Politique Internationale - La Revue n°136 - ÉTÉ - 2012

sommaire du n° 136
TURQUIE : L'ADRESSE AUX EUROPEENS
Entretien avec Egemen BAGIS
Ministre turc chargé des Affaires de l'Union européenne et négociateur en chef.
conduit par
Marc SEMO
Journaliste au quotidien "Libération".
en français
in english
en español
en français
En esta entrevista exclusiva, el Ministro turco de Asuntos Europeos aboga con vehemencia a favor de la integración de Turquía en la Unión Europea. Las negociaciones siguen dándose de bruces contra el problema de Chipre: Ankara, que ocupa la parte norte de la isla desde 1974, se niega a reconocer el gobierno de Nicosia que, en su opinión, sólo representa a los chipriotas griegos, por lo que hay pocas posibilidades de que este tema progrese bajo la presidencia chipriota de la Unión Europea, que comenzó el 1 de julio. ¡Qué más da! Para sortear estos obstáculos, Turquía lanzó a mediados de mayo una "agenda positiva", diseñada como un medio para dinamizar el proceso de adhesión. Varios grupos de trabajo se están preparando para examinar temas de interés común. Ahora bien, desencantada, la opinión pública turca se está alejando poco a poco de Europa. Un desamor que, según Egemen Bagis, se debe a las numerosas vejaciones infligidas a su país. No obstante, con un crecimiento insolente del 9% el año pasado, Turquía podría dar unas cuantas lecciones al Viejo continente...
Notes :
Ces notes ont été conçues et rédigées par l'auteur de l'interview
(1) Deux mois après son élection à la présidence de la République en mai 2007, Nicolas Sarkozy annonçait que la France mettrait son veto à l'ouverture des négociations de 5 chapitres impliquant une pleine adhésion de la Turquie à l'Union européenne - une perspective que Paris refusait. Ces chapitres concernent l'agriculture (11), la politique monétaire et budgétaire (17), les politiques régionales (22), le budget et les finances (33), les institutions (34).
(2) Co-présidé par les États-Unis, la France et la Russie, le groupe de Minsk a été créé en 1992 à l'initiative de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) afin de trouver une solution pacifique et négociée entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan sur le conflit du Haut-Karabagh. Cette enclave montagneuse peuplée d'Arméniens, située sur le territoire de l'Azerbaïdjan, s'est rattachée à l'Arménie par la force des armes.
(3) En 1993, alors que le conflit du Haut-Karabagh faisait rage, les autorités turques, par solidarité avec Bakou, ont imposé un blocus à l'Arménie, et notamment la fermeture de la frontière entre les deux pays. Cette mesure reste toujours en vigueur.
(4) Le 10 octobre 2009, les ministres des Affaires étrangères, le Turc Ahmet Davutoglu et l'Arménien Edouard Nalbandian, paraphaient à l'université de Zürich, sous le parrainage de la secrétaire d'État américaine Hillary Clinton ainsi que de l'UE, des « protocoles d'accord » prévoyant à terme une normalisation entre les deux pays. Les autorités turques avaient accepté de disjoindre la question du Haut-Karabagh d'une reprise des relations avec Erevan et les autorités arméniennes de ne plus exiger en préalable la reconnaissance du génocide de 1915. Le processus s'est rapidement bloqué, la Turquie revenant à la charge (sous la pression de Bakou) sur la question du Haut-Karabagh alors même que les Arméniens insistaient sur l'indépendance de l'enclave.
(5) En décembre 2006, l'UE, sur décision du Conseil des ministres, a gelé 8 chapitres du processus d'adhésion en raison du refus de la Turquie d'ouvrir ses ports et aéroports à la République de Chypre, seule autorité internationalement reconnue et membre de l'UE depuis 2004, en vertu de l'accord d'Union douanière avec l'UE signé par Ankara en 1995.
(6) La première demande d'association à ce qu'était alors la CEE remonte au 31 juillet 1959. Cet accord d'association, début d'une très longue et cahoteuse route vers l'UE, sera signé le 12 septembre 1963. La première demande d'adhésion à l'UE date d'avril 1987. La Turquie sera pleinement reconnue comme pays candidat en décembre 1999 lors du sommet européen d'Helsinki. Les négociations ont commencé en octobre 2005.
(7) Ancienne colonie britannique, Chypre accède à l'indépendance en 1960. Trois ans après, les premières violences éclatent entre les communautés grecque et turque vivant sur l'île, un point culminant étant atteint en 1974 lorsque les Colonels, alors au pouvoir à Athènes, tentent de prendre le contrôle de l'appareil d'État de l'île et de la rattacher à la Grèce. La réplique militaire d'Ankara est immédiate et l'armée turque occupe le nord de l'île. En 1983, la partie occupée proclame son indépendance sous le nom de « République turque de Chypre Nord » (RTCN), uniquement reconnue par Ankara.
(8) En avril 2004, les Chypriotes grecs rejettent le plan de réunification de l'île proposé par l'ONU, tandis que la partie turque se prononce majoritairement en faveur du projet. En mai 2004, seule la partie grecque de l'île (la « République de Chypre ») fait son entrée au sein de l'Union européenne.
(9) Le 17 mai 2012, le ministre turc des Affaires européennes Egemen Bagis et le commissaire à l'Élargissement, le Tchèque Stefan Füle, ont présenté cette nouvelle initiative commune de la Turquie et de la Commission européenne baptisée « agenda positif ». L'objectif consiste, selon les mots de Stefan Füle, « à maintenir en vie le processus d'adhésion (...) après une période de stagnation qui a été une source de frustration de part et d'autre ».
(10) Le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), fondé par Abdullah Ocalan (arrêté en 1999, il a été condamné à la prison à vie), mène depuis 1984 la lutte armée contre Ankara au nom du droit à l'indépendance des régions kurdes du sud-est du pays. Aujourd'hui, cette organisation, classée comme « terroriste » par Washington et l'Union européenne, reste dans le flou, n'évoquant plus qu'une large autonomie pour les populations kurdes. Ce conflit a déjà causé plus de 40 000 morts.
(11) En novembre 2002, l'AKP (le Parti de la justice et du développement), fondé un an plus tôt par Recep Tayyip Erdogan, ancien maire islamiste du grand Istanbul, remporte les élections législatives avec seulement 34,3 % des voix. Il dispose cependant d'une large majorité en raison du grand nombre de partis qui, lors de ce scrutin, ne réussissent pas à franchir le seuil minimal de 10 % des voix. L'AKP a modernisé le discours de l'islam politique turc et s'est affiché comme pro-européen. Nombre de ses cadres et de ses dirigeants, à commencer par Recep Tayyip Erdogan, proviennent néanmoins de l'ancien parti islamiste Refah, interdit en 1998, un an après que son premier ministre Necmettin Erbakan eut été contraint à la démission sous la pression de l'armée.
(12) Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan a progressivement mis au pas l'armée, gardienne autoproclamée de la laïcité républicaine. Des procès ont été ouverts contre des généraux d'active ou retraités impliqués dans de présumés complots contre l'AKP ou des coups d'État (celui de 1980 ou celui « post-moderne » de 1997 contre Necmettin Erbakan). En août dernier, le premier ministre a présidé le Conseil militaire suprême qui décide des nominations alors que les principaux « pachas » du haut commandement démissionnaient en signe de protestation.
(13) Au moins 80 journalistes sont actuellement emprisonnés en Turquie. Ils sont poursuivis essentiellement dans des affaires de complot contre le gouvernement (affaire Ergenekon) ou dans le cadre de procédures contre les organisations politiques kurdes accusées d'être des paravents du PKK. Nombre d'entre eux sont inculpés sur la base de leurs seuls écrits, comme le permet la loi anti-terroriste adoptée en 2006.
(14) Le CHP (Parti républicain du peuple) avait notamment présenté sur ses listes Mustafa Balbaj, chef de bureau à Ankara du grand quotidien laïque Cumhuriet (la République), incarcéré depuis plus de deux ans dans le cadre des enquêtes sur le réseau ultra-nationaliste Ergenekon. Ce réseau est accusé d'avoir tenté de déstabiliser le pouvoir de l'AKP par des attentats afin de préparer le terrain à un coup d'État militaire.
(15) En mars 2008, le procureur de la Cour de cassation avait ouvert devant la Cour constitutionnelle une procédure visant à interdire l'AKP et à frapper d'inéligibilité pour cinq ans 71 de ses dirigeants accusés d'« activités anti-laïques ». En juillet, la Cour constitutionnelle se décida finalement, après trois jours de délibérations, pour une mise en garde et des sanctions financières à l'encontre du parti au pouvoir. Seuls six juges ont voté en faveur de l'interdiction. Il fallait sept voix.
(16) Depuis le 8 mai, la rédaction des articles de la nouvelle Constitution a commencé malgré des tiraillements croissants entre les représentants des quatre partis représentés au Parlement. L'un des enjeux est l'instauration en Turquie d'un régime présidentiel ou semi-présidentiel souhaité par Recep Tayyip Erdogan, candidat naturel à ce poste. La question suscite aussi des résistances au sein même de l'AKP. Jusqu'ici élu par le Parlement, le président turc dispose de pouvoirs très limités.
(17) La loi électorale est restée la même, mais les principaux partis ont réussi cette fois à obtenir plus de 10 % ou, comme le BDP, à faire élire nombre de candidats présentés en « indépendants » qui ne sont pas soumis à ce barrage à l'échelle nationale.
(18) Recep Tayyip Erdogan s'était rendu en Tunisie, en Libye et en Égypte à l'automne 2011.