Politique Internationale - La Revue n°136 - ÉTÉ - 2012

sommaire du n° 136
GEORGIE : LA MENACE RUSSE
Entretien avec Mikhaïl Saakachvili
Président de la Géorgie de 2004 à 2013.
conduit par
Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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Isabelle Lasserre - Monsieur le Président, Nicolas Sarkozy a joué un rôle majeur dans l'obtention du cessez-le-feu qui a suivi la guerre contre la Russie en août 2008. Qu'attendez-vous de François Hollande ?

Mikheil Saakachvili - Beaucoup. En France, sur les questions internationales, c'est le principe de la continuité de l'État qui prévaut. François Hollande s'est montré très clair, tout au long de sa campagne et depuis son élection, sur la nécessité de veiller au respect des droits de l'homme et du droit international. Quant au parti socialiste, son discours sur la région n'a pas varié : il a rappelé à de nombreuses reprises que l'accord Sarkozy-Medvedev (1), qui a mis fin à la guerre, n'avait pas été respecté par les Russes et qu'il s'agissait donc de faire pression pour qu'il le soit. De manière plus générale, je note qu'avec la crise économique les opinions des pays européens cèdent parfois à la tentation populiste et que François Hollande, lui, a su éviter cet écueil. Il a toujours maintenu son engagement européen. Personnellement, je considère que tout ce qui renforce l'Europe renforce la Géorgie. D'autant que la France joue un rôle essentiel dans le processus d'intégration européenne de mon pays. Dernier point : le nouveau président français a porté haut les valeurs de la république et leur universalité. C'est important pour nous car le principal danger, pour les petites nations comme la nôtre, survient lorsque la Realpolitik, conçue de manière restreinte et erronée, prétend reléguer les principes à l'arrière-plan. Je suis donc plutôt optimiste.

I. L. - En arrivant au pouvoir, Barack Obama a promis un redémarrage des relations avec la Russie (2). Le « reset » a visiblement échoué. Le président américain doit-il changer de politique ?

M. S. - Barack Obama n'a pas besoin de changer de politique ; il suffit de changer la perception du « reset ». Pour qu'un « reset » soit considéré comme réussi, il faut que les deux parties soient sur la même longueur d'onde quant à sa nature et à ses objectifs. Or cela n'a pas été le cas entre la Russie et les États-Unis, qui avaient dès le départ des conceptions très différentes de la reprise de leurs relations. Les Russes ont vu dans la proposition d'Obama une occasion unique de réaliser un grand marchandage avec Washington. Ils espéraient échanger un soutien relatif sur l'Afghanistan et une modération de leur aide aux régimes iranien et syrien contre des concessions américaines sur le bouclier antimissile en Europe (3) et sur différents dossiers, dont la Géorgie.
Le Kremlin pensait que le temps des « deals » était arrivé et que, en incitant les États-Unis à ce type d'échanges, la place de la Russie sur la scène internationale se renforcerait ; qu'elle serait, en tout cas, autorisée à faire le ménage dans ce qu'elle considère comme sa « sphère d'influence ». Les Américains ne l'entendaient pas ainsi. Ils voulaient renouer le dialogue avec les Russes - ce qui est positif en soi -, mais pas pour marchander sur les grandes questions internationales. Ils exigeaient que l'engagement de la Russie soit basé sur des principes clairs, comme le respect du droit international ou le refus des sphères d'influence. Mais les dirigeants russes actuels n'ont malheureusement que faire des principes défendus par l'Occident. Leur politique étrangère est fondée sur un cynisme digne des grandes puissances coloniales du XIXe siècle - des puissances qui se partageaient les pays autour d'une table...

I. L. - Au sein de l'exécutif américain, des voix discordantes ne se sont-elles pas fait entendre ?

M. S. - Si, bien sûr. Aux États-Unis, tous les responsables n'affichaient pas le même degré d'hostilité envers le marchandage. Certains, comme Robert Gates, l'ancien secrétaire à la Défense, estimaient que Washington devait s'éloigner des anciennes républiques soviétiques afin de passer, avec Moscou, des accords sur la défense antimissile et sur l'Iran. Mais cette vision des choses n'a pas été reprise par l'administration. Loin s'en faut. Aujourd'hui, Gates est parti ; et nous continuons de recevoir une aide politique et économique vitale de la part des États-Unis. Notre coopération, en termes de sécurité, est plus dynamique que jamais. En dépit, donc, des perceptions contradictoires du début, le résultat final nous est favorable. Je tiens à souligner le rôle essentiel qu'ont tenu la secrétaire d'État Hillary Clinton ainsi que Michael McFaul, le théoricien du « reset » et nouvel ambassadeur américain à Moscou, ou encore le vice-président Joe Biden, qui connaît très bien la région et ses enjeux.

I. L. - Si Hillary Clinton n'est pas reconduite à son poste à l'automne, vous perdrez votre principale alliée sur la scène internationale. Cette perspective vous inquiète-t-elle ?

M. S. - Hillary Clinton a été absolument formidable avec la Géorgie (4). Elle a toujours adopté des positions fortes, que ce soit sur l'occupation russe de 20 % de notre territoire ou sur notre intégration euro-atlantique. Elle a une approche très fine de la politique internationale. Sa réflexion et son action ne sont pas déterminées par des considérations de Realpolitik à courte vue : c'est une femme qui a une appréhension globale du rôle des États-Unis dans le monde et de leurs intérêts à long terme. À Washington, certains s'étonnent peut-être de l'attention démesurée qu'elle porte à un petit pays comme la Géorgie. Mais il suffit de regarder une carte. Si Tbilissi tombe, tous les pays de la région en subiront les conséquences, et l'Europe se retrouvera dans une situation compliquée. La route la plus directe et la plus sûre vers l'Afghanistan sera coupée, de même que toute voie alternative qui permettrait d'évacuer le pétrole et le gaz d'Azerbaïdjan et d'Asie centrale. À l'heure où le gros des troupes internationales amorce son désengagement d'Afghanistan, le risque d'un « effet domino » dans la région est présent à l'esprit des décideurs américains. Par-delà les seuls principes, d'un point de vue pragmatique, l'Amérique a intérêt à soutenir la Géorgie et à y maintenir une présence. Quelle que soit la personnalité qui remplacera Hillary Clinton, les réalités s'imposeront à elle.

I. L. - Hormis Hillary Clinton et Nicolas Sarkozy, quels sont les responsables politiques qui ont, selon vous, le mieux compris les problèmes de la Géorgie ?

M. S. - La Commission européenne, son président José Manuel Barroso et le président de l'UE Herman Von Rompuy. Les institutions communautaires en général. Bien que les gens soient parfois frustrés par l'aspect bureaucratique de ces institutions, nous voyons bien qu'elles sont dépositaires d'une forme d'intérêt général européen. C'est grâce aux dirigeants de l'UE que le rythme d'intégration de la Géorgie s'est accéléré. Je me souviens de ce que m'avait dit George Bush lors de notre dernière rencontre. Cela surprendra peut-être vos lecteurs, mais il m'avait rappelé que la politique américaine était très personnalisée, alors que celle de l'Europe était au contraire marquée par les procédures, les processus et les institutions, et qu'il ne fallait surtout pas que nous relâchions nos efforts envers l'UE. Certes, disait-il, il est plus facile d'obtenir le soutien d'un président américain que celui de l'Union. Le chemin de l'Europe est plus long, plus compliqué, très fatigant. Mais il est aussi plus durable. Une fois que l'on est engagé dans le processus, celui-ci ne varie pas en fonction des intérêts du moment ou des inclinations de tel ou tel leader. Lorsque vous rencontrez des problèmes sur ce chemin sinueux, l'Union trouve généralement une solution pour lever les obstacles. C'est sans doute moins flamboyant que d'autres aspects des relations internationales, mais c'est réellement fondamental pour notre avenir. Et j'ai noté, au cours de ces années, que ceux qui comprennent le mieux l'importance de la Géorgie sont ceux qui ont le plus à coeur et à l'esprit l'intérêt général européen.

I. L. - Au printemps dernier, vous aviez émis l'hypothèse que Vladimir Poutine ne serait plus là dans six mois. La suite des événements vous a donné tort...

M. S. - En effet, mais je ne crois toujours pas que la situation lui soit très favorable en Russie. Lors de son intronisation, les rues de la capitale ont été vidées de leur population. Normalement, lorsqu'un nouveau président est élu, les gens sortent pour l'acclamer. Là, tout se passe comme si le pouvoir fuyait le peuple. Poutine tente de vendre aux Russes la stabilité, autrement dit le statu quo. Il leur dit qu'ils doivent s'accommoder de sa présence pour la bonne raison qu'il n'y a personne d'autre de crédible sur la scène politique. C'est un peu comme lorsque Edouard Chevardnadze (5) affirmait : « C'est moi ou le chaos. » La Russie a surtout besoin de grandes réformes pour lutter contre la corruption, la mauvaise gouvernance et l'impunité ; contre les inégalités aussi. Elle en a besoin ne serait-ce que pour assurer la survie du régime lui-même. En général, les pouvoirs autoritaires réussissent à se maintenir parce qu'ils sont soudés par une idéologie claire. En Russie, il n'y a plus aucune idéologie pour souder le régime. Juste des intérêts. Et cela ne suffit pas. Les réformes ou les troubles, voilà l'alternative.

I. L. - Que craignez-vous avec le retour de Poutine à la présidence russe ?

M. S. - Dans un premier temps, nous nous attendons à ce qu'il se raidisse encore plus et adopte une attitude agressive vis-à-vis de ses voisins, notamment dans le Caucase. Vladimir Poutine ne s'est rendu ni au sommet du G8 ni à celui de l'Otan en mai dernier, officiellement parce qu'il n'avait pas le temps. En lieu et place, il a rencontré à Sotchi les prétendus « présidents » des territoires occupés d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud. Il a ainsi clairement indiqué où allaient ses priorités et l'importance qu'il accordait à la petite Géorgie. Lors de sa première conférence de presse de président élu, il a demandé, en souriant, qu'on lui rappelle la date des élections géorgiennes. Comme s'il voulait faire comprendre qu'il s'agissait là de son prochain combat. La Géorgie est une cible toute désignée pour son regain d'agressivité. Nous craignons qu'il ne tente de profiter des élections législatives d'octobre pour fomenter des troubles.

I. L. - Est-ce pour cette raison que Moscou a décalé à l'automne les exercices militaires - Kavkaz 2012 - initialement prévus en juillet ?

M. S. - J'en ai peur. Traditionnellement, ces manoeuvres sont organisées en juillet. Mais dès qu'ils ont appris la date de nos élections, les dirigeants russes les ont déplacées à la mi-septembre et au début octobre, soit pile au même moment. Si d'aventure leurs relais parviennent à perturber le scrutin par des manifestations violentes, le Kremlin tentera cyniquement d'invoquer la défense de la démocratie dans sa sphère d'influence pour justifier une aventure militaire coloniale. Les responsables russes imitent toujours, a contrario et de manière parfaitement symétrique, ce que font les Occidentaux. En 2008, la guerre de Géorgie avait été pour eux une réédition inversée du Kosovo. Ils ont prétendu appliquer le droit à l'auto-détermination des peuples à l'Abkhazie et à l'Ossétie du Sud en reconnaissant l'indépendance de ces régions (6) et en y envoyant leurs troupes. Cette fois, les Russes, qui ont été choqués et humiliés par l'opération en Libye, pourraient être tentés de s'en inspirer... Ils proposeront sans doute, s'ils réussissent à créer des incidents pendant les élections, d'intervenir dans le cadre d'une coalition - comme les Occidentaux l'ont fait en Libye - à laquelle pourraient participer certains de leurs alliés postsoviétiques.

I. L. - Vous redoutez donc toujours une nouvelle intervention militaire russe ?

M. S. - La Russie veut récupérer la Géorgie coûte que coûte et réfléchit à différents scénarios pour y parvenir. Les élections sont un prétexte ; mais il pourrait y en avoir un autre, en cas de frappes militaires israéliennes contre les installations nucléaires iraniennes par exemple. Les responsables russes ont déjà fait savoir qu'un afflux de réfugiés iraniens (7) représenterait un danger pour Erevan et qu'ils feraient tout pour sécuriser les frontières arméniennes. Ils en profiteraient pour envoyer leurs troupes rejoindre - via la Géorgie - leurs bases en Arménie. Je ne dis pas qu'il y aura une invasion militaire à coup sûr cet automne ; je dis qu'il y a un risque réel d'interférence russe majeure.

I. L. - Sur quels éléments concrets vous fondez-vous ?

M. S. - Les Russes ont l'habitude d'envoyer des signaux. La guerre de 2008 n'a pas été une surprise. Poutine l'avait souvent évoquée, testant à la fois les réactions de son entourage et celles de la communauté internationale. Aujourd'hui, une fois encore, lorsqu'il parle de restaurer l'Union soviétique et brandit la menace de représailles militaires si les Américains maintiennent leur projet de bouclier antimissile en Europe, ou quand il fait allusion aux élections en Géorgie, il prévient et il teste. La seule raison d'être des équipements militaires - y compris des missiles balistiques - stationnés dans les territoires géorgiens occupés est de préparer une attaque. En Occident, les gens pensent parfois que la Russie est une puissance militaire insignifiante. Mais ce n'est pas vrai. Et quand Poutine dit qu'il va réarmer son pays, ce n'est pas une blague. La Russie a peut-être d'énormes problèmes, elle a peut-être perdu de son influence par rapport aux temps soviétiques, mais ce n'est pas une puissance militaire moyenne. C'est précisément pour cela qu'il faut faire attention lorsqu'on lui vend de la technologie militaire (8). Elle pourrait bien, un jour, utiliser contre l'Occident les armes qu'elle lui a achetées. On aurait tort de sous-estimer sa capacité de nuisance. Il s'agit d'un grand jeu, pas d'un petit jeu.

I. L. - L'arrivée sur la scène politique géorgienne du milliardaire Ivanichvili, qui investit des millions dans la campagne électorale, est-elle téléguidée par Moscou, comme beaucoup le pensent à Tbilissi ?

M. S. - Sa fortune, qui est colossale (9), se trouve à Moscou. Or, lorsqu'ils ne sont pas appréciés par le pouvoir, les oligarques russes finissent assez mal. Ils sont soit ruinés et envoyés en prison comme Mikhaïl Khodorkovski, soit obligés de s'exiler comme Boris Berezovski. Il n'est pas possible de conserver autant d'argent, d'étendre son empire économique et de faire sortir ses avoirs de Russie sans faire allégeance au pouvoir. Je ne vois pas comment Ivanichvili pourrait échapper à la règle. D'autant qu'il possède des parts dans des entreprises aussi stratégiques que Gazprom ou Loukoil. Outre sa fortune personnelle - supérieure au budget de l'État géorgien -, il peut aussi compter sur des fonds de Moscou pour financer sa campagne : le premier cercle de Vladimir Poutine est en train de racheter certaines de ses compagnies à un prix bien plus élevé que celui du marché. Mais, quel que soit le rôle du Kremlin dans cette affaire, la démocratie reste notre meilleure protection. C'est pourquoi nous sommes allés jusqu'à soutenir un amendement à la Constitution pour permettre à ce milliardaire de se présenter (10). Plus notre jeu politique sera ouvert et transparent, moins les manipulations russes seront efficaces.

I. L. - Ces élections législatives sont considérées comme les plus importantes depuis la révolution. Pourquoi ?

M. S. - Parce que, si elles se passent bien, la Géorgie aura atteint le point de non-retour dans sa progression démocratique et son intégration européenne. Elle sera définitivement sortie de l'espace mental et géopolitique soviétique ou postsoviétique. À l'exclusion des Pays baltes, la Géorgie sera le seul pays qui aura réussi à créer un système politique, une société, une mentalité réellement non soviétiques. En gros, la bataille sera enfin gagnée. Poutine le sait, et c'est justement ce qu'il veut à tout prix empêcher. Car l'enjeu dépasse la seule Géorgie.

I. L. - Dans quelle mesure constituez-vous un modèle de développement pour la région ?

M. S. - Contrairement aux Pays baltes qui ont toujours été considérés comme « à part », y compris du temps de l'URSS, la Géorgie était totalement partie prenante dans la dégénérescence soviétique et postsoviétique. C'était la république la plus corrompue d'Union soviétique et elle affichait le plus fort taux de criminalité de la CEI (11). Or, en quelques années seulement, nous avons réussi à éradiquer la corruption et à nous classer parmi les meilleurs élèves européens en matière de criminalité. Le tout en ouvrant notre système politique, en garantissant la liberté d'expression et de réunion... Malgré la situation de guerre, nous avons une croissance de 7 % par an. Nous avons acquis une véritable stabilité politique et construit des institutions fortes et populaires. Le message est désastreux pour les autocrates russes : si nous, qui avions si mauvaise réputation, avons pu créer en si peu de temps un modèle ouvert qui fonctionne, cela prouve que les autres pays, dans la région, peuvent le faire aussi. Notre exemple ébranle la base même du pouvoir de Poutine - qui repose sur l'idée d'un nécessaire abandon des libertés en échange d'une pseudo-stabilité - et sa domination sur la région, qui est sous-tendue par l'idée que nos pays ne peuvent survivre à une rupture avec Moscou. Il y a quatre ans, Poutine avait promis de me pendre, mais je suis toujours là ! Il avait promis de mater la Géorgie et de la faire rentrer dans le rang, mais ni les bombes ni l'embargo n'y sont parvenus et notre petite nation est toujours debout. En Asie centrale, en Ukraine, en Moldavie et même en Russie, de plus en plus de gens souhaitent s'inspirer des réformes que nous avons mises en oeuvre. Des opposants russes ont récemment cité trois pays particulièrement en pointe en matière de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption : Hong Kong, Singapour et la Géorgie. Même Dmitri Medvedev affirme que la Russie devrait prendre des idées chez ses vassaux d'hier et ennemis d'aujourd'hui... Nous avons créé ce que les leaders russes ne peuvent pas donner à leur peuple. Vous comprenez pourquoi l'exemple que nous offrons, vu du Kremlin, est un très mauvais message adressé aux anciennes républiques soviétiques. C'est la raison pour laquelle, malgré notre excellent bilan, nous traversons actuellement une période dangereuse.

I. L. - Une partie du territoire géorgien est toujours occupée par les forces russes (12). Le provisoire est-il en passe de se transformer en définitif ?

M. S. - La présence militaire russe est toujours aussi impressionnante. Mais je pense que ces forces de sécurité ne pourront pas rester là indéfiniment, dans ces vallées encaissées, car à long terme cela n'a aucun sens. Il faudra bien, un jour, qu'elles avancent pour aller plus loin ou qu'elles reculent. Cette occupation ne se justifie que dans l'optique d'une invasion complète. Si cette invasion n'a pas lieu, la position de Moscou évoluera nécessairement et, dans cinq ou dix ans, les dirigeants russes comprendront qu'il est à la fois immoral et contre-productif d'occuper ces territoires. Ils comprendront qu'il vaut mieux établir des relations d'État à État avec la Géorgie. Nous trouverons alors une solution politique et pacifique à la crise. En attendant, nous avons élaboré une stratégie ambitieuse à l'égard des populations qui sont restées dans les territoires occupés, allant de la gratuité des soins à la possibilité d'obtenir des titres de transport neutres, ne mentionnant pas la nationalité de leurs titulaires. Il s'agit de préparer le terrain à un retrait russe et à une réunification pacifique de notre pays.

I. L. - Le groupe de Minsk (13), qui a été mis sur pied en 1992 pour faciliter le règlement du conflit du Haut-Karabagh, est-il mort ? Comment le réanimer ?

M. S. - Je ne sais pas si le groupe de Minsk est mort. Ce que je sais, c'est que la Russie, qui en est l'un des piliers, a intérêt au statu quo. Si l'Azerbaïdjan et l'Arménie pouvaient enfin s'entendre, le Caucase du Sud deviendrait une région bien plus indépendante et bien plus forte. D'autant qu'elle recèle des ressources considérables et qu'elle occupe une position stratégique clé. Dès que le problème sera résolu, elle décollera. Plus rapidement encore que les Pays baltes. La synergie potentielle entre les différents pays caucasiens est énorme ; leur complémentarité aussi. Mais, dans cette hypothèse, la Russie ne serait plus qu'un acteur parmi d'autres dans le Caucase du Sud, au même titre que la Turquie ou l'Europe. S'il n'y a plus de conflit, elle n'aura plus aucune raison d'imposer sa domination en se présentant comme le pilier de la sécurité collective dans la zone. D'où le peu d'empressement de Moscou à résoudre le problème. D'ailleurs, le surarmement russe en Ossétie du Sud et en Abkhazie ne vise pas seulement la Géorgie. Les Russes n'ont pas besoin de missiles balistiques pour prendre Tbilissi ! Il leur suffit d'envoyer par la route les troupes et les chars amassés dans la région. En revanche, les missiles pourraient leur être utiles s'il fallait un jour - en cas de conflit entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan - bombarder les champs de pétrole de Bakou. Ce qui intéresse la Russie de Vladimir Poutine, c'est de réchauffer à feu plus ou moins doux ces conflits prétendument gelés. Elle joue le même jeu avec la Transnistrie.

I. L. - Tout le monde parle de quitter l'Afghanistan, sauf vous qui y maintenez 1 600 hommes...

M. S. - Nous ne sommes pas allés en Afghanistan uniquement pour faire plaisir aux Américains. Si Kaboul tombe, les conséquences se feront sentir dans toute l'Asie centrale. Les talibans - qui éviteront de s'en prendre une nouvelle fois aux pays occidentaux - chercheront à se procurer des ressources et c'est là qu'ils les trouveront. La sécurité de la Caspienne serait alors directement menacée. Nous estimons qu'il faut tout faire pour éviter ce cas de figure. De la même manière, une guerre entre chiites et sunnites au Moyen-Orient ou des problèmes avec les Kurdes ne manqueraient pas de nous atteindre. D'où la nécessité de nous impliquer davantage et d'être un facteur de stabilité pour la région.

I. L. - Entretenez-vous des contacts réguliers avec les opposants russes ?

M. S. - Oui. Des gens très divers viennent de Moscou, discutent avec nous, étudient nos réformes. Il y a quatre ans, de tels contacts auraient été impensables ; les Russes y auraient vu une trahison. Mais la situation a changé. Venir en Géorgie n'est plus un tabou pour les responsables politiques et les intellectuels russes. C'est, au contraire, devenu une sorte de mode.

I. L. - Depuis quelques années, de nouveaux bâtiments ultra-modernes, tout de verre vêtus, ont surgi de terre à Tbilissi. Faut-il y voir une signification politique ?

M. S. - Les nouveaux buildings construits en verre, comme le pont de la Paix, le nouveau Parlement ou tous les commissariats du pays, imposent un style très différent de ce dont nous avions l'habitude à l'époque soviétique - un style transparent qui ouvre le bâtiment sur l'extérieur, sur la société, et permet aux citoyens de voir à travers. Tbilissi était démodée, elle ressemblait à un sanctuaire médiéval magnifique et endormi, parsemé de verrues architecturales soviétiques... Ce renouveau urbanistique marque l'entrée dans une nouvelle époque. Mais le changement ne s'inscrit pas seulement dans l'architecture. Le langage du corps, lui aussi, a évolué. Les gens ne s'habillent plus comme avant. En fait, il s'agit d'un véritable choc des civilisations. C'est là, il est vrai, une évolution classique des pays en mutation ; mais en Géorgie c'est devenu, en plus, un enjeu politique majeur qui traduit l'affrontement entre le passé soviétique et l'avenir démocratique.
Notes :
(1) Un accord de cessez-le-feu a été négocié par Nicolas Sarkozy entre la Géorgie et la Russie, le 12 août 2008. Il prévoyait, notamment, que les troupes russes regagneraient les positions qui étaient les leurs avant les hostilités. Mais ce point n'a jamais été respecté.
(2) En 2009, après la tension qui avait opposé Washington et Moscou suite à la guerre en Géorgie d'août 2008, Barack Obama a proposé à son homologue Dmitri Medvedev de « remettre à zéro » le compteur des relations américano-russes afin de leur donner un nouveau souffle.
(3) Le projet de bouclier antimissile, lancé au sommet de l'Otan de Lisbonne en 2010, repose sur des radars, des intercepteurs et des missiles qui doivent être installés dans plusieurs pays européens, notamment la Pologne et la Roumanie. Pour les États-Unis, qui consacrent des sommes importantes à la défense antimissile depuis des années, il vise surtout à contrer la menace iranienne.
(4) Hillary Clinton a effectué une visite à Batoumi, au bord de la mer Noire, les 4 et 5 juin 2012.
(5) Ancien président de la Géorgie, de 1992 à 2003.
(6) L'Abkhazie et l'Ossétie du Sud ont proclamé leur indépendance en 1992. Reconnues par la Russie, qui entretient dans ces deux régions d'importantes forces militaires, renforcées pendant et après la guerre de 2008, ces indépendances ne sont pas acceptées par la communauté internationale.
(7) Trois pays se partagent la frontière nord de l'Iran : Turquie, Azerbaïdjan, Arménie.
(8) En 2011, la France a fourni des Mistral - des Bâtiments de projection et de commandement (BPC) - à la Russie. La vente de ces puissants bateaux de guerre a été critiquée par les pays voisins de la Russie et par les États-Unis.
(9) 6,4 milliards de dollars d'après Forbes.
(10) La loi géorgienne n'autorisant pas la « tri-nationalité » et Ivanichvili possédant également des passeports russe et français, sa nationalité géorgienne lui avait été retirée à la fin de l'année 2011.
(11) Communauté des États indépendants, créée en 1991 et regroupant 11 des 15 anciennes républiques soviétiques.
(12) Plusieurs milliers de soldats russes sont basés en Ossétie du Sud et en Abkhazie, deux régions séparatistes de Géorgie.
(13) Le groupe de Minsk a été créé en 1992 par la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe pour faciliter la recherche d'une solution pacifique au conflit qui oppose l'Arménie et l'Azerbaïdjan sur le Haut-Karabagh. Le groupe est co-présidé par les États-Unis, la France et la Russie.