlé en cette nuit fatale ; leurs assistants respectifs se sont téléphoné » (9).
Au lendemain du raid contre Ben Laden, le chef des armées pakistanaises est prisonnier d'une « double aliénation ». Le tout-puissant général Kayani a été tenu dans l'ignorance par le chef de l'État, pour lequel il n'a que mépris ; mais il lui aurait été impossible, s'il avait été averti, de se présenter devant les Pakistanais en reconnaissant qu'il avait laissé faire les Américains. Toujours selon Ijaz, une version officielle est donc rapidement mise au point lors d'une rencontre entre le général Kayani, le président Zardari et le premier ministre Gilani : Washington a agi en catimini, sans en avertir ni Islamabad ni Rawalpindi (le quartier général de l'armée). Loin de calmer le jeu, cette annonce vaut aux militaires d'être conspués par une opinion publique amère et incrédule. L'armée, qui dévore une grande partie du budget, n'est donc pas capable d'assurer la sécurité du territoire ? Elle permet que la souveraineté du Pakistan soit bafouée ? Toute humiliation bue, on peut imaginer que Kayani ne rêve que d'une chose : se débarrasser de Zardari. À défaut d'un coup militaire, pourquoi ne pas faire appel à l'appareil judiciaire (10) ?
Bruits de bottes à Islamabad
Le 6 décembre 2011, Islamabad bruit soudain de rumeurs : un coup d'État serait imminent ; le président Asif Ali Zardari serait en passe de démissionner. Alimentées par le départ précipité de celui-ci pour Dubaï, dans des circonstances peu claires, les spéculations vont bon train. Le chef de l'État, explique-t-on en haut lieu, a quitté le pays pour aller se faire soigner à l'étranger après avoir été victime d'un « léger » malaise cardiaque. Reviendra-t-il ? Mi-décembre encore, la question est sur toutes les lèvres. Il finira par rentrer le 19 décembre dans la plus grande discrétion. Il reste d'abord confiné à son palais présidentiel, puis il reprend ses activités habituelles : des voyages à l'étranger, quelques réunions avec le premier ministre et même deux rencontres avec le chef des armées. Il se murmure que les deux hommes ont fini par se réconcilier... dans l'intérêt de la nation. Le 17 mars, le président prononce un discours devant les deux chambres du Parlement. Comme si rien ne s'était passé.
Entre-temps, les capitales occidentales ont sonné le tocsin. Zardari a-t-il été poussé vers la sortie par les militaires ? À Rawalpindi, on répond sèchement que l'état du président ne nécessitait pas un traitement à l'étranger et que le général Ashfaq Kayani n'a jamais eu l'intention de prendre le pouvoir. C'est bien connu, dès qu'il s'agit de sa santé, Zardari est « complètement paranoïaque » ; il est persuadé qu'au Pakistan les médecins chercheraient à l'éliminer. Et puis il possède une résidence à Dubaï, où vivent également ses enfants. Ses détracteurs ne manquent d'ailleurs jamais de souligner qu'il est bien le premier président pakistanais à avoir « un bureau à Islamabad et une résidence à Dubaï ». Cette fois, ces explications sont peut-être un peu courtes.
Le 6 décembre, le président serait en fait parti pour échapper à la justice. C'est en tout cas ce que tout le monde pense alors. Deux jours plus tôt, il avait annoncé en fanfare qu'il témoignerait le 16 décembre, comme prévu, devant le Parlement sur l'affaire du « Memogate ». Rentré trois jours après la date fatidique, il n'a finalement jamais témoigné. Alors que les Pakistanais sont encore plutôt apathiques, une publication américaine avait mis le feu aux poudres le jour même de son départ. Le titre de « The Cable », un blog de Foreign Policy, est sans ambiguïté : « Le président Zardari quitte soudainement le Pakistan. Est-il en train de partir pour de bon ? ». Un ancien haut responsable du gouvernement américain a confié à « The Cable » que, quelques heures avant son départ pour Dubaï, Zardari s'était entretenu avec Barack Obama au sujet des relations de plus en plus dégradées entre Islamabad et Washington. Le président pakistanais se serait montré « totalement incohérent », rapporte le haut responsable. Selon lui, la pression du « Memogate » était en train de s'accentuer sur Zardari et son départ n'était plus qu'une question de temps. C'est aussi ce que pense alors le gouvernement américain, rapporte « The Cable ». Shuja Nawaz, responsable de l'Asie du Sud au sein du think-tank américain Atlantic Council est encore plus clair : cette fois, l'armée cherche bel et bien à se débarrasser de Zardari, mais pas nécessairement pour prendre le pouvoir. L'analyste redoute ce qu'il appelle « un coup d'État silencieux ». Expliquant que les militaires auraient fait pression dans l'ombre sur l'exécutif pakistanais pour que Zardari soit écarté du pouvoir sans que les hommes en uniforme n'aient l'air de s'en mêler. Selon Shuja Nawaz, Yusuf Raza Gilani pourrait être « le choix de l'armée pour aider à l'éviction de Zardari ». La suite prouve que la réalité n'est pas si simple.
Yusuf Raza Gilani épinglé par la justice
D'abord, contrairement à ce pense l'analyste, Yusuf Raza Gilani n'est pas prêt à devenir l'homme de l'armée, la « feuille de vigne » de la démocratie à Islamabad. Il reste fidèle à Zardari, aussi bien dans l'affaire du « Memogate » que dans celle des comptes en Suisse. Mais le premier ministre, que l'on n'avait jamais vu aussi agressif en quatre ans de pouvoir, souffle le chaud et le froid. Début janvier 2012, alors que le chef de l'État vient de s'offrir une nouvelle escapade à Dubaï « pour assister à un mariage », Gilani calme les esprits à Islamabad. « Tout va bien, dit-il en substance à ses concitoyens, le soir du nouveau départ de Zardari. Allez vous coucher sans crainte, il n'y aura pas de coup d'État et nous n'avons l'intention de limoger ni le général Kayani ni Shuja Pasha, le patron de l'ISI. » Au Pakistan, rien n'est jamais acquis. Mais les temps ont changé, malgré tout, et la petite élite intellectuelle du pays s'en réjouit. Si cela s'était passé il y a dix ou quinze ans, il y aurait déjà eu un coup d'État depuis longtemps ! Grâce aux médias, qui font désormais entendre leur voix, et à l'entrée dans l'arène d'une Cour suprême particulièrement active, une intervention directe et inconstitutionnelle de l'armée semble de plus en plus improbable, affirment plusieurs éditorialistes de renom.
Quelques jours plus tard, Yusuf Raza Gilani se trouve dans une zone de fortes turbulences. À cause, justement, de cette même Cour suprême. Fin janvier, accusé par la plus haute instance du pays d'avoir protégé Asif Ali Zardari en refusant de rouvrir les dossiers de corruption qui pèsent sur lui, le premier ministre est inculpé pour « outrage à la Cour ». Il risque six mois de prison, ce qui l'obligerait naturellement à démissionner. Ce serait la fin du gouvernement civil actuel à Islamabad. Si la possibilité d'un tel scénario n'est toujours pas exclue, cette nouvelle baudruche s'est, elle aussi, quelque peu dégonflée au fil des semaines. Aussi surréaliste que cela puisse paraître, Gilani continue de représenter Islamabad dans toutes les instances internationales... tout en affirmant qu'il préférerait aller en prison plutôt que de « trahir » Zardari. Il était notamment, fin mars, au sommet sur la sûreté nucléaire à Séoul, où il a discuté avec Barack Obama des relations exécrables entre Washington et Islamabad. Quelques jours plus tard, il s'envolait pour la Chine. Le premier ministre, qui s'est présenté deux fois devant la Cour comme il en avait été sommé, laisse désormais son avocat se débrouiller avec les juges. Lesquels ajournent régulièrement les séances...
L'anti-américanisme, un ciment à toute épreuve
La crise politique qui secoue Islamabad depuis des mois a-t-elle fini par lasser ? L'orage s'est-il éloigné pour de bon ? Même le feuilleton du « Memogate » ne fait plus la Une des journaux. L'anti-américanisme, en revanche, poursuit son inexorable ascension. L'opposition, des islamistes aux partis traditionnels, en fait ses choux gras. Mais elle n'est plus la seule : en quelques mois, le gouvernement civil est, lui aussi, devenu nettement moins pro-américain qu'auparavant et reproche ouvertement aux États-Unis de piétiner la souveraineté du Pakistan. L'establishment militaire n'est pas en reste. Tous sont enfin en parfaite synchronisation avec une opinion publique chauffée à blanc.
Le sentiment anti-américain s'était nettement exacerbé après le raid des Navy Seals, le commando qui a abattu Oussama Ben Laden le 2 mai 2011 à Abbottabad, où le chef d'Al-Qaïda se cachait depuis plusieurs années. L'opération avait suscité la colère. L'atmosphère était survoltée ; les Pakistanais étaient déprimés. Ils en voulaient - et en veulent encore - aux États-Unis d'avoir violé la souveraineté de leur pays, mais aussi à l'armée qui n'a pas su empêcher les hélicoptères de l'US Air Force de franchir la frontière afghane dans la nuit du 1er au 2 mai 2011.
Le 26 novembre 2011, une grosse « bavure » de l'Otan a quasiment sonné le glas de la coopération entre Washington et Islamabad. Vingt-quatre soldats pakistanais sont tués dans la zone tribale de Mohmand, à quelques centaines de mètres de la Ligne Durand, qui sert de frontière entre le Pakistan et l'Afghanistan. En représailles, Islamabad a aussitôt interdit le transit par le Pakistan des camions qui ravitaillent les bases de l'Otan en Afghanistan. Débarquées dans le port de Karachi, les marchandises étaient acheminées jusqu'à Kaboul par la passe de Khyber. Entamé fin mars, un débat au Parlement pakistanais sur la « révision des relations entre le Pakistan et les États-Unis » s'éternisait encore en avril. En attendant, la route n'était toujours pas ouverte...
En quelques semaines, cette virulente opposition à Washington semble être en passe de réconcilier les civils et les militaires au Pakistan. D'abord discrète, l'armée ne cache plus son exaspération face à l'Amérique. On est loin du rôle clé joué par Kayani au printemps 2010, à Washington, pour mettre sur pied un partenariat stratégique américano-pakistanais. Une fois encore, la cause de cette volte-face, c'est l'Afghanistan. Il y a deux ans, lorsque Washington avait annoncé en fanfare vouloir dialoguer avec les talibans pour sortir du conflit afghan, Islamabad avait sauté sur l'occasion. Le général Kayani, d'ordinaire peu bavard, avait multiplié les déclarations à la presse, expliquant que le Pakistan était un médiateur indispensable entre les Américains et les rebelles afghans. Or les États-Unis ont rapidement ouvert des négociations directes avec les talibans, souvent sans en avertir leur « allié » pakistanais. Le Pakistan s'est senti trahi : à l'évidence, aux yeux des Américains, il ne faisait pas partie de la « solution » visant à mettre un terme à la guerre en Afghanistan. Aujourd'hui, Islamabad n'est pas prêt à aller à Canossa : aucune concession ne sera faite aux Américains tant que ces derniers n'auront pas clairement défini le rôle du Pakistan dans la fin du conflit afghan, voire au-delà.
Les Pakistanais ont une raison supplémentaire de ne pas jouer à tout prix la carte américaine : les talibans semblent avoir repris la main en Afghanistan ; le retrait des troupes de la coalition pourrait intervenir avant la date annoncée de 2014. Islamabad, qui a toujours cherché à se concilier les talibans afghans, n'a aucun intérêt à afficher son partenariat avec Washington alors que ces mêmes talibans pourraient bien revenir au pouvoir à Kaboul.
Vers des élections anticipées ?
Rien d'étonnant, donc, à ce que les Pakistanais apprécient de moins en moins que les États-Unis décident pour eux. Ils estiment désormais que leur destin ne doit plus se limiter à subir un président « civil » qu'ils n'ont pas vraiment souhaité, uniquement dans le but d'éviter le retour d'une dictature militaire. Certes, ils veulent le changement, et ce changement doit passer, une fois encore, par les urnes. Le discours est nouveau ? Peut-être. C'est en tout cas ce que l'on entend depuis des mois de Lahore à Peshawar, en passant par Karachi et Islamabad.
Alors que la menace du coup d'État semble être écartée, nombre d'analystes finissent par s'émerveiller de ces frémissements de démocratie. Et si, pour une fois dans son histoire, le Pakistan ne passait pas des mains d'un gouvernement civil corrompu à celles des militaires ?, se demandent-ils sans vraiment y croire. Il existe pour cela un bon moyen. Des élections anticipées seraient un excellent antidote à un coup d'État dont personne ne veut, y compris, probablement, l'armée. Prévues pour début 2013, elles pourraient avoir lieu à l'automne 2012, voire avant.
Une étoile est née
Le changement a un nom : Imran Khan (11). L'ancien capitaine de cricket surfe avec aisance sur cette vague d'anti-américanisme qui a toujours été son fonds de commerce. Dans les rangs du Pakistan Tehreek-e-Insaf (PTI, le Mouvement pour la justice au Pakistan), le parti qu'il a fondé en 1996, on parle aussi de démocratie... « Imran Khan veut être un nouveau type d'homme politique, un leader comme le Pakistan n'en a jamais connu. Il pense qu'il est temps de donner au pays une vraie démocratie », confiait à l'automne dernier l'amiral à la retraite Javaid Iqbal, alors vice-président du PTI. Il y a quelques mois, Iqbal a été remplacé par Shah Mehmood Qureshi, l'ancien ministre des Affaires étrangères du gouvernement Zardari-Gilani. L'homme est brillant, fin politique. Imran Khan, qui a le vent en poupe, a décidé d'étoffer sa garde rapprochée de personnalités connues, n'hésitant pas à puiser dans le vivier des partis politiques institutionnels. Shah Mehmood Qureshi est l'une d'entre elles.
Au Pakistan, certains affirment qu'Imran est le « poisson pilote » de l'armée. Pour autant, même les analystes les moins enclins à porter les militaires au pinacle ne se prononcent pas, se contentant d'affirmer que l'armée ne serait pas contre son accession au pouvoir.
C'est peut-être là qu'est le vrai changement que connaît actuellement le Pakistan : l'armée a compris que les coups d'État en uniforme n'étaient plus de saison ; sera-t-elle tentée de poursuivre un « coup judiciaire » (pour autant que la Cour suprême accepte de jouer le jeu) ? À défaut, un soutien - y compris financier - à un homme comme Imran Khan pourrait être une solution acceptable pour tous.
Notes :
(1) Secrétaire d'État américain (de 2001 à 2005).
(2) Sous-secrétaire d'État américain (de 2001 à 2005).
(3) Le Temps, Éric de Lavarène, 5 septembre 2011.
(4) Dès le début de la guerre en Afghanistan, l'armée pakistanaise est la cible de mouvements islamistes armés pakistanais. Soutenus par des éléments d'Al-Qaïda et des seigneurs de la guerre afghans, ces militants « autochtones » restent d'abord cantonnés au nord-ouest du Pakistan, en bordure de l'Afghanistan. En décembre 2007, suite à l'assaut contre la Mosquée rouge (voir note 5) à Islamabad, les islamistes pakistanais se regroupent sous la bannière du Tehreek-e-Taliban Pakistan, TTP, le Mouvement des Talibans du Pakistan, emmené par Baitullah Mehsud. Très vite, les attentats se multiplient dans l'ensemble du Pakistan. Il s'agit désormais d'attaques-suicides. Elles s'étendent jusqu'à Lahore, paisible capitale du Pendjab pakistanais (est), où le TTP a trouvé des alliés dans les groupes djihadistes qui ciblaient jusqu'ici l'Inde voisine. On estime qu'en dix ans ce terrorisme « autochtone » a fait 45 000 morts au Pakistan, dont au moins 5 000 lors d'attentats dans les villes.
(5) Bastion de l'islamisme extrémiste, la Mosquée rouge, située dans un quartier résidentiel d'Islamabad, connaît une poussée de fièvre en janvier 2007. Des étudiants s'y sont retranchés, affirmant qu'ils ne sortiront que lorsque le gouvernement se résoudra à appliquer la charia, la loi islamique, au Pakistan. Poussé par les pays occidentaux, mais aussi par la Chine, le général-président Musharraf fait donner l'assaut début juillet 2007. C'est un bain de sang. Nombre d'islamistes parviendront à s'enfuir. Certains rejoindront les militants cachés dans les zones tribales. Après cet événement, le terrorisme aveugle redouble d'intensité au Pakistan.
(6) Fils de l'ex-premier ministre Benazir Bhutto et de l'actuel président Asif Ali Zardari, Bilawal Zardari-Bhutto est né le 21 septembre 1988. Il poursuivait des études à Oxford lorsque sa mère a été assassinée à Rawalpindi le 27 décembre 2007. Après avoir été nommé co-président du Pakistan People's Party (PPP) avec son père, il est retourné en Grande-Bretagne pour y achever ses études. Le 6 décembre 2011, lors du départ précipité de son père pour Dubaï, il est rentré au Pakistan, alimentant les spéculations selon lesquelles il s'apprêtait à prendre la succession de son père à la tête du PPP.
(7) Le chef de l'État est depuis longtemps dans le collimateur du juge Iftikhar Chaudhry, le président de la Cour suprême. Redoutant de voir la loi d'amnistie voler en éclats, Zardari avait tardé à réinstaurer le juge dans ses fonctions, comme il l'avait promis en 2008. Le général-président l'avait limogé et avait décrété l'état d'urgence le 3 novembre 2007, espérant pouvoir conserver les pouvoirs absolus qu'il s'était arrogés quelques années plus tôt. Ce n'est qu'après la « Longue marche » organisée par Nawaz Sharif, le leader de la PML-N, sur le palais présidentiel à Islamabad le 15 mars 2009, que Zardari s'est vu contraint de rétablir le juge Chaudhry à son poste. Nawaz Sharif s'était ainsi fait le porte-drapeau du mouvement des juges et des avocats, demandant la réintégration de tous ceux qui avaient été révoqués par le général-président Musharraf sous l'état d'urgence. Parti de Lahore, le bastion des Sharif, la « Longue marche » visait à forcer la main à Zardari. À Islamabad, le chef de l'État avait donné l'ordre de mettre en place un cordon de sécurité autour du quartier gouvernemental et du palais présidentiel, mais il finira pas céder.
(8) Mansoor Ijaz, « Time to take on Pakistan's Jihadist's spies », The Financial Times, 10 octobre 2011.
(9) Conversation avec l'auteur.
(10) Mansoor Ijaz, « Black Channel Blues », Newsweek, 12 décembre 2011.
(11) Ancienne star du cricket pakistanais, Imran Khan fonde son parti politique en 1996. Il lui donne le nom de Pakistan Tehreek-e-Insaf, PTI, le Mouvement pour la Justice au Pakistan. Il suit d'abord d'assez près la ligne du général-président Musharraf, dont il finira par s'éloigner en novembre 2007 après que Musharraf eut décrété l'état d'urgence. Pendant quelques jours, Khan est placé en résidence surveillée. En 1999, lorsque Musharraf avait pris le pouvoir, l'ancien capitaine de cricket avait vu en lui un homme intègre, déterminé à lutter contre la corruption. Car Imran Khan a fait, et continue de faire, de la lutte contre la corruption son credo. En 2008, il prend ses distances avec la classe politique « traditionnelle » dans son ensemble et boycotte les élections. Longtemps considéré comme quantité négligeable sur la scène politique pakistanaise, Imran Khan y a fait une entrée fracassante il y aura bientôt un an. Ardemment opposé à la guerre en Afghanistan et à l'alliance du Pakistan avec les États-Unis, sa popularité est au zénith à l'automne 2011. Deux de ses meetings, à Lahore et à Karachi, ont attiré jusqu'à un million de personnes.
En 1995, Imran Khan avait épousé Jemima Goldsmith, la fille du magnat britannique de la finance, Jimmy Goldsmith. Ils divorcent en 2004. Certains affirment que Jemima était devenue un handicap pour la carrière politique d'Imran.