Politique Internationale - La Revue n°135 - PRINTEMPS - 2012

sommaire du n° 135
BIRMANIE : UNE DEMOCRATISATION EN TROMPE-L'OEIL ?
Article de Florence COMPAIN
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Aung San Suu Kyi n'est plus la dissidente qui a tant ému l'Occident en se dressant seule contre l'inflexible junte birmane. Depuis les législatives partielles du 1er avril, la « dame de Rangoun » est une députée qui espère que « le rôle du peuple dans la politique sera accentué ».
Après avoir libéré des centaines de prisonniers politiques, assoupli la censure, créé des syndicats et une commission des droits de l'homme, le régime birman a, pour la première fois depuis plus de vingt ans, autorisé la célèbre opposante à participer à une élection. Si ce scrutin, qui avait pour objet de renouveler 43 sièges des deux chambres du Parlement (qui en compte 664 au total), ne modifie pas le rapport des forces, il a néanmoins une grande portée symbolique. L'ouverture politique en Birmanie et les promesses de changements troublent les observateurs : peuvent-elles augurer d'un réveil démocratique ou ne sont-elles qu'une illusion ?
La mue de la junte au pouvoir
Parfaitement illégitime, honnie par la population, spécialisée dans les exécutions sommaires, les détentions arbitraires, la torture et le travail forcé, la dictature militaire birmane, arrivée au pouvoir en 1962 et consolidée par un deuxième coup d'État en 1988, aime les symboles. Pour marquer le début d'une nouvelle ère, elle s'est auto-dissoute et est devenue un pouvoir civil en mars 2011. Désigné en novembre 2011, à l'issue d'un scrutin très formel, le président Thein Sein est l'homme qui doit superviser cette mue vers une « démocratie florissante et disciplinée ».
Ce n'est pas la première fois que la dictature birmane relâche son contrôle et propose une voie vers la « démocratisation ». Mais c'est la première fois qu'elle multiplie à ce point les promesses de réformes politiques.
En 1974, le général Ne Win avait voulu légitimer sa dictature en lui donnant une apparence civile. Une nouvelle Constitution avait été promulguée, créant une Assemblée nationale et des comités populaires locaux. Cette innovation n'empêcha pas le tyran de se maintenir au pouvoir jusqu'en 1988, avant qu'une junte encore plus brutale ne prenne la relève. En 1990, la dictature organisa des élections générales étonnamment libres... mais elle en ignora les résultats car le scrutin fut remporté haut la main par l'opposition. Et la Birmanie replongea dans l'absolutisme militaire pour deux décennies.
Amnésique, la communauté internationale s'enthousiasme aujourd'hui pour le président Thein Sein, un Gorbatchev en sarong qui manie le syllogisme pour convaincre que les avancées en cours sont irréversibles. « Nous sommes sur la bonne voie, nous ne pouvons qu'avancer, donc nous n'avons pas l'intention de revenir en arrière », explique-t-il depuis sa capitale fantôme (1). Inaugurée en 2005, Naypyidaw, ville surgie de nulle part, est déserte. Il y a des bâtiments administratifs gigantesques, des hôtels de luxe, des centres commerciaux mais pas âme qui vive sur ses boulevards larges comme des pistes d'aéroport.
Le régime birman engrange déjà les succès diplomatiques. L'Association des pays d'Asie du Sud-Est (Asean) accorde à la Birmanie la présidence tournante en 2014 - un honneur que le groupement régional lui avait refusé en 2006 pour cause de non-respect des droits de l'homme. L'Union européenne allège ses sanctions ; quant aux États-Unis, ils mettent fin à cinquante ans de silence entre les deux pays et annoncent l'envoi prochain d'un ambassadeur.
Cette soudaine ouverture est-elle vraiment la preuve d'un changement en profondeur ? Ne faut-il pas y voir, plutôt, un savant calcul de la part d'une junte cynique ? L'insondable président Thein Sein sera-t-il l'homme du changement ? La « démocratie florissante et disciplinée » inaugurée en 2010 par des élections législatives qui contrevenaient aux principes démocratiques élémentaires et fondée sur une Constitution contestable adoptée en 2008 constitue-t-elle un véritable changement de cap ?
Le risque est grand de prendre ses désirs pour des réalités. Win Tin, l'une des grandes figures morales de la résistance à la dictature birmane, résume bien la situation : « Nous apercevons une lueur au bout d'un long tunnel. Nous ne savons pas si nous atteindrons la lumière mais, pour l'instant, nous sommes toujours plongés dans l'obscurité » (2).
Le président Thein Sein est-il l'homme du changement ?
Nommé en mars 2011 à l'issue d'élections truquées par le sinistre Than Shwe, homme fort de la dictature depuis vingt ans, le président Thein Sein, personnage aussi falot que servile, est soudainement décrit comme un « réformateur ambitieux et sincère ».
Bien qu'il saupoudre aujourd'hui ses discours de déclarations progressistes, libère des prisonniers politiques et allège la censure, cet homme au visage figé comme de la cire ne s'est découvert une âme de démocrate que sur le tard. L'ancien chef militaire du Triangle d'or (un espace de production illicite d'opium, où se rejoignent les frontières de la Birmanie, de la Thaïlande et du Laos) a toujours été un grand admirateur de l'ancien dirigeant nord-coréen Kim Jong-il. Obsédé par l'ordre et la discipline, il n'avait rien trouvé de mieux, pour réconforter les rescapés du cyclone Nargis qui a fait 140 000 morts en mai 2008, que de les sermonner de façon incongrue... sur le respect des lois et les effets néfastes des jeux d'argent (3).
L'audace que l'on prête à Thein Sein surprend le colonel Saw Khin Soe, un homme du premier cercle du pouvoir : « Thein Sein est avant tout d'une loyauté totale envers ses supérieurs », confie cet ancien attaché militaire. La grille de lecture qu'offre ce colonel qui a eu Thein Sein sous ses ordres durant trois ans est précieuse pour déchiffrer un régime obnubilé par le secret (4).
Thein Sein, âgé de 66 ans, a obéi pendant 47 ans à la chaîne de commandement militaire. En 2010, il a accepté de rendre ses étoiles de général pour devenir le visage présentable de la junte dans les réunions internationales. Celui que le généralissime tout-puissant Than Shwe considérait comme son « facteur » (5) « n'aura pas d'autonomie décisionnelle avant longtemps », estime le colonel. Il rappelle que Thein Sein a été choisi pour occuper la présidence car il ne disposait pas d'un réseau interne qui lui aurait permis d'asseoir son pouvoir - et ne représentait donc pas une menace pour la sécurité et la fortune du vieux dictateur, aujourd'hui officiellement retiré de la vie politique mais qui joue encore un rôle éminent dans l'ombre.
En réalité, ce « nouveau » régime n'est guère plus qu'un habillage civil et policé du précédent. La plupart des membres du gouvernement sont des militaires issus de l'ancienne équipe, dont la réputation de brutalité n'est plus à faire.
Surtout, l'autorité suprême sur les questions liées à la sécurité nationale - ce qui, en Birmanie, revient à dire sur l'ensemble de la vie politique - se trouve entre les mains des onze membres (dont six militaires) du mystérieux Conseil national de la sécurité et de la défense, dont les pouvoirs ne sont pas précisés par la Constitution et qui serait chapeauté par Than Shwe.
Les militaires qui, en cinquante ans, ont peaufiné un système opaque fondé sur des équilibres claniques et familiaux, ne sont pas près de passer la main. Persuadée de sa supériorité, investie de son rôle paternaliste et confortée dans son idéologie nationaliste, l'armée « se maintiendra au premier plan politique pour les deux décennies à venir », croit savoir le colonel Saw Khin Soe.
Dans un pays aussi outrageusement dominé par ses forces armées, un réel processus de réforme nécessiterait des modifications de la structure du pouvoir. Au vu des dispositions prévues par la Constitution, on peut douter d'une telle volonté. L'euphorie suscitée par les récentes « réformes » risque d'être éphémère.
Une Constitution truffée de garde-fous
Le texte, rédigé par les militaires et imposé en 2008 au lendemain du cyclone Nargis, est loin d'offrir les garanties d'un État de droit. Truffé de garde-fous, subterfuges et exceptions, il permet à l'armée de reprendre les rênes du pouvoir dans l'intérêt de la sécurité nationale et lui octroie un droit de veto sur tout amendement.
L'article 396 réserve un quart des sièges des deux chambres du Parlement aux militaires. L'article 121 a été écrit sur mesure pour empêcher Aung San Suu Kyi de se présenter à la présidence au motif qu'elle a été mariée à un étranger et qu'elle a des enfants qui ne possèdent pas la nationalité birmane. Si la démocratisation devient incontrôlable, l'article 413 donne au président le droit de transférer les pouvoirs exécutifs au chef des forces armées.
Et l'on atteint un summum de complications avec l'article 12 qui fixe les règles de modification de la Loi fondamentale. Au fil des 104 clauses, il apparaît 1) qu'un amendement n'est envisageable qu'avec l'accord préalable de 75 % des députés et 2) qu'il doit être entériné par un référendum national mobilisant plus de 50 % des électeurs. Bref, il est quasiment impossible de toucher à cette Constitution qui légalise la domination politique de l'armée.
« L'adoption d'une nouvelle Constitution et la tenue d'élections en novembre 2010 ne traduisent en aucun cas la volonté du régime de changer un système qui lui a permis de se maintenir au pouvoir pendant un demi-siècle. Ces réformes n'ont pour unique objectif que d'institutionnaliser et de perpétuer l'ordre présent », constate Bertil Lintner (6). Réflexes militaires obligent, c'est un véritable « camp retranché » institutionnel que le généralissime Than Shwe a édifié pour la nouvelle génération de dirigeants avant de s'éclipser officiellement.
Quant au récent processus de démocratisation, « il n'y a rien d'irréversible à ce stade », concède Nay Zinn Lat, conseiller politique du président Thein Sein (7). Puisque les principaux éléments de l'appareil de sécurité répressif - ainsi que les lois qui le sous-tendent - demeurent en place, le régime peut faire machine arrière quand bon lui semble (8).
L'Occident aimerait voir dans Thein Sein l'homme qui opérera la rupture avec un passé peu reluisant et imposera des réformes courageuses en dépit de la résistance de la frange conservatrice du pouvoir. Mais l'idée qu'il existe un clivage entre « durs » et « modérés » n'est pas nécessairement pertinente : traditionnellement, ce n'est pas le degré de démocratisation qui divise la haute hiérarchie militaire mais, bien plus, la question des relations avec la Chine (9).
Plutôt qu'un réformiste, Thein Sein est un homme qui joue habilement la carte chinoise afin d'obtenir le soutien de l'Occident.
Desserrer l'étreinte de la Chine
Obsédé par la défense de la « race birmane » (10), le régime perçoit la sinisation progressive du pays comme une menace pour l'identité nationale et souhaite desserrer l'étreinte de Pékin, comme l'indique la rhétorique utilisée dans plusieurs rapports internes de l'armée datant de 2010 et que nous avons pu parcourir. La Chine, longtemps décrite comme le partenaire commercial, diplomatique et militaire privilégié, y apparaît comme l'origine de tous les maux affligeant la Birmanie, de la déforestation à la généralisation du trafic de drogue.
Depuis 1988, la Birmanie - qui a, cette année-là, réprimé dans le sang un mouvement pro-démocratique - se trouve au ban de la communauté internationale. En l'absence de l'Occident, la Chine est devenue le premier investisseur dans le pays avec 10 milliards de dollars en 2010, soit 32 % des investissements directs étrangers (11). Elle réalise 80 % du commerce frontalier de la Birmanie. Traduisons : depuis vingt ans, en contrepartie des aides au développement, de l'assistance technique et des crédits finançant la construction d'infrastructures et d'industries, Pékin pille allègrement les mines, les ressources énergétiques et le bois du nord de la Birmanie. Les travailleurs chinois affluent toujours plus massivement et la pacotille chinoise inonde les marchés. Et Mandalay, la grande ville du Nord, est devenue à 40 % chinoise (12).
La percée chinoise a toujours rencontré des résistances dans certaines franges de la junte birmane. Dès le début des années 1990, celles-ci affichent leur hostilité à la rapide inféodation de l'armée à la Chine et à l'armement qu'elle lui propose. En octobre 2004, le général Than Shwe évince Khin Nyunt, le chef des services de renseignement, ouvertement prochinois. Les tendances sinophobes ne font que se confirmer. Min Aung Hlaing, promu en mars 2011 commandant en chef des armées, est l'homme qui a dirigé en août 2009 une offensive sanglante contre le Kokang, région majoritairement peuplée de Chinois au nord-est de l'État shan (13). Et son premier déplacement à l'étranger n'a pas été effectué en Chine mais au Vietnam, un pays qui entretient des relations tendues avec Pékin. La suspension d'un projet de barrage chinois à Myitsone (sur le fleuve Irrawaddy), en septembre dernier, entérine le coup de froid entre Pékin et Naypyidaw.
Devant les dangers d'une véritable satellisation et de la montée de la sinophobie populaire - qui évoque le souvenir des violents pogroms anti-chinois de Rangoun survenus en 1967 (14) -, le régime est tenté d'opérer un rééquilibrage géopolitique. S'il est toujours difficile d'approcher la vérité du pouvoir birman, un document estampillé « secret défense », que l'auteur a pu consulter, confirme l'hypothèse.
Document « secret défense »
Après la troisième arrestation de la célèbre opposante Aung San Suu Kyi, en 2003, le général Than Shwe annonce, en réponse aux condamnations internationales, une feuille de route en sept étapes vers une « démocratie florissante et disciplinée ». Mais il se garde de rendre publique une thèse publiée dans la foulée, issue de l'académie militaire de Maymyo.
Sous le titre « Étude des relations américano-birmanes », les 346 pages du dossier (15) détaillent une habile stratégie de séduction à l'égard des États-Unis. Cette stratégie vise à « obtenir la levée des sanctions » en place depuis la fin des années 1990 et qui étranglent l'économie, et à « accéder aux fonds de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international et des autres instances internationales de la finance ». Il faut savoir que l'aide au développement, limitée par les sanctions, ne représente aujourd'hui en Birmanie que 6 dollars par habitant, contre 42 au Vietnam, 52 au Cambodge et 62 au Laos (16).
Les conclusions présentent d'étranges similitudes avec la « perestroïka » du président Thein Sein. L'auteur, un mystérieux lieutenant-colonel nommé Aung Kyaw Hla - vraisemblablement le nom de code d'un think tank -, part du postulat que la dépendance vis-à-vis de la Chine a créé « une situation d'urgence nationale » qui « met en péril l'indépendance du pays » et estime que la Birmanie doit « normaliser ses relations avec l'Occident ».
Il note qu'Aung San Suu Kyi, encore en résidence surveillée à la date de rédaction du document, se trouve « au centre des préoccupations des Américains » et que les « pressions s'accentuent chaque fois qu'elle est détenue ». Si le rapport estime que « sa libération améliorerait les relations avec l'Occident », la finalité y figure clairement : « Écraser l'opposition. »
En se basant sur les relations des États-Unis avec le Vietnam (au moment de la rédaction du rapport) et l'Indonésie de Suharto (de 1966 à 1988), Aung Kyaw Hla étudie la « flexibilité » dont Washington pourrait faire preuve. « Les États-Unis sont très focalisés sur les droits de l'homme », mais ils peuvent mettre de l'eau dans leur vin si « cela sert leurs intérêts stratégiques », remarque-t-il. S'il ne le précise pas, il est évident qu'il pense à un terrain d'entente avec Washington concernant la Chine.
Le document identifie ensuite plusieurs universitaires occidentaux connus pour leurs prises de position contre les sanctions pesant sur la Birmanie (17) ainsi que des diplomates indiens susceptibles de donner des informations (18) sur d'influents membres du Congrès américain. Il constate que le régime ne fait pas le poids face aux médias et ONG créés par les opposants birmans en exil (19) et suggère d'inviter des hommes politiques et des législateurs américains à visiter le pays, dans l'espoir que ceux-ci feront pencher l'opinion internationale en sa faveur.
Cette stratégie s'est révélée payante. De nombreuses personnalités américaines se sont rendues en Birmanie ces dernières années et sont souvent reparties moins critiques envers le régime qu'à leur arrivée (20).
Terrain d'une lutte d'influence
Comme le pressent Win Tin, l'une des figures emblématiques de la contestation étudiante de 1988 (qui a marqué un tournant profond dans l'histoire de la Birmanie), le pays « devient le terrain d'une lutte d'influence entre les États-Unis et la Chine ». « Je crains - poursuit-il - que les considérations stratégiques n'aveuglent la communauté internationale et que nous ne devenions qu'un pion. »
Dans ce cas, la Birmanie « n'a aucune chance de devenir une vraie démocratie. Elle resterait un État autoritaire à peine déguisé dont les États-Unis s'accommoderont avec cynisme pour contrebalancer l'influence de la Chine ».
Un pragmatisme que confirme un diplomate américain basé à Bangkok : « Notre politique en Asie est assez simpliste : nous controns systématiquement ce que fait la Chine. » En d'autres termes : on ne se préoccupe guère de la démocratie et des droits de l'homme, principes pourtant censés guider la politique étrangère américaine. D'ailleurs, en 1989, quelques mois après la répression, Burton Levin, qui était alors l'ambassadeur américain à Rangoun, expliquait que si les États-Unis pouvaient se permettre de se montrer à la hauteur de leurs principes en Birmanie, c'est uniquement parce que celle-ci n'abritait pas de bases américaines et qu'elle présentait un très faible intérêt stratégique...
La donne a changé. Washington veut réorienter sa politique de sécurité vers l'Asie et contrer les ambitions d'expansion vers l'océan Indien que caresse la Chine. Les projets d'oléoducs et de gazoducs reliant le Yunnan à la côte ouest birmane, assortis d'une protection militaire, modifieraient le rapport des forces dans la région, et certainement pas au profit des États-Unis. La Birmanie est devenue un véritable enjeu géostratégique, d'autant plus qu'elle entretient des liens assez troubles avec la Corée du Nord (21). Washington est très préoccupé par la « coopération avancée » entre Naypyidaw et Pyongyang. Plusieurs sites d'information dissidents ont publié des photos d'un réseau de tunnels stratégiques creusés sous la capitale. Supervisée par des techniciens nord-coréens, l'opération « écaille de tortue », lancée en 2003, consiste à construire un immense réseau de 800 galeries souterraines qui comprend des salles de réunion ainsi que des couloirs où des véhicules peuvent circuler et qui est destiné à protéger la junte d'attaques aériennes et de soulèvements populaires. Les États-Unis, qui soupçonnent que ces galeries servent également à développer l'arme nucléaire, surveillent les allées et venues des cargos nord-coréens décrépits qu'ils soupçonnent de transporter des missiles. Les dernières tentatives de livraison d'armes de la part de la Corée du Nord datent de mai et juin 2011 - soit quelques mois après que Thein Sein eut été nommé président et affirmé que les soupçons de collusion nucléaire entre la Birmanie et la Corée du Nord étaient infondés (22).
En décembre 2011, la secrétaire d'État américaine Hillary Clinton a axé sa visite en Birmanie sur la Corée du Nord. « Nous attendons de la Birmanie qu'elle rompe ses relations illégales avec la Corée du Nord et respecte le consensus international contre la propagation des armes nucléaires », a-t-elle martelé. Moins photographié que sa rencontre avec le président birman, son entretien avec le président de la chambre basse de l'Assemblée est très significatif : c'est cet ancien chef d'état-major interarmées qui s'était rendu secrètement à Pyongyang en novembre 2008 et y avait signé un mémorandum de coopération militaire.
Pour justifier un changement de politique vis-à-vis de la Birmanie, les États-Unis avaient besoin de la caution d'Aung San Suu Kyi, icône internationale, symbole des privations de liberté qu'endurent les Birmans depuis cinquante ans. C'est Washington qui lui aurait soufflé le ton conciliant qu'elle adopte à l'égard du nouveau gouvernement, estime Bertil Lintner, qui vient de publier une biographie de « la dame de Rangoun ».
La caution d'Aung San Suu Kyi
Malgré les quatorze années qu'elle a passées en réclusion, Aung San Suu Kyi continue d'exercer une influence exceptionnelle sur son peuple. Les foules se pressent dans son sillage. Ses portraits, longtemps interdits, se vendent comme des petits pains sur tous les étals de Rangoun. Un an après sa libération, la célèbre opposante, désormais députée, porte les derniers espoirs démocratiques d'un peuple martyrisé.
Son champ d'action politique est cependant très réduit. Semblant accorder une certaine légitimité au nouveau régime, elle a accepté de revenir dans le jeu politique légal et de tirer un trait sur sa large victoire électorale de 1990 dont elle exigeait la reconnaissance depuis vingt ans.
Mais condamnée à jouer sur des compromis, elle décontenance certains cercles dissidents qui chuchotent pour la première fois l'impensable : notre figure de proue n'est-elle pas manipulée par la junte pour séduire les gouvernements étrangers et obtenir la levée des sanctions ?
« En autorisant Aung San Suu Kyi à participer aux élections partielles, le régime la neutralise à peu de frais », s'inquiète Win Tin, son vieux compagnon de route. Il doute de son efficacité au Parlement, une institution où les séances sont expédiées en un quart d'heure, les élus étroitement encadrés et la servilité récompensée par de coquettes rémunérations.
À 66 ans, Aung San Suu Kyi aurait choisi de s'engouffrer dans cette soudaine ouverture pour saisir sa dernière chance de concrétiser sa vision d'une Birmanie plus démocratique. Si elle peut compter sur le soutien indéfectible de la communauté internationale, plusieurs facteurs jouent en sa défaveur. « Elle n'est pas manipulatrice dans l'âme », estime Kyaw Zwa Moe, opposant en exil en Thaïlande. De plus, face à un régime militaire aussi corrompu que répressif, Aung San Suu Kyi a choisi une approche spirituelle. « En nourrissant son combat pour la démocratie d'une phraséologie bouddhique, elle a créé un culte de la personnalité dont elle a du mal à se débarrasser », explique l'anthropologue Gustaaf Houtman, grand connaisseur du bouddhisme birman. Pour le peuple birman, Aung San Suu Kyi est devenue « le génie bienfaisant de la démocratie », la déesse-mère de la mythologie qui peut le libérer de l'asservissement. En aspirant à la perfection continuelle de l'esprit - qui seule, dit-elle, rend un dirigeant politique respectable - et en sacrifiant sa vie personnelle pour la cause, elle s'est enfermée dans son rôle de sainte. Sa quête spirituelle de libération individuelle, qui relève plus de la pure métaphysique que de la planification politique concrète, est devenue l'une de ses faiblesses.
Zarni Oo, membre de Génération 88, une organisation d'anciens étudiants ayant participé au soulèvement pro-démocratique de 1988, attribue aux généraux les plus sombres desseins. « L'objectif ultime du pseudo-processus de réformes est qu'Aung San Suu Kyi accepte un maroquin de ministre de la Santé ou de l'Éducation. Elle devra démissionner de son poste de secrétaire général de la Ligue nationale pour la démocratie, ce qui la coupera de son parti. Elle sera alors une femme finie », croit-il savoir.
Caméléon du karma
Une question importante demeure : pourquoi Than Shwe, l'homme fort de la junte, a-t-il passé le flambeau ?
Âgé, malade, il a peut-être voulu éviter le sort de Ne Win, ancien despote qui a régné d'une poigne de fer pendant 26 ans sur la Birmanie et qui est mort dans la disgrâce en 2002. Certains poussent l'analogie plus loin et qualifient Than Shwe de « caméléon du karma » (23). Comme Ne Win, dont il s'inspire largement, Than Shwe serait hanté par les prophéties de ses astrologues. Dans un pays qui croit aux signes du destin et se soumet aux paroles des devins, l'idée n'est pas complètement saugrenue. À cause de la multitude de ses crimes, Ne Win était persuadé qu'il se réincarnerait en cafard. En se retirant, Than Shwe aurait voulu conjurer le sort. Pour mettre toutes les chances de son côté, il est même allé, en juillet 2010, méditer et distribuer des offrandes aux moines du village indien de Bodghaya, le plus important centre de pèlerinage bouddhiste au monde.
Le processus de réflexion de Than Shwe et de ses acolytes aurait été accéléré par les révolutions arabes. Le colonel Saw Khin Soe, proche du pouvoir, évoque « l'onde de choc » et remarque que « la terre a tremblé » jusque dans le bunker entouré de missiles sol-air qui sert de capitale à la junte auto-dissoute. « Le printemps arabe a effrayé le régime. Pour éviter de subir le même sort, il a décidé de se rapprocher d'Aung San Suu Kyi avant qu'elle ne lui prenne tout le pouvoir », confie-t-il.
Le poids des minorités
Pour maintenir les militaires au pouvoir - un objectif qui constitue la trame de fond du rapport secret concocté à l'académie militaire de Maymyo -, l'instauration d'une paix durable avec les minorités ethniques en armes est un volet crucial.
Mosaïque ethnique en raison de sa position de carrefour des migrations asiatiques, la Birmanie est minée par les rapports conflictuels entre une majorité birmane et une pléiade de minorités ethniques. Celles-ci représentent un tiers des 51 millions d'habitants et nourrissent un degré de défiance considérable vis-à-vis des Birmans (24).
Si le nouveau gouvernement prétend n'aspirer qu'à la paix et claironne que tous les accords de cessez-le-feu seront signés très prochainement, les territoires frontaliers demeurent des zones de non-droit. Les combats ont repris dans le Nord entre l'armée et les Kachin qui refusent le plan de marche fixé par le gouvernement. Dans les États shan et karen, les troupes birmanes, malgré les récents cessez-le-feu, sont toujours engagées dans de violents affrontements. Ces cessez-le-feu ne peuvent être que temporaires car le problème de fond n'est pas discuté : la Constitution réaffirme la domination de l'ethnie birmane ; les minorités ethniques ne sont que très modestement représentées dans les assemblées nationales et régionales ; et le gouvernement refuse d'envisager une structure fédérale (25).
En guise de conclusion...
C'est faire fausse route que de vouloir classer les dirigeants birmans en « réformateurs » et « conservateurs ». En réalité, ils sont tous partisans de la ligne dure. Les réformes annoncées sont moins dues, en effet, à un élan démocratique qu'au contexte géopolitique. L'étreinte toujours plus empressée de la Chine a plongé les généraux birmans dans la consternation. Mais ils savent parfaitement qu'établir des relations plus amicales avec l'Occident requiert des concessions politiques.
Cette Birmanie où 50 % des habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté, où un tiers des enfants n'atteint pas l'âge de cinq ans, où plus de 25 % des habitants n'ont pas accès à l'eau potable et où seul un village sur dix a l'électricité mérite l'engagement de l'Occident.
Il ne faut pas pour autant tomber dans l'angélisme et conclure, devant la Birmanie new look, que le pays est en train de vivre son « printemps » ou que Thein Sein est, comme on l'entend souvent, le « Gorbatchev birman ». À la lumière du document secret défense de 2004, la « perestroïka birmane » apparaît comme une manoeuvre diplomatique d'envergure. Quant à Thein Sein, il donne l'impression de conduire sa « politique d'ouverture » avec ce manuel de rééquilibrage des relations à l'égard de l'étranger sur les genoux.
L'Occident doit en être conscient pour tirer parti de la situation. Il lui incombe de réclamer de vraies réformes et de prendre ce régime aux mots qu'il utilise, ceux d'« élections », d'« État de droit » ou de « souveraineté parlementaire ». Car, parfois, même des changements cosmétiques peuvent avoir des conséquences inattendues...
Notes :
(1) Lally Weymouth, « Burma's president gives his first foreign interview », Washington Post, 20 janvier 2012.
(2) Entretien avec l'auteur, décembre 2011.
(3) Aye Nai, « President Thein Sein angers flood victims », Democratic Voice of Burma, 9 décembre 2009.
(4) En Birmanie, les hauts gradés, même lorsqu'ils sont à la retraite, restent consultés. La liberté de ton de Saw Khin Soe peut apparaître surprenante. Elle s'explique peut-être par une certaine amertume : il n'est que colonel après ses faits d'armes, une amertume qu'il attribue au fait qu'il est issu d'une minorité ethnique (il est karen).
(5) Aung Zaw, « Burma's Tightrope », Foreign Policy, 12 janvier 2010.
(6) Bertil Lintner est l'un des meilleurs experts des arcanes de la politique birmane, auteur de nombreux ouvrages de référence sur le pays. Ses enquêtes couvrent depuis trente-sept ans des sujets allant de l'évolution politique à l'insurrection ethnique en passant par le trafic de drogue.
(7) Jason Burke, « In Burma's villages, flood and power cuts mean more than reform », The Guardian, 8 janvier 2012.
(8) David Scott Mathieson, « Burma's reality check », Human Rights Watch, 21 décembre 2011.
(9) Bertil Lintner, « The limits of reform in Myanmar », Asia Times, 18 janvier 2012.
(10) Pour le régime birman, tout ce qui est étranger est considéré comme impur et dangereux. Par hypernationalisme, il avait refusé l'aide internationale après le passage meurtrier du cyclone Nargis, pour ne pas avoir à accepter des observateurs étrangers ; et pour salir Aung San Suu Kyi, il qualifie les deux fils qu'elle a eus avec le tibétologue britannique Michael Aris de « bâtards ».
(11) La Chine, la Thaïlande (18 %) et la Corée du Sud (15 %) sont les seuls véritables acteurs en matière d'investissements étrangers.
(12) Bertil Lintner, « China embrace too strong for Naypyidaw », Asia Times, 29 novembre 2011.
(13) Désireux d'annihiler toute forme de contestation avant les élections de 2010, les généraux birmans ont voulu mettre au pas les guérillas ethniques avec lesquelles ils avaient passé des accords de cessez-le-feu dans les années 1990. Pendant vingt ans, celles-ci avaient conservé une certaine autonomie. Mais la Constitution de 2008 prévoyait la transformation de ces mouvements en unités de gardes-frontières subordonnées au commandement militaire central birman. Les principaux groupes ethniques ont aussitôt répondu par une fin de non-recevoir. En lançant une offensive surprise dans le Kokang en août 2009, l'armée birmane s'en est pris au plus faible des mouvements de guérilla.
(14) Renaud Egreteau, « Pékin et l'épine birmane », Outre-Terre, 2009.
(15) Thèse obtenue par l'auteur, également citée par Bertil Lintner dans « The master plan for Myanmar », Asia Times, 10 février 2012.
(16) Meidyatama Suryodiningrat, « Drip, drip, democracy », The Jakarta Post, 16 février 2012.
(17) Le document qualifie d'« amis » l'universitaire américain Robert Taylor, défenseur de longue date des juntes birmanes successives, ainsi que le consultant américain James Clad, l'universitaire danois Morten Pedersen et le chercheur américain David Steinberg qui enseigne à l'université Georgetown à Washington. Tous sont partisans d'une politique d'« engagement constructif » avec la Birmanie et de la fin des sanctions occidentales.
(18) Le type d'informations n'est pas précisé mais un chapitre décortique le fonctionnement du Congrès américain. On peut penser qu'il s'agit de comprendre comment faire du lobbying auprès du Congrès.
(19) La télévision et radio birmane Democratic voice of Burma, créée en 1992 et dont le siège se trouve en Norvège ; le magazine Irrawaddy, créé en 1999 et basé à Chiang Mai en Thaïlande ; le site internet Mizzima, créé en 1998 et basé à Delhi en Inde : tous ces médias ont effectué un travail d'information remarquable grâce à leur réseau étoffé de journalistes travaillant dans la clandestinité en Birmanie. L'association d'assistance aux prisonniers politiques (AAPP), basée à Mae Sot en Thaïlande, a détaillé la situation alarmante des prisonniers politiques dans les geôles birmanes.
(20) Le régime birman a tenté à plusieurs reprises d'influencer l'opinion publique et les législateurs américains en utilisant d'obscurs lobbyistes, des consultants en relations publiques douteux et d'autres personnages mus par un intérêt personnel. En 1993, une délégation d'hommes d'affaires, d'anciens membres du Congrès et d'hommes politiques américains conduite par Lester Wolff, un défenseur des droits de l'homme, a vanté les mérites de la junte militaire birmane qui « tentait de faire de vrais progrès économiques et sociaux » après une visite très encadrée. Lester Wolff était payé 10 000 dollars par mois par la junte pour « améliorer les relations entre les deux peuples et les deux gouvernements ». L'ancien chef de bureau de la CIA en Birmanie, Barry Broman, a travaillé en 2002 dans une agence américaine de relations publiques pour améliorer l'image du régime. En 2009, le sénateur américain Jim Webb, après avoir été reçu par le numéro un de la junte birmane, a défendu une nouvelle approche à l'égard de la Birmanie.
(21) Bertil Lintner, « US-Myanmar : engagement as nuclear pre-emption », Asia Times, 1er décembre 2012.
(22) Le 26 mai, la marine américaine a intercepté un cargo nord-coréen suspecté de transporter vers la Birmanie des armes et de la technologie permettant de fabriquer des missiles. Le destroyer américain McCampbell a hélé le cargo M/V Light en vue d'une inspection à son bord, arguant de l'autorisation délivrée par le Belize, dont le cargo arborait le pavillon. Par quatre fois, les Nord-Coréens à bord du cargo ont refusé. Le navire nord-coréen, qui dans le passé aurait déjà convoyé des cargaisons suspectes, a finalement fait demi-tour vers la Corée du Nord.
(23) Simon Roughneen, « Than Shwe : Karma Chameleon », The Irrawaddy, 27 janvier 2012.
(24) Matthew Pennington, « Army abuses unabated despite Burma reforms », The Irrawaddy, 24 février 2012.
(25) Kyaw San Wai, « Beyond Ceasefires : Burma's precarious peace process », The Nation, 24 février 2012.